CWM (Fre) Set of 18 volumes
Entretiens - 1950-1951 Vol. 4 of CWM (Fre) 471 pages 2009 Edition
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Ce volume comporte les réponses de la Mère aux questions des enfants de l’Ashram et des disciples, et ses commentaires sur deux de ses livres, Éducation et Entretiens 1929, et sur La Mère, de Sri Aurobindo.

Entretiens - 1950-1951

The Mother symbol
The Mother

Ce volume comporte les réponses de la Mère aux questions des enfants de l’Ashram et des disciples, et ses commentaires sur deux de ses livres, Éducation et Entretiens 1929, et sur La Mère, de Sri Aurobindo.

Collection des œuvres de La Mère Entretiens - 1950-1951 Vol. 4 471 pages 2009 Edition
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Note de l'éditeur

La genèse de ces Entretiens mérite d'être notée. Ils ne sont pas nés d'une décision arbitraire, mais d'une nécessité matérielle, comme la plupart des activités de l'Ashram où le spirituel se greffe toujours sur le matériel. En 1943 avait été fondée 1"'École" de l'Ashram; les enfants avaient grandi, appris le français, puis de nouvelles générations étaient venues et il n'y avait pas assez de professeurs. La Mère a donc décidé de prendre elle-même trois fois par semaine des "classes de français" pour les élèves les plus avancés. Elle lisait un texte français de ses propres écrits ou des traductions de Sri Aurobindo, et les enfants ainsi que leurs professeurs posaient des questions. Puis, peu à peu, les disciples aussi ont assisté aux classes et se sont mis à poser des questions. Ainsi sont nés ces Entretiens, que l'on appelait plus familièrement les "classes de Mère". Les questions posées sont donc de tous ordres et de tous les niveaux.

Au début, ces Entretiens furent simplement sténographiés. Certains manquent ou sont incomplets. Ce n'est qu'à partir de 1953 que nous avons des enregistrements sur bande magnétique. Ces textes ont été publiés pour la première fois dans le Bulletin de Centre International d'Éducation Sri Aurobindo, à l'exception de six que nous incluons ici.







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Une class de la Mère, avril 1950







1950




décembre




Le 21 décembre 1950

« Ô Conscience immobile et sereine, Tu veilles aux confins du monde comme un sphinx d’éternité. Et pourtant à certains Tu livres Ton secret.

« Ils peuvent devenir Ton vouloir souverain qui choisit sans préférer, exécute sans désirer. »

(La Mère, Prières et Méditations, 10 novembre 1914)

Cette Conscience immobile, c’est The Mother of Dreams 1 , le sphinx d’éternité qui veille aux confins du monde comme une énigme à résoudre. Cette énigme, c’est le problème de notre vie, la raison d’être de l’univers. Le problème de notre vie est de réaliser le Divin, ou plutôt de reprendre conscience du Divin qui est l’Univers, l’origine, la cause et la fin de la vie.

Ceux qui trouvent le secret du sphinx d’éternité deviennent le Pouvoir agissant et créateur.

Choisir sans préférer et exécuter sans désirer, est la grande difficulté à la base du développement de la véritable conscience et du contrôle de soi. Choisir, dans ce sens, veut dire voir ce qui est vrai et lui donner existence; et choisir ainsi, sans aucune inclination personnelle pour une chose, une personne, une action, une circonstance, est bien ce qu’il y a de plus difficile pour l’être humain ordinaire. Pourtant, il faut arriver à agir sans avoir aucune préférence, en dehors de toute attraction et de toute affinité, en se basant uniquement sur la Vérité qui vous guide. Et après avoir choisi selon la Vérité l’action à faire, il faut l’exécuter sans aucun désir.

Si vous vous observez attentivement, vous verrez qu’avant d’agir, il faut avoir un élan intérieur, quelque chose qui vous pousse. Dans l’homme ordinaire, cet élan est généralement le désir. Ce désir doit être remplacé par une vision claire, précise et constante de la Vérité.

Quelques-uns appellent cela la Voix de Dieu, ou la Volonté de Dieu. Le véritable sens de ces termes a été faussé, c’est pour cela que je préfère dire « la Vérité », quoique ce ne soit qu’un aspect très limité de Cela que nous ne pouvons nommer, mais qui est la Source et le But de toute existence. Je n’emploie pas volontiers le mot Dieu, parce que les religions en ont fait le nom d’un être tout-puissant autre que sa création, en dehors d’elle. Ce qui est inexact.

Pourtant, sur le plan physique, la différence est évidente. Car nous sommes encore tout ce que nous ne voulons plus être, et Lui, Il est tout ce que nous voulons devenir.

Comment savoir quelle est la Volonté divine?

On ne le sait pas, on le sent. Et pour le sentir il faut vouloir avec une telle intensité, une telle sincérité, que toute entrave disparaît. Tant que vous avez en vous une préférence, un désir, une attraction, une affinité, toutes ces choses vous voilent la Vérité. Donc, le premier travail est d’essayer de maîtriser, diriger, corriger tous les mouvements de votre conscience et éliminer ceux qui ne peuvent être changés, jusqu’à ce qu’ils deviennent l’expression parfaite et permanente de la Vérité.

Et vouloir même n’est pas assez, car très souvent on oublie de vouloir.

Il faut une aspiration qui brûle dans l’être, comme un feu constant, et chaque fois que vous avez un désir, une préférence, une attraction, il faut le jeter dans le feu. Si vous faites cela d’une façon persistante, vous verrez qu’une petite lueur de conscience vraie commence à naître dans votre conscience ordinaire. D’abord elle sera indistincte, très loin derrière tout le bruit des désirs, des préférences, des attractions et des affinités. Mais il faut passer derrière tout cela et trouver cette conscience vraie, si calme, si tranquille, presque silencieuse.

Ceux qui sont en contact avec la véritable conscience voient toutes les possibilités à la fois, et sont capables de choisir même la plus défavorable si c’est nécessaire. Mais pour en arriver là, il faut parcourir un long chemin.

Faut-il neutraliser les préférences ou les oublier?

Il ne faut pas en avoir!

Quand le mental devient silencieux, quand il cesse de juger, de se mettre en avant avec son prétendu savoir, on commence à pouvoir résoudre le problème de la vie. Il faut s’abstenir de juger, car le mental est seulement un instrument d’action, pas un instrument de connaissance vraie — la connaissance vraie vient d’ailleurs.

Si l’on s’abstenait de juger, on arriverait à une connaissance de plus en plus précise de la Vérité, et les neuf dixièmes de la misère du monde disparaîtraient.

Le grand désordre du monde serait en majeure partie neutralisé si le mental pouvait admettre qu’il ne sait pas.

Puis il est question d’un passage de Aperçus et Pensées : « Quand nous avons passé au-delà des jouissances, nous avons la Béatitude. Le Désir fut une aide, le Désir est l’entrave. » Mère ajoute aussitôt :

... selon le stade où l’on se trouve.

Je parle naturellement pour ceux qui veulent sincèrement devenir conscients de leur vérité vraie et l’exprimer dans leur vie... Je pense que c’est le cas de tout le monde ici.

Et je dis aux professeurs qu’ils doivent enseigner de plus en plus selon la Vérité, car si nous avons une école ici, c’est pour qu’elle soit différente des millions d’écoles dans le monde, c’est pour donner aux enfants une chance de distinguer entre la vie ordinaire et la vie divine, la vie de vérité — de voir les choses autrement. Il est inutile de vouloir répéter ici la vie ordinaire. Les professeurs ont pour mission d’ouvrir les yeux des enfants à quelque chose qu’ils ne trouveront nulle part ailleurs.

Le 23 décembre 1950

Mère lit un article qu’elle a écrit pour le Bulletin : « Concentration et dispersion » (Bulletin d’avril 1949)

Pour résoudre un problème, apprendre une leçon, il faut beaucoup de concentration et d’attention, tout le monde le sait — une attention et une concentration intellectuelles. Mais la concentration n’est pas seulement une chose intellectuelle, elle peut se trouver dans toutes les activités de l’être, y compris les activités corporelles. Le contrôle de vos nerfs doit être tel qu’il vous permette une entière concentration sur ce que vous faites et, par l’intensité même de votre concentration, vous arrivez à ce que la réponse au choc extérieur soit immédiate. Pour arriver à cette concentration, il faut un contrôle conscient des énergies.

Êtes-vous conscient des énergies que vous recevez et que vous dépensez?

On est plus ou moins conscient de l’énergie que l’on dépense, spécialement quand on en dépense trop! Il s’agit ici d’un échange constant entre la réception et la dépense des énergies. Avant l’âge de raison, les petits enfants reçoivent beaucoup d’énergie et ils la dépensent abondamment, sans penser, ce qui leur permet de jouer des heures entières sans fatigue. Mais au fur et à mesure que la pensée se développe, on commence à mesurer et à calculer ses dépenses d’énergie — généralement cela ne sert à rien, car, à moins que vous n’ayez la connaissance du procédé pour recevoir des énergies, il vaut mieux dépenser librement celles que vous recevez plutôt que de les laisser croupir en vous.

Premièrement, il faut devenir conscient de la réception des énergies, de leur passage dans l’être et de leur dépense.

Ensuite, il faut avoir une sorte d’instinct supérieur qui vous fait sentir d’où viennent les énergies les plus favorables; alors on se met en contact avec elles par la pensée, le repos, ou un autre procédé quelconque — il y en a beaucoup. Il faut savoir l’énergie que l’on veut, d’où elle vient et en quoi elle consiste. Après, vient le contrôle de l’énergie reçue. Quatre-vingt-dix pour cent des êtres n’absorbent pas assez d’énergie, ou ils en absorbent trop, ou ils n’assimilent pas ce qu’ils absorbent : dès qu’ils ont reçu une dose suffisante, ils la jettent immédiatement dehors, en s’agitant, en parlant, en criant, etc. Il faut savoir garder au-dedans de vous l’énergie reçue et la concentrer entièrement sur l’activité voulue, et pas sur autre chose. Si vous pouvez faire cela, vous n’aurez pas besoin de vous servir de votre volonté. Il faut simplement rassembler toutes les énergies reçues et les utiliser consciemment, se concentrer avec le maximum d’attention pour faire tout ce que l’on veut.

Et il faut savoir attacher une valeur réelle à ce que l’on veut faire — ce que la partie supérieure de votre être veut faire — car faire ce que l’on désire faire n’est pas difficile.

Qu’est-ce que la concentration?

C’est ramener tous les fils dispersés de la conscience sur un seul point, une seule idée. Ceux qui peuvent réaliser l’attention parfaite, réussissent tout ce qu’ils entreprennent, ils feront toujours beaucoup de progrès. Et cette concentration-là se développe tout comme des muscles; on peut suivre différents systèmes, différentes méthodes d’entraînement. On sait aujourd’hui que l’être le plus chétif, par exemple, peut, avec de la discipline, devenir aussi fort que les autres. Il ne faut pas avoir une volonté qui s’éteint comme une chandelle.

La volonté, la concentration doit se cultiver, c’est une question de méthode, d’exercice régulier. Si vous voulez, vous pouvez.

Mais il ne faut pas que la pensée « à quoi bon » vienne affaiblir la volonté. L’idée que l’on est né avec un caractère et qu’on n’y peut rien est une ânerie.

Le 25 décembre 1950

Un disciple explique aux enfants que le jour le plus court de l’année correspond à la plus grande déclinaison du soleil au sud, vers le 21 décembre, puis le soleil remonte au nord. Mère reprend :

C’est pourquoi le 25 décembre était une fête de la Lumière, longtemps avant Jésus-Christ. Cette fête était en vogue longtemps avant le christianisme; elle a pris naissance en Egypte et il est très probable que l’on a fixé le jour de la naissance du Christ le même jour que celui du renouvellement de la Lumière.

Puis Mère lit un article qu’elle a publié dans le Bulletin d’août 1949 : « L’énergie inépuisable ».

Comment se fait-il qu’à mesure que les activités mentales augmentent, la capacité de renouveler ses énergies diminue?

Chez les adultes, le mouvement mental tend à paralyser le mouvement spontané d’échange des énergies. Jusqu’à l’âge de quatorze ans, l’enfant, à part quelques rares exceptions, est un petit animal ; il renouvelle ses énergies spontanément, comme un animal, par les mêmes activités et les mêmes échanges. Mais le mental introduit un déséquilibre dans l’être; l’action spontanée est remplacée par quelque chose qui veut savoir, régler, décider, etc., et pour retrouver cette capacité de renouveler spontanément les énergies, il faut monter à un échelon supérieur, au-dessus de l’instinct, c’est-à-dire passer de l’activité mentale ordinaire à l’intuition en ligne directe.

(Mère poursuit sa lecture) « Pourtant, il y a une source d’énergie qui, une fois découverte, ne tarit jamais, quelles que soient les circonstances extérieures et les conditions physiques de la vie. C’est l’énergie que l’on peut qualifier de spirituelle, celle qui est reçue non plus d’en bas, des profondeurs inconscientes, mais d’en haut, de l’origine suprême de l’univers et de l’homme, des splendeurs supraconscientes, toutes-puissantes et éternelles. Elle est là, partout autour de nous, pénétrant tout, et pour entrer en contact avec elle et la recevoir, il suffit d’y aspirer sincèrement, de s’ouvrir à elle avec foi et confiance, d’élargir sa conscience afin de l’identifier à la Conscience universelle. »

Dans ces articles, j’essaye de définir en termes ordinaires toute la terminologie yoguique, car ces Bulletins s’adressent plutôt aux gens qui mènent une vie ordinaire, mais aussi aux étudiants du yoga — je veux parler des gens qui s’intéressent surtout à la vie matérielle purement physique, mais qui essayent d’atteindre plus de perfection dans leur vie physique que dans les conditions ordinaires. C’est une tâche très difficile, mais c’est une sorte de yoga. Ces gens s’appellent « matérialistes » et ils ont tendance à se cabrer ou à se vexer si l’on emploie des termes yoguiques, donc il faut parler leur langage en évitant les termes susceptibles de les choquer. Mais j’ai connu dans ma vie beaucoup de personnes qui se disaient « matérialistes », et qui suivaient une discipline beaucoup plus sévère que ceux qui prétendent faire le yoga.

Ce que nous voulons, n’est-ce pas, c’est que l’humanité progresse; qu’elle fasse profession ou non de mener une vie yoguique importe peu, pourvu qu’elle fasse l’effort de progrès nécessaire.

Quelle différence y a-t-il entre la méditation et la concentration?

La méditation est une activité purement mentale, elle n’intéresse que l’être mental. On peut se concentrer en méditant, mais c’est une concentration mentale; on peut obtenir un silence, mais c’est un silence purement mental, et les autres parties de l’être, on les tient immobiles et inactives de façon qu’elles ne dérangent pas la méditation. Vous pouvez passer vingt heures de votre journée en méditation, et pendant les quatre heures qui restent vous serez un homme tout à fait ordinaire, parce que seulement le mental a été occupé — le reste de l’être, le vital et le physique, on fait pression sur lui pour qu’il ne dérange pas. Dans la méditation, on ne fait rien directement pour les autres parties de l’être.

Cette action indirecte peut avoir un effet, certainement, mais... J’ai connu dans ma vie des gens dont la capacité de méditer était remarquable, mais qui étaient, en dehors de leur méditation, des gens tout à fait ordinaires, parfois de mauvais caractères, qui devenaient furieux si leur méditation était dérangée. Parce qu’ils avaient appris à maîtriser seulement le mental, pas le reste.

La concentration est un état plus actif — vous pouvez vous concentrer mentalement, vous pouvez vous concentrer vitalement, psychiquement, physiquement, et vous pouvez vous concentrer intégralement. La concentration, ou capacité de se rassembler en un point, est plus difficile que la méditation. Vous pouvez rassembler une partie de l’être ou de la conscience, ou vous pouvez rassembler la conscience tout entière ou même des fragments de la conscience, c’est-à-dire que la concentration peut être partielle, totale ou intégrale, et dans chaque cas le résultat sera différent.

Si vous avez la capacité de vous concentrer, votre méditation sera plus intéressante et plus facile. Mais on peut méditer sans se concentrer. Beaucoup de gens dans leur méditation suivent l’enchaînement des idées — c’est une méditation, pas une concentration.

Peut-on distinguer le moment où l’on arrive à la concentration parfaite et celui où, à partir de cette concentration, on s’ouvre à l’Énergie universelle?

Oui. Vous vous concentrez sur quelque chose, ou simplement vous vous rassemblez autant qu’il vous est possible, et, quand vous arrivez à une sorte de perfection dans la concentration, si vous pouvez soutenir cette perfection suffisamment longtemps, alors une porte s’ouvre et vous passez au-delà de la limite de votre conscience ordinaire — vous entrez dans une connaissance plus profonde et plus haute. Ou vous passez au-dedans. Alors vous pouvez éprouver comme un éblouissement de lumière, un émerveillement intérieur, une béatitude, une connaissance complète, un silence total. Il y a beaucoup de possibilités, n’est-ce pas, mais le phénomène est toujours le même.

Pour avoir cette expérience, tout dépend de votre capacité de maintenir suffisamment longtemps votre concentration à son plus haut point de perfection.

Pour avoir cette expérience, faut-il chaque fois se concentrer?

Au début, oui, car on n’a pas la capacité de garder ce que l’on a acquis, ou de maintenir la concentration à son maximum — on reglisse en arrière et on perd jusqu’au souvenir de l’expérience que l’on a eue. Mais si vous suivez un chemin une fois, il est plus facile de suivre le même chemin une deuxième fois, et ainsi de suite. La seconde concentration est donc plus facile que la première. Il faut persévérer dans sa concentration, jusqu’à ce que l’on arrive au moment où l’on ne perd plus le contact intérieur.

À partir de ce moment-là, il faut rester dans cette conscience intérieure et supérieure, d’où l’on peut tout faire. On voit le corps et la matière et on sait ce qu’il faut faire, et comment le faire.

C’est là le premier but de la concentration, mais pas le dernier, naturellement!

Pour arriver à cette concentration-là, il faut beaucoup d’efforts; un résultat immédiat ou même rapide est rarement possible. Mais si la porte intérieure a été ouverte une fois, vous pouvez être certain qu’elle s’ouvrira de nouveau, si vous savez persévérer.

Tant que la porte n’a pas été ouverte, vous pouvez douter de votre capacité, mais une fois ouverte, il n’y a plus de doute possible, si vous continuez à aspirer et à vouloir.

Cette expérience a une valeur considérable.

Que veut dire « Mother of Dreams » ?

Quand il parle de la « Conscience immobile et sereine », Sri Aurobindo emploie souvent des termes poétiques, qui sont très évocateurs. Il s’est servi du terme « Mère des Rêves », parce qu’il s’est mis à la place de celui d’en bas, qui voit, qui aperçoit quelque chose de mystérieux, de tout à fait merveilleux, inaccessible et presque incompréhensible; mais si vous regardez d’un autre point de vue, vous pouvez dire que c’est la Conscience créatrice, l’Origine de l’univers, la Mère universelle, le Pouvoir créateur, etc.

Si l’on joue mal, on trouve que l’on n’a pas d’énergie, mais si l’on joue bien, avec beaucoup d’enthousiasme, on trouve que l’énergie vient. Pourquoi?

C’est parfaitement vrai. Pour entrer en contact avec l’énergie terrestre, il faut établir une certaine harmonie au-dedans de soi. Si l’on connaît bien le jeu, si l’on sait faire les mouvements et que l’on s’intéresse avec enthousiasme, si l’on a une certaine ambition (assez enfantine peut-être), un certain désir de gagner, au fur et à mesure que l’on réussit, on éprouve une sorte de joie intérieure, pas très profonde peut-être, mais qui crée l’harmonie nécessaire à l’échange d’énergie. Au contraire, ceux qui ne savent pas accepter la défaite, qui se fâchent et deviennent de mauvaise humeur quand tout ne va pas selon leur volonté, perdent leur énergie de plus en plus.

Aussi, si on se laisse aller à la dépression, on coupe toute source d’énergie — d’en haut, d’en bas, partout; c’est la meilleure manière de tomber dans l’inertie. Il faut se refuser absolument à être déprimé.

La dépression est toujours le signe d’un égoïsme aigu. Quand vous sentez qu’elle approche, dites-vous : « Je suis dans un état de maladie égoïste dont je dois me guérir. »

Le 28 décembre 1950

Mère lit un article du Bulletin de novembre 1949, intitulé « Un jugement correct ». Après avoir examiné divers éléments qui faussent le jugement, Mère ajoute ce commentaire :

Les organes des sens sont sous l’influence de l’état psychologique d’un individu, parce que quelque chose arrive entre la perception de l’œil et la réception dans le cerveau. C’est très subtil; le cerveau reçoit les perceptions des yeux par les nerfs, il n’y a pas de raisonnement, c’est pour ainsi dire instantané, mais il y a un petit passage entre la perception de l’œil et la cellule qui doit répondre et apprécier dans le cerveau. Et c’est cette « appréciation » du cerveau qui est sous l’influence des sentiments. C’est la petite vibration entre ce que l’œil voit et ce que le cerveau apprécie, qui fausse souvent la réponse. Et ce n’est pas une question de bonne foi, car même les gens les plus sincères ne savent pas ce qui se passe, même les gens très calmes, sans émotions violentes, qui ne sentent même pas leurs émotions, sont ainsi influencés sans se rendre compte de l’intervention de cette petite vibration qui fausse.

Parfois, les notions morales s’en mêlent aussi et faussent le jugement, mais nous devons rejeter loin de nous toute notion morale, car la moralité et la Vérité sont très loin l’une de l’autre (si je choque quelqu’un en disant cela, je le regrette, mais c’est comme cela). C’est seulement quand on a conquis toute attraction et toute répulsion que l’on peut avoir un jugement correct. Aussi longtemps qu’il y a des choses qui vous attirent et des choses qui vous répugnent, il n’est pas possible d’avoir un fonctionnement des sens absolument sûr.

Tout le monde sait, par exemple, que quand il arrive un accident, il peut y avoir deux, trois, dix témoins, mais ils ne voient pas du tout la même chose — une seule chose se passe, mais il n’y a pas deux personnes qui la voient de la même manière. Au choc intérieur, elles perçoivent seulement une toute petite partie de ce qui se passe.

Mais il y a un moyen d’accorder les impressions — l’idée et l’idée opposée — c’est de les considérer comme les deux bouts d’une ligne et, en mettant entre ces deux bouts une quantité innombrable d’idées qui se suivent, on finit par trouver qu’il y a un accord entre elles. On trouve aussi que c’est un exercice très intéressant.

(Mère poursuit sa lecture) « Seul celui qui est audessus de toute sympathie et de toute antipathie, de tout désir et de toute préférence, peut considérer toute chose avec une parfaite impartialité à l’aide de sens dont la perception purement objective devient semblable à celle d’un mécanisme extrêmement délicat et perfectionné bénéficiant de la clarté d’une conscience vivante. »

Je dis la « perception objective ». Voir objectivement, c’est voir et juger sans rien ajouter de soi, en dehors de toute réaction personnelle. Il faut arriver à voir une chose sans rien y mélanger de ses propres sentiments.

Et j’ajoute que ce « mécanisme perfectionné » ne peut rien faire sans la clarté d’une conscience vivante. Quand la conscience est une, vous pouvez savoir par identité; c’est-à-dire qu’en unissant votre conscience à l’objet ou à la personne que vous désirez connaître ou juger d’une façon impartiale, vous entrez en contact intérieur avec cet objet ou cette personne, et alors il est possible de savoir d’une façon tout à fait sûre.

Aussi, ce qui déforme et fausse, c’est le souci des conséquences. Pour avoir un jugement tout à fait vrai, il faut savoir exécuter et agir sans désir — il y a un homme sur mille qui peut le faire. Presque tous sont anxieux du résultat ou ont l’ambition d’obtenir un résultat. Il ne faut pas se soucier des résultats; simplement, faire une chose parce qu’on a vu que c’est cela qui doit être fait, se dire : « Je fais cela parce que c’est la chose à faire, et quoi qu’il arrive après, je ne m’en soucie pas. »

C’est là évidemment un idéal, et jusqu’à ce qu’il soit atteint, l’action sera toujours mélangée; donc, à moins que vous ne soyez mus par une vision claire de la Vérité, il faut prendre pour règle de faire toujours ce que vous avez à faire parce que c’est cela et rien d’autre qu’il faut faire.

Le 30 décembre 1950

« Nous ne recherchons pas le succès : notre but est la perfection. Nous n’aspirons pas à la gloire et à la bonne renommée : nous voulons nous préparer à une manifestation divine. »

(La Mère, « Tournois », Bulletin d’avril 1950)

Qu’est-ce que la Perfection?

Certains mettent la Perfection à un sommet. On pense généralement que la Perfection est le maximum de ce que l’on peut faire. Mais moi, je dis que la Perfection n’est pas un sommet, ce n’est pas un extrême. Il n’y a pas d’extrême — quoi que vous fassiez, il y a toujours une possibilité de mieux, et c’est justement cette possibilité de mieux qui est le sens même du Progrès.

Puisqu’il n’y a pas d’extrême, comment pouvons-nous atteindre à la Perfection?

Si l’on fait des progrès, on peut dire que l’on marche vers la Perfection?

Vous confondez Perfection et Progrès. On ne progresse pas nécessairement vers la Perfection. Dans le progrès, il y a peutêtre une certaine perfection, mais on ne peut pas dire que le progrès soit la Perfection. Le progrès est plutôt une ascension.

La Perfection est une harmonie, un équilibre.

Mais qu’est-ce que l’équilibre? Qui a fait un peu de physique ici?

Dans une balance, quand les deux plateaux sont également chargés, on dit qu’un équilibre est établi.

C’est cela. Et alors qu’est-ce que je veux dire quand je dis que la Perfection est un équilibre?

Quand, dans une circonstance donnée, ce qui est contre la réalisation, c’est-à-dire l’opposition, est vaincue par une force consciente, le résultat est la manifestation de la réalisation.

Oui, c’est à peu près cela, mais je l’exprimerais autrement.

L’idée de perfection est quelque chose qui nous vient du Divin, elle descend de plan en plan; et nous remontons de plan en plan.

C’est encore une idée évolutive. On dit toujours que quand une création atteint le maximum de sa possibilité, c’est la perfection; mais ce n’est pas cela ! et c’est justement contre cette idée que je m’élève. Tout cela n’est qu’un échelon dans le progrès. C’est-à-dire que la Nature va à l’extrême limite de ce qu’elle a, et, quand elle voit qu’elle ne peut pas aller plus loin, qu’elle ne peut plus bouger, elle démolit tout et recommence. On ne peut pas appeler cela une perfection, car la perfection ne peut pas se démolir. La Perfection n’existera que quand la Nature ne pourra plus défaire ce qu’elle a commencé. Pour le moment, il n’est pas d’exemple qu’elle n’ait défait au fur et à mesure ce qu’elle avait commencé, jugeant que ce n’était pas suffisant ou que ce n’était pas cela qu’elle voulait faire. Donc, on ne peut pas dire qu’elle ait atteint la perfection dans sa création. Ce ne pourrait être un maximum que si elle n’avait pas besoin de défaire ce qu’elle a fait.

Vous dites que nous ne recherchons pas le succès, mais le succès n’est-il pas une sorte de perfection?

Pour la mentalité humaine ordinaire, le succès est peut-être une perfection, mais pas pour nous.

La perfection n’est pas un état statique, c’est un équilibre. Mais un équilibre progressif, dynamique. On peut aller de perfection en perfection. On peut concevoir un état où il ne soit pas nécessaire de descendre à un échelon inférieur pour pouvoir avancer; pour le moment, la marche de la Nature est comme cela, mais dans ce nouvel état, au lieu d’être obligé de retourner en arrière pour pouvoir repartir, on peut marcher toujours en avant, sans jamais s’arrêter. Actuellement, vous arrivez à un certain point et, comme l’être humain tel qu’il est à présent ne peut pas progresser indéfiniment, il faut passer à une espèce supérieure, ou laisser cette espèce-là pour en créer une autre. L’être humain tel qu’il est actuellement ne peut pas atteindre à la perfection, à moins qu’il ne sorte de lui-même — les hommes sont des êtres de transition. On peut dire dans le langage ordinaire : « Oh! c’est un homme parfait », mais c’est une image littéraire. Le maximum qu’un être humain puisse atteindre maintenant, c’est un équilibre qui n’est pas progressif. Il peut atteindre, peut-être, un équilibre statique, mais tout ce qui est statique peut être rompu par manque de progrès.

La Perfection n’est-elle pas l’accomplissement du Divin dans toutes les parties de l’être?

Non, ce que vous envisagez est de nouveau un échelon dans le progrès et non la Perfection.

Maintenant, nous allons essayer de trouver une définition qui peut s’adapter à tous les cas, c’est-à-dire à l’individu, à l’ensemble, à la terre et à l’univers.

On peut dire que la Perfection sera atteinte dans l’individu, dans la collectivité, sur la terre et dans l’univers, quand, à chaque instant, la réceptivité sera égale en qualité et en quantité à la Force qui veut se manifester.

C’est le suprême équilibre.

Donc, il faut produire un équilibre parfait entre ce qui vient d’en haut et ce qui répond d’en bas, et quand les deux se joignent, c’est l’équilibre parfait, qui est la Réalisation — une réalisation en constant progrès.

(Mère poursuit sa lecture) « ... il vaut mieux être que paraître. Nous n’avons pas besoin de paraître bons si notre sincérité est parfaite. Et par sincérité parfaite, nous voulons dire que dans toutes nos pensées, tous nos sentiments, toutes nos sensations et toutes nos actions nous n’exprimons rien que la vérité centrale de notre être. »

Quand vous êtes absolument sincère, vous êtes dans un effort constant pour vivre en harmonie avec l’idéal le plus haut de votre être, la vérité de votre être. À chaque moment, dans tout ce que vous pensez, tout ce que vous sentez et tout ce que vous faites, vous essayez aussi parfaitement que possible, aussi totalement que possible, de vous mettre en accord avec l’idéal le plus haut ou, si vous en êtes conscient, avec la vérité de votre être — alors, vous avez atteint à la vraie sincérité. Et si vous êtes comme cela, si vraiment vous n’agissez pas pour des raisons égoïstes ni pour des raisons personnelles, si vous agissez en étant guidé par votre vérité intérieure, c’est-à-dire si vous êtes parfaitement sincère, il vous est absolument égal que le monde entier vous juge d’une façon ou d’une autre. Dans cet état de sincérité parfaite, vous n’avez pas besoin de paraître bon ni d’être approuvé par les autres, parce que la première chose qui vous arrive, quand vous êtes en accord avec votre conscience vraie, c’est que vous ne vous souciez pas de l’air que vous avez. Si vous avez l’air d’être comme ceci ou comme cela, si vous avez l’air d’être indifférent, froid, lointain, orgueilleux, cela n’a aucune importance; à condition, je le répète, que vous soyez absolument sincère, c’est-à-dire que vous n’oubliiez jamais que vous vivez pour réaliser votre vérité intérieure et centrale.

La perfection n’est-elle pas de plaire au Divin et à personne d’autre?

Oui, si vous voulez, mais quand on n’est pas absolument sincère, on se trompe très facilement soi-même, et si l’on se sent confortable, on dit : « Oh! je suis sûr que je plais au Divin! »

1951




janvier




Le 4 janvier 1951

Mère lit, puis commente un article du Bulletin d’août 1950, intitulé « Transformation ».

Nous voulons une transformation intégrale, la transformation du corps et de toutes ses activités.

Autrefois, quand on parlait de transformation, on voulait dire uniquement la transformation de la conscience intérieure. On essayait de découvrir en soi la conscience profonde et on rejetait le corps et ses activités comme une chose encombrante et inutile, pour ne s’occuper que du mouvement intérieur. Sri Aurobindo a déclaré que ce n’était pas suffisant; la Vérité voulait que le monde matériel, lui aussi, participe à cette transformation et devienne une expression de la Vérité profonde. Mais quand on a dit cela aux gens, beaucoup ont pensé qu’il était possible de transformer le corps et ses activités sans s’occuper le moins du monde de ce qui se passait au-dedans — naturellement ce n’est pas tout à fait vrai. Avant de pouvoir entreprendre ce travail de transformation physique qui de toutes choses est le plus difficile, il faut avoir sa conscience intérieure fermement établie, solidement établie dans la Vérité, de façon que cette transformation soit une ultime expression de la Vérité — « ultime » pour cette fois-ci.

Le point de départ de cette transformation est la réceptivité, nous en avons déjà parlé. C’est la condition indispensable pour pouvoir obtenir la transformation. Puis vient le changement de conscience. On a souvent comparé ce changement de conscience et sa préparation à la formation du poussin dans l’œuf : jusqu’à la dernière seconde l’œuf reste semblable à lui-même, il n’y a aucun changement, et c’est seulement quand le poussin est complètement formé, absolument vivant, qu’il fait lui-même, avec son petit bec, un trou dans l’œuf, et il sort. C’est quelque chose d’analogue qui se produit au moment du changement de la conscience. Pendant longtemps, vous avez l’impression que rien ne se passe, que votre conscience est comme d’habitude, et même, si vous avez une aspiration intense, vous sentez une résistance, comme si vous vous cogniez contre un mur qui ne veut pas céder. Mais quand vous êtes prêts au-dedans, un dernier effort, le coup de bec dans la coquille de l’être, et tout s’ouvre et vous êtes projeté dans une autre conscience.

J’ai dit que c’était une « révolution de l’équilibre de base », c’est-à-dire un renversement total de conscience, comparable à ce qui arrive à la lumière quand elle passe par un prisme. Ou bien c’est comme si vous retourniez une balle du dedans au-dehors, ce qui ne peut se faire que dans la quatrième dimension. On sort de la conscience ordinaire de la troisième dimension pour entrer dans la conscience supérieure de la quatrième dimension, et dans un nombre infini de dimensions. C’est le point de départ indispensable. À moins que votre conscience ne change de dimension, elle restera telle qu’elle est avec la vision superficielle des choses, et toutes les profondeurs vous échapperont.

Est-ce qu’il y a quelqu’un, ici, qui a déjà eu l’expérience de ce renversement de conscience et qui peut expliquer en français ce qu’il a éprouvé?

X – C’était comme une douleur dans le cœur, qui a duré pendant un jour. Le lendemain, quand je me suis levée, c’était comme si je sortais d’une méditation profonde et toutes mes pensées, toutes mes actions, semblaient être dirigées par quelque chose ou quelqu’un qui veillait à côté de ma tête. Toutes les paroles qui sortaient de ma bouche étaient justes.

Comment était cette douleur? une pression? un déchirement? une tension?

X – C’était comme si quelque chose n’était pas heureux en moi, mais tout cela a changé pendant la nuit; le lendemain, le malaise était parti.

C’était sans aucun doute une ouverture mentale à la conscience supérieure, une ascension de la conscience mentale vers la conscience supérieure. Et c’était probablement une résistance dans le vital émotif qui a causé la douleur, cette sensation désagréable qui a disparu pendant la nuit avec la libération de la conscience dans un domaine supérieur.

Y – Quand j’étais devant Sri Aurobindo, j’ai senti comme une douleur aiguë. J’ai prié Sri Aurobindo pour qu’il me donne quelque chose. Et tout d’un coup, la douleur s’est changée en une joie intense.

C’était un contact avec votre être psychique.

Z – On a souvent l’expérience d’une ascension de la conscience au-dessus de la terre. On semble entrer dans une région où tous les problèmes, toutes les questions disparaissent plutôt qu’ils ne reçoivent une réponse. Ils semblent n’avoir plus aucune importance. Mais ce n’est pas, quand même, « aller de connaissance en connaissance ».

C’est une ouverture de l’être intérieur à la Présence divine dans le centre psychique, et là, vous savez à chaque moment non seulement ce qu’il faut faire, mais pourquoi il faut le faire et comment il faut le faire, et vous avez la vision de la vérité des choses derrière les apparences. Au lieu de voir les choses de la façon ordinaire, c’est-à-dire du dehors, et tellement du dehors que, sauf quelque rares cas, on est incapable même de savoir ce que pense une autre personne (il faut faire un grand effort, vous voyez seulement la surface des choses et rien de ce qui se passe derrière), eh bien, après cette ouverture intérieure et cette identification à la Présence divine dans le centre psychique, vous voyez les choses du dedans au-dehors, et le dehors devient une expression plus ou moins déformée de ce que vous voyez audedans : vous êtes conscient de l’existence intérieure des êtres, et leur forme, leur existence extérieure n’est qu’une expression plus ou moins déformée de cette vérité intérieure. Et c’est pour cela que je dis que l’équilibre de base est complètement changé. Au lieu d’être en dehors du monde et de le regarder comme quelque chose d’extérieur à vous, vous êtes au-dedans du monde et vous voyez les formes extérieures qui expriment d’une façon plus ou moins maladroite ce qui est à l’intérieur, qui est pour vous la Vérité.

Le 8 janvier 1951

Mère lit un article du Bulletin d’août 1950 : « Ce qu’un enfant doit savoir. »

Vous dites qu’il faut avoir « la certitude que finalement la vérité triomphera ». Mais cette certitude semble très différente et souvent très opposée à ce que l’on enseigne dans la vie ordinaire?

Oui. On pense généralement que les choses finissent toujours mal dans la Nature. Tout le monde connaît l’histoire de ceux qui ont eu une fin lamentable après avoir joui d’un grand succès dans leur vie; de ceux qui avaient des capacités extraordinaires et qui à la fin les ont perdues; d’une nation qui pendant longtemps a donné l’exemple d’une civilisation merveilleuse — la civilisation s’éteint et la nation se transforme en quelque chose de si lamentable que l’on ne se souvient plus de ce qu’elle a été. Il semble que l’histoire de la terre soit une histoire de victoires suivies de défaites et non de défaites suivies de victoires.

Mais en fait, dès qu’il est question de choses universelles et divines, il faudrait avoir la vision universelle et la compréhension divine des choses pour savoir comment la vérité s’exprime. Il y a une sorte de pessimisme général qui dit que même si les choses commencent bien, elles finissent mal; que ce sont la faiblesse, l’hypocrisie, le mensonge et la méchanceté qui ont toujours l’air d’avoir le dessus. C’est pourquoi les gens qui voient le monde à la dimension de leur propre personne, ont dit que ce monde est mauvais et que nous n’avons qu’à en finir et à en sortir le plus tôt possible. Des instructeurs ont enseigné cela, mais leur enseignement prouve seulement qu’ils ont la vue trop courte et à la dimension de leur individualité humaine.

En vérité, les mouvements de la Nature sont comme ceux des marées : cela avance, cela recule, cela avance, cela recule; ce qui implique, dans la vie universelle, et même dans la vie terrestre, une avance progressive, bien qu’elle soit en apparence coupée de reculs. Mais ces reculs ne sont qu’une apparence, comme lorsqu’on prend son élan pour faire un saut. Vous avez l’air de reculer, mais c’est simplement pour pouvoir aller plus loin. Vous me direz que tout cela est fort bien, mais comment donner à un enfant la certitude que la vérité triomphera ? Car, quand il apprendra l’histoire, quand il observera la Nature, il verra que les choses ne finissent pas toujours bien 2 .

Il faut apprendre aux enfants à voir la manifestation divine dans le monde, et non l’aspect qui finit mal.

Non, si l’enfant pense que le Divin est différent du monde, son idée que tout finit mal sera tout à fait légitime.

Il faut donner aux enfants l’idée de la justice divine.

Mais nous n’en savons rien, car cette justice ne se manifeste pas dans le monde actuel.

Pourtant, si l’on observe les choses assez profondément, on s’aperçoit qu’il y a progrès, que les choses vont de mieux en mieux, bien qu’en apparence elles n’aillent pas mieux. Et pour un esprit un peu supérieur, il y a une notion tout à fait évidente, c’est que tout le mal — enfin, ce que nous appelons le mal —, tout le mensonge, tout ce qui est contraire à la Vérité, toute souffrance, toute opposition, est le produit d’un déséquilibre. Je crois que celui qui a l’habitude de voir les choses depuis ce plan supérieur, voit immédiatement que c’est cela. Par conséquent, le monde ne peut pas être fondé sur un déséquilibre, parce qu’il aurait déjà disparu depuis très longtemps. On sent qu’à l’origine de l’univers, il doit y avoir un Équilibre suprême, et peut-être, comme nous l’avons dit l’autre jour, un équilibre progressif, un équilibre qui justement est le contraire de tout ce que l’on nous a enseigné et de ce que nous avons l’habitude d’appeler « le mal ». Il n’y a pas de mal absolu, mais un mal, un déséquilibre plus ou moins partiel.

On peut enseigner cela d’une façon très simple à un enfant; on peut lui montrer, avec des choses matérielles, qu’un objet tombera s’il est en déséquilibre, que seules les choses en équilibre peuvent garder leur position et leur durée.

Il est une autre qualité qu’il faut cultiver chez l’enfant dès qu’il est tout petit : c’est le sentiment de malaise, de déséquilibre moral qu’il sent quand il a fait certaines choses, non pas parce qu’on lui a dit de ne pas les faire, non pas parce qu’il a peur d’être puni, mais spontanément. Par exemple, un enfant qui fait de la peine à un camarade par sa méchanceté, s’il est dans son état normal, naturel, éprouvera un malaise, un chagrin au fond de l’être, parce que ce qu’il a fait est opposé à sa vérité intérieure.

Car malgré tous les enseignements, malgré tout ce que la pensée peut penser, il y a quelque chose au fond qui a le sentiment d’une perfection, d’une supériorité, d’une vérité, et qui est douloureusement contredit par tous les mouvements opposés à cette vérité. Si un enfant n’est pas faussé par son milieu, par les exemples déplorables qui l’entourent, c’est-àdire s’il se trouve dans son état normal, spontanément, sans qu’on lui dise quoi que ce soit, il éprouvera un malaise quand il aura fait quelque chose qui est en contradiction avec la vérité de son être. Et c’est justement là-dessus qu’il faut baser, plus tard, son effort de progrès.

Parce que si vous voulez trouver un enseignement, une doctrine sur laquelle fonder votre progrès, vous ne trouverez jamais rien, ou, plus exactement, vous trouverez autre chose, car suivant les climats, suivant les époques, suivant les civilisations, l’enseignement que l’on vous propose est tout à fait contradictoire. Quand l’un vous dit : « Ça, c’est bien », l’autre vous dit : « Ça, c’est mal », et avec la même logique, la même force de persuasion. Par conséquent, ce n’est pas là-dessus que l’on peut se fonder. La religion a toujours essayé d’établir un dogme, et elle vous dira que si vous vous conformez au dogme, vous êtes dans la vérité et si vous ne vous y conformez pas, vous êtes dans le mensonge. Mais cela n’a jamais mené à rien et n’a créé que de la confusion.

Il n’y a qu’un guide vrai, c’est le guide intérieur, qui ne passe pas par la conscience mentale.

Naturellement, si un enfant reçoit une éducation désastreuse, il s’efforcera de plus en plus d’éteindre en lui cette petite chose vraie, et parfois il y réussit si bien qu’il perd tout contact avec elle, et aussi le pouvoir de distinguer le bien et le mal. C’est pourquoi j’insiste là-dessus, et je dis que, dès le plus bas âge, il faut apprendre aux enfants qu’il y a une réalité intérieure — intérieure à eux-mêmes, intérieure à la terre, intérieure à l’univers — et que lui-même, la terre et l’univers n’existent qu’en fonction de cette vérité, et que, si elle n’existait pas, il ne pourrait pas durer, même pas le petit temps qu’il dure, et que tout se dissoudrait à mesure que cela se forme. Et puisque c’est cela qui est la base effective de l’univers, naturellement c’est cela qui triomphera ; et tout ce qui contredit cela ne peut pas durer autant que cela, parce que c’est Cela, la chose éternelle qui est à la base de l’univers.

Il ne s’agit pas, naturellement, de donner à un enfant des explications philosophiques, mais on peut très bien lui donner le sentiment de cette espèce de confort intérieur, de satisfaction et, parfois, d’une joie intense quand il obéit à cette petite chose très silencieuse qui est en lui, et qui l’empêchera de faire ce qui est en contradiction avec elle. C’est sur une expérience de ce genre que l’on peut fonder l’enseignement. Il faut donner à l’enfant l’impression que rien ne peut durer s’il n’a pas au-dedans de soi cette satisfaction vraie, qui seule est durable.

Un enfant peut-il devenir conscient de cette vérité intérieure, comme un adulte?

Pour un enfant, c’est très clair, car c’est une perception sans les complications de la parole et de la pensée — il y a ce qui le met à l’aise et ce qui lui donne du malaise (ce n’est pas forcément de la joie ou du chagrin, qui ne viennent que quand la chose est très intense). Et tout cela est beaucoup plus clair chez l’enfant que chez l’adulte, car ce dernier a toujours un mental qui travaille et qui brouille sa perception de la vérité.

Donner des théories à un enfant ne sert absolument à rien, car dès que son mental s’éveillera, il trouvera mille raisons pour contredire vos théories, et il aura raison.

Cette petite chose vraie dans l’enfant, c’est la Présence divine dans le psychique — elle existe aussi chez les plantes et les animaux. Dans les plantes elle n’est pas consciente, chez les animaux elle commence à être consciente, et chez les enfants elle est très consciente. J’ai connu des enfants qui étaient beaucoup plus conscients de leur être psychique à cinq ans qu’à quatorze, et à quatorze qu’à vingt-cinq ; et surtout, à partir du moment où ils vont à l’école et où ils subissent cette espèce de culture mentale intensive qui attire leur attention sur la partie intellectuelle de leur être, ils perdent presque toujours et presque totalement le contact avec leur être psychique.

Si vous étiez un observateur expérimenté, si vous pouviez vous rendre compte de ce qui se passe dans un être, simplement en regardant ses yeux !... On dit que les yeux sont le miroir de l’âme; c’est une façon populaire de parler, mais si les yeux ne vous expriment pas le psychique, c’est qu’il est très en arrière et voilé par beaucoup de choses. Regardez donc avec soin les yeux des petits enfants, et vous verrez une espèce de lumière — les gens disent candide — mais si vraie, si vraie, qui regarde le monde avec étonnement. Eh bien, cet étonnement, c’est l’étonnement du psychique, qui voit la vérité mais qui ne comprend pas grand-chose au monde, car il est trop loin de lui. Les enfants ont cela, mais à mesure qu’ils apprennent, qu’ils deviennent plus intelligents, plus instruits, cela s’efface, et vous voyez dans les yeux toutes sortes de choses : des pensées, des désirs, des passions, des méchancetés, mais cette espèce de petite flamme très pure n’y est plus. Et vous pouvez être sûr que c’est le mental qui est entré là-dedans, et que le psychique est parti très loin derrière.

Même un enfant qui n’a pas un cerveau assez développé pour comprendre, si vous lui passez simplement une vibration de protection, ou d’affection, ou de sollicitude, ou de consolation, vous verrez qu’il répond. Mais si vous prenez un garçon de quatorze ans par exemple, qui est au collège, qui a des parents ordinaires et qui a été maltraité, son mental est très en avant; il y a quelque chose de dur en lui, l’être psychique est en arrière. Les garçons comme cela ne répondent pas à la vibration. On dirait qu’ils sont faits de bois ou de plâtre.

Si la vérité intérieure, la présence divine dans le psychique est si consciente chez l’enfant, on ne peut plus dire, n’est-ce pas, qu’un enfant est un petit animal?

Pourquoi pas? Chez les animaux il y a quelquefois une vérité psychique très intense. Naturellement, je pense que l’être psychique est un peu plus formé, un peu plus conscient chez un enfant que chez un animal. Mais j’ai fait des expériences avec les animaux, justement pour savoir; eh bien, je vous assure que j’ai rarement rencontré chez les êtres humains certaines vertus que j’ai vues chez les animaux, des vertus très simples et sans prétention. Comme chez les chats par exemple; j’ai beaucoup étudié les chats; si on les connaît bien, ce sont des êtres merveilleux. J’ai connu des mères chattes qui se sont sacrifiées totalement pour leurs enfants — les gens parlent de l’amour maternel avec tant d’admiration, comme si c’était un privilège purement humain, mais j’ai vu cet amour se manifester chez des mères chattes à un degré qui dépasse de beaucoup l’humanité ordinaire. J’ai vu une mère chatte qui ne touchait jamais sa nourriture tant que ses enfants n’avaient pas pris tout ce qu’il leur fallait. J’ai vu une autre chatte qui est restée huit jours auprès de ses petits, sans satisfaire ses besoins, parce qu’elle avait peur de les laisser seuls; et un chat qui recommençait plus de cinquante fois le même geste pour apprendre à un petit à sauter d’un mur sur une fenêtre, et je puis dire, avec un soin, une intelligence, une habileté que beaucoup de femmes des classes non éduquées n’ont pas. Et pourquoi est-ce comme cela ? — parce qu’il n’y avait pas l’intervention du mental. C’était tout à fait l’instinct spontané. Mais qu’est-ce que l’instinct? — c’est la présence du Divin dans le génie de l’espèce, et cela, c’est le psychique des animaux ; un psychique collectif, pas individuel.

J’ai vu toutes les réactions émotives, affectives, sentimentales chez les animaux, tous ces sentiments dont les hommes sont si fiers. La seule différence est qu’ils ne peuvent pas en parler et pas l’écrire, alors nous les considérons comme des êtres inférieurs, parce qu’ils ne peuvent pas nous inonder de livres sur ce qu’ils ont senti.

Quand j’étais enfant et que je faisais une mauvaise action, j’avais tout de suite un malaise et je décidais de ne plus faire cette chose. Alors mes parents venaient me dire aussi de ne plus le faire. Pourquoi? puisque j’avais décidé moi-même de ne plus le faire?

Il ne faudrait jamais gronder un enfant. On me reproche de dire du mal des parents! mais je les ai vus à l’œuvre, n’est-ce pas, et je sais que quatre-vingt-dix pour cent des parents rabrouent un enfant qui vient spontanément confesser une faute : « Tu es méchant. Va-t’en, je suis occupé », au lieu d’écouter l’enfant avec patience et de lui expliquer en quoi consiste sa faute, comment il aurait dû faire. Et l’enfant, qui était venu avec de bonnes dispositions, s’en va tout à fait heurté, avec le sentiment : « Pourquoi est-ce qu’on me traite ainsi? » Alors l’enfant voit que les parents ne sont pas parfaits — ce qui est évidemment le cas à présent —, il voit que vous avez tort et il se dit : « Pourquoi me gronde-t-il, il est comme moi! »

Le 11 janvier 1951

Mère commente quelques-unes des qualités qu’elle a énumérées dans son article « Ce qu’un enfant doit toujours se rappeler » (Bulletin d’août 1950).

« Être modeste »

C’est s’estimer à sa juste valeur.

Généralement les gens passent d’une appréciation excessive de leur valeur personnelle à un découragement également excessif. Un jour, ils disent : « Je suis épatant », et le lendemain : « Oh! je ne suis bon à rien, je ne peux rien faire. » C’est comme un pendule, n’est-ce pas. Il n’y a rien de plus difficile que de savoir exactement ce que l’on est; il ne faut ni se faire valoir ni se déprécier, mais connaître ses limites et savoir comment on peut avancer vers l’idéal que l’on s’est fixé. Il y a des gens qui voient très grand et, immédiatement, ils s’imaginent qu’ils peuvent tout faire. Il y a des petits officiers, par exemple, qui s’imaginent pouvoir gagner toutes les batailles de la terre, et des petites gens qui pensent dépasser tout le monde en valeur. Par contre, j’ai connu certaines personnes qui avaient des capacités, mais qui passaient leur temps à penser : « Je ne suis bon à rien. » Généralement les deux extrêmes se trouvent chez la même personne. Mais quelqu’un qui sait au juste où il en est et juste où il peut aller, c’est très rare. Nous avons évité de parler de la vanité, parce que nous espérons que vous ne serez pas pleins de vanité dès que vous remporterez un succès.

Figurez-vous qu’il y a des plantes qui ont de la vanité! Je parle de plantes que l’on cultive soi-même. Si on leur fait des compliments, par des paroles ou par des sentiments, si on les admire, eh bien, elles redressent la tête — avec vanité! C’est la même chose chez les animaux. Je vais vous raconter une petite histoire amusante.

À Paris, il y a un jardin que l’on appelle le Jardin des Plantes : il y a là des animaux aussi bien que des plantes. On venait de recevoir un magnifique lion. Il était en cage naturellement. Et il était furieux. Il y avait, dans sa cage, une porte derrière laquelle il pouvait se cacher. Et justement il se cachait quand les visiteurs venaient le voir! J’avais remarqué cela et, un jour, je me suis approchée de la cage et je me suis mise à lui parler (les animaux sont très sensibles au langage articulé, ils écoutent vraiment). J’ai commencé à parler gentiment à mon lion, je lui disais : « Oh! que tu es beau, comme c’est dommage que tu te caches ainsi, on aimerait tant te voir... » Eh bien, il écoutait. Puis, peu à peu, il m’a regardée d’un œil, ensuite il a allongé le cou pour mieux me voir; après il a étiré sa patte et, finalement, il a mis le bout du nez sur les barreaux avec un air de dire : « Voilà enfin quelqu’un qui me comprend! »

« Être généreux »

Je ne parlerai pas ici de la générosité matérielle qui consiste naturellement à donner aux autres ce que l’on a. Mais même cette vertu-là n’est pas très répandue, car dès que l’on devient riche, on pense plus souvent à garder ses richesses qu’à les donner. Plus les hommes possèdent, moins ils sont généreux.

Je veux parler de la générosité morale. Se sentir joyeux, par exemple, quand un camarade remporte un succès. Un acte de courage, de désintéressement, un beau sacrifice ont une beauté en soi qui vous donne de la joie. On peut dire que la générosité morale consiste à savoir reconnaître la vraie valeur et la supériorité des autres.

Le 13 janvier 1951

Commentaires sur un article de Mère intitulé « La Science de Vivre » (Bulletin de novembre 1950).

« Une vie sans but est une vie sans joie » Pourquoi?

Si l’on a un but, on peut suivre tranquillement la route qui mène au but.

Il n’est pas nécessaire d’avoir un but pour suivre tranquillement la route. Tant de gens sans but suivent tout à fait tranquillement la route de leur routine sans faire aucun effort!

Un but donne de la joie.

Parfois, il faut toute une vie pour atteindre son but, on n’aurait donc la joie qu’à la fin de sa vie!

Un but est un idéal et un idéal est un enrichissement.

Oui, mais on peut avoir un idéal tout à fait matériel; ce n’est pas l’idéal qui donne de la joie.

Un but donne un sens, une raison d’être à la vie, et cette raison d’être implique un effort, et c’est dans l’effort que l’on trouve la joie.

Exactement. C’est l’effort qui donne la joie : un être humain qui ne sait pas faire d’efforts n’aura jamais de joie. Les gens essentiellement paresseux n’auront jamais la joie — ils n’ont pas la force d’être joyeux ! C’est l’effort qui donne la joie. L’effort fait vibrer l’être à un certain degré de tension qui vous rend capable de sentir la joie.

Mais l’effort qui donne la joie, est-ce un effort imposé par les circonstances ou un effort qui tend au progrès?

Vous confondez deux choses. L’une qui est physique et l’autre psychologique. Il est tout à fait évident qu’un acte accompli parce que l’on a décidé de l’accomplir et un acte imposé par des circonstances plus ou moins favorables, n’ont pas du tout les mêmes conséquences. Il est entendu, par exemple, que les gens qui suivent une discipline yoguique font souvent des jeûnes. Beaucoup de disciplines yoguiques comportent des jeûnes très longs, et les gens qui les font sont généralement très contents de les faire, car c’est leur propre choix. Mais prenez cette même personne et mettez-la dans certaines circonstances où la nourriture fait défaut, parce que l’on ne peut pas s’en procurer ou parce que cette personne n’a pas d’argent, et vous verrez cette personne dans un état lamentable, se plaindre que la vie est terrible, bien que les conditions soient identiquement les mêmes; mais dans un cas elle a décidé de ne pas manger, tandis que dans l’autre, elle ne mange pas parce qu’elle ne peut pas faire autrement. C’est entendu, mais ce n’est pas la seule raison.

C’est seulement l’effort, en quelque domaine que ce soit — l’effort matériel, l’effort moral, l’effort intellectuel —, qui crée en soi certaines vibrations qui vous permettent d’entrer en rapport avec les vibrations universelles, et c’est cela qui donne la joie. C’est l’effort qui vous sort de l’inertie; c’est l’effort qui vous rend réceptif aux forces universelles. Et la chose entre toutes qui donne spontanément la joie, même à ceux qui ne font pas de yoga, qui n’ont pas d’aspiration spirituelle, qui ont une vie tout à fait ordinaire, c’est l’échange de forces avec les forces universelles. Les gens ne le savent pas, ils seraient incapables de vous dire que c’est à cause de cela, mais c’est bien cela.

Il y a des êtres qui sont simplement comme de beaux animaux — tous leurs mouvements sont harmonieux, leurs énergies se dépensent harmonieusement, leurs efforts sans calcul appellent des énergies tout le temps et ils sont toujours joyeux ; mais parfois ils n’ont pas de pensées dans la tête, quelquefois ils n’ont pas de sentiments dans leur cœur, ils vivent une vie tout à fait animale. J’ai connu des personnes comme cela : de beaux animaux. Ils étaient beaux, leurs gestes étaient harmonieux, leurs forces tout à fait équilibrées et ils dépensaient sans calcul, ils recevaient sans calcul. Ils étaient en rapport avec les forces universelles matérielles et ils vivaient dans la joie. Ils ne pouvaient pas, peut-être, vous dire qu’ils étaient joyeux — la joie, chez eux, était si spontanée qu’elle était naturelle — et ils étaient encore moins capables de vous dire pourquoi, parce que l’intelligence n’était pas très développée. J’ai connu des gens ainsi, qui étaient capables de faire l’effort nécessaire (pas un effort prudent et calculé, mais spontané) dans n’importe quel domaine : matériel, vital, intellectuel, etc., et dans cet effort il y avait toujours de la joie. Par exemple, une personne s’assoit pour écrire un livre, elle fait l’effort qui fait vibrer quelque chose dans son cerveau pour attirer des idées — eh bien, tout de suite, cette personne éprouve de la joie. Il est tout à fait certain que, quoi que vous fassiez, même les travaux les plus matériels, comme de balayer une chambre ou de faire de la cuisine, si vous faites l’effort nécessaire pour que ce travail soit fait au maximum de votre capacité, vous aurez de la joie, même si la chose que vous faites est contraire à votre nature. Quand on veut réaliser quelque chose, on fait tout spontanément l’effort nécessaire; cela concentre vos énergies sur la chose à réaliser et cela donne une raison d’être à votre vie. Cela vous oblige à une sorte d’organisation de vous-même, une sorte de concentration de vos énergies, parce que c’est cela que vous voulez faire et pas cinquante autres choses qui la contredisent. Et c’est dans cette concentration, dans cette intensité de la volonté, que se trouve l’origine de la joie. Cela vous donne le pouvoir de recevoir les énergies en échange de celles que vous dépensez.

Mère poursuit la lecture du même article : « Le premier pas dans ce travail de perfectionnement de soi, est de devenir conscient de vous-même. »

« Se connaître et se contrôler », qu’est-ce que cela veut dire?

C’est être conscient de sa vérité intérieure, conscient des différentes parties de son être et de leur fonctionnement respectif. Il faut savoir pourquoi on fait ceci, pourquoi on fait cela : il faut connaître ses pensées, connaître ses sentiments, connaître toutes ses activités, tous ses mouvements, ce dont on est capable, etc. Et se connaître n’est pas suffisant : il faut que cette connaissance amène un contrôle conscient. Se connaître parfaitement, c’est se contrôler parfaitement.

Mais il faut une aspiration de tous les instants.

Il n’est jamais trop tôt pour commencer, jamais trop tard pour continuer. C’est-à-dire que même quand vous êtes tout petit, vous pouvez commencer à vous étudier vous-même et à vous connaître, et, peu à peu, à vous contrôler. Et même quand vous êtes ce que l’on appelle « vieux », quand vous avez un grand nombre d’années, il n’est pas trop tard pour faire l’effort de vous connaître de mieux en mieux et de vous contrôler de mieux en mieux. C’est cela la Science de vivre.

Pour se perfectionner, il faut d’abord devenir conscient de soi. Je suis sûre, par exemple, que la chose suivante vous est arrivée bien des fois dans votre vie; quelqu’un vous demande subitement : « Pourquoi avez-vous fait cela ? », eh bien, la réponse spontanée est : « Je ne sais pas. » Si quelqu’un vous demande : « À quoi pensez-vous? », vous répondez : « Je ne sais pas. » « Pourquoi êtes-vous fatigué? » — « Je ne sais pas. » « Pourquoi êtes-vous content? » — « Je ne sais pas », et ainsi de suite. Je peux prendre, n’est-ce pas, une cinquantaine de personnes et leur demander tout d’un coup, sans préparation : « Pourquoi avez-vous fait cela ? » et si elles ne sont pas intérieurement « éveillées », elles répondront toutes : « Je ne sais pas » (naturellement, je ne parle pas ici de ceux qui ont fait une discipline pour se connaître et suivre leurs mouvements jusqu’à l’extrême limite; ceux-là peuvent, naturellement, se ressaisir, se concentrer et donner la réponse juste, mais seulement au bout de quelque temps). Vous verrez que c’est comme cela si vous regardez bien votre journée. Vous dites quelque chose et vous ne savez pas pourquoi vous le dites — c’est seulement quand les mots sont sortis de votre bouche, que vous vous apercevez que ce n’était pas tout à fait ce que vous vouliez dire. Par exemple, vous allez voir quelqu’un, vous préparez d’avance les paroles que vous allez dire, mais une fois devant la personne en question, vous ne dites rien, ou ce sont d’autres paroles qui sortent de votre bouche. Êtes-vous capable de dire jusqu’à quel point l’atmosphère de l’autre personne vous a influencé et vous a empêché de dire ce que vous aviez préparé? Combien de gens sont-ils capables de le dire? Ils ne perçoivent même pas que la personne était dans tel ou tel état et que c’est pour cela qu’ils n’ont pas pu lui dire ce qu’ils avaient préparé. Naturellement, il y a des cas très évidents où vous trouvez les gens de si méchante humeur, que vous ne pouvez rien leur demander. Je ne parle pas de cela. Je parle de la perception claire des influences réciproques : ce qui agit et réagit sur votre nature; c’est cela que l’on n’a pas. Par exemple, on est tout d’un coup mal à l’aise ou content, mais combien de gens peuvent dire : « C’est cela »? Et c’est difficile de savoir, ce n’est pas facile du tout. Il faut être très éveillé; il faut être constamment dans un état d’observation très attentif.

Il y a des gens qui dorment douze heures par jour et qui disent, le reste du temps : « Je suis éveillé »! Il y a des gens qui dorment vingt heures par jour, et le reste du temps sont à moitié éveillés!

Pour être dans cet état d’observation attentive, il faut avoir, pour ainsi dire, des antennes partout, qui sont en contact constant avec votre centre de conscience vrai. Vous enregistrez tout, vous organisez tout et, de cette façon, vous ne pouvez pas être pris à l’improviste, vous ne pouvez pas être déçu, trompé, et vous ne pouvez pas dire autre chose que ce que vous vouliez dire. Mais combien de gens vivent-ils dans cet état d’une façon normale? C’est cela que je veux dire, précisément, quand je parle de « devenir conscient ». Si vous voulez tirer le plus grand profit des conditions et des circonstances dans lesquelles vous vous trouvez, il faut être pleinement éveillé; il ne faut pas être pris par surprise, il ne faut pas faire les choses sans savoir pourquoi, il ne faut pas dire des choses sans savoir pourquoi. Il faut être constamment éveillé.

Il faut comprendre aussi que vous n’êtes pas des individualités séparées, que la vie est un constant échange de forces, de consciences, de vibrations, de mouvements de toutes sortes. C’est comme dans une foule, n’est-ce pas : quand tout le monde pousse, tous avancent, et quand tous reculent, tout le monde recule. C’est la même chose dans le monde intérieur, dans votre conscience. Il y a constamment des forces et des influences qui agissent et réagissent sur vous, c’est comme un gaz dans l’atmosphère, et à moins que vous ne soyez tout à fait éveillé, ces choses entrent en vous, et c’est seulement quand c’est bien entré en vous et que cela sort comme si cela venait de vous, que vous vous en apercevez. Combien de fois les gens rencontrent des personnes nerveuses, en colère, de mauvaise humeur, et ils deviennent eux-mêmes nerveux, en colère, de mauvaise humeur, comme cela, sans savoir bien pourquoi. Comment se fait-il que, quand vous jouez contre certaines personnes, vous jouez très bien, mais quand vous jouez contre d’autres, vous ne pouvez plus jouer? Et ces gens bien tranquilles, pas méchants, qui tout à coup deviennent furieux quand ils se trouvent dans une foule furieuse. Et l’on ne sait pas qui a commencé : c’est quelque chose qui a passé et qui a balayé la conscience. Il y a des gens qui sont capables de déclencher des vibrations comme cela, et les autres répondent, sans savoir pourquoi. Tout est ainsi, depuis les plus petites choses jusqu’aux plus grandes.

Pour être individualisé dans une collectivité, il faut être absolument conscient de soi. Et de quel soi? Le Soi qui est audessus de tout mélange, c’est-à-dire ce que j’appelle la Vérité de votre être. Et tant que vous n’êtes pas conscient de la Vérité de votre être, vous êtes mû par toutes sortes de choses, sans vous en rendre compte du tout. La pensée collective, la suggestion collective est une influence formidable, qui agit constamment sur la pensée individuelle. Et ce qui est extraordinaire, c’est que l’on ne s’en aperçoit pas. On pense qu’on pense « comme ça », mais en réalité c’est la collectivité qui pense « comme ça ». La masse est toujours inférieure à l’individu. Prenez des individus de qualité analogue, de catégorie analogue, eh bien, lorsqu’ils sont seuls, ces individus sont d’au moins deux degrés supérieurs aux gens de la même catégorie qui se trouvent dans une foule. Il y a un mélange des obscurités, un mélange des inconscients, et forcément on glisse dans cet inconscient. Pour échapper à cela, il n’y a qu’un moyen : devenir conscient de soi; de plus en plus conscient et de plus en plus attentif.

Essayez de faire ce petit exercice : au commencement de la journée, dire : « Je ne parlerai pas sans penser à ce que je dis. » Vous croyez, n’est-ce pas, que vous pensez tout ce que vous dites! Ce n’est pas du tout le cas, vous verrez que tant de fois le mot que vous ne voulez pas dire est prêt à sortir, et que vous êtes obligé de faire un effort conscient pour l’empêcher de sortir.

J’ai connu des gens qui avaient grand scrupule à ne pas dire de mensonges, mais tout de suite, quand ils se trouvaient en groupe, au lieu de dire le vrai, ils disaient spontanément des mensonges; ils n’avaient pas l’intention de le faire, ils n’y pensaient pas une minute avant de le faire, mais cela venait « comme ça ». Pourquoi? Parce qu’ils se trouvaient avec des menteurs; il y avait une atmosphère de mensonge, et ils avaient tout simplement attrapé leur maladie!

C’est ainsi que, petit à petit, lentement, avec persévérance, avec tout d’abord grand soin et beaucoup d’attention, on devient conscient, on apprend à se connaître et, ensuite, à devenir maître de soi.

Le 15 janvier 1951

« C’est seulement en observant les mouvements [de notre être] avec beaucoup de soin, en les faisant passer, pour ainsi dire, devant le tribunal de notre idéal le plus haut, dans une volonté sincère de nous soumettre à son jugement, que nous pouvons espérer éduquer en nous un discernement qui ne se trompe point. »

(La Science de Vivre, Bulletin de novembre 1950)

Il faut se rendre compte clairement de l’origine de ses mouvements, parce qu’il y a des velléités contradictoires dans l’être — les unes qui vous poussent ici, les autres qui vous poussent là —, et cela fait évidemment un chaos dans l’existence. Si vous vous observez, vous verrez que dès que vous faites quelque chose qui vous gêne un peu, le mental vous donne immédiatement une raison favorable pour vous justifier — ce mental est capable de tout dorer. Dans ces conditions, il est difficile de se connaître. Il faut être absolument sincère pour y arriver et voir clair dans tous les petits mensonges de l’être mental.

Si vous repassez mentalement les divers mouvements et réactions de votre journée, comme on répète indéfiniment la même chose, vous ne ferez pas de progrès. Pour que cette révision puisse vous faire progresser, il faut trouver quelque chose audedans de vous, à la lumière de quoi vous pourrez vous juger vous-même, quelque chose qui représente pour vous la meilleure partie de vous-même, qui ait un peu de lumière, un peu de bonne volonté et qui, justement, soit épris de progrès. Vous mettez cela devant vous et vous faites passer comme au cinéma, d’abord tout ce que vous avez fait, tout ce que vous avez senti, vos impulsions, vos pensées, etc.; puis vous essayez de les coordonner, c’est-à-dire de trouver pourquoi ceci est venu à la suite de cela. Et vous regardez l’écran lumineux qui est devant vous : certaines choses passeront bien, sans jeter d’ombre; d’autres, au contraire, jetteront une petite ombre; d’autres encore jetteront une ombre tout à fait noire et désagréable. Il faut faire cela très sincèrement, comme vous feriez un jeu : dans telle circonstance, j’ai fait telle et telle chose, en sentant de telle façon et en pensant de telle manière; j’ai devant moi mon idéal de connaissance et de maîtrise de soi, eh bien, est-ce que cet acte était conforme à mon idéal ou non? S’il est conforme, cela ne laisse pas d’ombre sur l’écran, qui reste transparent, et l’on n’a pas à s’en occuper. S’il n’est pas conforme, cela jette une ombre. Pourquoi a-t-il laissé cette ombre? Qu’est-ce qu’il y avait dans cet acte, qui était contraire à la volonté de se connaître et de se maîtriser? La plupart du temps vous constaterez que cela correspond à une inconscience — alors vous le classez parmi les choses inconscientes et vous décidez que la prochaine fois vous tâcherez d’être conscient avant de faire quelque chose. Mais dans d’autres cas, vous verrez que c’était un vilain petit égoïsme tout noir, qui est venu déformer votre acte ou votre pensée. Alors vous mettez cet égoïsme devant votre « lumière » et vous vous demandez : « Pourquoi a-t-il le droit de me faire agir comme cela, penser comme cela...? » Et au lieu d’accepter n’importe quelle explication, vous chercherez et vous trouverez dans un coin de votre être quelque chose qui pense, qui dit : « Ah! non, j’accepterai tout sauf cela. » Vous verrez que c’est une petite vanité, un mouvement d’amour-propre, un sentiment égoïste caché quelque part, cinquante choses. Alors vous regardez bien tout cela à la lumière de votre idéal : « Est-ce que de garder ce mouvement est conforme à ma recherche et à la réalisation de mon idéal, ou est-ce que ce n’est pas conforme à mon idéal? Je mets ce petit coin sombre en face de la lumière jusqu’à ce qu’elle entre en lui et qu’il disparaisse » Alors la comédie est finie. Mais ce n’est pas fini de la comédie de votre journée, n’est-ce pas, car il y a beaucoup de choses qu’il faut passer ainsi devant la lumière Mais si vous continuez ce jeu — car c’est vraiment un jeu si vous le faites sincèrement — je vous assure qu’en six mois vous ne vous reconnaîtrez plus, vous vous direz : « Quoi! j’étais comme cela, c’est impossible! »

On peut avoir cinq, vingt, cinquante ou soixante ans et se transformer ainsi en mettant chaque chose devant cette lumière intérieure. Vous verrez que les éléments qui ne se conforment pas à votre idéal, ne sont pas généralement des éléments qu’il faut rejeter complètement de vous (il y en a très peu dans ce cas-là), ce sont simplement des choses qui ne sont pas à leur place. Si vous organisez tout — vos sentiments, vos pensées, vos impulsions, etc. — autour du centre psychique qui est la lumière intérieure, vous verrez que tout le désordre intérieur se changera en un ordre lumineux.

Il est tout à fait évident que si un procédé analogue était employé par une nation, ou par la terre, la plupart des choses qui rendent les hommes malheureux disparaîtraient, car la plus grande partie de la misère du monde vient du fait que les choses ne sont pas à leur place. Si la vie était organisée de telle façon que rien ne soit gaspillé et que chaque chose soit à sa place, la plupart des misères n’existeraient plus. Un vieux sage l’a dit :

« Il n’y a rien de mal. Il n’y a que des déséquilibres.

« Il n’y a rien de mauvais. Il n’y a que des choses qui ne sont pas à leur place. » Si tout était à sa place dans les nations, dans le monde matériel, dans les actions, les pensées, les sentiments des individus, la majorité des souffrances humaines disparaîtraient. Il y a deux choses à considérer : la conscience et les instruments à travers lesquels la conscience se manifeste. Prenons les instruments : il y a l’être mental qui fabrique les pensées, l’être émotif qui fabrique les sentiments, l’être vital qui fabrique le pouvoir d’action et l’être physique qui agit.

Un génie peut se servir de n’importe quoi et faire quelque chose de beau, parce qu’il est génial, mais donnez à ce génie un instrument parfait et il fera quelque chose de merveilleux. Prenez un grand musicien, eh bien, même avec un vilain piano et des notes qui manquent, il fera quelque chose de beau, mais donnez-lui un bon piano bien accordé et il fera quelque chose d’encore plus beau. La conscience est la même dans les deux cas, mais pour s’exprimer elle a besoin d’un bon instrument : un corps avec des capacités mentales, vitales, psychiques et physiques.

Si vous êtes physiquement mal bâti, mal fichu, il vous sera difficile, même avec un bon entraînement, de faire, par exemple, de la gymnastique aussi bien qu’une personne avec un beau corps bien bâti. C’est la même chose pour le mental — celui qui a un mental bien organisé, complexe, complet, raffiné, s’exprimera beaucoup mieux que celui qui a un mental plutôt médiocre ou mal organisé. D’abord il faut éduquer votre conscience, devenir conscient de vous-même, organiser votre conscience selon votre idéal, mais, en même temps, ne négligez pas les instruments qui se trouvent dans votre corps.

Prenons un exemple. Vous êtes dans votre corps avec votre idéal le plus profond, mais vous vous trouvez devant une classe et il faut enseigner quelque chose à des élèves. Eh bien, cette lumière qui est là-haut, cette lumière de conscience... quand il vous faudra expliquer à votre classe la science que vous devez enseigner, est-ce qu’il est plus commode d’avoir un certain fonds de connaissance ou est-ce que l’inspiration sera telle que vous n’aurez pas besoin de ce fonds de connaissance? Quelle est votre expérience personnelle?... Vous trouvez, n’est-ce pas, qu’il y a des jours où tout va bien — vous êtes éloquent, vos élèves vous écoutent et vous comprennent facilement. Mais il y a d’autres jours où ce que vous avez à enseigner ne vient pas, on ne vous écoute pas — c’est que vous êtes ennuyé et ennuyeux. Cela veut dire que dans le premier cas votre conscience est éveillée et concentrée sur ce que vous faites, tandis que dans le deuxième cas elle est plus ou moins endormie — vous êtes livré à vos moyens tout à fait extérieurs. Mais en ce cas, si vous avez un fonds de connaissance, vous pouvez dire quelque chose à vos élèves; si vous avez un mental éduqué, préparé, bref un bon instrument qui répond bien quand vous voulez vous servir de lui, et si vous avez aussi réuni toutes les notes, toutes les notions nécessaires, tout marchera très bien. Mais si vous n’avez rien dans la tête et, en plus, que vous n’êtes pas en contact avec votre conscience supérieure, alors vous n’aurez d’autre ressource que de prendre un livre et de lire votre leçon — vous serez obligé de vous servir de la mentalité de quelqu’un d’autre.

Prenons les jeux. Il y a aussi des jours où tout va bien; vous n’avez rien fait de spécial la veille, mais quand même vous réussissez tout; mais si vous avez bien travaillé avant, le résultat sera encore plus magnifique. Si vous vous trouvez, par exemple, devant quelqu’un qui s’est entraîné lentement, sérieusement, avec patience et endurance, et qui tout d’un coup a une forte aspiration, eh bien, celui-là vous battra malgré votre aspiration, à moins que votre aspiration ne soit de beaucoup supérieure à celle de votre adversaire. Si vous avez en face de vous quelqu’un qui sait seulement la technique du jeu, mais qui n’a aucune aspiration consciente, et que vous, vous soyez en plein état de conscience, il est évident que c’est vous qui le battrez, parce que la qualité de conscience est supérieure à la qualité technique. Mais l’une ne peut pas remplacer l’autre. Celle qui est supérieure est plus importante, soit, mais il faut aussi avoir des nerfs qui répondent vite, des mouvements spontanés, connaître tous les secrets du jeu pour pouvoir jouer parfaitement. Il faut les deux choses. Ce qui est supérieur, c’est la conscience, qui vous fait faire le mouvement juste au moment juste, mais ce n’est pas exclusif. Quand on cherche la perfection, il ne faut pas négliger l’un sous prétexte que l’on a l’autre.

Est-ce qu’il faut jouer pour gagner?

Quand on a une conscience de trois ou quatre ans, c’est un stimulant tout à fait nécessaire. Mais on peut avoir un conscience de quatre ans même à cinquante ans, n’est-ce pas! Non, quand on a une conscience mûre, il ne faut pas jouer pour gagner. Il faut jouer pour jouer et pour apprendre à jouer et pour progresser dans les jeux, et pour que votre jeu soit l’expression de votre conscience intérieure la plus haute — c’est cela qui est important. Par exemple, les gens qui aiment bien jouer, ils ne vont pas choisir les mauvais joueurs pour jouer avec eux, simplement pour le plaisir de gagner — ils choisiront les personnes qui jouent le mieux pour jouer avec eux. Je me souviens d’avoir appris à jouer au tennis à huit ans, c’était une passion; mais jamais je ne voulais jouer avec des petits camarades, parce que je n’apprenais rien (généralement, je les battais), j’allais toujours aux meilleurs joueurs. Ils avaient parfois l’air étonné, mais finalement ils ont joué avec moi — je ne gagnais jamais, mais j’apprenais beaucoup.

Le 20 janvier 1951

« Pour compléter ce mouvement de découverte intérieure, il sera bon de ne pas négliger le développement mental. Car l’instrument mental peut être, indifféremment, une grande aide ou un très grand obstacle. La mentalité humaine, à son état naturel, est toujours limitée dans sa vision, bornée dans sa compréhension, rigide dans ses conceptions. Il faut donc faire un effort constant pour l’élargir, l’assouplir et l’approfondir. »

(La Science de Vivre, Bulletin de novembre 1950)

Le malheur est que la plupart des gens, plus ils pensent, plus ils se croient supérieurs. Le mental est satisfait de soi et n’aspire pas beaucoup au progrès — il pense tout savoir. Et beaucoup de gens pensent que leur façon de penser est la meilleure; ils ne peuvent pas comprendre qu’il y a toujours plusieurs façons de penser un même sujet. Et plus leur pensée est forte et précise, plus ils sont convaincus qu’il y a une façon de penser. C’est pourquoi j’ai dit ici que certains exercices peuvent élargir votre pensée et vous donner l’habitude de voir les choses à plusieurs points de vue à la fois :

« Il est très nécessaire de considérer chaque chose à autant de points de vue que possible. Pour cela, il est un exercice qui donne beaucoup de souplesse et d’élévation à la pensée; voici en quoi il consiste : on pose une thèse en la formulant clairement, puis on lui oppose son antithèse avec la même précision. Ensuite, par la réflexion attentive, il faut élargir le problème ou s’élever au-dessus, jusqu’à ce que l’on ait trouvé la synthèse qui unisse les deux contraires en une idée plus vaste, plus haute et plus compréhensive. »

Posez-moi une thèse.

X — Thèse : Chacun porte sa croix dans le monde. Antithèse : Il y a des hommes qui sont au-dessus de toute affliction humaine.

Et la synthèse?

Y — Il y a une partie de l’être, en chacun, qui est audessus de l’affliction.

Z — Il y a tant d’hommes différents dans le monde.

W — La croix est nécessaire pour sauter par-dessus la souffrance.

Ce n’est pas une synthèse cela.

X — Dans ma thèse, j’ai parlé des gens « ordinaires »... Dans l’antithèse je parle des gens « extraordinaires ».

Oui, mais vous croyez que les gens extraordinaires n’ont pas de croix ! Même les êtres supérieurs ont leur croix à porter.

Il s’agit d’une différence de conscience. Chez les uns, ce sont les états de conscience extérieurs qui sont les plus développés; d’autres, au contraire, ont pris soin de développer les états de conscience supérieurs. Alors dire « chacun porte sa croix » est vrai pour la conscience extérieure (pour les événements matériels, pour les événements qui touchent l’être vital, l’être émotif et le mental), pour ces gens-là il y aura toujours un nombre considérable de catastrophes, d’autant plus que les catastrophes semblent être proportionnelles à la capacité des individus, elles ont l’air d’être dosées suivant leur capacité de supporter les choses. Il se pourrait précisément que ceux qui ont des capacités supérieures, aient comme un surplus de souffrances et de malheurs.

Mais il y a des gens qui sont au-dessus des malheurs, et pourtant les malheurs existent pour eux. Pourquoi? Parce que la conscience intérieure en eux est plus forte, plus développée que la conscience extérieure (je ne parle pas ici des êtres « transformés », car chez eux, n’est-ce pas, on peut envisager un état de choses où même l’être physique est au-dessus des souffrances; nous parlons des hommes tels qu’ils sont actuellement). Si le siège de votre conscience est situé à un endroit où ces choses extérieures n’existent pas, on peut dire que vous ne portez pas votre croix, parce que vous êtes au-dessus d’elle. Pourtant il y a des exceptions, des êtres humains qui sont au-dessus des afflictions et qui portent leur croix. Comment concilier ces deux choses apparemment contradictoires?

Les malheurs sont différents.

Non, les misères et les malheurs humains sont toujours de la même nature; il y a des souffrances qui proviennent de vousmême, des circonstances ou de l’état général; c’est-à-dire que l’on est soumis à ces souffrances depuis la naissance et que personne n’y échappe. Elles ne sont pas toujours de la même intensité, mais il y en a toujours. Il semble donc qu’il y ait contradiction, et pourtant c’est inexact! Car pour certaines gens c’est comme si cela n’existait pas, tout en existant! comme si cela n’était pas, tout en étant! Ni l’un ni l’autre ne sont complètement vrais, ni l’un ni l’autre ne sont complètement faux.

Il est un état de conscience humain (ce n’est pas encore surhumain, c’est vraiment humain) où les deux choses peuvent être concomitantes. On peut avoir des souffrances et on peut ne pas les sentir, être comme si elles n’existaient pas. C’est-à-dire qu’un malheur, une « croix » n’affecte que la conscience extérieure, le physique, le mental, le vital et le psychique — à vrai dire, le psychique est au-dessus de toute souffrance. Prenons un exemple très simple : une maladie. Un désordre physique fait souffrir, n’est-ce pas, parfois beaucoup, mais il y a des gens qui sont dans un état de conscience tel, que leurs souffrances physiques n’existent pas, elles ne sont pas réelles pour eux. C’est la même chose pour l’éloignement; si l’on aime quelqu’un et que l’on soit séparé de cette personne, on souffre — c’est l’une des souffrances les plus répandues, ce sont les attachements qui sont brisés; eh bien, dans un certain état de conscience le lien véritable entre deux êtres ne peut pas être brisé, car il n’appartient pas au domaine où les choses se brisent. Par conséquent, on est au-dessus de ce qui peut arriver.

Mais avant d’atteindre à un état de conscience supérieur, il y a un stade où l’on peut développer en soi la raison — une raison claire, précise, logique et assez objective dans sa vision des choses. Et quand on développe cette raison suffisamment, toutes les impulsions, tous les sentiments, tous les désirs, tous les bouleversements peuvent être mis en présence de cette raison et cela vous rend raisonnable. La plupart des gens, quand quelque chose les tourmente, deviennent très déraisonnables. Par exemple, quand ils sont malades, ils passent leur temps à dire : « Oh! comme je suis malade, comme c’est terrible! est-ce que cela va durer tout le temps comme cela ? » Et naturellement, cela devient de pire en pire. Ou quand un malheur leur arrive, ils s’écrient : « Ce n’est qu’à moi que ces choses arrivent! moi qui pensais que tout était beau avant », et ils ont des crises de larmes, des crises de nerfs. Eh bien, sans parler de surhomme, il y a dans l’homme une capacité supérieure, qu’on appelle la raison, qui peut regarder les choses calmement, froidement, raisonnablement. Et cette raison vous dit : « Ne vous tourmentez pas, cela n’améliorera rien; il ne faut pas se plaindre, il faut accepter la chose puisqu’elle est arrivée. » Alors on devient tout de suite plus calme. C’est une très bonne éducation mentale, cela développe le jugement, la vision, l’objectivité et, en même temps, cela agit très sainement sur votre caractère. Cela vous permet d’éviter le ridicule de vous laisser aller à vos crises et vous permet de vous conduire comme une personne raisonnable.

Il y a une chose très difficile pour le mental, mais qui est très importante, à mon avis : il ne faut jamais permettre à son mental de juger des choses et des hommes. Dire « cela est bon, cela est mauvais, ceci est bien et cela est mal, celui-là a tel défaut, celui-ci a telle mauvaise chose, etc. », c’est du jugement péjoratif.

Tous les gens qui exercent leur intelligence, plus ils sont intelligents, plus ils s’aperçoivent qu’ils ne savent rien du tout et qu’avec le mental on ne peut rien savoir. On peut penser d’une façon, juger d’une manière, voir d’une façon, mais on n’est jamais sûr de rien — et jamais on ne sera sûr de rien. On peut toujours dire « peut-être est-ce comme cela » ou « peutêtre est-ce comme ceci » et ainsi de suite, indéfiniment, parce que le mental n’est pas un instrument de connaissance.

Au-dessus des pensées, il y a les idées pures; les pensées servent à exprimer les idées pures. Et la Connaissance est bien au-dessus du domaine des idées pures, comme ces dernières sont bien au-dessus de la pensée. Il faut donc savoir remonter de la pensée à l’idée pure — et l’idée pure elle-même n’est qu’une traduction de la Connaissance. Et la Connaissance ne peut s’obtenir que par l’identification totale. Alors, quand vous vous mettez dans votre petite mentalité humaine, cette mentalité de la conscience physique qui fonctionne tout le temps, qui regarde tout, qui juge tout du haut de sa supériorité dérisoire, qui dit « cela est mauvais, cela ne doit pas être comme ça », vous êtes sûr de vous tromper, sans exception. Et le mieux est de se taire et de regarder bien les choses, et, petit à petit, vous formez au-dedans de vous des enregistrements et vous gardez tout cela sans prononcer aucun jugement. Quand vous êtes capable de garder tout cela au-dedans de vous, tranquillement, sans aucune agitation, et de le présenter tout tranquillement à la partie la plus haute de votre conscience en essayant de garder un silence attentif, et d’attendre, alors peut-être, lentement, comme venant de très loin et de très haut, quelque chose comme une lumière se manifestera, et vous saurez un peu plus de vérité.

Mais aussi longtemps que vous agitez vos pensées et les débitez en petits morceaux, vous ne saurez jamais rien. Je vous répéterai cela cent fois s’il le faut, mais je puis vous assurer que tant que vous n’êtes pas convaincu de cela, vous ne sortirez jamais de votre ignorance.

Y a-t-il un nombre exact d’idées pures?

Pouvoir savoir cela, il faut aller voir le Suprême et le lui demander! Je ne m’occupe pas de statistiques!

Voici une petite histoire. Un de mes amis avait fait un voyage aux Indes et on l’avait prié de raconter son voyage. Une vieille dame très croyante se trouvait là, elle lui a demandé : « Aux Indes, est-ce que les âmes sont comptées? » Il a répondu : « Oui. » « Combien sont-elles? » demandait la vieille dame. Et lui de répondre : « Une seule. »

Le 25 janvier 1951

Mère continue la lecture de « La Science de Vivre » (Bulletin de novembre 1950)

« L’être vital en nous est le siège des impulsions et des désirs, de l’enthousiasme et de la violence, de l’énergie dynamique et des dépressions désespérées, des passions et des révoltes. Il peut mettre tout en mouvement, construire et réaliser; mais il peut aussi tout détruire et tout gâter. Ainsi peut-être, dans l’être humain, est-il la partie la plus difficile à discipliner. C’est un travail de longue haleine et de grande patience qui exige une sincérité parfaite, car sans sincérité, dès les premiers pas, on se trompera soi-même, et toute tentative de progrès restera vaine. »

Il est très difficile de trouver la frontière entre un besoin véritable et un désir (naturellement, l’idéal yoguique est de ne jamais avoir de besoin et, par conséquent, de ne jamais rien vouloir), mais ceci est écrit pour toutes les personnes de bonne volonté qui essayent de se connaître et de se contrôler. Et là, nous sommes vraiment en présence d’un problème qui nécessite une sincérité merveilleuse, car la première façon du vital d’aborder la vie, c’est par le désir — et pourtant, il y a des choses nécessaires. Comment savoir si elles sont nécessaires, sans désir?... Pour cela, il faut une observation très, très attentive, et, s’il y a quelque chose au-dedans de vous qui fait comme une petite vibration intense, vous pouvez être sûr qu’il y a un désir. Par exemple, vous dites : « Telle nourriture m’est nécessaire » — on croit, on s’imagine, on pense avoir besoin de telle ou telle chose et l’on prend les mesures nécessaires pour l’obtenir.

Pour savoir si c’est un besoin ou un désir, il faut se regarder très attentivement et se dire : « Qu’est-ce qui arrivera si je ne peux pas l’avoir? » Alors, si la réponse immédiate est : « Oh! ce sera très mauvais », vous pouvez être sûr qu’il s’agit d’un désir. C’est la même chose pour tout. Pour chaque problème, vous vous reculez, vous vous regardez et vous dites : « Voyons, est-ce que je vais l’avoir? » Si à ce moment-là quelque chose en vous saute de joie, vous pouvez être certain que c’est un désir. Au contraire, si quelque chose dit : « Oh! je ne vais pas l’avoir » et vous vous sentez très déprimé; alors, de nouveau, c’est un désir.

Pour que le vital ne vous trompe pas, il faut non seulement être très attentif, mais d’une sincérité presque miraculeuse — ce n’est pas pour vous décourager que j’ai employé le mot « miraculeux », au contraire, c’est pour vous donner une plus grande aspiration à la sincérité.

(Mère poursuit sa lecture) « Avec la collaboration du vital, aucune réalisation ne paraît impossible, aucune transformation impraticable. »

C’est cela qui est merveilleux. Je crois que le vital est très conscient de son pouvoir et c’est pour cela qu’il est important; il a cette énergie dynamique qui fait qu’aucune difficulté n’est trop difficile pour lui, mais il faut qu’il soit du bon côté. S’il collabore, tout est très remarquable, mais ce n’est pas facile d’obtenir cette constante collaboration — c’est un très bon travailleur, il travaille très, très bien, mais en travaillant il cherche toujours sa propre satisfaction, il veut avoir le profit du travail, tout le plaisir que l’on peut en tirer, tout l’avantage que l’on peut en avoir; et, quand cette satisfaction ne lui est pas donnée pour une raison quelconque (il peut y avoir beaucoup de raisons), il n’est pas content — il n’est pas content du tout : « Ce n’est pas juste! je travaille, et on ne me donne rien en échange », alors il boude; il ne bouge pas, il ne dit rien, et parfois il dit : « Je n’existe pas. » Alors toute l’énergie s’en va du corps, vous devenez fatigué, épuisé, vous ne pouvez plus rien faire. Et tout d’un coup cela s’aggrave, car il faut vous dire que le mental est très ami du vital — pas le mental de raison, mais le mental physique est très, très ami avec le vital ; alors, dès que le vital commence à dire : « Je n’ai rien à voir avec cela, on m’a maltraité; je ne veux rien avoir à faire avec cela », voilà que le mental, naturellement, vient l’encourager, expliquer, donner de bonnes raisons, et c’est la vieille histoire : « La vie ne vaut pas la peine d’être vécue, les gens sont vraiment dégoûtants et toutes les circonstances sont contre moi, il vaut mieux s’en aller », et ainsi de suite. Cela arrive très souvent, mais parfois il y a une petite lueur de raison quelque part, qui vous dit : « Ah! assez de cette comédie! »

Mais si cela devient très fort et que l’on ne réagisse pas à temps, alors on tombe dans le désespoir : « Vraiment, cette existence n’est pas faite pour les gens comme moi; je serais plus heureux ailleurs dans un ciel où tout le monde est très gentil, où l’on peut faire ce que l’on veut », etc., d’où les conceptions paradisiaques — je crois bien que ce sont ces deux complices, le mental et le vital, qui ont inventé les paradis! Car si la vie, l’existence, n’est pas conforme à vos désirs, vous commencez à vous lamenter : « Oh! j’en ai assez, ce monde est misérable et menteur, je vais mourir. » Puis il y a un moment où cette situation devient grave; le découragement se change en révolte et la dépression en mécontentement : je parle des gens qui ont plutôt un caractère méchant — il y a des gens qui ont un caractère méchant (ce n’est pas leur faute) et des gens qui ont un bon caractère (ce n’est pas leur faute non plus!) mais les choses sont comme cela — eh bien, ceux qui ont mauvais caractère se mettent en colère, se révoltent, veulent tout casser et démolir : « Vous allez voir, ils ne font pas ce que je veux, ils vont être punis! » Alors cela devient un peu plus grave, parce que le mental est toujours là pour faire le complice et il commence à avoir des idées de vengeance merveilleuses — avec le découragement on fait un certain genre de bêtises, avec la méchanceté on fait un autre genre de bêtises. Les bêtises du découragement vous concernent personnellement, tandis que les bêtises de la méchanceté concernent les autres; et parfois ces bêtises-là ont une grande gravité. Si vous avez un peu de bonne volonté, il vaut mieux, au moment où ces crises vous prennent, se fixer pour règle de ne pas bouger, se dire : « Je ne bouge pas, j’attends que l’orage soit passé », car en quelques instants, on peut détruire ou abîmer des mois d’efforts réguliers.

Mais ici, je vous donne une consolation :

(Mère reprend sa lecture) « Ces crises sont moins durables et moins dangereuses chez ceux qui ont suffisamment établi le contact avec leur être psychique pour garder vivantes en eux la flamme de l’aspiration et la conscience de l’idéal à réaliser. À l’aide de cette conscience, ils peuvent agir sur leur vital, comme on agit sur un enfant révolté, patiemment et avec persévérance, lui montrant la vérité et la lumière, tâchant de le convaincre et de réveiller en lui la bonne volonté qui pour un moment a été voilée. »

Et la dernière consolation : pour ceux qui sont vraiment sincères, vraiment de bonne volonté, on peut changer toutes ces crises en un moyen de progrès. Chaque fois que vous avez une attaque comme cela, une sorte d’orage, vous pouvez changer la crise en un progrès nouveau, un pas de plus vers le but. Si, justement, on a la sincérité nécessaire pour regarder bien en face, au-dedans de soi, la cause de la crise — ce que l’on a fait de mal, ce que l’on a pensé de mal, ce que l’on a senti mal — si l’on voit la faiblesse, la violence ou la vanité (car j’ai oublié de vous dire que le vital est encore plus plein de vanité que le mental), si l’on regarde tout cela bien en face et si l’on reconnaît honnêtement et sincèrement que ce qui est arrivé est de sa faute, alors on peut mettre comme un fer rouge sur le point qui était abîmé. Vous pouvez purifier la faiblesse et la changer en une conscience nouvelle. Et l’on s’aperçoit, après l’orage, que l’on a grandi un petit peu, on a fait vraiment un progrès.

« Les progrès peuvent être lents, les rechutes peuvent être fréquentes, mais si l’on garde une volonté courageuse, on est sûr de triompher un jour et de voir toutes les difficultés fondre et disparaître devant le rayonnement de la Conscience de Vérité. »

Si j’insiste ici sur les défauts et les difficultés, ce n’est pas pour vous décourager de faire un effort, c’est pour vous dire qu’il faut faire les choses avec le courage nécessaire et, justement, ne pas être désespéré parce que l’on ne réussit pas tout de suite; mais si l’aspiration est en vous, si la volonté est en vous, il est absolument certain que, tôt ou tard, vous réussirez. Et je dis cela pour les êtres qui vivent dans des conditions tout à fait ordinaires, moins favorables peut-être que les vôtres, mais qui peuvent quand même apprendre à se connaître et à se conquérir, à se maîtriser, à se contrôler. Donc, si les conditions sont favorables, on a beaucoup plus de chances de réussir. Une chose est toujours nécessaire, c’est de ne pas abandonner la partie — c’est une grande partie, et le résultat vaut la peine qu’on la joue jusqu’au bout.

« Finalement, il faut, par une éducation physique rationnelle et clairvoyante, rendre notre corps assez fort et assez souple pour qu’il devienne dans le monde matériel l’instrument approprié de la Force de Vérité qui veut s’exprimer à travers nous. »

Le corps est beaucoup moins difficile à organiser que le vital, par exemple. Mais le mental et le vital, avec leur caractère et leur tempérament, que ne font-ils pas de ce pauvre esclave de corps! Après l’avoir maltraité, peut-être abîmé (il proteste un peu, il tombe un peu malade), voilà les deux complices qui disent : « Quel animal de corps, qui ne peut pas nous suivre dans notre mouvement! » Malheureusement, le corps obéit à ses maîtres, le vital et le mental, aveuglément, sans aucun discernement. Le mental vient avec ses théories : « Tu ne dois pas manger ça, cela te fera mal, tu ne dois pas faire cela, c’est mauvais », et si le mental n’est pas sage et clairvoyant, le pauvre corps subit les conséquences des ordres qu’il reçoit. Et je ne parle pas des ordres qu’il reçoit du vital. Le mental avec ses principes rigides et le vital avec ses excès, ses débordements et ses passions, ont vite fait de détruire l’équilibre du corps et de créer un état de fatigue, d’épuisement et de maladie.

« Il faut le soustraire à cette tyrannie, et cela ne peut se faire que par l’union constante avec le centre psychique de l’être. »

C’est évidemment le remède à tous les maux.

« Le corps a une remarquable capacité d’adaptation et d’endurance. Il est apte à faire tellement plus de choses qu’on ne le pense d’ordinaire. Si, au lieu des maîtres ignorants et despotiques qui le gouvernent, il est régi par la vérité centrale de l’être, on sera émerveillé de voir ce dont il est capable. »

Pendant cette dernière guerre, on a prouvé que le corps était capable d’endurer des souffrances qui sont normalement impossibles à endurer. Vous avez certainement lu ou entendu de ces histoires de guerre, où le corps a été obligé de souffrir et d’endurer des choses terribles, et il a résisté à tout cela, il a prouvé qu’il avait des capacités d’endurance presque inépuisables. Certaines personnes se sont trouvées dans des conditions qui auraient dû les tuer; si elles ont survécu, c’est parce qu’il y avait en elles une volonté très forte de survivre et que le corps a obéi à cette volonté-là.

« Dans cette vie équilibrée et saine, une nouvelle harmonie se manifestera en lui [le corps], qui reflétera l’harmonie des régions supérieures et lui donnera la perfection des proportions et la beauté idéale des formes. »

C’est la dernière étape. Si l’on compare le corps humain tel qu’il est maintenant, à un idéal supérieur de beauté, il est évident que très peu de personnes passeraient l’examen. Chez presque tout le monde il y a une sorte de déséquilibre des proportions; nous y sommes tellement habitués que nous ne le remarquons pas, mais si l’on se place au point de vue de la beauté supérieure, cela devient visible; il y a très peu de corps qui pourraient résister à une comparaison avec la beauté parfaite. Il y a mille raisons à ce déséquilibre, mais un seul remède, c’est d’introduire dans l’être cet instinct, ce sens de la vraie beauté, une beauté suprême qui, petit à petit, agira sur les cellules et fera que le corps sera capable d’exprimer la beauté. C’est encore un chose que l’on ne sait pas : le corps est infiniment plus plastique qu’on ne le croit. Vous avez sans doute remarqué (d’une façon assez vague peut-être) que ceux qui vivent dans une paix intérieure, dans une beauté intérieure, une lumière et une parfaite bonne volonté, ont une apparence qui n’est pas tout à fait la même que celle des personnes qui vivent dans les pensées méchantes, dans la partie basse de leur nature. Au moment où l’être humain est au meilleur de lui-même, audessus de son animalité la plus basse, il reflète quelque chose qui n’est pas là quand il vit dans un état de bestialité.

Si l’on essayait de changer sa forme par égoïsme ou par cette fameuse chose, la vanité, naturellement on ne réussirait pas, car c’est quelque chose de plus profond qui a le pouvoir d’agir; mais si l’on s’empêchait d’avoir à tout moment des volontés mauvaises, des pensées méchantes, on verrait qu’une sorte d’harmonie commencerait à s’exprimer petit à petit dans les formes et dans les traits, car c’est un fait que le corps exprime les états intérieurs.

Mais on oublie une chose. Si l’on a, pendant une journée, quatre ou cinq heures de conscience supérieure, on trouve que c’est déjà beaucoup, et le reste du temps on vit plus ou moins comme un petit animal, on se laisse aller, on est poussé par les circonstances. Et l’on oublie tout à fait de s’approcher de la Chose qui est en haut, qui peut vous empêcher de descendre dans les régions basses de votre nature.

Vous pourriez obtenir beaucoup plus de votre corps si vous vouliez bien vous en donner la peine.

Il ne faut pas le mépriser ni trop le gronder, car ce n’est pas lui le coupable; si vous adoptez la méthode convenable pour entraîner et éduquer votre corps, vous aurez un rendement infiniment plus grand que celui que vous avez actuellement. C’est tout récemment que l’on a commencé à parler de la culture physique comme d’une chose importante; si vous remontez cent ans en arrière, c’était le privilège de ceux qui n’avaient rien d’autre à faire. Il y a cent ans, c’était un luxe. Quand on disait : « Je ne veux pas mettre mon enfant à l’école, il faut qu’il gagne sa vie », il se trouvait beaucoup de gens pour dire : « Mais pardon! vous commettez une faute grave, car si vous ne préparez pas votre enfant à sa vie d’adulte, il sera incapable de faire ce qu’il doit faire. » On disait cela pour le mental, mais on ne le disait pas pour le corps. Tant d’enfants vivaient dans des conditions plus ou moins bonnes, avec un corps qui était justement une difficulté, mais on disait : « Ça se corrigera, ça s’arrangera... » Avec de l’instruction et de la patience on arrive à avoir un corps avec lequel on peut se tirer d’affaire dans la vie. Maintenant, on reconnaît la valeur d’une vie équilibrée et saine. Et j’ai dit que cette harmonie sera progressive :

« Cette harmonie sera progressive, car la vérité de l’être n’est point statique; elle est le perpétuel déroulement d’une perfection croissante, de plus en plus totale et compréhensive. Dès que le corps aura appris à suivre ce mouvement d’harmonie progressive, il lui sera loisible, par une transformation ininterrompue, d’échapper à la nécessité de la désintégration et de la destruction. Ainsi l’irrévocable loi de la mort n’aura plus de raison d’être [...] Les quatre attributs de la vérité s’exprimeront spontanément dans notre être. Le psychique sera le véhicule de l’amour vrai et pur, le mental celui de la connaissance infaillible, le vital manifestera le pouvoir et la puissance invincibles, et le corps sera l’expression d’une beauté et d’une harmonie parfaites. »

C’est une chose très peu connue parmi les mystiques et les gens religieux : dans chaque partie de l’être, le Divin se manifeste différemment. Dans les parties supérieures, Il se manifeste en tant que Puissance, Amour, etc., mais dans le physique, Il se manifeste en tant qu’Harmonie et Beauté.

Donc, le problème de l’expression de la beauté physique est un problème spirituel.

Le 27 janvier 1951

Mère lit une ancienne étude consacrée aux rêves, dans Paroles d’autrefois.

« ... plus d’un tiers de notre existence se passe à dormir... »

Le sommeil physique mérite donc bien notre attention. J’ai dit « sommeil physique », car nous avons tendance à croire que notre être tout entier dort quand le corps physique est endormi.

« On dit parfois que c’est dans le sommeil des hommes que se découvre leur vraie nature. »

Leur vraie nature, cela ne veut pas dire leur nature profonde, mais leur nature spontanée, qui n’est pas contrôlée, car le contrôle de la volonté cesse pendant le sommeil. Et tout ce que l’on ne fait pas à l’état de veille, on le fait pendant le sommeil, parce que le contrôle de la volonté est enlevé.

« Tous les désirs qui sont refoulés sans être dissous, [...] tentent de se satisfaire pendant que la volonté est assoupie. Et comme les désirs sont de véritables centres dynamiques de formation, ils tendent à organiser, en nous et autour de nous, l’ensemble de circonstances le plus favorable à leur satisfaction. »

Dans une autre leçon, nous avons parlé du pouvoir de formation mentale : le mental forme des entités, qui ont une vie plus ou moins indépendante et qui essayent de se manifester. Ici, je ne parle pas de la pensée, mais du désir. Le désir appartient au domaine vital, mais au centre de ce désir, il y a toujours une pensée, et le désir devient d’autant plus actif et plus dynamique qu’il contient en lui ce pouvoir de formation mentale et le pouvoir de réalisation vitale. Le vital est le centre du dynamisme de l’être, de l’énergie active, et les deux combinés font quelque chose de très fort qui a une tendance considérable à se réaliser — d’ailleurs, tout dans l’univers tend à la manifestation, et les choses qui sont empêchées de se manifester perdent, du fait même, leur force et leur capacité. La plupart des méthodes qui visent au contrôle de soi se sont servies, justement, de la répression, du refoulement des mouvements, avec l’idée que si l’on continue assez longtemps cette suppression, on arrive à tuer l’élément que l’on ne veut pas. Ce serait tout à fait vrai s’il s’agissait seulement du monde physique, mais derrière le monde physique, il y a le monde subconscient, et derrière le monde subconscient, il y a l’immensité de l’Inconscient. Et ce que vous ne savez pas, c’est qu’à moins que vous ne détruisiez en vous le désir même, c’est-à-dire le germe de la formation, cette formation, que vous empêchez de se manifester, est pour ainsi dire comprimée dans le subconscient — chassée et comprimée tout au fond — et si vous allez chercher dans le subconscient, vous verrez qu’elle attend là de faire son œuvre. C’est pourquoi tant de gens qui, pendant des années et des années, ont pu contrôler un mouvement qu’ils ne voulaient pas, sont tout d’un coup pris par surprise par ce mouvement qui jaillit d’en bas, avec d’autant plus de force qu’on l’a comprimé plus longtemps. Donc, les rêves sont d’une grande utilité, parce que ce mouvement de suppression n’existe plus, la volonté consciente n’étant plus là (elle dort ou elle s’en va ailleurs), et le désir refoulé jaillit d’en bas et se manifeste sous forme de rêve, si bien que l’on apprend beaucoup de choses sur sa propre nature; c’est pourquoi il est dit que dans le sommeil et dans les rêves, l’homme peut découvrir sa vraie nature — ce n’est pas sa nature vraie, sa nature profonde, qui est sa nature psychique, mais la nature spontanée, non contrôlée.

« Ainsi peut se trouver détruit en quelques heures de nuit le fruit de bien des efforts faits par notre pensée consciente pendant le jour. [...] Il faut donc apprendre à connaître nos rêves, et tout d’abord à distinguer entre eux, car ils sont de nature et de qualité très diverses. Souvent, dans une même nuit, nous pouvons avoir des rêves qui appartiennent à des catégories différentes suivant la profondeur de notre sommeil. »

Je ne sais pas si quelqu’un ici a observé ce phénomène, mais suivant les heures de la nuit, ou suivant le temps que vous avez dormi, votre sommeil change de qualité. Si vous vous donnez la peine d’observer (il y a d’ailleurs peu de gens qui se donnent cette peine), il se peut qu’ayant été réveillé subitement à une heure anormale, vous ayez remarqué que vous n’étiez pas dans le même état de sommeil dans les deux cas. Il y a aussi des heures où vous avez différents genres de rêves; si vous vous observez, vous le verrez très bien. Il y a des heures où il est très difficile de vous réveiller, car vous dormez très profondément, vous êtes tout à fait inconscient des choses extérieures. À d’autres moments, au contraire, il suffit d’un tout petit bruit, très léger, pour vous réveiller en sursaut.

Pendant la nuit, je n’ai pas peur de certaines choses, mais pendant la journée j’en ai peur, pourquoi?

Cela veut dire que votre être vital est plus « vieux » que votre être physique.

(Mère poursuit sa lecture) « Il n’est pas douteux qu’à de nombreux points de vue, notre subconscient a plus de savoir que notre conscience habituelle. »

Ici, je vais corriger un mot : ce n’est pas le « subconscient » qui a plus de savoir que notre conscience habituelle, mais le « supraconscient », ce qui échappe à notre conscience, non parce qu’il est inférieur, mais parce qu’il est supérieur. Quand nous nous posons un problème pendant la nuit, ce problème va trouver les régions supérieures de notre être et, le matin, nous recevons la réponse, la solution, parce que là-haut, dans les profondeurs de notre conscience, nous savons des choses que nous ne savons pas dans notre conscience extérieure.

Pendant le sommeil, on a souvent l’impression de pénétrer dans une région de lumière, de connaissance supérieure, mais au réveil on n’en rapporte que l’impression, le souvenir, pourquoi?

C’est que dans l’échelle de l’être, qui s’étend de la conscience la plus extérieure à la conscience la plus haute, il y a des vides, des solutions de continuité, et quand la conscience monte, descend et remonte l’échelle, elle passe par des espèces de trous noirs où il n’y a rien. Alors elle entre dans un sommeil, une sorte d’inconscience, et se réveille tant bien que mal de l’autre côté et se souvient mal de ce qu’elle a rapporté d’en haut. C’est ce qui arrive très fréquemment et spécialement dans cet état que l’on appelle samâdhi 3 . Les gens qui entrent en samâdhi, découvrent qu’entre leur conscience extérieure active et leur conscience de méditation, il y a un vide. Là-haut, ils sont presque nécessairement conscients — conscients de l’état dans lequel ils se trouvent —, mais quand ils redescendent vers leur corps, en route, ils entrent dans une sorte de trou où ils perdent tout : ils ne peuvent pas rapporter l’expérience avec eux. Il faut toute une discipline pour créer en soi les marches multiples qui permettent à la conscience de ne pas oublier ce qu’elle a éprouvé là-haut. Ce n’est pas une discipline impossible, mais elle est extrêmement longue et il faut une patience inébranlable, car c’est comme si vous vouliez construire en vous un être, un corps; et pour cela il faut d’abord les connaissances nécessaires, mais aussi une persistance, une persévérance dont la longueur décourage beaucoup de gens. Mais c’est tout à fait indispensable si vous voulez participer à la connaissance de votre être supérieur.

Est-ce qu’il est utile de noter ses rêves?

Oui, pendant plus d’un an je me suis livrée à cette sorte de discipline de soi. Je notais tout — quelques mots, une petite chose, une impression — et j’essayais de passer d’un souvenir à un autre. Au début, ce n’était pas très productif, mais au bout de quatorze mois à peu près, je pouvais suivre, en commençant par la fin, tous les mouvements, tous les rêves jusqu’au commencement de la nuit. Cela vous met dans un état si conscient, si continu, que finalement je ne dormais plus du tout. Mon corps était étendu, profondément endormi, mais il n’y avait aucun repos dans la conscience. Le résultat était absolument merveilleux ; on devient conscient des différentes phases du sommeil et d’absolument tout ce qui s’y passe, dans le moindre détail ; alors plus rien ne peut échapper à votre contrôle. Mais si, pendant la journée, vous avez beaucoup à faire et que vous ayez vraiment besoin de sommeil, je vous conseille de ne pas essayer!

En tout cas, il y a une condition tout à fait indispensable, c’est de ne pas faire le moindre mouvement en se réveillant; il faut arriver à se réveiller dans un état de complète immobilité, autrement tout disparaît.

Est-ce que le mental a besoin de repos, indépendamment du corps physique et du cerveau physique?

Oui, absolument besoin. Et ce n’est que dans le silence que le mental peut recevoir la vraie lumière d’en haut. Je ne crois pas que l’être mental soit exposé à la fatigue; s’il se trouve fatigué, c’est plutôt une réaction du cerveau. C’est seulement dans le silence qu’il peut s’élever au-dessus de lui-même. Mais au point de vue du sommeil et des rêves dont nous parlions, il y a un phénomène très remarquable. Je l’ai expérimenté. Si vous arrivez à établir, non seulement le silence dans votre tête, mais aussi le repos dans votre vital, l’arrêt de toutes les activités de votre être, et si, sortant du domaine des formes vous entrez dans cet état que l’on appelle le Satchidânanda, la Conscience suprême, avec trois minutes de cet état-là, vous êtes plus reposé qu’en huit heures de sommeil. Ce n’est pas très facile, non... C’est la Conscience absolument consciente, mais complètement immobile, en pleine lumière d’origine. Si vous obtenez cela, si vous arrivez à tout immobiliser en vous, alors tout votre être participe à cette Conscience suprême, et j’ai bien noté que trois minutes de cet état-là équivalaient comme repos (et j’entends par là, le repos corporel, le repos des muscles) à huit de sommeil ordinaire.

Le corps vital a-t-il aussi besoin de repos?

Oui. Le corps vital entoure le corps physique d’une sorte d’enveloppe qui a, à peu près, la densité de ces vibrations de chaleur que l’on observe quand il fait très chaud. Et c’est cela qui est l’intermédiaire entre le corps subtil et le corps vital le plus matériel. C’est cela qui protège le corps contre toutes les contagions, les fatigues, les surmenages, et même les accidents. Alors, si cette enveloppe est complètement intacte, elle vous protège de tout, mais il suffit d’une émotion un peu trop forte, d’une fatigue, d’un mécontentement, d’un choc quelconque pour qu’elle soit comme égratignée, et une toute petite égratignure permet n’importe quelle intrusion. La science médicale aussi s’est aperçue que si l’on est en parfait équilibre vital, on n’attrape pas de maladies, ou en tout cas on a une sorte d’immunité aux contagions. Si vous avez cet équilibre, cette harmonie intérieure qui garde l’enveloppe intacte, elle vous protège de tout. Il y a des gens ainsi qui mènent une vie tout à fait ordinaire, qui savent dormir comme il faut, manger comme il faut, et leur enveloppe nerveuse est si intacte qu’ils passent à travers tous les dangers comme si cela ne les regardait pas. C’est une capacité que l’on peut éduquer en soi. Si l’on devient conscient du point faible de son enveloppe, il suffit parfois de quelques minutes de concentration, d’appel de force, de paix intérieure, pour que cela s’arrange, se guérisse et que la chose malencontreuse disparaisse.

février




Le 3 février 1951

Mère lit le premier des anciens Entretiens de 1929 :

« Pourquoi désirez-vous le yoga ? Pour acquérir du pouvoir? Pour atteindre la paix et le calme? Pour servir l’humanité? Aucun de ces motifs ne suffit à prouver que vous êtes prêt pour le sentier. »

Le grand tort est que l’on pense avec les mots, mais ces mots sont vides de sens; la plupart du temps ce ne sont que des mots — vous parlez du Divin, vous parlez du Suprême, vous parlez du yoga, vous dites beaucoup de choses, mais est-ce que tout cela correspond dans la tête à quelque chose de concret? à une pensée, un sentiment ou une idée claire, une expérience? ou est-ce que ce sont simplement des mots?

Il est dit que le yoga est le « but final de la vie », mais qu’est-ce que vous attendez de ce but final? Certains disent que c’est se connaître soi-même; c’est l’aspect personnel et individuel. Si l’on pousse cela plus loin, c’est prendre conscience de la vérité de son être : pourquoi est-on né et qu’est-ce que l’on a à faire? Et si l’on pousse cela encore plus loin, on peut prendre conscience de ses relations avec les autres êtres humains; et encore un peu plus loin, on peut se demander quel est le rôle, le but de l’humanité dans l’univers? Et encore, quelle est la condition de la terre d’un point de vue psychologique : qu’est-ce que l’univers, quel est son but, son rôle? Comme cela, vous allez d’étape en étape, et finalement vous voyez le problème dans son ensemble. Il faut que vous voyiez la chose, l’expérience derrière les mots. Ici, nous parlons de « yoga », mais ailleurs on dirait autrement; certains diraient : « Je cherche ma raison d’être » et ainsi de suite. Ceux qui ont l’esprit religieux diront : « Je veux trouver la Présence divine. » Il y a cinquante manières de dire la chose, mais c’est la chose qui est importante; il faut que vous la sentiez dans la tête, dans le cœur, partout. Il faut que ce soit concret, vivant, autrement on ne peut pas avancer. Il faut sortir des mots et entrer dans l’action — entrer dans l’expérience, entrer dans la vie.

(Mère se tourne vers un enfant) Est-ce que tu as l’intention de faire le yoga ?

Oui, Mère.

Pourquoi veux-tu faire le yoga ?

Pour sentir la Présence du Divin.

Et toi?

Pour réaliser le Divin, et pour cela il faut se perfectionner.

Et toi, pourquoi est-ce que le yoga t’intéresse?

Parce que je peux me connaître moi-même.

Toi?

Pour faire les actions que l’on sent comme la vérité de l’intérieur.

Et toi? est-ce que tu fais le yoga ?

Quelquefois.

Tu es honnête, mais pourquoi quelquefois?...

(S’adressant à un autre enfant) Est-ce que tu as une idée de ce qu’est le yoga ?

Je pense que c’est un chemin par lequel...

Qu’est-ce qu’on trouve au bout du chemin?

La Présence constante du Divin.

(S’adressant à un autre enfant) Dans le yoga, qu’est-ce qui t’intéresse le plus?

Je ne comprends pas ce qu’est le yoga. Est-ce en se concentrant sur toi?

C’est un bon symbole.

Enfin, personne n’a dit, heureusement, qu’il désirait le yoga pour obtenir le pouvoir. Il y a des pays, et des gens, qui savent vaguement qu’il existe quelque chose qu’on appelle yoga, et ils le commencent avec l’idée qu’ils deviendront supérieurs aux autres, qu’ils obtiendront un plus grand pouvoir que les autres et, par conséquent, qu’ils pourront dominer les autres — c’est la raison la plus mauvaise, la plus égoïste, celle qui amène les conséquences les plus néfastes. D’autres, qui sont très tourmentés, qui ont une vie très difficile, des ennuis, des chagrins, beaucoup de soucis, se disent : « Oh! je vais trouver quelque chose qui me donnera la paix, la tranquillité et je pourrai me reposer un peu. » Et ils se précipitent dans le yoga en pensant qu’ils vont être tout à fait contents et satisfaits. Malheureusement, ce n’est pas tout à fait comme cela. Quand on commence le yoga pour des raisons de ce genre, on est sûr de rencontrer de grandes difficultés sur le chemin. Et puis, il y a cette grande vertu aux yeux des hommes : la « philanthropie », « l’amour de l’humanité »; alors beaucoup de gens se disent : « Je vais faire le yoga pour pouvoir servir l’humanité; rendre les malheureux heureux, organiser le monde de la façon la plus agréable pour tout le monde. » Je dis que cela ne suffit pas — je ne dis pas que ce soit mauvais en soi, quoique j’aie entendu dire par un vieil occultiste qui avait de l’esprit : « Ce n’est pas de sitôt qu’il n’y aura plus de misère dans le monde, parce qu’il y a trop de gens qui sont heureux et qui vivent de cette misère. » C’était une boutade, mais elle n’est pas tout à fait fausse. S’il n’y avait pas de misère à soulager, le philanthrope n’aurait plus de raison d’être — il est si content de lui-même, il a tellement l’impression qu’il n’est pas égoïste! J’ai connu des individus ainsi, qui auraient été très malheureux s’il n’y avait plus de misère sur la terre! Qu’auraient-ils fait s’il n’y avait plus de misère à soulager, quelle serait leur activité et quelle serait leur gloriole? Comment pourraient-ils montrer aux gens : « Je ne suis pas égoïste » et qu’ils sont généreux, pleins de bonté?

(Mère poursuit sa lecture) « Désirez-vous le yoga pour l’amour du Divin? [...] Dans ce cas, et seulement dans ce cas, on peut dire que vous êtes prêt pour le sentier.

« Voici la première étape : aspiration au Divin. »

Le premier mouvement de l’aspiration est ainsi : vous avez comme une vague sensation que, derrière l’univers, il y a quelque chose qui vaut la peine d’être connu, qui est probablement (car vous ne le savez pas encore) la seule chose qui vaille de vivre, qui puisse vous mettre en rapport avec la Vérité; quelque chose dont l’univers dépend, mais qui ne dépend pas de l’univers, quelque chose qui échappe encore à votre compréhension, mais qui vous semble être derrière toutes choses... J’en dis là beaucoup plus que la majorité des gens n’en éprouvent, mais c’est le commencement de la première aspiration — connaître cela, ne pas vivre dans ce mensonge perpétuel où les choses sont tellement fausses et artificielles, voilà qui serait plaisant; trouver quelque chose qui vaut la peine de vivre.

« La deuxième étape consiste à renforcer cette aspiration, à la tenir constamment en éveil, à la rendre vivante et puissante. »

Au lieu de se dire, une fois de temps en temps : « Oh! si, je pense à trouver le Divin », au moment où il y a quelque chose de désagréable, où l’on est un peu dégoûté parce que l’on se sent fatigué — enfin, il y a beaucoup de petites raisons —, tout d’un coup, on se souvient qu’il y a quelque chose comme le yoga, quelque chose comme le Divin à connaître et qui peut vous tirer de cette platitude de la vie.

« Seule la concentration vous mènera à ce but — concentration sur le Divin pour obtenir une absolue et intégrale consécration à Sa volonté et à Ses fins. »

C’est la seconde étape. C’est-à-dire que vous commencez à vouloir trouver, connaître le Divin et le vivre. Il faut que vous sentiez en même temps que la chose est si précieuse, si importante, que toute votre vie n’est pas assez pour l’acquérir. Alors, le premier mouvement est un don de soi, on se dit : « Je ne veux plus m’appartenir à moi-même, pour mes petites satisfactions personnelles, je voudrais appartenir à cette chose merveilleuse qu’il faut trouver, connaître, vivre, et à laquelle j’aspire. »

« Concentrez-vous dans le cœur. Pénétrez-y aussi loin, aussi profondément que possible. Retirez vers vous tous les fils épars de votre conscience dispersée; rassemblez-les et plongez dans le silence de votre être intérieur. »

Naturellement, en parlant du « cœur », je ne veux pas dire l’organe, le viscère, mais le centre psychologique ou psychique de l’être.

Puis Mère passe à la deuxième question de ce même ancien Entretien : « Que doit-on faire pour se préparer au yoga ? »

J’ai répondu à celle qui me posait cette question : « Devenir conscient tout d’abord. » Donc, cette personne a essayé de devenir consciente, et quelques mois plus tard, elle est venue me dire : « Oh! quel mauvais cadeau vous m’avez fait là ! Avant, quand j’étais en relation avec les gens, ils me paraissaient tous très gentils, j’avais de la bonne volonté, ils étaient si gentils avec moi, et maintenant, depuis que je deviens consciente, je vois toutes sortes de choses qui ne sont pas très jolies en moi, et en même temps je vois des choses qui ne sont pas jolies du tout chez les autres! » Je lui ai répondu : « C’est possible; si vous ne voulez pas d’ennuis, il ne faut pas sortir de votre ignorance. »

Le premier pas est donc de savoir si l’on veut voir et connaître la vérité, ou si l’on veut rester confortablement dans son ignorance.

(Mère poursuit sa lecture) « Quelle est aujourd’hui l’attitude de l’homme moyen [...]? Ne se dresse-t-il pas avec colère et révolte dès qu’il rencontre quelque chose qui participe en toute sincérité de la nature divine? Ne sent-il pas que le régime du Divin équivaut à la destruction de ses possessions les plus chères? »

Cela veut dire d’une façon très claire que tant que vous resterez dans votre petit égoïsme individuel, vous ne serez jamais prêt à faire le geste, à sauter le pas qui vous permettra de vous identifier au Divin.

À cette occasion, je pourrais dire ceci : il y a très longtemps, il se trouvait des gens qui venaient ici parce qu’ils pensaient que de faire partie de l’Ashram suffisait à vous rendre immortel. Et ils aspiraient beaucoup à l’immortalité. Naturellement, c’étaient de vieilles gens qui ne voyaient pas un très long chemin devant eux et qui désiraient le prolonger indéfiniment — car c’est cela que les hommes entendent par « immortalité », une prolongation indéfinie de ce qu’ils sont. Alors, au premier qui m’a fait cette remarque, j’ai répondu : « Je ne sais pas si tout le monde peut devenir immortel — probablement non —, mais même parmi ceux qui ont la capacité de devenir immortels, combien sont prêts à payer le prix pour cela ? Parce que la quantité de choses qu’il faut abandonner est si considérable que peut-être, à mi-chemin, ils diraient : ah! non, cela coûte trop cher. » Je me souviens d’un peintre avec qui j’avais parlé de la possibilité de l’immortalité, qui m’avait demandé ce que serait un monde nouveau; je lui ai dit, par exemple, que les choses seraient lumineuses par ellesmêmes et qu’il n’y aurait plus cette espèce de lumière réfléchie qui ici, sur la terre, vient du soleil. Et à mesure que je parlais, je voyais sa figure s’allonger, devenir de plus en plus grave, puis il m’a dit : « Mais alors, comment pourra-t-on faire des tableaux sans l’ombre qui fait ressortir la lumière des choses?... » Je lui ai dit : « Vous avez justement donné la clef du problème. »

Il y a beaucoup de personnes, un grand nombre, qui m’ont demandé quelle serait cette vie nouvelle et à qui j’ai dit : « Il y aura un échange de forces, une énergie qui circule; la construction du corps sera tout à fait différente, tous ces organes si malpropres disparaîtront et seront remplacés par des fonctionnements psychologiques; et cette nécessité de manger, toujours manger, disparaîtra. » De nouveau, j’ai vu les figures qui s’allongeaient! On disait : « Oh! et toutes les bonnes choses que l’on mange, ce sera fini? »

Ce sont de petits exemples, il y en a beaucoup d’autres, des choses plus importantes. La chose la plus importante, la plus difficile, est de renoncer à son ego, car renoncer à son ego, pour quelqu’un qui n’est pas prêt, équivaut à mourir, et à mourir beaucoup plus que d’une mort physique, car pour eux la mort de l’ego est comme une dissolution de l’être — ce n’est pas exact, mais cela commence par donner cette impression. Pour être immortel il faut renoncer à toutes les limitations, et l’ego est la plus grande des limitations; donc, si « je » ne suis pas immortel, à quoi cela sert?

Dans ce même Entretien d’autrefois, quelqu’un avait demandé à Mère comment il se faisait que les personnes présentes s’étaient rencontrées, et Mère avait répondu ainsi :

« Nous avons tous été ensemble en des vies antérieures, autrement nous n’aurions pas pu nous rencontrer dans cette vie. »

On peut dire que c’est le hasard, on peut dire que c’est parce que nous avons toujours été ensemble, et les deux sont également vrais. J’ai aussi dit à cette dame, parce qu’elle aimait l’occultisme : « Nous nous sommes rencontrées dans une vie antérieure », et c’est vrai, n’est-ce pas, mais c’est une façon de voir les choses. Et encore : « Nous appartenons tous à la même famille », c’est vrai aussi, mais pas de la façon dont les êtres humains l’envisagent.

J’ai dit encore : « Nous avons travaillé ensemble à travers les âges à la victoire du Divin et à Sa manifestation sur la terre. » C’est tout à fait évident, car l’univers a été créé pour cela et, par conséquent, toutes les parties de l’univers, quelles qu’elles soient, y travaillent, sans le savoir ou en le sachant, mais enfin elles y travaillent!

Le 5 février 1951

Mère lit l’Entretien du 14 avril 1929. Après avoir parlé des dangers du yoga [Si vous ne pouvez pas rejeter toute ambition, ne touchez pas à la chose : c’est du feu qui brûle.], Mère parle des deux méthodes de yoga :

« Deux chemins mènent au yoga : la discipline (tapasyâ) et la soumission. »

Qu’est-ce que la soumission?

Cela veut dire que l’on se donne complètement au Divin.

Oui, et alors qu’est-ce qui arrive? Si vous vous donnez complètement au Divin, c’est Lui qui fait le yoga, ce n’est plus vous; donc, ce n’est pas très difficile; tandis que si vous faites la « tapasyâ », c’est vous-même qui faites le yoga, et vous en avez toute la responsabilité — c’est là qu’est le « danger ». Mais il y a des gens qui préfèrent avoir toute la responsabilité, avec les dangers, parce qu’ils sont d’une nature très indépendante. Ils ne sont peut-être pas très pressés — s’il leur faut plusieurs vies pour arriver, cela ne leur fait rien. Mais il y en a d’autres qui veulent aller plus vite et être plus sûrs d’arriver, eh bien, ceux-là donnent toute la responsabilité au Divin.

(Mère poursuit sa lecture) « ... le premier effet du yoga est la suppression du contrôle mental ; et les appétits qui étaient assoupis, soudainement libérés, se précipitent pour envahir tout l’être. [...] Ce que vous 80 devez faire, c’est de garder ces choses éloignées de vous [les impulsions, et surtout les impulsions sexuelles], de vous en dissocier, d’y attacher aussi peu d’importance que possible, et même s’il vous arrive d’y penser, de rester indifférent et détaché. »

C’est beaucoup plus difficile que de s’asseoir sur une difficulté! Il est beaucoup plus difficile de vous éloigner de cette difficulté, de la regarder comme quelque chose qui ne vous concerne pas, qui ne vous intéresse pas, qui ne vous appartient pas, qui appartient au monde et pas à vous — mais c’est seulement en faisant cela que l’on peut réussir. Cela demande une sorte de libération d’esprit et une confiance en votre être intérieur : vous devez croire que si vous prenez la bonne attitude, c’est le meilleur qui vous arrivera ; mais si vous avez peur quand quelque chose de désagréable vous arrive, alors vous ne pouvez rien faire. Il faut avoir cette confiance au-dedans de vous, quelle que soit la difficulté, quel que soit l’obstacle. La plupart du temps, quand quelque chose de désagréable arrive, on dit : « Est-ce que cela va augmenter? Quel accident va encore m’arriver? » et ainsi de suite. Il faut vous dire : « Ces choses-là ne sont pas à moi : elles appartiennent au monde subconscient; il est bien entendu que je n’ai rien à voir avec ça, et si ces choses viennent encore me prendre, je vais me débattre. » Naturellement, vous allez me répondre que c’est facile à dire mais difficile à faire. Mais si, vraiment, vous prenez cette attitude de confiance, il n’est pas de difficulté que vous ne puissiez vaincre. L’inquiétude rend la difficulté plus grande.

Évidemment, il y a une difficulté, c’est que dans votre être conscient quelque chose ne « veut pas » de la difficulté, désire sincèrement la surmonter, mais il y a d’innombrables mouvements dans d’autres parties de votre conscience dont vous n’êtes pas conscient. Vous dites : « Je veux me guérir de cela », malheureusement ce n’est pas le tout de dire : « Je veux », il y a d’autres parties de la conscience qui se cachent pour que vous ne vous occupiez pas d’elles, et, quand votre attention est détournée, ces parties essaient de se manifester. C’est pourquoi je dis et je répéterai toujours : soyez parfaitement sincère; n’essayez pas de vous tromper vous-même, ne dites pas : « J’ai fait tout ce que je peux. » Si vous ne réussissez pas, c’est que vous ne faites pas tout ce que vous pouvez. Car, si vous faites vraiment « tout » ce que vous pouvez, vous réussirez sûrement. Si vous avez quelque défaut dont vous voulez vous débarrasser et qui persiste toujours, et que vous dites : « J’ai fait tout ce que je peux », vous pouvez être sûr que vous n’avez pas fait tout ce qu’il fallait. Si vous l’aviez fait, vous auriez triomphé, car les difficultés qui vous arrivent sont exactement en proportion de votre force — rien ne peut vous arriver qui n’appartienne à votre conscience, et tout ce qui appartient à votre conscience, vous pouvez le maîtriser. Même les choses et les suggestions qui viennent du dehors ne peuvent vous toucher qu’en proportion du consentement de votre conscience, et vous êtes bâti pour être le maître de votre conscience. Si vous dites : « J’ai fait tout ce que je peux et cela continue quand même, donc j’abandonne la partie », vous pouvez être certain d’avance que vous n’avez pas fait ce que vous pouviez. Quand une erreur persiste « quand même », cela veut dire que quelque chose de caché dans votre être, sort tout d’un coup comme un diable d’une boîte et prend le gouvernail de votre vie. Donc, il n’y a qu’une chose à faire, c’est d’aller à la chasse de tous les petits recoins noirs qui se cachent en vous, et, si vous mettez une toute petite étincelle de bonne volonté sur cette obscurité, elle cédera, elle disparaîtra, et ce qui vous paraissait impossible deviendra, non seulement possible, faisable, mais ce sera fait. Vous pouvez ainsi, en une minute, vous défaire d’une difficulté qui vous aurait harcelé pendant des années. Je vous en donne l’assurance absolue. Cela ne dépend que d’une chose : que vraiment, sincèrement, vous vouliez vous en débarrasser. Et c’est la même chose pour tout, depuis les maladies physiques jusqu’aux difficultés mentales les plus hautes. Une partie de la conscience dit : « Je ne veux pas », mais derrière se cache un tas d’éléments qui ne disent rien, qui ne se montrent pas, et qui veulent, justement, que les choses continuent comme elles sont — généralement pour une raison d’ignorance; ils ne croient pas que ce soit nécessaire de se guérir; ils croient que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Comme disait cette dame avec qui j’avais ces entretiens : « Le manque de confort commence dès que vous voulez vous changer. » Un grand écrivain français l’a répété et en a fait sa théorie la plus chère : « Les misères commencent quand vous désirez vous perfectionner; si vous ne désirez pas vous perfectionner, vous n’aurez pas de misères! » Je peux vous dire que c’est absolument faux, mais il y a tout de même de ces choses en vous, qui veulent absolument qu’on les laisse tranquilles, que l’on ne vienne pas les déranger : « Oh! que vous êtes fatigant, laissez-nous tranquilles! »

« Le monde entier est plein de ce poison [doute, hésitation, dépression]; vous l’absorbez chaque fois que vous respirez. Si vous échangez quelques mots avec un homme indésirable, ou même que cet homme passe seulement près de vous, vous pouvez attraper de lui la contagion. [...] Tant que vous appartenez à l’humanité ordinaire et menez la vie ordinaire, vos relations avec les gens ont peu d’importance. Mais si vous voulez la vie divine, il faut devenir très soigneux de vos fréquentations et de votre entourage. »

Pour tâcher de résoudre ce problème, les ascètes s’en allaient dans la forêt s’asseoir sous un arbre; là, évidemment, ils n’avaient pas à craindre la contagion des autres êtres humains. Mais il est très difficile d’aller jusqu’au bout de cette détermination, car on a vite fait de savoir qu’un saint homme est assis sous un arbre en méditation, et immédiatement tout le monde se précipite! Non seulement il n’échappe pas à la difficulté, mais il l’aggrave, car s’il est une chose plus dangereuse que le reste, c’est d’enseigner les autres. Vous en savez un tout petit peu et vous commencez à enseigner les autres, et vous êtes tout de suite obligé de dire plus que vous n’en savez, parce qu’on vous pose des questions auxquelles vous ne pouvez pas répondre, à moins que vous ne soyez un héros du silence. Dans le monde, ceux qui veulent s’imposer comme instructeurs spirituels, quand on vient leur demander quelque chose qu’ils ne savent pas, ils l’inventent. Donc, si dans votre discipline intérieure vous commencez à prétendre, vous pouvez être sûr que vous tombez dans le pire des trous — de toutes choses, prétendre est ce qu’il y a de plus néfaste. Dans le monde, vous pouvez peut-être passer pour ce que vous n’êtes pas, car les gens se laissent facilement tromper, et cela ne vous conduira pas à une catastrophe (quoique, si vous exagérez, cela conduit toujours à une catastrophe), mais dans le monde spirituel, vous n’avez pas affaire aux êtres humains, c’est au Divin que vous avez affaire; il vous est impossible de prétendre que vous êtes ceci et cela, car le Divin le sait mieux que vous, n’est-ce pas. Il sait ce que vous êtes, et ce n’est pas ce que vous direz qui pourra L’influencer.

Dans toutes les disciplines spirituelles, la première chose que l’on vous apprend est de ne pas raconter vos expériences aux autres. Si vous avez besoin d’éclairer votre esprit, dites vos expériences à votre instructeur spirituel et à personne d’autre, et même vis-à-vis de votre instructeur spirituel, il faut être très soigneux. Quand vous lui présentez ou expliquez ce qui s’est passé en vous, si vous vous observez attentivement, vous verrez qu’il y a des choses en vous dont vous n’êtes pas totalement conscient; dans vos expériences il y a souvent des trous, des interruptions dans la continuité (il est extrêmement difficile d’arriver à la continuité de la conscience et de pouvoir suivre les mouvements jusqu’au bout), alors, si vous racontez l’expérience sans vouloir ajouter quoi que ce soit, sans manquer de sincérité, vous y mettez quand même ce qui manque. Quand on vient me raconter quelque chose, un événement intérieur, on trouve parfois que je suis inattentive, que je n’attache pas d’importance à ce que l’on me raconte — ce n’est pas cela, c’est que j’écoute au-dedans, je vois ce qui est parfaitement exact et les petits faits que l’on a ajoutés. Et généralement, je n’encourage pas ces choses à cause de cela. Je sais que l’on peut se sentir allégé, soulagé si l’on peut me raconter ce qui s’est passé, mais alors il faut venir avec un esprit si merveilleusement scientifique. Jamais un savant ne vous dira : « C’est comme cela ou c’est comme ceci », à moins qu’il n’ait fait toutes les expériences possibles pour avoir la preuve de ce qu’il dit. Et pour les choses spirituelles, il faut suivre la même méthode. Au lieu de dire : « J’ai fait cela, les choses se passaient comme cela », il faut dire : « J’avais l’impression... les choses avaient l’air d’être ainsi » et « Il me semblait qu’il y avait une relation entre ceci et cela... » et pas seulement comme une formule de conversation, mais comme quelque chose qui exprime vraiment un état d’esprit. Si vous cherchez un éclaircissement, il ne faut pas expliquer la chose vous-même d’avance, car une fois que vous m’avez donné l’explication, je n’ai plus d’explication à vous donner! Vous m’apportez des fleurs, par exemple, des fleurs de toutes sortes, mais vous ne les arrangez pas, vous me dites : « Voilà, je vous apporte des fleurs, c’est à vous d’en faire un bouquet. » Comme cela, c’est beaucoup plus facile pour moi, n’est-ce pas; je peux prendre les éléments qu’il me faut et vous fournir l’explication de ce qui est arrivé. Mais si vous m’apportez un bouquet tout fait, dans lequel je vois des fleurs qui ne sont pas des fleurs, qui sont des imitations, je ne peux rien vous dire, car il me faut uniquement des choses qui sont pour ainsi dire « pures ». Donc, souvenez-vous de la recommandation : je suis toujours prête à vous entendre, mais ne m’apportez pas des choses toutes faites. Donnez-moi la notation exacte de ce qui est arrivé, et, même comme cela, vous pouvez être sûr que dès qu’il y a transcription mentale, le mental sait toujours boucher les trous — il aime que les choses soient logiques, continues; et sans que vous le sachiez, tout à fait spontanément, il fournit les éléments qui manquaient à votre expérience. Je n’accuse personne, je sais que c’est un phénomène spontané. Il faut être extrêmement attentif pour être tout à fait exact et précis.

N’y a-t-il pas un danger à se dire : « Mes mouvements ne m’appartiennent pas, je n’ai pas à m’en occuper » ?

Oui, évidemment, si vous vous dites : « Je ne peux rien faire, cela appartient à la Nature, il faut que le mouvement suive son chemin naturel », vous faites ce que je vous ai dit de ne pas faire, vous vous servez du Divin comme d’un beau manteau pour couvrir la satisfaction de vos désirs. Mais le mouvement opposé : « Je ne suis bon à rien parce que cette idée m’a traversé le cerveau », est également faux, n’est-ce pas.

Naturellement, s’il vous vient une impulsion dont vous ne voulez pas, la première chose à faire est de vouloir qu’elle ne vienne plus, mais si, au contraire, vous ne voulez pas sincèrement qu’elle disparaisse, alors gardez-la, mais n’essayez pas de faire le yoga. Il ne faut prendre le chemin que si vous êtes décidé d’avance à surmonter toutes les difficultés. Il faut que la décision soit sincère et complète. Vous vous apercevrez, d’ailleurs, au fur et à mesure que vous avancerez, que ce que vous croyez complet ne l’est pas, que ce que vous croyez sincère ne l’est pas, et alors vous ferez petit à petit des progrès; mais pour réussir, il faut avoir aussi totalement que possible la volonté de progrès. Si vous avez cette volonté et qu’une impulsion s’empare de vous avec violence, gardez ferme la volonté, il ne faut pas que l’être vacille; il faut s’attendre à ce que les choses viennent, n’est-ce pas, mais quand elles viennent, dites-vous : « Bien, elles viennent d’en bas, mais je ne veux pas qu’elles se reproduisent, elles ne sont pas à moi. » Ce n’est pas la même chose que de se dire : « Laissons faire puisque c’est la Nature. »

Il faut qu’il y ait déjà un commencement de réalisation dans le vital pour qu’il se révolte contre les impulsions qui lui viennent. La plupart des êtres humains, et même ceux qui pensent faire le yoga, immédiatement quand une impulsion arrive, disent : « C’est tout à fait bon, il n’y a rien à faire, c’est tout à fait bon. » Alors, si quelque chose en vous se révolte, si quelque chose dit : « Je ne veux pas », c’est la partie supérieure de votre être. Ce qui prend la résolution de faire le yoga, ce n’est pas votre corps ni votre vital, ni même votre mental, c’est la partie supérieure de votre mental ou c’est votre être psychique. Ce n’est que cela qui peut prendre la résolution — votre corps ne sait pas très bien de quoi il s’agit, votre vital regarde le commencement de transformation avec une certaine anxiété, le mental avec ses idées déclare : « Ceci peut se faire comme cela, peut s’expliquer comme ceci », et ainsi de suite. Donc, si vous avez une résolution, elle vient de la partie supérieure de votre être, et c’est sur elle qu’il faut vous appuyer, pas sur autre chose — c’est cela le « je ». Et il faut qu’il comprenne finalement que ce n’est pas un « je » personnel, mais universel et divin.

Mais n’est-ce pas le vital lui-même qui, finalement, doit prendre la décision de se changer?

Je peux vous garantir que le vital, laissé à lui-même, ne prendra jamais la décision de se transformer — il est tout à fait satisfait de lui-même et, par-dessus le marché, étant le complice du mental, le mental lui donnera toutes les explications possibles de tout ce qu’il fait. Les gens qui vivent dans leur conscience vitale sont, même s’ils ne le disent pas, toujours très contents d’eux-mêmes. Ils sont aussi très contents de tout ce qui leur arrive et ils disent toujours de leurs impulsions : « Comme c’est intéressant, comme c’est intéressant! » Alors, si vous attendez que le vital prenne la décision, vous pouvez attendre longtemps!

Il faut apprendre à votre vital qu’il doit obéir. Avant d’éprouver une satisfaction, il faut qu’il comprenne qu’il n’a rien d’autre à faire qu’à obéir. C’est pourquoi je dis qu’il n’est pas très facile de commencer le yoga ; si vous n’êtes pas sincère, ne commencez pas.

Le corps est très obéissant; vraiment il essaye de faire de son mieux, mais il ne sait pas à qui obéir, car, généralement, il n’est pas en rapport direct avec l’être supérieur ou le psychique. Les impulsions lui viennent directement du mental ou du mental revêtu de vital, et il fait ce qu’ils désirent. Avant que le vital ne prenne une décision (et je vous l’ai dit, ce n’est pas très facile pour lui de prendre une décision), il faut qu’une lumière commence à naître dans la partie la plus haute du mental, une lumière qui vous mette en rapport avec une conscience supérieure ou avec le psychique, et c’est sur cette lumière qu’il faut prendre son point d’appui pour faire comprendre les choses au mental, au vital et finalement au corps.

Le 8 février 1951

Mère continue la lecture de l’Entretien du 14 avril 1929.

« L’être extérieur est comme une écorce. Chez les gens ordinaires l’écorce est si dure et si épaisse qu’ils ne sont point conscients du Divin au-dedans d’eux. Mais si, fût-ce un moment, l’être intérieur s’est éveillé et a dit : “Je suis ici et je t’appartiens”, c’est comme si un pont était construit, et, petit à petit, l’écorce s’amincit, jusqu’à ce que les deux parties soient complètement jointes et que l’être interne et externe ne fassent plus qu’un. »

Avez-vous jamais songé à faire l’unification de votre être? Avezvous été gêné, parfois, de voir que tantôt vous êtes une personne et tantôt une autre, tantôt vous voulez faire une chose et tantôt vous ne pouvez pas la faire, que vous vous trouvez en face d’une individualité que vous pouvez appeler « vous-même » et qu’en même temps il y a beaucoup de parties de cette individualité qui vous échappent?

Je n’ai pas tenté l’unification des différentes personnalités qui peuvent se trouver en moi, mais j’ai essayé de les mettre l’une en face de l’autre, les bonnes en face des mauvaises, et je n’ai jamais trouvé dans les bonnes un dynamisme suffisant pour lutter contre les mauvaises.

Vous n’avez jamais pensé que votre jugement de ce qui est « bon » et « mauvais » était un jugement purement humain ? et que cela ne s’accordait pas forcément avec le jugement de la Présence divine au-dedans de vous? Les choses « mauvaises » dont vous n’arriviez pas à vous débarrasser, étaient probablement des choses pas à leur place, qui n’étaient pas équilibrées comme il faut, et ce serait très dommage si elles étaient éliminées parce que, probablement, une partie de votre énergie et de votre Présence divine disparaîtrait en même temps. Les gens qui ne font pas le yoga sous la direction d’un guide, se servent des notions morales ordinaires et, parfois, ils se sentent très embarrassés, parce que, dans leur bonne volonté, ils n’arrivent pas au résultat espéré; c’est parce que généralement ils veulent approuver leur être au lieu de le transformer, et que les notions morales sont très mauvaises. Dans ce travail d’unification de l’être, il faudrait avoir une imagination suffisante pour pouvoir présenter les mouvements que l’on a, les mouvements que l’on désire conserver en soi, les présenter à ce que vous pouvez imaginer de plus approchant de la Présence divine; naturellement, tout d’abord ce n’est qu’une imagination assez loin de la vérité, mais qui doit aider à vous sortir un peu de l’étroitesse morale et aussi des limitations de votre conscience. Par exemple, vous avez l’idée de présenter ce que vous êtes et ce que vous faites à une conscience qui est à la fois infinie et éternelle. Ces deux mots ne sont peut-être pas très pleins de sens tout d’abord, mais ils vous obligent à briser les limites et à vous mettre en face de quelque chose qui vous dépasse tellement de tous les côtés, que le jugement ne peut pas être le même que celui d’une mentalité humaine. Il faut absolument commencer comme cela. Si vous essayez de vous analyser selon les principes moraux, vous pouvez être sûr d’aller à l’encontre du plan divin. Ce n’est pas que le Divin soit amoral, notez, mais ce n’est pas un genre de moralité que l’humanité comprenne du tout, ce n’est pas la même.

(Mère poursuit sa lecture) « L’ambition a été la perte de bien des yogis. [...] On raconte l’histoire d’un yogi qui avait acquis des pouvoirs merveilleux. Un jour, il fut invité par un de ses disciples à un grand festin. Le repas était servi sur une longue table basse. Les disciples insistèrent auprès de leur maître pour qu’il leur fasse voir son pouvoir d’une façon quelconque. Il savait que cela ne devait pas se faire, mais la graine de l’ambition n’était pas entièrement extirpée de sa conscience, et il pensa : “Après tout, la chose est bien innocente; elle leur donnera une preuve que de semblables faits sont possibles et augmentera leur respect pour la grandeur de Dieu.” Ainsi, il dit aux disciples : “Enlevez la table sans toucher à la nappe ni à ce qui se trouve dessus.” Les disciples protestèrent : “Mais c’est impossible, tout va tomber!” — “Faites”, insista le maître. La table fut retirée et le miracle se produisit; la nappe resta suspendue en l’air portant toute la vaisselle du dîner comme si la table la soutenait encore. Les disciples s’émerveillaient, mais soudain le maître se dressa et s’enfuit de la salle du festin en criant : “Plus jamais, plus jamais je n’aurai de disciples ! Malheur à moi, j’ai trahi mon Dieu !” »

C’est une tentation que tout instructeur rencontre à chaque pas, pour une raison très simple, c’est que l’humanité ordinaire, d’une façon générale, n’étant pas en rapport personnel avec les puissances divines, ne comprend rien à ce que peut être une conscience illuminée et demande des preuves matérielles. C’est sur cette volonté que la plupart des religions se sont établies, et, pour des raisons que je peux très franchement appeler « politiques », ils ont mis à l’origine de leur religion un nombre plus ou moins considérable de miracles qui auraient été faits par les fondateurs, et ils ont ainsi, plus ou moins grossièrement, encouragé chez les gens ignorants le goût, la nécessité de voir ce qu’ils appellent des « miracles » pour croire à la puissance divine de quelqu’un. C’est d’une extraordinaire ignorance, parce qu’il n’est pas du tout nécessaire d’avoir une puissance ou une conscience divine pour faire des miracles. Il est infiniment plus facile de faire des miracles à l’aide de petites entités du monde vital, qui sont assez matérielles pour être en contact avec le monde physique et agir sur lui, que de vivre dans la conscience des régions supérieures et d’agir sur la Nature seulement par l’intermédiaire de tous les autres domaines. On a rabâché à toutes les intelligences humaines que la preuve qu’un être est divin, c’est qu’il peut ressusciter les morts, guérir les malades et beaucoup d’autres choses du même genre (sauf rendre intelligent un sot 4). Eh bien, moi, je garantis que ce n’est pas une preuve; cela ne prouve qu’une chose, que ces « Maîtres » sont en relation avec des puissances du monde vital et qu’à l’aide de ces êtres-là ils peuvent faire ces miracles-là, et rien d’autre. Si l’on se fie à cela pour reconnaître la supériorité d’un homme, on se trompera grossièrement.

Naturellement, il y a d’autres religions qui se sont établies sur des révélations faites à leurs fondateurs. Ces révélations sont la transcription mentale, plus ou moins heureuse, des connaissances qu’ils ont reçues. C’est déjà d’un ordre supérieur, mais ce n’est pas encore une preuve. Et ma conclusion est celle-ci : cette volonté humaine d’avoir des preuves n’est pas du tout favorable au développement. Parce que la vraie puissance divine a organisé le monde selon un certain plan, et dans ce plan il n’était pas question que les choses se passent d’une façon illogique; autrement, dès le commencement, le monde aurait été illogique — il ne l’est pas. Les hommes s’imaginent, pour la plupart, de deux choses l’une : ou bien qu’il y a un monde matériel auquel ils appartiennent, que tout vient de là, que tout y retourne et que tout finit là — c’est pour les incroyants — ou bien, pour les croyants, la plupart des croyants, qu’il y a quelque chose qu’ils appellent « Dieu » et puis le monde physique, et que ce monde physique est la création de ce Dieu, qui sait ce qu’il fait et fait ce qu’il veut; et la confusion est de dire que tout se passe par une sorte d’arbitraire, naturel ou surnaturel. Il y a très peu de gens qui savent qu’il existe dans l’univers une quantité infinie de gradations et que chacune de ces gradations a sa réalité propre, sa vie propre, sa loi propre, son déterminisme propre, et que la création ne s’est pas passée « comme ça », par une volonté arbitraire, d’une façon arbitraire, mais que c’est un déploiement de conscience et que chaque chose a évolué comme un résultat logique de la chose précédente.

Je vous dis cela aussi simplement que je le peux, n’est-ce pas, c’est une expression très incomplète, mais si je voulais vous dire l’histoire exactement comme elle est, ce serait un peu difficile à vous faire comprendre. Seulement ma conclusion, je veux que vous la sachiez (j’en ai déjà parlé plusieurs fois d’une façon plus ou moins détaillée), c’est que chacune de ces innombrables régions possède un déterminisme propre et très logique — tout se produit de cause à effet —, mais tous ces mondes, bien que différenciés, ne sont pas séparés les uns des autres et, par de nombreux procédés que nous pourrons étudier, les mondes intérieurs ou supérieurs sont en contact constant avec les mondes inférieurs ou extérieurs et agissent sur eux, si bien que le déterminisme de l’un change le déterminisme de l’autre.

Si vous prenez le domaine purement matériel, par exemple, et que vous vous aperceviez que les lois matérielles, purement matérielles, sont altérées par quelque chose tout d’un coup, vous devriez dire que c’est un « miracle », parce qu’il y a rupture du déterminisme d’un plan par l’intervention d’un autre, mais nous n’avons pas l’habitude d’appeler cela un miracle. Par exemple, quand la volonté humaine intervient et change quelque chose, cela vous paraît tout à fait naturel, parce que vous y êtes habitué depuis votre enfance; vous vous rappelez, n’est-ce pas, l’exemple que je vous ai donné l’autre jour : une pierre tombe en suivant la loi de son déterminisme propre, mais vous avez la volonté d’interrompre sa chute et vous étendez la main et vous l’attrapez; eh bien, vous devriez appeler cela un « miracle », mais vous ne le faites pas parce que vous y êtes habitué (mais un rat ou un chien appelleraient peut-être cela un miracle, s’ils parlaient). Et notez que c’est la même chose pour ce que les gens appellent « miracle »; ils disent « miracle » parce qu’ils sont tout à fait ignorants, inconscients des gradations entre la volonté qui veut s’exprimer et le plan sur lequel elle s’exprime. Quand ils ont une volonté mentale ou vitale, cela leur paraît tout à fait naturel, mais quand il s’agit d’une volonté d’un monde supérieur — du monde des dieux ou d’une entité supérieure — qui tout d’un coup bouleverse toute votre petite organisation, cela vous paraît un miracle. Mais c’est un miracle seulement parce que vous êtes incapable de suivre les gradations par lesquelles le phénomène s’est produit. Par conséquent, la Volonté Suprême, celle qui provient de la région la plus haute, si vous la voyiez dans son action logique, si vous l’aperceviez continuellement, elle serait pour vous tout à fait naturelle. Vous pouvez exprimer cela de deux façons — ou bien dire : « C’est tout à fait naturel, c’est comme cela que les choses doivent se passer, ce n’est qu’une expression de la Volonté divine » ou bien, chaque fois que vous voyez sur le plan matériel une intervention venant d’un autre plan, vous devriez dire : « C’est miraculeux ». Donc, je peux dire avec assurance que les gens qui veulent voir des miracles, sont des gens qui chérissent leur ignorance! Vous comprenez ma logique, n’est-ce pas? Ces gens-là aiment leur ignorance, ils veulent absolument voir des miracles et être ahuris! Et c’est pourquoi les gens qui ont fait sérieusement un yoga, considèrent que d’encourager cette tendance est tout à fait funeste; c’est pour cela que c’est défendu.

Il y a « miracle » parce que vous ne laissez pas aux gens le temps de voir les procédés par lesquels vous faites les choses, vous ne leur montrez pas les étapes. Ainsi, certaines personnes ont atteint des régions mentales supérieures et n’ont pas besoin de suivre pas à pas tous les échelons de la pensée; ils peuvent sauter d’une idée à une conséquence très éloignée sans passer par les intermédiaires : on appelle cela d’ordinaire une intuition (ce n’est pas tout à fait une « intuition »; c’est que l’idée, à l’origine, est très élevée et de là ces personnes peuvent, en descendant, voir l’ensemble des choses et des conséquences sans passer par tous les échelons comme est obligée de le faire la pensée humaine ordinaire). C’est une expérience que j’ai eue; quand je parlais avec Sri Aurobindo, jamais nous n’avions besoin de passer par les idées intermédiaires. Il disait une chose et je voyais le résultat très éloigné. Nous parlions toujours comme cela, et une personne qui aurait été présente à nos conversations aurait dit : « Mais de quoi parlent-ils? » Mais pour nous, n’est-ce pas, c’était aussi clair qu’une phrase continue. Vous pouvez appeler cela un miracle mental — ce n’était pas un miracle, c’était simplement que Sri Aurobindo avait la vision de l’ensemble du phénomène mental et que, par conséquent, nous n’avions pas besoin de perdre un temps énorme à passer par tous les échelons. Pour toute personne capable de suivre la ligne, la chose aurait été tout à fait naturelle et logique; pour les gens ignorants, c’est un « miracle ».

(Mère reprend sa lecture) « ... on doit s’en servir [des pouvoirs] comme on les a reçus. C’est l’union avec le Divin qui les donne. C’est au service de la Volonté divine qu’ils doivent être mis, et non à celui d’une vanité plus ou moins déguisée. »

Si l’on se sert du pouvoir pour montrer qu’on le possède, il devient si plein de fausseté et de mensonge que finalement il disparaît. Mais ce n’est pas un cas tout à fait absolu, parce que, comme je l’ai dit au commencement, quand il s’agit d’un pouvoir comme le pouvoir de guérir, ou de changer une chose tout à fait extérieure — faire qu’une circonstance défavorable devienne une circonstance favorable, retrouver des objets perdus, tous ces petits « miracles » innombrables que l’on trouve dans toutes les religions — il est beaucoup plus facile, et même plus efficace, de les faire à l’aide des entités du monde vital, qui ne sont pas toujours recommandables, loin de là ; alors, dans ce cas, ces êtres-là s’amusent de vous. Cela commence très bien, très brillamment, et cela finit généralement très mal.

Je connais l’histoire d’un homme qui avait quelques petites facultés, qui se livrait à toutes sortes de pratiques dites « spiritualistes », et, par des exercices répétés, il était arrivé à entrer en contact conscient avec ce qu’il appelait « un esprit ». Cet homme faisait des affaires; c’était un financier et il faisait même de la spéculation. Ses relations avec son « esprit » étaient d’un ordre tout à fait pratique! cet esprit lui disait quand les valeurs allaient monter et quand elles allaient descendre; il lui disait : « Vends ça, achète ça » — il lui donnait des renseignements financiers très précis. Pendant des années il avait écouté son « esprit » et l’avait suivi, et il avait réussi d’une façon fantastique; il était devenu formidablement riche et, naturellement, vantait beaucoup l’esprit qui le « guidait ». Il disait à tout le monde : « Vous voyez, cela vaut vraiment la peine d’apprendre à se mettre en contact avec les esprits. » Mais un jour, il rencontra un homme un peu plus sage qui lui a dit : « Méfiez-vous. » Il ne l’écouta pas, il était gonflé de son pouvoir et de son ambition; et voilà que son « esprit » lui a donné un dernier conseil : « Maintenant, tu peux devenir l’homme le plus riche du monde. Ton ambition sera satisfaite. Tu n’as qu’à suivre mon indication. Fais cela : tu engages tout ce que tu as dans cette opération et tu deviendras l’homme le plus riche du monde. » Cet imbécile ne s’apercevait même pas du piège qu’on lui tendait; pendant des années il avait suivi son « guide » et avait réussi, donc, il suivait cette dernière indication; et il a tout perdu, jusqu’à son dernier sou.

Alors vous voyez, ce sont des petites entités qui s’amusent de vous et, pour être sûres de vous, elles vous livrent ces petits miracles-là, pour vous encourager, et quand elles sentent que vous êtes bien pris, elles vous font une bonne farce — et c’est fini. Voilà.

Nous avons dit qu’il n’y a qu’une sécurité, ne jamais agir qu’en accord avec la Volonté divine. Reste une question : comment savoir que c’est la Volonté divine qui vous fait agir? J’ai répondu à la personne qui me posait cette question (quoiqu’elle ne fût pas d’accord) que la voix du Divin n’est pas difficile à distinguer : on ne peut pas se tromper. Il n’est pas nécessaire d’être très loin sur le sentier pour pouvoir la reconnaître; il faut écouter la petite voix tranquille et paisible qui parle dans le silence de votre cœur.

J’ai oublié une chose : pour l’entendre, il faut être absolument sincère, car si vous n’êtes pas sincère, vous commencerez par vous tromper vous-même et vous n’entendrez rien du tout, sauf la voix de votre ego, et alors vous ferez avec certitude (pensant que c’est la petite voix vraie) les bêtises les plus épouvantables. Mais si l’on est sincère, le moyen est sûr. Ce n’est même pas une voix, ce n’est même pas une sensation, c’est quelque chose d’extrêmement subtil — une petite indication. Quand tout marche bien, c’està-dire quand vous ne faites rien qui soit contraire à la Volonté divine, vous n’aurez peut-être pas d’impression très définie, tout vous paraîtra normal. Évidemment, il faut être anxieux de savoir si vous agissez en accord avec la Volonté divine, c’est le premier point, n’est-ce pas, sans lequel vous ne pouvez rien savoir du tout. Mais une fois que vous êtes anxieux et que vous faites attention, tout vous semble normal, naturel, puis, tout d’un coup, vous sentez un petit malaise quelque part, dans la tête, dans le cœur ou même dans l’estomac — généralement, on ne s’en occupe pas; vous pouvez éprouver cela plusieurs fois pendant la journée, mais vous le rejetez sans y faire attention; mais ce n’est plus tout à fait comme avant; alors, à ce moment-là, il faut vous arrêter, quoi que vous fassiez, et regarder, et si vous êtes sincère vous remarquerez une petite tache noire (une petite idée méchante, un petit mouvement faux, une petite décision arbitraire) et c’est là la source du malaise. Vous remarquerez ensuite que la petite tache noire vient de l’ego, qui est plein de préférences; il fait généralement ce qui lui fait plaisir; les choses qui lui font plaisir sont jugées bonnes et celles qui ne lui plaisent pas sont jugées mauvaises — cela vous embrouille le jugement. Il est difficile de juger dans ces conditions-là. Si vous voulez vraiment savoir, il faut vous reculer d’un pas et regarder, et vous saurez alors que c’est ce petit mouvement de l’ego qui est la cause du malaise. Vous verrez que c’est une petite chose recroquevillée sur elle-même; vous aurez l’impression d’être en face de quelque chose de dur, qui résiste, ou qui est noir. Alors, avec patience, du haut de votre conscience, il faut expliquer à cette chose sa faute, et finalement elle disparaîtra. Je ne dis pas que l’on réussisse tout de suite le premier jour, mais si l’on essaye sincèrement, on finit toujours par réussir. Et si vous persévérez, vous vous apercevrez que vous êtes tout d’un coup débarrassé de tout un tas de mesquineries, de laideurs, d’obscurités qui vous empêchaient de vous épanouir dans la lumière. Ce sont ces choses-là qui vous recroquevillent, qui vous empêchent de vous élargir, de vous épanouir dans une lumière où on a l’impression d’être très confortable. Si vous faites cet effort, vous verrez finalement que vous êtes très loin du point où vous aviez commencé, que les choses que vous ne sentiez pas, que vous ne compreniez pas, sont devenues claires. Si l’on est résolu, on est sûr d’arriver.

C’est le premier pas pour unifier votre être, devenir un être conscient qui a une volonté centrale et qui n’agit que selon cette volonté, qui sera un expression constante de la Volonté divine. Cela vaut la peine d’essayer.

Et je puis vous dire, avec mon expérience personnelle, qu’il n’y a rien au monde de plus intéressant. Si vous commencez à faire cet effort, vous vous apercevrez que votre vie est pleine d’intérêt — n’est-ce pas, dans la vie ordinaire des gens, il y a au moins un tiers qui est un espèce de terne ennui (je dis un tiers, mais pour certaines gens deux tiers de la journée sont d’un terne ennui), et tout cela, volatilisé! Tout devient tellement intéressant, la moindre petite chose, la moindre rencontre, la moindre parole échangée, la moindre chose déplacée — tout est plein de vie et d’intérêt.

Le 10 février 1951

« Si vous êtes prêt à suivre l’ordre du Divin, vous devez être capable de vous mettre tranquillement à n’importe quel travail que l’on vous donne, même s’il est formidable, et de l’abandonner le jour suivant avec la même tranquillité, sans croire que la responsabilité soit vôtre. Il ne doit y avoir aucun attachement à aucun objet ni à aucun mode de vie. Vous devez être absolument libre. »

(Entretien du 14 avril 1929)

Je voudrais que quelqu’un me dise ce qu’il comprend par « être absolument libre », car c’est une question très importante. Je vais vous dire pourquoi.

La plupart des gens confondent la liberté et la licence. Être libre, pour la mentalité ordinaire, c’est avoir la possibilité de faire toutes les bêtises que l’on veut, sans que personne intervienne. Je dis qu’il faut être « absolument libre », mais c’est un conseil très dangereux à moins que l’on ne s’entende sur le sens des mots. Libre de quoi? Libre d’attachements, évidemment. C’est exactement cela. C’est l’histoire 5 du Bouddha, qui répond au jeune homme expert dans tous les arts : « Je suis un expert dans l’art de me contrôler moi-même. Si les gens me complimentent ou me félicitent, cela me laisse paisible et indifférent. S’ils me blâment, cela me laisse également paisible et indifférent. »

Essayez donc de vous interroger vous-même pour voir dans quelle mesure vous êtes au-dessus de tout blâme et de tout compliment. Non pas que vous deviez vous sentir si supérieur aux autres que ce qu’ils disent vous paraisse sans importance, ce n’est pas cela. C’est que vous avez pris conscience de l’état d’ignorance générale, y compris la vôtre, et quand les autres croient que c’est bien, vous pouvez savoir : « Ce n’est pas si bien que cela », et quand ils croient que c’est mal, vous pouvez dire : « Ce n’est pas si mal que cela. » Tout est complètement mélangé et, en somme, personne n’est capable de juger personne. Par conséquent, vous êtes complètement indifférent à tout compliment et à tout blâme. Et la conclusion serait ainsi : tant que la Conscience divine en moi ou en celui ou celle que j’ai choisi pour guru, ne me dit pas « ceci est à faire », « ceci n’est pas à faire », je suis indifférent à ce que les autres peuvent me dire. Car je considère que la Présence divine en celle ou celui à qui je me suis confié est capable de savoir ce qui est bien et ce qui est mal, ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire.

Et c’est la meilleure façon d’être libre. Faites votre soumission totale au Divin et vous devenez complètement libre.

La seule façon d’être véritablement libre est de faire votre soumission totale et sans réserve au Divin parce que, alors, tout ce qui attache, lie et enchaîne, tombe tout naturellement de vous et n’a plus aucune espèce d’importance. Si quelqu’un vient vous blâmer, vous pouvez dire : « De quelle autorité me blâmet-il, est-ce qu’il connaît la Volonté suprême? » et la même chose quand on vous félicite. Ce n’est pas pour vous conseiller de ne pas profiter de ce qui vous vient des autres — j’ai appris à travers toute ma vie que même un petit enfant peut vous donner une leçon. Non qu’il soit moins ignorant que vous, mais il est comme un miroir qui vous renvoie le portrait de ce que vous êtes; il peut vous dire quelque chose qui n’est pas vrai, mais aussi vous montrer quelque chose que vous ne connaissiez pas. Vous pouvez donc en tirer un très grand profit, si vous recevez la leçon sans réaction indésirable.

Toutes les heures de ma vie j’ai appris que l’on peut apprendre quelque chose; mais je ne me suis jamais sentie liée par l’opinion des autres, car je considère qu’il n’y a qu’une vérité au monde qui puisse savoir quelque chose, et c’est la Vérité suprême. Alors on est tout à fait libre. Et c’est cette liberté-là que je veux de vous — libre de tout attachement, de toute ignorance, de toute réaction; libre de tout, sauf une soumission totale au Divin. C’est la porte de sortie de toute responsabilité vis-à-vis du monde. Le Divin seul est responsable.

Il n’est pas possible, n’est-ce pas, que la soumission soit totale dès le commencement?

Généralement, non. Il faudra plus ou moins de temps. Mais il y a des conversions instantanées; pour vous les expliquer en détail, cela prendrait trop de temps. Vous savez peut-être que dans toutes les écoles d’initiation il était dit qu’il fallait trente-cinq ans pour changer son caractère! Alors il ne faut pas s’attendre à ce que cela se passe en une minute.

Si l’on doit être indifférent à tout, pourquoi donne-t-on des prix aux enfants?

Vous ne vous attendez pas à ce qu’un écolier soit un yogi, non? Je viens de dire qu’il faut trente-cinq ans pour y arriver et pour changer son caractère.

N’est-ce pas, l’autorité individuelle, humaine, comme l’autorité d’un père de famille, d’un professeur, d’un chef d’État, est une chose symbolique. Ils n’ont aucune autorité réelle, mais elle leur est donnée pour les rendre capables de remplir un rôle dans la vie sociale telle qu’elle est maintenant, c’est-à-dire une vie sociale fondée sur le mensonge et pas du tout sur la Vérité, car la Vérité veut dire l’unité et la société est fondée sur la division. Il y a des gens qui remplissent leur rôle, leur fonction, leur symbole plus ou moins bien — personne n’est sans défaut, tout est mélangé dans ce monde. Mais celui qui prend sérieusement son rôle, qui essaye de le remplir aussi honnêtement que possible, peut recevoir des inspirations qui lui permettent de jouer son rôle un peu plus véritablement qu’un homme ordinaire. Si le professeur qui donne les notes, avait en esprit qu’il était le représentant de la Vérité divine, s’il se donnait constamment la peine, aussi, d’être en accord avec la Volonté divine autant que cela lui est possible, eh bien, ce pourrait être très utile; car le professeur ordinaire agit selon ses préférences personnelles — ce qu’il n’aime pas, ce qu’il aime, etc. — et il fait partie du mensonge général ; mais si, au moment de donner une note, le professeur essaye sincèrement de se mettre en accord avec une vérité plus profonde que sa petite conscience étroite, il peut servir d’intermédiaire à cette vérité et, de ce fait, aider ses élèves à devenir conscients de cette vérité en eux-mêmes.

C’est l’une des choses que je voulais vous dire, justement : l’éducation est un sacerdoce, l’enseignement est un sacerdoce, et être à la tête d’un État, est un sacerdoce. Alors, si la personne qui remplit ce rôle, aspire à le remplir de la façon la plus haute et la plus vraie, l’état général du monde peut devenir bien meilleur. Malheureusement, la plupart des gens ne pensent pas du tout à cela, ils remplissent leur rôle d’une façon quelconque — sans parler des innombrables gens qui travaillent seulement pour gagner de l’argent, mais dans ce cas leur activité est tout à fait pourrie, n’est-ce pas. C’était ma première base en créant l’Ashram : que le travail que l’on fait soit une offrande au Divin.

Au lieu de se laisser aller au courant de sa nature, de son humeur, il faut constamment garder dans la tête cette espèce de sentiment que l’on est le représentant de la Connaissance suprême, de la Vérité suprême, de la Loi suprême et qu’il faut l’appliquer de la façon la plus honnête, la plus sincère que l’on peut; alors on fait de grands progrès soi-même et on peut faire faire des progrès aux autres. Et de plus, on sera respecté, on n’aura plus de classes indisciplinées, car il y a en tout être humain quelque chose qui reconnaît, qui s’incline devant la vraie grandeur; même les pires criminels sont capables d’admirer un acte noble et désintéressé. Donc, quand les enfants sentent chez un professeur, un maître d’école, cette aspiration profonde à agir selon la Vérité, ils vous écoutent avec une obéissance que vous n’obtiendrez pas si un jour vous êtes de bonne humeur et le lendemain vous ne l’êtes pas, ce qui est désastreux pour tout le monde.

S’il faut trente-cinq ans pour changer son caractère, comment peut-on, dès maintenant, faire sa soumission totale au Divin?

Cela peut aller plus vite, vous savez! Cela dépend du chemin que l’on suit.

Vous vous rappelez que nous avions parlé de l’attitude du petit chat et du petit singe 6 . Si l’on consent à être comme un petit chat docile (il y a aussi des petits chats qui sont très indisciplinés, je les ai vus), comme un petit enfant docile, cela peut aller très vite. Notez que c’est très facile de dire : « Choisissez l’attitude du petit chat », mais ce n’est pas si facile à faire. Il ne faut pas croire que d’adopter l’attitude du petit chat vous dispense de tout effort personnel. Parce que vous n’êtes pas un petit chat, les êtres humains ne sont pas des petits chats! Il y a en vous d’innombrables éléments qui ont l’habitude de n’avoir confiance qu’en eux-mêmes, qui veulent faire leur propre besogne, et il est beaucoup plus difficile de contrôler tous ces éléments que de se laisser aller en toutes circonstances. C’est très difficile. D’abord, il y a toujours ce merveilleux travail de la pensée qui aime tant observer, critiquer, analyser, douter, essayer de résoudre le problème, dire : « Est-ce bien comme cela ? », « ne serait-ce pas mieux comme ceci? » et ainsi de suite. Alors ça marche et ça marche, et où est le petit chat?... Car le petit chat ne pense pas! Il est libre de tout cela et c’est pour cela que c’est beaucoup plus facile.

Quel que soit le chemin que vous suiviez, l’effort personnel est toujours nécessaire, jusqu’au moment de l’identification. À ce moment-là, tout effort tombe de vous comme un manteau usé, vous êtes une autre personne; ce qui vous était impossible devient non seulement possible mais indispensable, vous ne pouvez pas faire autrement.

Il faut être attentif, silencieux, attendre l’inspiration intérieure, ne faire rien par des réactions extérieures, être mis en mouvement par la lumière qui vient d’en haut, constamment, régulièrement, n’agir que sur l’inspiration de cette lumière-là et pas autre chose. Ne jamais penser, ne jamais questionner, ne jamais se demander : « Faut-il faire ceci ou cela ? », mais... savoir, voir, entendre. Agir avec une certitude intérieure sans question et sans doute, parce que la décision ne vient pas de vous, elle vient d’en haut. Eh bien, cela peut venir très vite, ou il faut attendre peut-être longtemps — cela dépend de la préparation antérieure, cela dépend de beaucoup de choses. Jusque-là, il faut vouloir et vouloir avec persistance, et surtout ne jamais perdre patience ni courage. Si nécessaire, il faut répéter la même chose mille fois, en sachant que peut-être la millième fois vous arriverez au résultat.

Vous n’êtes pas fait d’un seul morceau. Votre corps actuel est parfois un accident. Si vous avez au-dedans de vous une âme consciente qui a influencé la formation de votre corps, vous êtes infiniment plus préparé que quelqu’un, une âme, qui tombe la tête la première dans un corps sans savoir où il va ; dans ce cas, il faut beaucoup travailler pour relever la conscience qui est ainsi tombée dans l’obscurité. La préparation intérieure peut venir de vies antérieures ou de la vie actuelle; ou bien vous êtes arrivé à un tournant de votre développement universel et vous êtes en relation exacte avec les circonstances nécessaires pour faire un dernier pas. Mais cela ne veut pas dire que vous n’ayez pas vécu un millier de fois avant d’arriver à ce tournant.

Le 12 février 1951

« Vous demandez : “Pourquoi le Divin n’est-il pas encore apparu ?” Parce que vous n’êtes pas prêt. Une petite goutte qui tombe suffit à vous faire chanter, danser et crier. Qu’arriverait-il si le tout descendait?

>« C’est pourquoi nous disons à ceux qui n’ont pas dans leur corps, leur vital et leur mental, une base suffisamment ferme et vaste : “Ne tirez pas”, c’est-àdire : “N’essayez pas d’attirer par violence les forces du Divin, mais attendez dans la paix et le calme.” Car ils ne seraient pas capables de supporter la descente. Mais à ceux qui possèdent l’assise nécessaire, nous disons au contraire : “Aspirez et tirer.” Car ils peuvent recevoir les forces qui descendent du Divin sans être bouleversés par elles. »

(Entretien du 14 avril 1929)

Pourquoi la Force divine bouleverse-t-elle les gens?

Parce qu’elle est trop forte pour eux. C’est comme si vous vous trouviez dans un grand cyclone. Il arrive parfois que le vent soit si fort que l’on ne peut pas se tenir debout — on doit se coucher par terre et attendre qu’il passe. Alors les forces divines sont mille fois plus fortes qu’un vent de cyclone. Si vous n’avez pas en vous une très vaste réceptivité, une base extrêmement solide de calme, d’égalité d’âme et de paix intérieure, cela vient et vous emporte comme dans un ouragan, et vous ne pouvez pas résister. C’est la même chose pour la lumière; certains ont mal aux yeux quand ils regardent le soleil et ils sont obligés de porter des lunettes noires, parce que la lumière du soleil est trop forte pour eux. Mais c’est seulement la lumière du soleil.

Et quand vous êtes capable de regarder la lumière supramentale, elle vous paraît si brillante que la lumière du soleil vous paraît comme une tache noire en comparaison. Il faut avoir des yeux et un cerveau solides pour supporter cela, il faut être très préparé, établi dans quelque chose d’extrêmement calme et vaste — c’est comme si l’on avait une assise de tranquillité tellement forte que quand l’ouragan passe, quand la lumière vient, très intense, on peut rester immobile et recevoir ce que l’on peut sans être bouleversé. Mais il n’y a pas un être sur un million qui soit ainsi. Seuls, ceux qui ont eu un avant-goût de l’expérience intérieure peuvent savoir ce que cela veut dire. Mais même si vous entrez consciemment dans le psychique, c’est un éblouissement; et c’est à votre portée parce que c’est votre propre être psychique, et pourtant il est tellement différent de votre conscience extérieure, que la première fois que vous y entrez consciemment, cela vous paraît vraiment comme un éblouissement, quelque chose d’infiniment plus brillant que la plus brillante lumière du soleil.

Le psychique est ce que l’on pourrait appeler « le Divin à la portée de l’homme ».

Y a-t-il des symptômes indiquant que l’on est prêt pour le sentier, surtout si l’on n’a pas d’instructeur spirituel?

Oui, le plus important symptôme est une parfaite égalité d’âme en toutes circonstances. C’est la base absolument indispensable; quelque chose de très tranquille, de calme, de paisible, le sentiment d’une grande force. Pas la tranquillité qui vient de l’inertie, mais la sensation d’une puissance concentrée qui vous garde toujours égal, quoi qu’il arrive, même dans les circonstances qui peuvent vous paraître les plus terribles de votre vie. C’est le premier signe.

Un second signe : vous vous sentez complètement emprisonné dans votre conscience ordinaire, normale, comme dans quelque chose qui est extrêmement dur, qui est suffocant et intolérable, comme si vous deviez percer un trou dans un mur d’airain. Et la gêne devient presque insupportable, c’est suffocant; il y a un effort intérieur pour passer et on n’arrive pas à passer. C’est aussi l’un des premiers signes. Cela veut dire que votre conscience intérieure est arrivée au point où son moule extérieur est beaucoup trop petit pour elle — le moule de la vie ordinaire, des activités ordinaires, des relations ordinaires, tout cela devient tellement petit, mesquin; vous sentez au-dedans de vous une force pour briser tout cela.

Il y a encore un autre signe : quand vous vous concentrez et que vous avez une aspiration, vous sentez quelque chose qui descend en vous, vous recevez une réponse; vous sentez qu’une lumière, une paix, une force descendent; et presque immédiatement, n’est-ce pas, vous n’avez pas besoin d’attendre, de passer très longtemps — rien qu’une aspiration intérieure, un appel, et la réponse vient. Cela veut dire aussi que la relation est bien établie.

S’il y a un bouleversement quand la Force descend, cela ne veut-il pas dire que le vital n’est pas prêt et ne faut-il pas le forcer à être prêt?

Comment pouvez-vous le forcer? Il passe entre vos doigts, pour ainsi dire. Votre volonté pense l’avoir attrapé, et il vous échappe. C’est difficile à contrôler. Et le forcer à quoi? à être prêt?... Tout ce que vous pourrez obtenir de lui, c’est qu’il devienne inerte, c’est-à-dire qu’il se cache dans un coin, ne bouge plus et laisse passer l’orage! parce que, pour lui, le contact avec les forces divines est comme un orage. Et quand il voit que la crise est passée, il réagit : « Voilà, maintenant c’est mon tour! »

Quand vous êtes bouleversé, cela veut dire que vous avez encore beaucoup de travail à faire sur votre vital avant qu’il ne soit prêt, cela veut dire qu’il y a une faiblesse quelque part.

Pour certains, la faiblesse est dans le mental. J’ai connu un garçon, en France, qui était un grand musicien, il jouait du violon d’une façon admirable. Mais son cerveau n’était pas très grand, c’était juste assez pour l’aider dans sa musique, rien de plus. Il venait à nos réunions spirituelles et, tout d’un coup, il a eu l’expérience de l’infini contenu dans le fini ; c’était une expérience absolument vraie; dans l’individu fini est venue l’expérience de l’infini. Mais cela a tellement bouleversé ce garçon, qu’il ne comprenait plus rien à rien ! il ne pouvait même plus jouer sa musique. Il a fallu faire cesser l’expérience, parce qu’elle était trop forte pour lui. C’est un cas où le mental était trop faible.

Il avait eu l’expérience, vraiment, pas l’idée (l’idée est généralement étrangère à tous les hommes). Il faut avoir l’expérience avant l’idée; parce que la plupart des gens ne pensent qu’avec des mots — si vous mettez deux idées contradictoires ensemble, ils ne comprennent plus, tandis que l’expérience est tout à fait possible. Il faut, alors, avoir une tête un peu vaste, un peu souple, un peu paisible, et au lieu de sentir tout de suite que tout ce que vous pensiez vous échappe, vous attendez bien tranquillement que quelque chose dans votre cerveau commence à comprendre le contenu de l’expérience.

Il y a des êtres — beaucoup — qui sont faibles dans leur vital. Quand ils ont cette sensation d’infini, d’éternité dans leur toute petite personne, dans leur toute petite force, c’est tellement contraire à l’impression qu’ils ont constamment, qu’ils ne comprennent plus rien à rien. Alors ils tombent malades, ou ils commencent à divaguer ou ils se mettent à crier, à danser.

Mais si vous êtes absolument sincère et que vous vous regardiez vous-même avec des yeux clairvoyants, cela ne peut pas vous arriver, car une expérience qui vient mal à propos comme cela, est toujours le résultat d’un orgueil ou d’une ambition, ou d’un déséquilibre intérieur, parce que l’on néglige une partie de son être au profit d’une autre.

Ceux qui pensent pouvoir avancer dans le yoga en laissant leur corps complètement inerte, leur vital endormi et leur mental dans une sorte d’abrutissement (car, souvent, ce qu’ils appellent « silence » est un abrutissement), ceux-là, quand il leur vient une expérience, vous pouvez être sûr qu’ils sont complètement bouleversés. Ils perdent la tête, ils font des extravagances, ou alors il leur arrive quelque chose de très malheureux... Il faut un corps solide, équilibré, et un vital bien contrôlé et un mental organisé, logique, souple; ainsi, quand vous êtes dans un état d’aspiration et que vous recevez une réponse, tout l’être se sentira enrichi, magnifié, splendide et vous serez parfaitement heureux, et vous ne renverserez pas votre tasse parce qu’elle est trop pleine, comme un maladroit qui ne sait pas tenir un verre plein. C’est cela, n’est-ce pas, c’est comme si vous aviez là un petit vase, tout petit, qui restera petit si vous ne prenez pas soin de l’élargir; alors, s’il se remplit tout d’un coup de quelque chose qui est trop fort, tout sort!

Au moment où la conscience se sent « emprisonnée » dans son moule extérieur trop étroit, que faut-il faire?

Il faut surtout ne pas être violent, car si vous êtes violent, vous sortirez de là fatigué, épuisé et sans résultat. Il faut concentrer toutes les puissances d’aspiration. Si vous êtes conscient de la flamme intérieure, il faut mettre dans cette flamme tout ce que vous pouvez avoir de plus fort comme aspiration, comme appel, et vous tenir aussi tranquille que vous pouvez, avec un appel, dans une très grande confiance que la réponse viendra ; et quand vous êtes dans cet état, avec votre aspiration et votre force concentrées, avec votre flamme intérieure, doucement faites une pression sur cette espèce de croûte extérieure, sans violence, mais avec insistance, aussi longtemps que vous pouvez, sans être agité, irrité ou excité. Il faut être parfaitement tranquille et pousser dans un appel.

Cela ne réussira pas la première fois. Il faut recommencer autant de fois qu’il est nécessaire, mais tout d’un coup, un jour... vous êtes de l’autre côté! Alors, vous émergez dans un océan de lumière.

Si vous vous battez, si vous vous agitez, si vous vous débattez, vous n’aurez rien du tout; et si vous vous énervez, vous aurez seulement mal à la tête, et c’est tout.

C’est cela, rassembler tout votre pouvoir d’aspiration, en faire quelque chose d’intensément concentré, dans une tranquillité absolue, être conscient de votre flamme intérieure et y mettre tout ce que vous pouvez pour qu’elle brûle de plus en plus, de plus en plus, et alors faites un appel avec conscience, et, lentement, poussez. Voilà. Vous êtes sûr de réussir un jour.

(Mère poursuit sa lecture) « Il arrive que certaines personnes perdent, dès qu’elles se tournent vers le Divin, tout appui matériel et tous les objets qu’elles aiment. Si elles ont une affection quelconque, elle leur est également retirée. »

Nous entrons là dans un grand problème... La notion de ce qui est bon et de ce qui ne l’est pas pour un être, n’est pas la même pour sa conscience évoluée que pour la Conscience divine. Ce qui vous paraît bon, favorable, n’est pas toujours ce qui est le meilleur pour vous d’un point de vue spirituel. C’est cela qu’il faut apprendre dès le commencement, que la perception divine de ce qui vous mènera le plus vite au but, est absolument différente de la vôtre, et que vous ne pouvez pas la comprendre. C’est pourquoi il faut se dire dès le commencement : « C’est bon. J’accepterai tout et je comprendrai après. »

Si souvent, on voit des êtres, avant de commencer le yoga, qui avaient une vie relativement facile, et dès qu’ils viennent au yoga, toutes les circonstances auxquelles ils étaient tout particulièrement attachés se détachent d’eux d’une façon plus ou moins brutale. Alors ils se troublent; ils n’ont peut-être pas la candeur de se l’avouer à eux-mêmes, ils prennent peutêtre d’autres pensées et d’autres mots, mais cela revient à ceci : « Quoi? Je suis bon et on n’est pas gentil avec moi! » Toute la notion humaine de la justice est là. « On essaye de devenir bon et voilà les cataclysmes qui arrivent! Toutes les choses que vous aimiez s’en vont de vous, tous les plaisirs que vous aviez s’en vont de vous, tous les gens que vous aimiez vous quittent; ce n’est vraiment pas la peine d’être sage et d’avoir fait un effort. » Et si vous suivez votre raisonnement assez loin, tout d’un coup vous tombez sur le ver rongeur — alors, vous vouliez faire le yoga par intérêt, vous vouliez être sage par intérêt, vous pensiez que votre position serait meilleure et que l’on vous donnerait un bonbon pour votre sagesse! Et cela ne vient pas!... Eh bien, ce refus est la meilleure leçon qui puisse jamais vous être donnée. Car tant que votre aspiration cachera un désir et tant que dans votre cœur il y aura un marchandage avec le Divin, les choses viendront vous donner des coups jusqu’à ce que vous vous éveilliez à la vraie conscience au-dedans de vous, sans conditions et sans marchandage. Voilà.

Depuis que je fais le yoga, je constate que toutes mes affaires vont beaucoup mieux qu’avant. Alors je conclus...

Peut-être que votre aspiration était vraiment sincère et désintéressée. Dans ce cas, c’est comme cela que les choses doivent se passer.

Quand on a été assez mauvais ou méchant et que, tout d’un coup, on se décide à changer, est-ce que l’on sent tout de suite la petite voix intérieure qui avertit chaque fois que l’on fait quelque chose de mauvais?

Tout dépend de la forme qu’a pris le renversement, la conversion intérieure. Si le changement est subit, oui, on peut être conscient tout de suite de la petite voix, mais s’il est progressif, les meilleurs effets seront également progressifs. Cela dépend absolument des cas, on ne peut pas dire. Si une espèce de déchirement, d’illumination a lieu, alors oui, on a tout de suite l’indication intérieure. Elle peut même être rétrospective. C’est-à-dire qu’en pensant à certains actes du passé, on peut avoir la claire vision de ce que l’on était par rapport à ce que l’on est maintenant. D’ailleurs, chaque fois qu’il y a un vrai changement dans l’être et que l’on surmonte un défaut, on a la claire vision de tout un ensemble de choses qui paraissaient tout à fait naturelles, et qui maintenant passent sur l’écran comme une tache noire; vous voyez l’origine, les causes et les effets. Si vous avez une mémoire précise, exacte, et que pendant une certaine période, disons dix ans, vous ayez fait des efforts sincères pour vous transformer, pour vous consacrer de plus en plus, et que vous vous souveniez de ce que vous étiez avant, vous vous dites : « Ce n’est pas possible, je n’étais pas comme cela ! » Et pourtant on était vraiment comme cela. Il y a une telle étape entre ce que l’on était avant, ce qui vous paraissait naturel avant, et ce qui vous paraît naturel maintenant, que vous ne pouvez pas croire que vous êtes la même personne. C’est l’indication la plus sûre que vous avez vraiment progressé.

Quand peut-on dire que l’on est vraiment entré sur le chemin spirituel?

Le premier symptôme (ce n’est pas le même pour tout le monde, mais par ordre chronologique), je crois, c’est que tout le reste vous paraît absolument sans importance. Toute votre vie, toutes vos activités, tous vos mouvements continuent, si les circonstances sont telles, mais ils vous semblent tout à fait sans importance, ce n’est plus cela la raison de vivre. Je crois que c’est le premier symptôme.

Il peut y avoir autre chose; par exemple, le sentiment que tout est différent, de vivre différemment, d’une lumière dans l’esprit que l’on n’avait pas auparavant, d’une paix dans le cœur que l’on n’avait pas auparavant. Cela fait un changement; mais le changement positif, d’habitude, vient après, c’est rare qu’il vienne d’abord, sauf dans un éclair au moment de la conversion, quand on a décidé d’adopter la vie spirituelle. Quelquefois, cela commence comme une grande illumination, une grande joie entre en vous; mais généralement, après, cela passe à l’arrièreplan, car il y a trop d’imperfections qui persistent en vous... Ce n’est pas un dégoût, ce n’est pas un mépris, mais tout vous paraît si peu intéressant que cela ne vaut vraiment pas la peine que l’on s’en occupe. Par exemple, quand vous vous trouvez dans certaines conditions matérielles, désagréables ou agréables (les deux extrêmes se touchent), vous vous dites : « C’était pour moi si important tout cela ? Mais cela n’a aucune importance! » Vous avez l’impression que vraiment vous vous êtes tourné de l’autre côté.

Certains s’imaginent que le signe de la vie spirituelle est la capacité de s’asseoir dans un coin et de méditer! C’est une idée très, très courante. Sans vouloir être sévère, la plupart des gens qui font état de leur capacité de méditation, je ne crois pas que sur une heure ils méditent une minute! Ceux qui méditent vraiment n’en font jamais état; pour eux c’est une chose tout à fait naturelle. Quand c’est devenu une chose naturelle et sans gloire, vous pouvez commencer à vous dire que vous faites des progrès. Ceux qui en parlent et qui pensent que cela leur donne une supériorité sur le reste des êtres humains, vous pouvez être sûr que la plupart du temps ils sont dans un état d’inertie complet.

Il est très difficile de méditer. Il y a toutes sortes de méditations... On peut prendre une idée et la suivre pour arriver à un résultat quelconque — c’est une méditation active; les gens qui cherchent un problème ou qui veulent écrire, méditent ainsi sans savoir qu’ils sont en train de méditer. D’autres s’assoient et essayent de se concentrer sur quelque chose, sans suivre d’idée; simplement, se concentrer sur un point pour intensifier le pouvoir de concentration; et il arrive ce qui arrive généralement quand vous vous concentrez sur un point : si vous réussissez à rassembler votre capacité de concentration suffisamment, que ce soit sur un point mental, vital ou physique, à un moment donné vous passez au travers et vous entrez dans une autre conscience. D’autres aussi essayent de chasser de leur tête tous les mouvements, toutes les idées, tous les réflexes, toutes les réactions et d’arriver à une véritable tranquillité silencieuse. C’est extrêmement difficile; certaines gens ont essayé pendant vingt-cinq ans et n’y ont pas réussi, car c’est un peu comme de prendre le taureau par les cornes.

Il y a un autre genre de méditation qui consiste à être aussi tranquille que l’on peut, mais sans essayer d’arrêter toutes les pensées, car il y en a qui sont purement mécaniques et si vous essayez d’arrêter tout cela, il faut des années et, par-dessus le marché, vous ne serez pas sûr du résultat; au lieu de cela, vous rassemblez toute votre conscience et vous restez aussi tranquille et paisible que possible, vous vous détachez des choses extérieures comme si elles ne vous intéressaient pas du tout, et, tout d’un coup, vous avivez cette flamme d’aspiration et vous mettez dedans tout ce qui peut venir à vous, afin que la flamme monte de plus en plus, de plus en plus; vous vous identifiez à elle et vous allez jusqu’au point extrême de votre conscience et de votre aspiration, en ne pensant à rien d’autre — simplement, une aspiration qui monte, qui monte, qui monte, sans songer une minute au résultat, à ce qui peut arriver, surtout pas, et surtout ne pas avoir le désir qu’il vous arrive quelque chose — simplement, la joie de l’aspiration qui monte, monte, monte en s’intensifiant de plus en plus dans une concentration constante. Et là, je peux vous assurer que ce qui arrive est le mieux qui puisse arriver. C’est-à-dire que c’est le maximum de vos possibilités qui s’accomplit quand vous faites cela. Ces possibilités peuvent être très différentes suivant les individus. Mais alors, tous ces soucis de vouloir se taire, de passer derrière les apparences, d’appeler une force qui réponde, d’attendre une réponse à vos questions, tout cela s’évanouit comme une vapeur irréelle. Et si vous arrivez à vivre consciemment dans cette flamme, dans cette colonne d’aspiration qui monte, vous verrez que si vous n’avez pas un résultat immédiat, au bout de quelque temps, quelque chose vous arrivera.

Pendant la concentration que nous avons tous ensemble ici 7 , sur quoi doit-on se concentrer?

Quelqu’un peut-il me dire ce qu’est cette concentration et pourquoi nous la faisons? C’est une très intéressante question, elle concerne tout le monde. Quelqu’un peut-il me dire la différence entre cette concentration et une méditation soi-disant « ordinaire »? pourquoi nous la faisons et qu’est-ce qui s’y passe?

On fait l’offrande de toutes ses actions de la journée.

Oui, c’est l’aspect individuel. Et collectivement, pourquoi cette concentration? (Il est sur le chemin, notez, il a fait la moitié du premier pas.)

On se concentre sur ses points faibles et on aspire à ce qu’ils disparaissent.

C’est encore l’aspect individuel.

Dans les méditations que nous faisions avant, là-bas [à l’Ashram], quand nous avions une méditation le soir ou le matin, mon travail consistait à unifier toutes vos consciences et à les soulever autant que je le pouvais vers le Divin. Ceux qui en étaient capables sentaient le mouvement et suivaient. C’était la méditation ordinaire, avec l’aspiration et l’ascension vers le Divin.

Ici, au Terrain de Jeux, le travail consiste à unifier tous les gens qui sont là, à les ouvrir et à faire descendre la Force divine en eux. C’est le mouvement contraire, et c’est pourquoi cette concentration ne peut pas remplacer l’autre, de même que l’autre ne peut pas remplacer celle-ci. Ce qui se passe ici est exceptionnel — l’autre méditation [à l’Ashram] consistait à rassembler toutes les consciences de tous les êtres présents et, avec le pouvoir de l’aspiration, à les soulever vers le Divin, c’est-à-dire, à vous faire faire à chacun un petit progrès sur vous-même. Tandis qu’ici, je vous prends tels que vous êtes; chacun de vous vient en disant : « Nous voilà avec nos activités de la journée, nous nous sommes occupés de notre corps, le voilà ; nous vous offrons tous nos mouvements, tels que nous les avons faits, tels que nous sommes. » Et mon travail à moi est d’unifier tout cela, d’en faire une masse homogène et, en réponse à ce don (que chacun peut faire d’une façon différente), ouvrir toutes les consciences, élargir la réceptivité, faire une unité de cette réceptivité et faire descendre la Force. Alors, à ce moment-là, chacun de vous, s’il est bien tranquille, attentif, recevra sûrement quelque chose. Il n’en sera pas toujours conscient, mais il recevra quelque chose.

En mars 1964, la question suivante a été posée à Mère :

Et que se passe-t-il maintenant que tu n’es plus là physiquement aux concentrations du Terrain de Jeux ?

J’espère que les gens auront fait quelques progrès, et qu’ils n’ont pas besoin de la présence physique pour sentir l’Aide et la Force.

Le 15 février 1951

Mère lit le début de l’Entretien du 21 avril 1929 consacré aux rêves et aux visions.

Je fais souvent des rêves dans lesquels apparaissent des chemins de fer. Je manque souvent le train...

C’est bien symbolique!

... parce que j’ai trop de bagages. Je cours après et, parfois, j’arrive à le rattraper et à sauter dans le dernier wagon.

Le train, le bateau et, je le suppose, aussi l’aéroplane, pour ceux qui font le yoga, sont le symbole du chemin et de la Force qui vous conduit — si vous perdez votre temps, ou si vous avez trop de bagages ou si vous y pensez trop tard, eh bien, vous manquez le chemin et il faut courir beaucoup pour le rattraper.

Il y a quantité de rêves comme cela, qui donnent une indication très précise de l’état dans lequel on se trouve.

Quand j’étais à Calcutta, j’ai rêvé que quelqu’un vêtu de blanc s’approchait de mon lit en tenant à la main une fleur que vous avez appelée « Nouvelle Création » [la tubéreuse]. Je ne savais pas la signification de la fleur à ce moment-là. C’est seulement après mon arrivée ici que je l’ai sue. La forme que j’ai vue vous ressemblait.

Les rêves sont très intéressants, spécialement si l’on sait s’en servir.

Quelle est la nature du sommeil sans rêves?

Si l’on arrive à faire taire son mental, son vital et à garder le corps bien endormi, on peut avoir un sommeil très immobile et silencieux, et alors, si l’on arrive à sortir de ces formes et à entrer dans les mondes supérieurs, on peut atteindre le vrai repos du Satchidânanda.

Comment se fait-il que l’on rencontre et connaisse en rêve des gens que l’on rencontrera et connaîtra ensuite dans la vie ordinaire?

Il y a beaucoup de possibilités. Mais le plus souvent, c’est qu’une communication a été établie, soit sur le plan mental, soit sur le plan vital et même sur le plan physique subtil, et c’est cette communication qui amène la rencontre plus tard — votre rêve n’est pas seulement prémonitoire, il est conditionnel ; il y a une relation intérieure assez proche pour que vous puissiez entrer en contact pendant le sommeil, et les circonstances s’arrangent pour que vous vous rencontriez physiquement ensuite. Quelquefois c’est prémonitoire seulement, mais alors le rêve a une qualité spéciale — on voit arriver quelqu’un et il arrive physiquement quelque temps après.

En général, c’est une relation établie; c’est quelqu’un que l’on rencontre, que l’on fréquente, à qui l’on parle, avec qui l’on vit pendant certaines heures de la nuit. Alors après, quand on se rencontre, on a l’impression que l’on se connaît très bien. Et c’est un fait, on se connaît déjà avant de se rencontrer physiquement.

N’y a-t-il pas des visions fausses?

Si vous racontez une histoire que vous n’avez pas vue, évidemment c’est une vision fausse! Si, aussi, vous embellissez, arrangez, changez votre vision quand vous la rapportez, cela devient aussi une vision fausse. Mais si vous dites en toute simplicité ce que vous avez vu, qu’est-ce qu’il peut y avoir de faux ? C’est votre interprétation qui peut être fausse — vous pouvez dire : « Cela veut dire ça », et vous vous trompez grossièrement, mais ce que vous avez vu, vous l’avez vu, et ce que vous n’avez pas vu, vous ne l’avez pas vu! C’est une chose qui m’ahurit toujours!... Est-ce que vous avez vu? Si oui, vous avez vu! L’explication de ce que vous avez vu est une autre affaire, mais si vous avez vu, vous avez vu!

Cette question vient généralement de ceux qui ont l’habitude d’arranger un peu ce qu’ils voient. Ils voient une petite chose, n’est-ce pas, dans un éclair, et alors, volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment, ils arrangent, ils ajoutent une petite chose, ils en ajoutent une autre, ils donnent une petite explication, ils rendent l’affaire cohérente, et quand c’est devenu quelque chose qui tient debout, ils disent : « J’ai eu cette vision », mais ce n’est pas du tout ce qu’ils ont vu... C’est une sorte d’insincérité mentale. C’est spontané — quand le mental voit une chose ici, une chose là et une autre ailleurs, c’est très désagréable pour lui. Il remplit les trous, il dit « ceci mène à cela », « cela est la cause de ceci » et ainsi de suite, et la pensée est très contente car c’est logique. Ce que le mental ajoute entre les points de vision peut, par chance, être vrai, mais ce peut être faux aussi.

Demandez-vous plutôt si vous avez un mental qui se tient tranquille, qui est tout à fait sincère et objectif, qui dit exactement ce qu’il a vu, ou si vous avez une de ces mentalités débordantes d’activité qui, dès qu’elle a vu quelque chose, y ajoute son grain de sel, automatiquement, et fait une grande histoire; alors vous êtes tout à fait convaincu que vous avez vu tout cela, mais en réalité vous ne l’avez pas vu du tout. C’est là que l’on peut dire que les visions ne sont pas sincères. Mais ce n’est pas la faute de la vision! ce que vous avez vu, vous l’avez vu ; c’est la faute de l’interprétation, ou simplement du récit qui s’embellit. J’ai eu des exemples admirables!... de gens qui avaient vu des choses vraiment révélatrices, mais qui n’y comprenaient rien. Sur le moment, n’est-ce pas, ils ont dit spontanément ce qu’ils avaient vu — en une demi-heure l’histoire était devenue un peu différente, tous les « trous » étaient remplis, et finalement l’histoire se tenait tout à fait debout! L’histoire était idiote, elle n’avait pas de sens, tandis que les quelques points qu’ils avaient vus étaient des révélations magnifiques.

(silence)

La capacité d’avoir des visions, quand elle est sincère et spontanée, peut vous mettre en contact avec des événements que vous n’êtes pas capable de connaître dans votre conscience extérieure... Il y a un fait très intéressant, c’est que, quelque part dans le mental terrestre, quelque part dans le vital terrestre, quelque part dans le physique subtil, on peut trouver l’enregistrement exact, parfait, automatique, de tout ce qui se passe. C’est la mémoire la plus formidable que l’on puisse imaginer, qui ne manque rien, qui n’oublie rien, qui enregistre tout; et si vous êtes capable d’entrer là-dedans, vous pouvez aller en arrière, vous pouvez aller en avant et dans tous les sens, et vous aurez le souvenir de toutes les choses — pas seulement des choses qui se sont passées, mais des choses qui doivent venir. Car tout est enregistré.

Dans le monde mental, par exemple, il existe un domaine mental physique, qui concerne les choses physiques et qui garde le souvenir des événements terrestres physiques. C’est comme si vous entriez sous des voûtes innombrables qui se suivent indéfiniment, et ces voûtes sont pleines de petits casiers l’un au-dessus de l’autre, l’un au-dessus de l’autre, avec des petites portes. Alors, si vous voulez savoir quelque chose et que vous soyez conscient, vous regardez et vous voyez comme un petit point — un point qui brille; vous savez que c’est cela que vous voulez savoir et vous n’avez qu’à vous concentrer là, et cela s’ouvre; et quand cela s’ouvre, il y a comme un déroulement de quelque chose qui ressemblerait à des manuscrits, extrêmement subtils, mais si vous avez une concentration suffisante, vous commencez à lire comme dans un livre. Et vous avez toute l’histoire dans tous les détails. Il y a des milliards de ces petits trous, n’est-ce pas; quand vous vous promenez là, c’est comme si vous vous promeniez dans un infini. Et vous pouvez trouver comme cela le fait exact de tout ce que vous voulez savoir. Mais je dois vous dire que ce n’est jamais ce qui a été rapporté dans l’histoire — les histoires sont toujours arrangées; je n’ai pas rencontré un seul fait « historique » qui soit comme l’histoire. Ce n’est pas pour vous décourager d’apprendre l’histoire, mais c’est comme cela. Les événements se sont passés tout différemment de la façon dont ils ont été rapportés, et pour une raison très simple : le cerveau humain n’est pas capable d’enregistrer les choses avec exactitude; on construit l’histoire sur les souvenirs, et les souvenirs sont toujours vagues. Si l’on prend des souvenirs écrits, par exemple, celui qui écrit, choisit les événements qui l’ont intéressé, ce qu’il a vu, remarqué ou su, et ce n’est jamais qu’une toute petite partie de l’ensemble. Quand l’historien raconte, c’est la même chose que pour les rêves, n’est-ce pas, où vous avez un point, puis un autre, puis un autre, et alors vous pouvez avoir une vision à peu près exacte de ce qui s’est passé, et avec un peu d’imagination vous bouchez les trous; mais eux, ils font une histoire continue; entre les événements ou les moments, il y a des trous qu’ils remplissent comme ils peuvent, ou plutôt comme ils veulent, suivant leurs préférences mentales, vitales, etc. Et cela fait l’histoire que l’on vous fait apprendre! La même histoire, racontée dans une langue et dans une autre, dans un pays ou dans un autre, vous ne pouvez pas imaginer comme c’est comique! C’est spécialement vrai si l’un des pays est intéressé par sa vanité, son prestige. Et finalement, les deux images que l’on vous présente sont si différentes que l’on pourrait croire que l’on parle de quelque chose d’autre. C’est incroyable. Mais j’ai remarqué que, même pour les faits tout à fait extérieurs, concrets, où il n’entre pas d’appréciation, c’est encore la même chose; il n’y a pas de cerveau humain qui soit capable de comprendre une chose dans sa totalité; même le plus savant, même le plus érudit, même le plus sincère ne voit pas un sujet — et surtout beaucoup de sujets — d’une façon totale; il dira ce qu’il sait, ce qu’il comprend, et tout ce qu’il ne sait pas, tout ce qu’il ne comprend pas n’est pas là, et cela change absolument tout. Mais si l’on peut avoir cette capacité d’entrer dans la mémoire terrestre, je vous assure que cela vaut la peine. C’est tout à fait différent du yoga ; il n’est pas nécessaire d’avoir une vie spirituelle pour cela, il faut avoir une capacité spéciale.

Pour toute chose — je vous le répéterais éternellement si j’en avais le temps — pour toute chose il faut être absolument sincère. Si vous n’êtes pas sincère, vous commencerez par vous tromper vous-même et toutes vos expériences ne vaudront pas un sou. Mais si vous êtes sincère et que vous arriviez par discipline (car ce n’est pas facile) à entrer dans cette mémoire mentale du monde, vous ferez des découvertes qui valent vraiment la peine.

Le 17 février 1951

Mère commence par lire un passage consacré aux visions fausses dans l’Entretien du 21 avril 1929.

Est-ce une vision fausse si l’être qui se présente dans la vision prétend être ce qu’il n’est pas?

Je ne crois pas que ce soit cela que les gens entendent quand ils parlent de « visions fausses ». Ils disent « visions fausses » quand ils ont vu quelque chose qu’ils croient ne pas exister; et la réponse que je leur donne toujours : « Avez-vous pensé à ce que vous avez vu, avez-vous fait un effort pour le voir, est-ce que c’était dans votre imagination ou dans votre volonté? Si oui, ce doit être faux. » Ce que vous dites là, ces esprits qui prétendent être ce qu’ils ne sont pas en réalité, si vous les croyez, cela ne veut pas dire que votre vision soit fausse, mais que l’interprétation de votre vision est fausse, que vous n’avez pas le discernement nécessaire pour vous apercevoir de la tromperie. J’ai eu pendant longtemps avec moi des personnes qui disaient m’avoir vue (m’avoir vue avec des conséquences tout à fait extravagantes; il leur arrivait toutes sortes de choses funestes), c’étaient des forces qui essayaient de leur faire croire que c’était moi. Je leur ai donné un moyen très simple de faire cesser la comédie.

Il y a aussi autre chose : on m’appelle et je réponds; mais ce que les gens voient après, le résultat, est presque toujours le produit de leur propre formation mentale. Ils désirent que je fasse certaines choses et c’est cela qui arrive. Et je contrôle, n’est-ce pas, quand ils viennent me dire : « Cette nuit vous êtes venue »; en effet, ils m’ont appelée et j’y suis allée, mais je compare ce qui s’est passé réellement et ce qu’ils ont vu, et très souvent il y a une très grande différence, qui provient justement du désir qu’ils ont mélangé à leur perception. Alors je pourrais dire : « Votre vision est partiellement fausse; le fait que je suis venue est vrai, mais ce que vous m’avez fait faire, c’est vous qui me l’avez fait faire! »

(Mère continue sa lecture) « Ce qui vous est demandé n’est pas une soumission passive par laquelle vous devenez comme un bloc inerte, mais de mettre votre volonté à la disposition du Divin. »

Comment peut-on faire l’offrande de sa volonté?... Certains, quand ils font l’offrande de leur volonté, cessent de vouloir! C’est plus commode, mais évidemment ce n’est pas le bon moyen.

Comment faire l’offrande de sa volonté au Divin quand on ne sait pas quelle est la Volonté divine? C’est un problème très intéressant.

Certains pensent que tout ce qui leur vient du dehors est la Volonté divine, et ils l’acceptent comme telle.

Oui, malheureusement. Mais ils ne font qu’accepter la volonté collective ou celle du plus fort.

Ne faut-il pas offrir tous ses actes de volonté au Divin, c’est-à-dire faire d’abord des actes de volonté, puis les offrir?

Peut-être pourriez-vous faire taire d’abord votre volonté et attendre la voix intérieure avant d’agir! Ce serait plus sage.

Vous voyez, nous avons déjà trouvé beaucoup de manières d’offrir sa volonté au Divin : primo, ne plus vouloir! Secundo, faire ce que tout le monde veut, sauf soi-même! Tertio, vouloir n’importe quoi et faire n’importe quoi, puis, après, offrir au Divin ce que l’on a fait!

Mais on peut aussi se formuler à soi-même sa volonté et essayer de la faire passer devant l’écran de son idéal supérieur, et voir quelle figure elle fait en face de cet idéal, si elle fait bonne figure ou non. Si elle vacille, vous pouvez être sûr qu’il y a quelque chose à vérifier là. Si, au contraire, cela passe tout à fait tranquillement et sans protestation, vous pouvez risquer de faire ce que vous avez voulu et voir le résultat. Mais là encore nous sommes devant un problème très difficile... Ceux qui veulent être dans la paix intérieure, disent que tout ce qui se passe est la volonté de Dieu — c’est très commode pour être tranquille, c’est la meilleure façon, il n’y en a pas de meilleure; s’il y en a une meilleure, elle est beaucoup plus difficile. Donc, si votre volonté est contredite, vous dites que c’est la volonté de Dieu; vous êtes tranquille, vous avez fait ce que vous avez pu et le résultat est différent de ce que vous attendiez, et vous êtes en paix. (Remarquez que ce n’est pas très facile; c’est déjà bien, mais ce n’est pas tout.) Mais il se peut très bien aussi que votre volonté ait été contredite par les circonstances, et pourtant elle était vraie. Alors la solution est beaucoup plus difficile. D’abord, comment savoir si elle était vraie?... Si vous êtes tout à fait impartial, tranquille, paisible et aussi peu égoïste que possible, si vous regardez en face la circonstance qui s’est produite et que vous voyiez une espèce de contradiction, l’impression qu’une lumière a disparu et que vous êtes en présence d’un mensonge, vous restez tout à fait tranquille, mais vous voyez et vous vous rendez compte que votre volonté a été contredite pour une raison inconnue, mais qu’en elle-même elle n’était pas fausse, que ce que vous avez vu était la vérité mais qu’elle ne s’est pas manifestée pour une raison quelconque. Alors il faut partir à l’aventure pour découvrir la raison pour laquelle votre vérité ne s’est pas manifestée. C’est un problème un peu plus difficile... mais si vous élargissez votre vue suffisamment, en largeur et en longueur, vous pouvez tout d’un coup apercevoir les conséquences qu’aurait eues votre volonté si elle s’était réalisée, et les conséquences de ce qui se serait passé; et si vous vous projetez assez loin, vous pourrez voir que votre volonté, toute vraie qu’elle fût, était une vérité locale — ce n’était pas une vérité collective, générale, et encore moins universelle — et, par conséquent, si cette vérité s’était réalisée sur ce point, elle aurait disloqué un certain ensemble et beaucoup de choses qui font partie de l’Œuvre divine (car tout, en fait, fait partie de l’Œuvre divine, la création tout entière, l’univers entier) : une partie du tout aurait été laissée en arrière.

On demande toujours : « Mais si le Divin est tout-puissant, pourquoi les choses ne sont-elles pas encore changées? » C’est pour cette raison.

Et notez que votre conception de ce qui devrait être est tellement infiniment loin de ce qui sera, que, de ce fait même, même si vous essayez de voir de la façon la plus totale possible, vous laisserez en arrière une telle quantité de l’univers que ce sera une réalisation presque linéaire, en tout cas si petite, si étroite, que la plus grande partie de l’univers restera inchangée. Et même si vous avez une vue d’ensemble très vaste, même si vous pouvez concevoir quelque chose de plus total et que vous avanciez sur le chemin qui est prêt — car il en est des chemins comme des êtres, certains sont prêts —, sans avoir la patience d’attendre le reste, c’est-à-dire si vous voulez réaliser quelque chose qui soit très près de la Vérité vraie par rapport à l’état actuel du monde, que se produira-t-il? La dislocation d’un certain ensemble, une rupture, non seulement d’harmonie mais d’équilibre, parce qu’il y aura toute une partie de la création qui ne pourra pas suivre. Et au lieu d’une réalisation totale du Divin, on aura une petite réalisation locale, infinitésimale, et rien de ce qui doit être fait finalement ne sera fait.

Par conséquent, il ne faut pas être impatient, il ne faut pas être déçu, déprimé, découragé si la vérité que vous avez perçue n’est pas immédiatement réalisée. Naturellement, il ne s’agit pas d’être déprimé ni désolé ni désespéré si vous avez fait une faute, car toute faute peut être corrigée; du moment où vous avez perçu que c’est une faute, c’est une occasion de travailler au-dedans de vous, de faire un progrès et d’être très content! Mais c’est beaucoup plus grave et plus difficile à surmonter quand vous avez vu quelque chose qui était vrai, absolument, essentiellement vrai, et que l’état de l’univers est tel que cette vérité n’était pas encore mûre pour être réalisée. Je ne dis pas que cela arrive à beaucoup de gens, mais enfin cela peut vous arriver, et c’est là qu’il faut s’armer d’une grande patience, d’une grande compréhension, et se dire : « C’était vrai, mais ce n’était pas totalement vrai », c’est-à-dire que ce n’était pas une vérité en accord avec toutes les autres vérités, et surtout pas en accord avec les possibilités présentes; alors nous avons essayé de réaliser trop vite, et parce que nous avons essayé trop vite, cela a été démenti; dites que c’était prématuré, c’est tout ce que vous pouvez dire — ce que vous avez vu était vrai, mais c’était prématuré, et il faut, avec beaucoup de patience et de persévérance, garder sa petite vérité intacte pour le moment où il sera possible de la réaliser.

La victoire finale est au plus endurant.

(Mère poursuit sa lecture) « [...] vous dites : “Je donne ma volonté au Divin [...] Que la Volonté divine accomplisse cela en moi.” Votre volonté doit continuer à agir régulièrement, non dans le choix d’une action particulière, ni pour demander un objet précis, mais comme une ardente aspiration concentrée sur le but à atteindre. »

Et c’est là que nous avons la solution du problème. Vous pouvez à chaque minute faire le don de votre volonté dans une aspiration — et une aspiration qui se formule très simplement, pas seulement : « Seigneur, que Ta volonté soit faite », mais : « Permets que je fasse aussi bien que je peux la meilleure chose à faire. » Vous pouvez ne pas savoir à chaque minute quelle est la meilleure chose à faire, ni comment la faire, mais vous pouvez mettre votre volonté à la disposition du Divin pour faire le mieux possible, la meilleure chose possible. Vous verrez qu’il y aura des résultats merveilleux. Faites-le avec conscience, avec sincérité et avec persévérance, et vous vous apercevrez que vous êtes en train de marcher à pas de géant. C’est comme cela, n’est-ce pas, il faut faire avec toute l’ardeur de son âme, avec toute la puissance de sa volonté; faire à chaque minute le mieux possible, la meilleure chose possible. Ce que font les autres ne vous regarde pas — c’est une chose que je ne vous répéterai jamais assez.

Ne dites jamais : « Celui-là ne fait pas ça », « Celui-ci fait quelque chose d’autre », « Celui-là fait ce qu’il ne devrait pas faire » — cela ne vous regarde pas. Vous avez été mis sur la terre, dans un corps physique, avec un but précis qui est de rendre ce corps aussi conscient que possible et d’en faire l’instrument le plus parfait et le plus conscient possible du Divin. Il vous a donné une certaine quantité de substance et de matière dans tous les domaines — mental, vital et physique — en proportion de ce qu’Il attend de vous, et toutes les circonstances qui vous entourent sont en proportion aussi de ce qu’Il attend de vous, et les gens qui viennent vous dire : « Ma vie est terrible, j’ai la plus terrible vie du monde » sont des ânes! Chacun a la vie qui lui convient pour son développement total, chacun a les expériences qui lui conviennent pour son développement total, et chacun a les difficultés qui lui conviennent pour sa réalisation totale.

Si vous vous observez attentivement, vous verrez que l’on porte toujours en soi le contraire de la vertu que l’on doit réaliser (je prends « vertu » dans son sens le plus large et le plus élevé). Vous avez un but spécial, une mission spéciale, une réalisation spéciale qui vous est propre, chacun individuellement, et vous portez en vous tous les obstacles nécessaires pour que votre réalisation soit parfaite. Toujours, vous verrez qu’au-dedans de vous l’ombre et la lumière vont de pair : vous avez une capacité, vous avez aussi la négation de cette capacité. Mais si vous découvrez un trou très noir, une ombre épaisse, soyez sûr, quelque part en vous, qu’il y a une grande lumière. À vous de savoir utiliser l’une pour réaliser l’autre.

C’est un fait dont on parle très peu, mais qui est d’une importance capitale. Et si vous avez une observation attentive, vous verrez que c’est toujours ainsi chez tout le monde. Ce qui nous amène à dire des choses paradoxales, mais absolument vraies : par exemple, que le plus grand voleur peut être le plus honnête homme (ce n’est pas pour vous encourager à voler, n’est-ce pas!) et le plus grand menteur peut être celui qui sera le plus véridique. Alors ne vous désespérez pas si vous trouvez en vous la plus grande faiblesse, car c’est peut-être le signe de la plus grande force divine. Ne dites pas : « Je suis comme ça, je ne peux pas être autrement »... ce n’est pas vrai. Vous êtes « comme ça » parce que, justement, vous devez être le contraire. Et toutes vos difficultés sont précisément là pour que vous appreniez à les transformer en la vérité qu’elles cachent.

Une fois que vous avez compris cela, beaucoup de soucis s’en vont et on est très content, très content. Si l’on s’aperçoit que l’on a des trous très noirs, on se dit : « Cela prouve que je peux monter très haut », si le précipice est très profond : « Je peux monter très haut. » De même au point de vue universel ; pour prendre la terminologie hindoue qui vous est familière, ce sont les plus grands asuras qui sont les plus grands êtres de Lumière. Et le jour où ces asuras se convertiront, ce seront les êtres suprêmes de la création. Ce n’est pas pour vous encourager à être « âsourique », n’est-ce pas, mais c’est comme cela — cela vous élargira un peu le cerveau et vous permettra de vous libérer de ces idées de bien et de mal qui s’opposent, car si vous entrez dans cette catégorie-là, il n’y a pas d’espoir.

Si le monde n’était pas essentiellement l’opposé de ce qu’il est devenu, il n’y aurait pas d’espoir. Parce que le trou est si noir et si profond, et l’inconscience si totale, que, si ce n’était pas le signe de la conscience totale, eh bien, il n’y aurait qu’à faire ses bagages et s’en aller. Les gens comme Shankara, qui ne voyaient pas beaucoup plus loin que le bout de leur nez, disaient que le monde ne valait pas la peine que l’on y vive parce qu’il était impossible, qu’il valait mieux le traiter comme une illusion et s’en aller, il n’y avait rien à en faire. Je vous dis, au contraire, que c’est parce que le monde est très mauvais, très obscur, très laid, très inconscient, plein de misères et de douleurs, qu’il peut être la suprême Beauté, la suprême Lumière, la suprême Conscience et la suprême Félicité.

(Mère continue sa lecture) « Si vous êtes vigilant, si votre attention est en éveil, certainement vous recevrez quelque chose sous la forme d’une inspiration de ce qui doit être fait, et vous vous mettrez à le faire immédiatement. »

Quand je vous disais tout à l’heure qu’il faut aspirer, avec une grande ardeur, au mieux possible, à chaque minute la meilleure chose possible, vous auriez pu me dire : « C’est bien, mais comment savoir? » Eh bien, ce n’est pas nécessaire de savoir! Si vous prenez cette attitude avec sincérité, vous saurez à chaque minute ce que vous avez à faire, et c’est cela qui est merveilleux. Dans la mesure de la sincérité, l’inspiration est de plus en plus précise, de plus en plus exacte.

(Mère reprend) « Seulement, n’oubliez jamais que la soumission exige d’accepter le résultat de votre action, quel qu’il soit, même s’il est tout à fait différent de ce que vous attendiez. Au contraire, si votre soumission est passive, vous ne voudrez rien ni n’essayerez rien;

vous vous endormirez tout simplement en attendant le miracle.

« Pour savoir si votre volonté et votre désir sont ou ne sont pas en accord avec la Volonté du Divin, vous devez observer et voir si vous recevez une réponse ou si vous n’en avez pas, si vous vous sentez soutenu ou contredit, non pas par le mental, le vital ou le corps, mais par ce quelque chose qui est toujours là dans votre être intérieur, tout au fond de votre cœur. »

C’est toujours la même chose, c’est notre écran devant lequel il faut tout passer pour savoir si l’on peut accepter ou si l’on est contredit.

(Mère reprend) « Le nombre d’heures passées en méditation n’est pas un indice du progrès spirituel. Quand vous n’avez plus à faire d’effort pour méditer, vous avez réellement progressé. »

C’est-à-dire qu’au lieu d’avoir une tension, au lieu de faire un effort formidable pour faire taire la petite machine intérieure et pour pouvoir concentrer votre pensée sur ce que vous voulez, quand vous le faites tout simplement, tout naturellement, sans effort, automatiquement, et que vous décidez de méditer pour une raison quelconque, ce que vous voulez voir, savoir ou connaître demeure dans la conscience et tout le reste s’en va comme par miracle; tout se tait en vous, tout votre être devient silencieux, vos nerfs sont tout à fait apaisés, votre conscience est tout à fait concentrée — naturellement, spontanément — et vous entrez avec une joie intense dans une contemplation encore plus intense.

C’est le signe que vous êtes arrivé; autrement ce n’est pas cela.

(Mère reprend) « Il arrive un moment où l’on a plutôt à faire effort pour mettre fin à la méditation; il devient difficile de ne pas méditer, difficile de s’arrêter de penser au Divin, difficile de redescendre vers la conscience ordinaire. »

Comme j’espère que cela va devenir vrai pour tout le monde!

Vous pouvez faire l’action la plus active, par exemple jouer au basket-ball, ce qui exige beaucoup de mouvements, et ne pas perdre l’attitude de méditation intérieure et de concentration sur le Divin. Et quand vous en serez là, vous verrez que tout ce que vous faites change de qualité; non seulement vous le ferez mieux, mais vous le ferez avec une puissance tout à fait inattendue, et en même temps vous garderez votre conscience si haute et si pure que plus rien ne pourra vous toucher. Et notez que cela peut aller si loin que, même s’il vous arrive un accident, cela ne vous fera pas de mal. Naturellement, c’est un sommet, mais c’est un sommet auquel on peut aspirer.

Ne tombez pas dans l’erreur si commune de croire qu’il faut s’asseoir dans un coin tout à fait silencieux où personne ne passe, où vous êtes dans une position classique et tout à fait immobile, pour pouvoir méditer — ce n’est pas vrai. Ce qu’il faut, c’est arriver à méditer en toutes circonstances, et j’appelle « méditer » non pas vider votre tête, mais vous concentrer dans une contemplation du Divin; et si vous gardez cette contemplation au-dedans de vous, tout ce que vous ferez changera de qualité — pas d’apparence, car apparemment ce sera la même chose, mais de qualité. Et la vie changera de qualité, et vous, vous vous sentirez un peu différent de ce que vous étiez, avec une paix, une certitude, une tranquillité intérieure, une force invariable, quelque chose qui ne fléchit jamais.

Dans cet état, il sera difficile de vous faire du mal. Les forces essayent toujours, ce monde est si plein de forces adverses qui veulent tout déranger... mais elles réussissent dans une très petite mesure, seulement dans la mesure nécessaire pour vous faire faire un nouveau progrès.

Chaque fois que vous recevez un coup de la vie, dites-vous immédiatement : « Ah! j’ai un progrès à faire », alors le coup devient une bénédiction. Au lieu de rentrer la tête dans les épaules, vous levez la tête avec joie et vous dites : « Qu’est-ce qu’il faut que j’apprenne? je veux savoir. Qu’est-ce que je dois changer? je veux savoir. » C’est comme cela qu’il faut faire.

La concentration que nous faisons ici et la méditation que nous avions dans le temps, sont-elles la même chose 8 ?

Non, je vous l’ai dit l’autre jour, la concentration que nous faisons maintenant est l’opposé de la méditation. Dans la méditation que nous avions en commun, j’essayais d’unifier toutes les consciences présentes et de les soulever dans une aspiration vers les régions supérieures; c’était un mouvement d’ascension, d’aspiration. Tandis que ce que nous faisons ici, dans la concentration, c’est un mouvement de descente. Au lieu d’une aspiration qui s’élève, on demande une réceptivité qui s’ouvre pour que la Force entre en vous. Il y a beaucoup de manières de le faire; chacun selon sa nature propre doit trouver la meilleure méthode. Ce que l’on demande ici, c’est une offrande réceptive, non d’un corps, d’un mental ou d’un vital, d’un morceau de son être, mais de l’être tout entier. On ne vous demande pas autre chose, seulement de vous ouvrir; le reste du travail, je m’en charge.

Dans la méditation là-bas, je voulais que chacun allume en soi une flamme d’aspiration et monte aussi haut que possible. Naturellement, les deux sont nécessaires; mais la méditation du matin, tous ceux qui avaient de la bonne volonté pouvaient y assister, à n’importe quel moment de leur croissance, tandis qu’ici, la règle est que seuls ceux qui veulent vraiment le perfectionnement de leur corps physique peuvent venir, pas ceux qui veulent s’échapper de la vie, s’échapper d’eux-mêmes, s’échapper de leur corps et entrer dans les hauteurs. C’est pour cela qu’au début, la sélection était très étroite — elle s’élargit peu à peu, j’espère avec profit. Nous voulions seulement ceux qui avaient vraiment mis dans leur tête qu’ils voulaient le perfectionnement de leur corps physique, qui comprenaient que leur corps avait sa valeur propre et qui voulaient le perfectionner, qui voulaient essayer d’en faire le réceptacle d’une vérité supérieure, pas une vieille loque que l’on jette de côté en disant : « Ne m’embête pas. » Au contraire, le prendre et en faire le meilleur instrument possible, le faire croître, le perfectionner autant qu’il se prêtera au procédé.

Est-ce que l’aspiration, la contemplation dont vous parlez, n’est pas en contradiction avec l’activité extérieure?

Non, s’il y a contradiction, c’est que la concentration n’est pas faite de la bonne manière. Justement, le monde est dans cet état menteur où l’on ne peut pas se concentrer intérieurement sur la Présence divine sans perdre le contact avec l’être extérieur. Je ne dis pas que ce soit très facile, je vous ai donné cela comme un idéal un peu lointain, mais c’est tout à fait possible et cela s’est fait, je peux vous l’affirmer, et cela n’enlève en rien la capacité de ne pas se casser le cou quand on court!

Le 19 février 1951

Pour pouvoir entrer consciemment dans la « mémoire terrestre 9 », il faut une discipline. Quelle discipline?

Une discipline beaucoup plus difficile que la discipline du yoga ! C’est une discipline occulte.

D’abord, apprendre à sortir consciemment de son corps et à entrer dans un autre corps plus subtil; se servir de sa volonté pour aller à l’endroit où l’on veut; ne jamais avoir peur et, quelquefois, faire face à des choses inattendues et parfois terrifiantes; être paisible, développer le sens visuel du mental, habituer son mental à être tout à fait paisible et tranquille... Vous savez, il y en a long comme cela, je pourrais continuer pendant des heures!

Qui d’entre vous a eu l’expérience de sortir de son corps — de sortir en le sachant? Je ne parle même pas de le faire à volonté, parce que c’est une autre étape.

Je suis sorti une fois de mon corps, mais j’y suis vite rentré!

Tu n’en a pas profité pour aller te promener un peu, non? Eh bien, tu n’es pas curieux !

Comment peut-on savoir que l’on est sorti de son corps?

On le voit immobile sur le lit. Il y a aussi d’autres moyens de savoir.

Je suis sortie de mon corps sous l’influence du chloroforme. J’ai vu mon corps sur la table et j’ai assisté à l’opération.

J’ai connu ainsi une voyante assez remarquable. Un jour, on devait lui faire une opération et on l’a chloroformée; elle était sortie de son corps. Tout d’un coup, elle a commencé à voir ce qui se passait dans la tête des gens qui étaient là. Elle s’était habituée à parler même endormie, et elle s’est mise à parler tout haut : elle disait que tel et tel avait des soucis, que tel autre avait un problème à résoudre et que la solution était telle et telle chose.

C’est un cas exceptionnel — cela n’arrive qu’aux personnes très douées et il n’y en a pas beaucoup. Mais les personnes qui restent conscientes sous le chloroforme sont plus nombreuses qu’on ne le pense; mais généralement, quand on se réveille du chloroforme, on se sent assez mal à l’aise et on ne se souvient que vaguement de ses expériences en dehors du corps. Y a-t-il quelqu’un ici qui se soit évanoui tout d’un coup, comme par accident? On voit son corps, n’est-ce pas, et on se demande : « Mais que fait-il là dans cette attitude ridicule? » Et on se reprécipite dedans! Cela m’est arrivé une fois, à Paris. On m’avait donné un bon dîner, puis je suis allée dans une salle de conférences, je crois. Il y avait beaucoup de monde, il faisait très chaud. J’étais debout, là, mon bon dîner sur l’estomac, et soudain je me suis sentie mal à l’aise. J’ai dit à la personne qui était avec moi : « il faut sortir immédiatement. » Une fois dehors (c’était sur la place du Trocadéro), je me suis évanouie complètement. J’ai vu mon corps là, étendu, et je le trouvais si ridicule que je me suis précipitée dedans, et je l’ai bien grondé. Je lui ai dit : « Il ne faut pas me jouer des tours comme cela ! » Beaucoup de gens s’évanouissent ainsi et se voient. Il y a une condition pour cela ; il faut que l’organe de la vue du corps physique subtil ou du vital le plus matériel soit développé.

Je dois vous dire que ce genre de capacité peut venir spontanément, sans effort — on peut être né voyant. Ce ne sont pas forcément des personnes très intelligentes, leur conscience vitale peut être médiocre, mais elles sont nées voyantes. Ce n’est pas un signe de grand développement; cela vient de quelque chose d’autre, d’une capacité des parents, des vies antérieures, etc. Mais si l’on n’est pas né voyant et que l’on ne porte pas en soi l’autre extrême, je veux dire un être psychique tout à fait conscient et complètement développé qui mène sa vie autonome dans le corps, et que l’on veuille apprendre à voir et à avoir des visions, c’est une discipline très longue, très lente, et il y a peu de gens qui aient la patience et l’endurance nécessaires pour aller jusqu’au bout de l’entraînement.

C’est intéressant, mais ce n’est pas essentiel, on peut s’en passer. C’est comme pour les rêves. Mais si vous pouvez développer cette capacité, elle peut rendre votre vie plus pleine, cela peut faire avancer votre conscience plus vite.

Vous dites qu’il y a deux catégories de gens : ceux à qui l’on dit de méditer et ceux à qui on ne le demande pas. Comment savoir à quelle catégorie on appartient 10 ?

On vous prévient.

Mais alors, peut-on vous le demander ?

Mais naturellement, je suis là pour cela !

Parfois, quand on sort du corps, le corps suit la partie qui sort.

Vous voulez parler d’un somnambule? Mais c’est tout autre chose. Cela veut dire que la partie qui sort (soit une partie du mental, soit une partie du vital) est tellement bien accrochée au corps, ou plutôt que le corps est tellement accroché à cette partie que, quand cette partie décide de faire quelque chose, le corps la suit automatiquement. Dans votre être intérieur, vous décidez de faire certaines choses, et votre corps est si bien lié à l’être intérieur que, sans y penser, sans le vouloir, sans faire aucun effort, il le suit et fait la même chose. Notez que, dans ce cas, le corps physique a des capacités qu’il n’aurait pas dans les conditions ordinaires de veille. Par exemple, il est bien connu que l’on peut marcher en des endroits dangereux, où l’on serait bien embarrassé de se promener à l’état de veille. Il suit la conscience de l’être intérieur, et sa conscience à lui est endormie — parce que le corps a une conscience. Toutes les parties de l’être, y compris la partie la plus matérielle, ont une conscience indépendante. Donc, quand vous vous endormez très fatigué, quand votre corps physique a absolument besoin de repos, votre conscience physique s’endort, tandis que la conscience de votre corps physique subtil ou de votre vital ou de votre mental ne dort pas, elle continue son activité; mais votre conscience physique est séparée du corps, elle est endormie, dans un état d’inconscience, alors la partie qui ne dort pas, qui agit, se sert du corps sans l’intermédiaire de la conscience physique et lui fait faire les choses directement. C’est comme cela que l’on est somnambule. D’après mon expérience, la conscience de veille est endormie pour une raison quelconque (généralement une raison de fatigue), mais l’être intérieur veille, et le corps y est si bien lié qu’il le suit automatiquement. C’est pour cela que l’on fait des choses extravagantes, parce qu’on ne les voit pas physiquement, on les voit autrement.

On dit que le somnambulisme est dû à des préoccupations, des soucis graves. Est-ce vrai? Tartini a composé une sonate dans cet état, et quand il s’est réveillé le matin, il l’a écrite tout entière.

Le somnambulisme n’est pas toujours causé par les préoccupations et les soucis! Oui, il y a des gens qui écrivent des choses merveilleuses quand ils sont somnambules. Mais Tartini n’était pas somnambule — c’était dans l’état de rêve qu’il écrivait des sonates.

C’est toujours un état un peu dangereux, toujours. Il peut arriver des choses inattendues, un accident au vital, par exemple.

Comment peut-on se guérir du somnambulisme?

Assez simplement, en mettant une volonté sur le corps avant de s’endormir.

On est somnambule parce que le mental n’est pas assez développé pour briser les liens intérieurs. Car le mental sépare toujours l’être extérieur de la conscience profonde. Les petits enfants sont très liés. J’ai connu des enfants qui étaient tout à fait sincères, mais qui ne pouvaient pas distinguer ce qui se passait dans leur imagination ou dans la réalité. Pour eux, la vie intérieure était aussi réelle que la vie extérieure. Ils ne racontaient pas d’histoires, ils n’étaient pas menteurs; simplement, la vie intérieure était aussi réelle que la vie extérieure. Il y a des enfants qui vont nuit après nuit au même endroit pour continuer le rêve qu’ils ont commencé — ce sont des experts dans l’art de sortir de leur corps!

Est-il bon de laisser le corps endormi et d’aller se promener? Peut-on rentrer dans le corps à n’importe quel moment?

C’est dangereux si vous dormez entouré de gens qui peuvent venir vous secouer en s’imaginant qu’il vous est arrivé quelque chose. Mais si l’on est seul et que l’on s’endorme tranquillement, il n’y a aucun danger.

On peut rentrer dans son corps n’importe quand, n’est-ce pas, et généralement il est beaucoup plus difficile de rester dehors que de rentrer — dès que la moindre petite chose arrive, on se reprécipite dans son corps avec rapidité!

Si l’on sort de son corps et qu’on le laisse sur le lit, quelqu’un d’autre peut-il y entrer?

Cela peut arriver, mais c’est extrêmement rare, un cas sur des centaines de mille.

« Quelqu’un » ne peut pas entrer — un être humain ne peut pas entrer dans le corps d’un autre, à moins qu’il n’ait des connaissances occultes tout à fait exceptionnelles, uniques, et dans ce cas il ne le ferait pas.

Mais si un être humain n’entre pas, il y a parfois des êtres du monde vital qui n’ont pas de corps et qui désirent en avoir un pour l’amusement de l’expérience, alors quand ils voient quelqu’un qui est sorti de son corps (mais il faut être sorti très matériellement) et qui n’est pas suffisamment protégé, ils peuvent se précipiter pour prendre sa place. Mais c’est une chose si rare que si vous n’aviez pas posé la question, je n’en aurais pas parlé. Enfin, ce n’est pas une impossibilité.

Les gens qui ont des cauchemars de ce genre devraient toujours se protéger occultement avant de sortir — on peut le faire de beaucoup de façons. La façon la plus simple, qui n’exige pas de connaissances spéciales, est d’appeler le guru, ou, si l’on connaît quelqu’un qui a la connaissance, d’appeler cette personne en pensée, en esprit; ou se protéger soi-même en faisant une sorte de mur de protection autour de soi (on peut faire beaucoup de choses, n’est-ce pas, cela peut empêcher ces êtres d’entrer.

Si l’on a des dispositions pour l’extériorisation et que l’on suive un yoga, on vous demande toujours de protéger votre sommeil : par une contemplation, un mouvement mental, un mouvement quelconque — il y a beaucoup de manières de se protéger. Mais je crois qu’il n’y a aucun danger de ce genre pour vous; peut-être pas pour tous, mais enfin il faut être terriblement ambitieux, terriblement insincère pour que cela arrive; il faut être en rapport avec des entités vraiment mauvaises, car jamais un être qui vit dans l’ordre et la vérité ne se précipitera dans le corps d’un autre, c’est un acte de désordre et cela ne se fait pas.

Est-ce l’être psychique qui sort ou une autre partie de l’être?

Si c’est l’être psychique qui sort, on ne s’en apercevra pas, d’autant que la plupart du temps il n’est pas au-dedans de vous! Il y a très peu de gens qui portent leur être psychique en eux, parce que l’habitation n’est pas prête. Ce qui sort, c’est parfois le physique subtil, c’est là que l’on voit son corps étendu — il faut que ce soit une partie de l’être très matérielle qui sorte pour que la vision physique reste consciente; il faut sortir très matériellement, dans le corps physique subtil ou dans le vital le plus matériel. Mais d’une façon constante, c’est le vital qui sort, et encore plus souvent, le mental ; mais quand c’est le mental qui sort, on ne s’en aperçoit pas du tout, car le mental est comme le psychique, il est très rarement au-dedans de vous. Si vous pensez à quelque chose ou à quelqu’un, une partie de votre mental est aussitôt là — le mental est vagabond, il se promène, il va et vient, il entre et sort. Il y a très peu de gens qui ont suffisamment organisé leur mental pour le garder au-dedans d’eux, compact, et l’empêcher de vadrouiller.

Parfois, j’ai l’impression que je sors de mon corps et que je le vois mort.

Mais ce n’est qu’un rêve; probablement tu n’es pas du tout sorti de ton corps. Il y a des gens qui rêvent qu’ils sont morts. Mais cela n’a aucune importance.

Quand on sort du corps, il faut essayer de se précipiter vers toi — je crois que tout le monde le fait, n’est-ce pas?

Pas un sur cent!

Si on le faisait, des choses très intéressantes pourraient vous arriver. J’ai connu quelqu’un en France, qui venait me trouver chaque soir pour que je lui montre quelque domaine inconnu, que je l’emmène se promener dans le monde vital ou mental, et effectivement je l’y emmenais. Parfois, il y avait d’autres gens aussi, parfois cette personne était seule. Je lui montrais comment sortir de son corps, comment rentrer, comment garder sa conscience, etc., je lui montrais des endroits en lui disant : « Là, il faut prendre telle précaution, ici il faut faire telle chose, telle autre. » Et cela a continué pendant longtemps.

Je ne veux pas dire que personne d’entre vous ne vienne me trouver la nuit, mais il y en a très peu qui le fassent consciemment. Généralement (vous me direz si je me trompe, mais c’est mon impression), quand on s’endort et que l’on a décidé de se souvenir de moi avant de s’endormir, c’est plutôt un appel qu’une volonté de se « précipiter », comme vous dites. On est là, n’est-ce pas, sur son lit, on veut se reposer, avoir un bon sommeil, rester dans une bonne conscience, alors on m’appelle, plutôt que d’avoir l’idée de sortir de son corps et de venir me trouver.

Le 22 février 1951

« Yoga veut dire union avec le Divin, et l’union s’effectue grâce à l’offrande; elle est fondée sur l’offrande de votre être au Divin. »

(Entretien du 28 avril 1929)

Quelle est la différence entre la soumission et l’offrande?

Les deux mots sont presque synonymes : « Je fais l’offrande de moi et je me soumets », mais dans le geste de l’offrande, il y a quelque chose de plus actif que dans le geste de la soumission. Malheureusement, « soumission » n’est pas le vrai mot. En anglais on dit surrender; entre les mots « surrender » et surrender » et « offrande » il n’y a guère de différence. Mais le mot français « soumission » donne l’impression de quelque chose de plus passif : on accepte; tandis que l’offrande est un don — un don volontaire.

Quel est le sens exact du mot « consécration » ?

« Consécration » a généralement un sens plus mystique, mais ce n’est pas absolu. Une consécration totale signifie un don total de son être; c’est donc l’équivalent du mot « surrender », non surrender », non du mot « soumission », qui donne toujours l’impression que l’on « accepte » d’une façon passive. On sent une flamme dans le mot « consécration », une flamme plus grande même que dans le mot « offrande ». Se consacrer, c’est « se donner à une action »; donc au sens yoguique, c’est se donner à une œuvre divine avec l’idée d’accomplir l’Œuvre divine.

Vous avez dit : « Quand votre résolution a été prise, quand vous avez décidé que votre vie entière serait consacrée au Divin, il vous reste encore à vous en souvenir à chaque moment et à la mettre à exécution dans tous les détails de votre existence. Vous devez sentir à chaque pas que vous appartenez au Divin; vous devez avoir constamment l’expérience que, dans tout ce que vous pensez et faites, c’est toujours la Conscience divine qui agit à travers vous. Dorénavant, vous n’avez plus rien que vous puissiez appeler vôtre; vous sentez que toutes choses viennent du Divin, et qu’il vous faut les retourner à leur source. Quand vous êtes à même de comprendre et d’éprouver cela, alors, même la plus petite chose, à laquelle vous n’attachiez auparavant que peu ou pas d’importance et de soin, cesse d’être triviale ou insignifiante; elle devient pleine de sens et ouvre devant vous un vaste horizon d’observation et d’étude. »

Parce que le moindre détail de la vie et de l’action, chaque mouvement de la pensée, de la sensation même, du sentiment, qui sont normalement de peu d’importance, de la seconde où on les considère en se demandant : « Est-ce que j’ai pensé cela comme une offrande au Divin, est-ce que j’ai senti cela comme une offrande au Divin?... », si l’on se rappelle cela à toute minute de la vie, l’attitude est toute différente de celle que l’on avait avant. Cela devient très vaste; c’est une chaîne d’innombrables petites choses qui chacune ont leur place, tandis qu’avant on les laissait passer sans s’en apercevoir. Cela élargit le champ de la conscience. Si vous prenez une demi-heure de votre vie et la considérez avec cette question : « Est-ce une consécration au Divin? », vous verrez que les petites choses deviennent une grande chose et vous aurez l’impression que la vie s’agrandit et s’illumine.

L’identification est le but du yoga. Peut-on dire que la soumission soit la première étape et l’offrande, la seconde?

Non, certains commencent par une offrande et finissent par une soumission. Cela dépend du caractère de chacun. On peut, peut-être, commencer par avoir un sentiment d’infériorité — on est un peu écrasé par la grandeur du Divin, et, après, on se sent un peu plus libre et on donne avec joie ce que l’on est. Ce n’est pas toujours le cas. Beaucoup commencent par le don; pour eux, le mouvement le plus facile est de se donner. C’est un don assez général au début, puis il faut faire un effort, parfois, pour se soumettre dans le détail; on peut se donner avec beaucoup d’enthousiasme, mais quand il faut à chaque pas se soumettre à la Volonté supérieure, cela devient plus difficile.

L’offrande n’implique-t-elle pas la soumission?

Pas du tout. On peut donner pour la joie de donner, sans aucune idée de se soumettre. Dans un mouvement d’enthousiasme, quand on a perçu quelque chose d’infiniment supérieur à soi, on peut se donner dans un élan, mais quand il s’agit de vivre cela à chaque minute, de se soumettre à chaque minute à la Volonté supérieure et que chaque minute implique cette soumission, c’est plus difficile. Mais si par « offrir » vous entendez faire l’offrande intégrale de tous vos mouvements, de toutes vos activités, cela équivaut à la soumission, sans l’impliquer nécessairement; mais alors ce n’est plus un mouvement que l’on fait dans l’enthousiasme, c’est quelque chose qui doit se réaliser dans le détail. On peut dire que tout mouvement fait dans l’ardeur et l’enthousiasme, est relativement facile (cela dépend de l’intensité du mouvement en vous), mais quand il s’agit de réaliser son aspiration à chaque minute de la vie et dans tous les détails, l’enthousiasme recule un peu et on sent la difficulté.

Y a-t-il une expérience qui prouve que l’on vit dans la présence du Divin?

Une fois que l’on vit dans la présence du Divin, on ne questionne plus. Cela porte sa propre certitude — on sent, on sait, et il devient impossible de questionner. On vit dans la présence du Divin et c’est pour vous un fait absolu. Jusque-là, on demande, parce que l’on n’a pas l’expérience, mais une fois que vous avez l’expérience, elle a une autorité telle que cela ne se discute pas. Celui qui dit : « Je pense que je vis dans la présence du Divin, mais je n’en suis pas sûr », n’a pas eu l’expérience véritable, car dès que l’on a le choc intérieur de cette expérience, il n’y a plus de question possible. C’est comme ceux qui demandent : « Quelle est la Volonté divine? » Tant que vous n’avez pas perçu cette Volonté, vous ne pouvez pas savoir. On peut en avoir une idée par déduction, conclusion, etc., mais une fois que vous avez senti le contact précis avec la Volonté divine, cela ne se discute pas non plus — on sait.

J’ajoute, pour qu’il n’y ait pas de malentendu : toute expérience ne vaut que dans la mesure de la sincérité de celui qui l’a. Certains ne sont pas sincères et fabriquent des expériences merveilleuses, et ils s’imaginent qu’ils les ont. Je laisse tout cela de côté, ce n’est pas intéressant. Mais pour les gens sincères, qui ont une expérience sincère, une fois que vous avez l’expérience de la Présence divine, le monde entier peut vous dire que ce n’est pas vrai et vous ne bougerez pas.

Si vous n’êtes pas sincère, vous pouvez avoir des expériences merveilleuses, mais qui n’ont aucune valeur, ni pour vous ni pour les autres. Il faut se méfier beaucoup de sa pensée, car le mental est un constructeur merveilleux et il peut vous donner des expériences merveilleuses par son seul travail de formation; mais ces expériences-là n’ont pas de valeur. Il est donc préférable de ne pas savoir d’avance ce qui va arriver. Car même avec une grand volonté d’être sincère, le mental fabrique tellement et si bien qu’il peut vous présenter un tableau merveilleux ou même vous jouer une comédie splendide, sans que vous vous en aperceviez, par son seul pouvoir de formation, et c’est très difficile de distinguer. Donc, une condition essentielle pour avoir des expériences vraies : laisser cette machine-là en repos; moins elle bouge, mieux cela vaut, et méfiez-vous de tout ce qu’il vous imagine.

Quelle est la différence entre l’aspiration et une demande?

Quand on a éprouvé les deux, on peut facilement faire la distinction. Il y a dans l’aspiration ce que je pourrais appeler une flamme désintéressée, qui n’existe pas dans le désir. Votre aspiration n’est pas un retour sur soi — le désir est toujours un retour sur soi. Du point de vue purement psychologique, l’aspiration est un don de soi, toujours, tandis que le désir est toujours quelque chose que l’on tire à soi; l’aspiration est quelque chose qui se donne, pas nécessairement dans la forme de la pensée, mais dans le mouvement, dans la vibration, dans l’élan vital.

L’aspiration vraie ne vient pas de la tête; même quand elle se formule par une pensée, elle s’élance comme une flamme du cœur. Je ne sais pas si vous avez lu les articles que Sri Aurobindo a écrits sur les Védas. Quelque part il explique que ces hymnes n’avaient pas été écrits avec la tête, qu’ils n’étaient pas, comme on le pense, des « prières », mais l’expression d’une aspiration qui était un élan, comme une flamme qui venait du cœur (bien que ce ne soit pas le « cœur », mais le centre psychologique de l’être, pour employer les mots exacts). Ce n’était pas « pensé », les mots n’étaient pas mis sur l’expérience; l’expérience venait toute formulée, avec les mots précis, exacts, indiscutables — ils ne pouvaient pas être changés. C’est le caractère même de l’aspiration : vous ne cherchez pas à la formuler, elle jaillit de vous comme une flamme toute prête. Et s’il y a des mots (parfois il n’y en a pas), ils ne peuvent pas être changés : on ne peut pas remplacer un mot par un autre, chaque mot est celui qui convient. Quand l’aspiration est formulée, elle l’est catégoriquement, absolument, sans possibilité de changement. Et c’est toujours quelque chose qui s’élance et qui se donne, tandis que le caractère même du désir est de tirer à soi.

La différence essentielle entre l’amour dans l’aspiration et l’amour dans le désir, est que l’amour dans l’aspiration se donne entièrement et ne demande rien en échange — il ne réclame pas; tandis que l’amour dans le désir se donne aussi peu que possible, demande autant que possible, il tire à soi et il réclame toujours.

L’aspiration donne toujours de la joie, n’est-ce pas?

Plutôt un sentiment de plénitude — « joie » est un mot qui trompe; un sentiment de plénitude, de force, de flamme intérieure qui vous remplit. L’aspiration peut vous donner de la joie, mais une joie très spéciale, qui n’a rien d’excité.

Est-ce que l’âme et l’être psychique sont une seule et même chose?

Cela dépend de la définition que l’on donne aux mots. Dans la plupart des religions, et peut-être aussi des philosophies, on appelle « âme » l’être vital, car on dit que « l’âme quitte le corps », alors que c’est l’être vital qui quitte le corps; on parle de « sauver les âmes », de « mauvaises âmes », de « racheter les âmes »..., mais tout cela s’applique à l’être vital, car l’être psychique n’a pas besoin d’être sauvé!... il ne participe pas aux fautes de la personne extérieure, il est libre de toute réaction.

Lorsqu’on travaille et que l’on veut faire de son mieux, il faut beaucoup de temps, mais généralement nous n’avons pas beaucoup de temps : nous sommes pressés. Comment donc faire de son mieux quand on est pressé?

C’est un sujet très intéressant dont je voulais vous parler en détail, un jour. Généralement, quand les gens se dépêchent, ils ne font pas complètement ce qu’ils ont à faire ou ils font mal ce qu’ils font. Eh bien, il y a une troisième façon, et c’est d’intensifier sa concentration. Si l’on fait cela, on peut gagner la moitié du temps, même dans un temps très court. Prenons un exemple très ordinaire : prendre son bain et s’habiller; le temps qu’il faut varie avec les gens, n’est-ce pas, mais disons qu’il faut une demi-heure pour tout faire sans perdre son temps et sans se dépêcher. Alors, si vous êtes pressé, de deux choses l’une : vous vous lavez moins bien ou vous vous habillez mal ! Mais il y a une autre façon — concentrer son attention et son énergie, penser à ce que l’on fait et pas à autre chose, ne pas faire un mouvement de trop, faire le mouvement exact de la façon la plus exacte, et (c’est une expérience vécue, je peux vous en parler avec certitude) vous pouvez faire en quinze minutes ce que vous faisiez avant en une demi-heure, aussi bien, parfois mieux, sans rien oublier, sans rien laisser de côté, simplement par l’intensité de la concentration.

Et c’est la meilleure réponse à tous ceux qui disent : « Oh! si l’on veut faire les choses bien, il faut du temps. » Ce n’est pas vrai. Pour tout ce que vous faites — étudier, vous amuser, travailler —, il n’y a qu’une solution : augmenter son pouvoir de concentration. Et quand vous arrivez à cette concentration, ce n’est plus fatigant. Naturellement, au début cela produit une tension, mais quand vous en avez pris l’habitude, la tension diminue, et un moment arrive où ce qui vous fatigue, c’est de ne pas faire comme cela, de vous disperser, de vous laisser avaler par toutes sortes de choses et de ne pas vous concentrer sur ce que vous faites. On peut arriver même à faire mieux et plus vite, par le pouvoir de la concentration. Et de cette manière on peut se servir du travail comme d’un moyen de développement; autrement, on a cette idée vague qu’il faut faire le travail « avec désintéressement », mais il y a là beaucoup de danger, car on a vite fait de confondre le désintéressement avec l’indifférence.

Le 24 février 1951

L’autre jour, j’ai dit que la plupart du temps les gens n’avaient pas leur être psychique au-dedans d’eux. Je voudrais m’expliquer plus en détail... Il faut se souvenir que les êtres intérieurs ne sont pas dans la troisième dimension. Si vous ouvrez votre corps, vous ne trouverez que les viscères du corps, qui sont dans la troisième dimension. Les êtres intérieurs sont dans une autre dimension, et quand je dis que certaines personnes n’ont pas leur être psychique au-dedans d’elles, je ne veux pas dire qu’il n’est pas au centre de leur être, mais que leur conscience extérieure est si petite, si limitée, si obscure qu’elle n’est pas capable de garder une relation, non seulement consciente mais intime avec l’être psychique qui la déborde de toutes façons; il est tellement plus haut et plus profond que les autres consciences extérieures, qu’il n’y a pas de relation de qualité ou de nature entre eux. Les religions disent que vous avez une étincelle divine en vous — elles ont bien fait d’appeler cela « une étincelle », car elle est si petite, n’est-ce pas, qu’on peut la situer n’importe où dans le corps sans difficulté. Mais cela ne veut pas dire que ce soit dans le corps : c’est à l’intérieur de la conscience dans une autre dimension, et il y a des êtres qui ont un contact avec elle, d’autres qui ne l’ont pas. Mais si vous en venez à la Présence divine dans l’atome, l’image est plus facile à comprendre, car là on touche à un domaine si infinitésimal que l’on est à une frontière où l’on ne peut plus distinguer entre deux, trois, quatre ou cinq dimensions. Si vous étudiez la physique moderne, vous comprendrez ce que je veux dire. Les mouvements qui constituent l’atome sont tellement, dans l’ordre des grandeurs, imperceptibles, que l’on ne peut pas les comprendre avec notre compréhension de la troisième dimension, d’autant qu’ils suivent des lois qui échappent complètement à cette notion de troisième dimension.

Alors, si vous vous réfugiez là, vous pouvez dire que l’étincelle divine est au centre de chaque atome, et vous ne serez pas loin de la vérité; mais je ne parlais pas de l’étincelle divine, je parlais de l’être, de la conscience psychique, ce qui est autre chose. L’être psychique est une entité qui a une forme; il s’est groupé autour d’une conscience centrale et, ayant une forme, il a une dimension, mais une dimension d’une autre nature que la troisième dimension de la conscience extérieure.

On dit souvent que les enfants entrent en possession de leur être psychique vers l’âge de sept ans. Qu’est-ce que cela veut dire exactement?

Ce n’est pas exact. Il y a des personnes dont l’être psychique veille à la formation avant leur naissance, avant même qu’elles ne soient dans le ventre de leur mère. Il y a des enfants dont l’être psychique entre en contact avec eux à la minute même où ils poussent leur premier cri. Il y a aussi des personnes dont l’être psychique vient quelques heures après la naissance, ou quelques jours, ou quelques semaines, quelques mois, quelques années ou... jamais!

Vous m’avez dit une fois qu’il ne faut pas demander à un enfant de faire un effort mental avant l’âge de sept ans.

C’est tout à fait différent. Il s’agit là seulement de la formation du cerveau physique, qui se fait lentement, peu à peu. Si vous demandez à un cerveau en formation un effort qui dépasse sa capacité, vous le fatiguez, vous le surmenez ou vous le rendez malade.

Vous dites que l’être psychique est la même chose que l’étincelle divine...

Non, je n’ai jamais dit cela — ce serait une ânerie! L’être psychique est organisé autour de l’étincelle divine. L’étincelle divine est une, universelle, la même partout et en toute chose, une et infinie, semblable à elle-même. On ne peut pas dire que c’est un être — c’est l’Être, si vous voulez, mais pas un être. Naturellement, si l’on remonte à l’origine, on peut dire qu’il n’y a qu’une âme, car l’origine de toutes les âmes est la même, comme l’origine de tout l’univers est la même, comme l’origine de toute la création est la même. Tandis que l’être psychique est un être individuel, personnel, avec son expérience propre, son développement propre, sa croissance propre, son organisation propre; seulement, cette organisation est le produit de l’action d’une étincelle divine centrale.

Mais le jour où un être extérieur (physique, mental, vital) entre en contact direct et constant avec l’être psychique, on peut dire de la même façon que l’être physique de cette personne est organisé par la conscience divine centrale. De la minute où vous vous mettez en relation avec elle, que vous vous soumettez à elle, vous êtes organisé par elle, par la conscience divine centrale; on peut dire que le corps est organisé par elle, mais c’est un corps, ce n’est pas une âme. Ce n’est pas le fait d’être organisé par cette étincelle divine qui fait l’âme.

Y a-t-il un être psychique dans les atomes?

Non, il n’est pas encore là. On peut dire qu’il y a une possibilité de conscience psychique dans la Matière — la diffusion de la Conscience divine n’avait pas d’autre objet : rendre possible une organisation qui soit sous l’influence directe du Divin. C’est pourquoi cela passe au-dessus de tous les mondes de désordre11 .

On peut donc dire que l’origine de l’âme est aussi dans l’atome, dans tous les éléments constitutifs de l’atome, mais c’est l’origine seulement... Il faut vous dire que quand il est pleinement formé, l’être psychique a une forme distincte, qui correspond à notre forme physique. Ce n’est pas tout à fait semblable, mais il a une forme définie. Chaque être psychique est différent d’un autre — ils ne sont pas tous taillés, moulés sur le même modèle. Ils sont différents, ils ont une individualité, une personnalité.

Mère reprend sa lecture : « Est-ce que beaucoup de gens se souviennent d’avoir passé de l’autre côté et d’être revenus encore une fois? »

(Entretien du 28 avril 1929)

J’étais gravement malade, inconscient pendant deux heures, et j’avais l’impression que je passais de l’autre côté, que j’étais dans un monde différent. Quand je suis revenu à moi, j’avais l’impression d’avoir fait un grand voyage dans un monde très différent de celui où je vivais normalement.

C’était une extériorisation partielle; ce n’était pas une extériorisation totale, qui cause vraiment la mort. Si l’on est sorti tout à fait, c’est-à-dire s’il y a une séparation complète du corps, que l’on est véritablement mort, et que l’on revienne après, cela cause une souffrance si intense qu’on ne peut pas l’oublier. On dit que les enfants crient quand ils viennent au monde, parce que c’est le premier contact avec l’air qui les fait crier, mais je crois que c’est autre chose. Cette rentrée dans le corps cause une sorte de friction, car il faut que ce soit quelque chose de très matériel qui sorte pour que cela cause la mort, quelque chose de plus matériel même que le physique subtil, et cette friction est extrêmement douloureuse. Autrement, on peut être extérieurement inconscient, mais on n’est pas mort pour autant. C’est seulement quand quelque chose d’extrêmement matériel sort du corps et que tous les liens sont brisés, qu’il y a vraiment « mort ». Et c’est pour cela (je crois que l’on commence à le découvrir) que les gens ne meurent pas avant six ou sept jours après leur mort. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas « morts » aussi longtemps que le corps reste intact, mais seulement quand une partie du corps commence à se décomposer. Donc, pendant cette période, quelqu’un qui a la connaissance, le pouvoir et la capacité nécessaires peut « ressusciter » une personne dans cet état. Je crois que cela explique la plupart des cas de résurrection « miraculeuse ».

Une personne était morte. Les docteurs ont massé le cœur et quelque temps après la personne a ressuscité.

Oui, dans ce domaine-là on est en train de faire des « merveilles »!

(Mère poursuit sa lecture) « On se souvient [du passage de l’autre côté] quand on a atteint un certain état de conscience. Il n’est pas très difficile de toucher cet état partiellement, pour un court moment; en méditation profonde, en rêve, dans une vision, on peut avoir la sensation ou l’impression d’avoir déjà vécu dans une vie antérieure, d’avoir eu une expérience similaire, d’avoir connu telle ou telle vérité. Mais ce n’est pas une complète réalisation; pour l’obtenir, on doit avoir atteint, intérieurement, la conscience permanente, celle qui a toujours été et sera toujours, et qui relie entre elles toutes les existences, passées, présentes et futures. »

Il faut toujours se méfier des gens qui vont se promener dans un domaine mental ou vital quelconque, puis vous racontent des histoires en s’imaginant se souvenir de leurs vies antérieures. On connaît l’exemple classique de cette dame bien connue qui racontait ses vies depuis le moment où elle était singe! Je peux vous garantir que c’est de la pure imagination, car il est impossible de se souvenir comme cela.

Voici ce qui se produit. Prenons une étincelle divine qui, par attraction, par affinité et sélection, groupe autour d’elle un commencement de conscience psychique (ce travail est déjà très perceptible dans les animaux — ne croyez pas que vous êtes des êtres exceptionnels, que vous seuls avez un être psychique et que tout le reste de la création n’en a pas! cela commence dans le minéral ; c’est un peu plus développé dans le végétal et, chez les animaux, il y a une première lueur de présence psychique). Puis vient un moment où cet être psychique est suffisamment développé pour avoir une conscience indépendante et une volonté personnelle. Alors, après avoir eu d’innombrables vies plus ou moins individualisées, il devient conscient de luimême, de ses mouvements et du milieu qu’il a choisi pour son développement. Arrivé à un certain état de perception, il décide — généralement à la dernière minute de la vie qu’il vient de mener sur terre — des conditions dans lesquelles se passera sa vie suivante. Ici, je dois vous dire une chose très importante : l’être psychique ne peut progresser et se former que dans la vie physique et sur la terre. Dès qu’il quitte un corps, il entre dans le repos, qui dure plus ou moins longtemps suivant son propre choix et son degré de développement — un repos d’assimilation, de progrès passif pour ainsi dire, un repos de croissance passive qui permettra à ce même être psychique de passer à de nouvelles expériences et de faire des progrès plus actifs. Mais après avoir fini une existence (qui généralement ne se termine que lorsqu’il a fait ce qu’il voulait faire), il aura choisi le milieu où il naîtra, l’endroit de la terre approximatif où il naîtra, les conditions et le genre de vie où il naîtra, et un programme très précis des expériences par lesquelles il devra passer pour pouvoir faire le progrès qu’il veut faire.

Je vais vous donner un exemple tout à fait concret. Prenons un être psychique qui a décidé, pour une raison quelconque, d’entrer dans le corps d’un être destiné à devenir roi, parce qu’il y a toute une série d’expériences qu’il ne peut avoir que dans ces conditions. Après être passé par ces expériences de roi, il s’aperçoit qu’il y a tout un domaine où il ne peut pas faire de progrès du fait même des conditions de vie où il se trouve. Alors, quand il a fini son séjour sur la terre et qu’il décide de s’en aller, il décide que dans sa prochaine vie il naîtra dans un milieu moyen et dans des conditions moyennes, ni inférieures ni supérieures, mais telles que le corps qu’il habitera sera libre de faire ce qu’il veut. Car je ne vous apprends rien en vous disant que la vie des rois est une vie d’esclave; un roi est obligé de se soumettre à tout un protocole et à toutes sortes de cérémonies pour garder son prestige (c’est peut-être très agréable pour les gens vaniteux, mais pour un être psychique ce n’est pas agréable, car cela lui enlève la possibilité d’un grand nombre d’expériences). Ayant donc décidé ainsi, il porte en lui tous les souvenirs que peut lui donner une vie royale et il se repose pendant le temps qu’il juge nécessaire (ici, je dois dire que je parle d’un être psychique exclusivement occupé de lui-même, non d’un être psychique qui s’est consacré à une œuvre, parce que, dans ce cas, c’est l’œuvre qui décide des vies futures et de leurs conditions; je parle d’un être psychique qui est en train de parachever son développement). Donc, il décide qu’à un certain moment il prendra un corps. Ayant déjà fait un certain nombre d’expériences, il sait que dans tel pays, c’est une partie de la conscience qui s’est développée, dans tel autre pays, c’est une autre partie, et ainsi de suite; alors il choisit l’endroit qui lui offre des possibilités de développement convenables : le pays, les conditions de vie, la nature approximative des parents, et aussi les conditions du corps lui-même, sa construction physique et les qualités dont il a besoin pour faire ses expériences. Il se repose, puis au moment voulu, se réveille et projette sa conscience sur la terre en la centralisant dans le domaine et dans les conditions choisis — à peu près, n’est-ce pas, il y a une petite marge, car de la conscience psychique on est trop loin de la conscience physique matérielle pour pouvoir voir avec la clarté de votre vision; c’est une approximation. Il ne se trompe pas sur le pays ni sur le milieu et il voit bien les vibrations intérieures des gens choisis, mais il se peut qu’il y ait un petit flottement. Mais si, à ce moment précis, il y a sur terre un couple, ou plutôt une femme qui a elle-même une aspiration psychique et qui, pour une raison quelconque, sans même savoir pourquoi ni comment, voudrait avoir un enfant exceptionnel remplissant certaines conditions exceptionnelles; si à ce moment-là, cette aspiration a lieu sur la terre, cela produit une vibration, une lumière psychique que l’être psychique voit immédiatement, et, sans hésitation, il se précipite vers elle. Alors, à partir de ce moment (qui est le moment de la conception), il veille à la construction de l’enfant, afin que cette construction soit aussi favorable que possible au plan qu’il a ; par conséquent, son influence est là sur l’enfant avant même que celui-ci paraisse dans le monde physique.

Si tout va bien, s’il n’y a pas d’accident (il peut toujours y avoir des accidents), si tout va bien au moment où l’enfant va naître, la force psychique (peut-être pas la totalité, mais une partie de la conscience psychique) se précipite dans l’être et, dès son premier cri, lui donne l’impulsion vers les expériences qu’elle veut que l’enfant acquière. Il en résulte que même si les parents ne sont pas conscients, même si l’enfant dans sa conscience extérieure n’est pas tout à fait conscient (un petit enfant n’a pas le cerveau nécessaire pour cela, il se forme petit à petit, lentement), malgré cela, l’influence psychique aura la possibilité de diriger tous les événements, toutes les circonstances de la vie de cet enfant, jusqu’au moment où il sera capable d’entrer en rapport conscient avec son être psychique (physiquement, c’est généralement entre quatre et sept ans, parfois plus tôt, parfois presque tout de suite, mais là nous avons affaire à des enfants qui ne sont pas des « enfants », qui ont des capacités dites « surnaturelles » — ce n’est pas « surnaturel », c’est simplement l’expression de la présence de l’être psychique). Mais il y a des gens qui n’ont pas eu la chance, ou la bonne fortune si l’on peut dire, de rencontrer quelqu’un, physiquement, qui puisse les renseigner; et cependant ils ont le sentiment que tous les pas de leur existence, toutes les circonstances de leur vie sont arrangés par quelqu’un de conscient, afin qu’ils puissent faire le maximum de progrès. Quand ils ont besoin d’une certaine circonstance, elle arrive; quand ils ont besoin de rencontrer certaines personnes, elles arrivent; quand ils ont besoin de lire certains livres, ils les trouvent à leur portée. Tout s’arrange comme cela, comme si quelqu’un veillait sur eux pour que leur vie contienne le maximum de possibilités de développement. Ces gens-là peuvent très bien dire : « Mais qu’est-ce que c’est qu’un être psychique? », car personne ne s’est jamais servi de ces mots pour leur parler, ou ils n’ont trouvé personne qui puisse leur expliquer tout cela ; mais pour eux, il suffit parfois d’une rencontre, d’un regard pour qu’ils se réveillent; un mot suffit pour qu’ils se souviennent : « Mais je savais tout cela ! »

C’est ce qui se passe exactement pour un être psychique qui est arrivé vers le dernier stade de son développement. Après cela, il ne sera plus lié par la nécessité de venir sur la terre, il aura achevé son développement et pourra choisir librement de se consacrer à l’Œuvre divine ou d’aller se promener ailleurs, c’est-à-dire dans les mondes supérieurs. Mais généralement, arrivé à ce stade, il se souvient de tout ce qui lui est arrivé et il se rend compte de la grande nécessité de venir au secours de ceux qui se débattent encore dans les difficultés. Les êtres psychiques comme ceux-là font don de leur existence à l’Œuvre divine — ce n’est pas absolu, inévitable, ils ont le libre choix, mais quatre-vingt-dix fois sur cent, c’est ce qu’ils font.

Mais dans les vies ordinaires — et par là je veux dire la vie d’une certaine élite de gens suffisamment développés — le contact entre l’être extérieur et l’être psychique est tout à fait intermittent; il se produit à la suite de certaines expériences ou de certaines nécessités intérieures. À ce moment-là, l’être psychique est « en avant », dit Sri Aurobindo, c’est-à-dire qu’il vient à la surface de la conscience, il est en contact direct avec certaines circonstances matérielles, avec des formes, des mots, des sons, etc., pendant un temps très court; alors il enregistre tout cela, comme une photographie, comme un cinéma, mais ce n’est qu’une minute, quelques moments dans une vie. Ces moments peuvent se répéter plusieurs fois, mais ils ne durent pas; et c’est de cela que l’être psychique se souvient; et quand vous avez des souvenirs psychiques véritables, sincères, spontanés, pas fabriqués par le mental ou le vital, c’est-à-dire purement psychiques, exacts, votre souvenir est intermittent. Et il est souvent très difficile

de situer vos vies antérieures, de dire : « J’étais ceci ou cela »; c’est seulement quand l’expérience psychique a lieu à un moment très important de l’existence et que tout un ensemble de circonstances vous donne pour ainsi dire la clef de l’histoire (des costumes, des mots prononcés, des usages ou un environnement qui vous donnent la clef) que vous pouvez dire : « Tiens, cette vie-là, je l’ai vécue. » Mais si quelqu’un vient vous raconter toutes ses vies antérieures depuis le singe, avec une masse de détails, vous pouvez être sûr que c’est un farceur!

Vous avez parlé du « hasard » de la rencontre d’un être psychique et de ce qui sera son être physique.

Non, j’ai dit « accident »; un accident n’est pas un hasard.

Dans la vie, il y a toujours conflit entre des forces opposées, et le résultat de ce conflit n’est pas toujours prévu, sauf quand on est conscient dans la conscience la plus haute. On ne peut pas prévoir le résultat d’un conflit avec une conscience qui ne dépasse pas la conscience humaine, alors on appelle cela un « accident ». Ce n’est pas un hasard, ce n’est même pas un accident sans raison, mais un accident qui est causé par des raisons que l’on n’est pas en état de prévoir.

En rêve, j’ai cru voir des images d’une vie antérieure d’ascète.

Il y a une telle suggestion ici [en Inde] que pour vivre la vie spirituelle il faut adopter la vie de sannyâsî, que c’est peut-être la cause de vos images. En tout cas, si c’était vraiment une vie antérieure, ce n’était pas la dernière. Vous avez eu sans doute des vies intermédiaires, car il est rare qu’un être se trouve plusieurs fois de suite dans un même pays — ce ne serait pas très profitable. Si ç’avait été une vie d’ascète du temps des premiers chrétiens, par exemple, vous auriez remarqué certains détails : la couleur différente de votre peau, un costume, etc., tandis que, probablement, vous avez vu les images habituelles de la vie indienne... Tout est possible, n’est-ce pas. L’univers est constitué de telle manière que tous les possibles peuvent s’y réaliser; mais comme je l’ai dit, il est rare que l’on naisse plusieurs fois dans un même pays, sauf si c’est pour accomplir une œuvre spéciale, dans un but spécial; et alors, il est très rare qu’on ne le sache pas, car cela veut dire que l’être psychique est pleinement formé et que c’est lui qui a choisi de revenir dans le même pays pour faire une œuvre spéciale ou continuer ce qu’il avait déjà commencé.

Beaucoup de gens ont eu une vie antérieure ascétique, car la suggestion collective est très forte ici. Il est très rare que l’on ne pense pas que, pour se perfectionner et vivre une vie spirituelle, il faille quitter le monde.

Il y a aussi des rêves symboliques et prémonitoires, mais il arrive rarement que les rêves contiennent de vrais souvenirs de vies antérieures, car pour cela il faut rêver dans sa conscience psychique, et il n’y a pas beaucoup de gens qui en soient capables — on rêve dans la conscience mentale ou vitale, mais c’est rare que l’on rêve dans la conscience psychique. Cela peut arriver, mais c’est rare.

Parfois, il y a des rêves que l’on prend pour des souvenirs et qui ne sont que des symboles : ce que l’on voit provient d’une formation mentale qui s’objective sur un écran intérieur et qui vous joue une scène, pour ainsi dire, à laquelle vous participez.

Ici, en Inde, il est fréquent que les enfants naissent dans un village et donnent, très jeunes, des précisions sur le village où ils ont vécu avant, sur leurs parents, etc. Est-ce vrai?

Oui, mais généralement ce sont des enfants qui sont morts enfants ou très jeunes et dont la vie précédente n’était pas pleinement écoulée. Cela peut arriver.

En quoi consiste le progrès de l’être psychique?

L’individualisation, la capacité de prendre toutes les expériences et de les organiser autour du centre divin.

Le but de l’être psychique est de former un être individuel, individualisé, « personnalisé » autour du centre divin. Normalement, toutes les expériences de la vie extérieure (à moins que l’on ne fasse un yoga et que l’on devienne conscient) se passent sans organiser l’être intérieur, tandis que l’être psychique organise ces expériences par séries. Il veut réaliser une certaine attitude envers le Divin. Il cherche donc toutes les expériences favorables afin d’avoir la série complète des occasions, si l’on peut dire, qui lui permettront de réaliser cette attitude envers le Divin. Prenez quelqu’un, par exemple, qui veut avoir l’expérience de la noblesse — une noblesse qui fait que vous ne pouvez pas agir comme un être ordinaire, qui vous infuse une vaillance, un courage, que l’on peut presque prendre pour de la témérité parce que l’attitude, l’expérience exige que l’on affronte le danger sans montrer la moindre crainte. Je vous disais tout à l’heure que je vous expliquerais ce que l’on peut acquérir quand on entre dans un corps de roi. Un roi est un homme ordinaire, n’est-ce pas, comme tous les autres, il n’a pas de conscience spéciale, mais, de par les nécessités de sa vie, parce qu’il est une sorte de symbole devant son peuple, il y a des choses qu’il est obligé de faire, et qu’il ne pourrait jamais faire s’il était un homme ordinaire. Je le sais par expérience, mais je l’ai vu aussi en regardant des photographies qui représentaient un roi en des circonstances actuelles : quelque chose était arrivé, qui aurait pu être un attentat, mais qui a été évité. Les photographies montraient ce roi en train de passer une revue; tout d’un coup, quelqu’un s’est précipité, peut-être avec une mauvaise intention, peut-être pas, car rien n’est arrivé; en tout cas le roi est resté complètement impassible, absolument tranquille, le même sourire aux lèvres, sans bouger de la place où il était; et il était très en vue, donc une cible facile pour celui qui voulait se précipiter et lui faire du mal. Autant que je sache, ce roi n’était pas un héros, mais parce qu’il était roi, il ne pouvait pas prendre la fuite! ç’eût été ignoble. Donc, il est resté tranquille, sans bouger, sans montrer aucune crainte extérieure. C’est un exemple de ce que l’on peut apprendre dans une vie de roi.

On raconte aussi une histoire vraie au sujet de la reine Elisabeth. Elle était arrivée aux derniers jours de sa vie et extrêmement malade. Mais il y avait des troubles dans le pays et, pour des questions d’impôt, un ensemble de gens (des commerçants, je crois) avaient formé une délégation pour lui présenter une pétition au nom d’une partie du peuple. Elle était très malade dans sa chambre, tellement malade qu’elle pouvait à peine se tenir debout. Mais elle s’est levée et s’est habillée pour les recevoir. La personne qui la soignait s’est écriée : « Mais c’est impossible, vous allez en mourir! » La reine a répondu tranquillement : « On meurt après »... C’est un exemple parmi toute une série d’expériences que l’on peut avoir dans une vie de roi, et c’est cela qui justifie le choix de l’être psychique quand il entreprend ce genre de vie.

Ce sont des souvenirs comme ceux-là qui prouvent l’authenticité de l’expérience, car ce qui arrive généralement quand les gens vous racontent leurs vies antérieures, dans ces vies il y a toujours une progression, naturellement; alors ils deviennent des personnages de plus en plus épatants dans des circonstances de plus en plus merveilleuses! C’est faux, les choses ne se passent jamais comme cela. L’être psychique suit une certaine ligne d’existence, qui développe certaines qualités, certains pouvoirs, etc., mais l’être psychique voit toujours ce qui lui manque et il peut choisir l’opposé de cette ligne dans une prochaine vie, la négation pour ainsi dire de cette expérience, pour avoir les expériences complémentaires.

Le 26 février 1951

« Aux premiers stades du yoga, est-il bon pour le sâdhak de lire des livres ordinaires? »

(Entretien du 28 avril 1929)

C’est une question que l’on m’a posée bien des fois. Si quelqu’un peut me dire l’effet que lui produit la lecture des livres ordinaires, cela m’intéressera beaucoup.

Les livres ordinaires me fatiguent.

C’est un bon signe.

Cela donne du repos au mental et n’a aucun effet sur moi.

Non! Le subconscient enregistre tout, et si vous avez l’impression qu’un livre ordinaire ne laisse aucun effet, cela veut dire que vous n’êtes pas conscient de ce qui se passe en vous. Chaque fois que vous lisez un livre où il y a une conscience très basse, cela fortifie votre subconscient et votre inconscient — cela empêche votre conscience de s’élever. C’est comme si vous jetiez des seaux d’eau sale sur les efforts que vous avez faits pour purifier votre subconscient.

C’est inévitable, mais il y a des gens qui ne s’aperçoivent même pas que leur conscience est tombée très bas.

Il existe un état où une simple conversation qui vous oblige à rester au niveau de la vie ordinaire, vous donne mal à la tête, vous tourne sur l’estomac et, si elle continue, peut vous donner de la fièvre. Je parle naturellement de conversations du genre « potins ». Je crois qu’à part quelques exceptions, tout le monde se livre à cet exercice et parle de choses qu’il devrait taire ou bavarde sur les autres. Cela devient si naturel que vous n’en souffrez pas. Mais si vous continuez ainsi, vous empêchez complètement votre conscience de s’élever; vous vous attachez avec des chaînes de fer à la conscience ordinaire et le travail du subconscient ne se fait pas ou n’est même pas commencé. Ceux qui veulent s’élever ont déjà bien assez de difficultés sans chercher des encouragements dehors.

Naturellement, l’effort pour maintenir la conscience à un niveau élevé fatigue au commencement, comme les exercices que vous faites pour développer vos muscles. Mais vous n’abandonnez pas la gymnastique pour autant. Alors, mentalement, il faut faire la même chose. Il ne faut pas permettre à votre mentalité de s’abaisser; le « potinage » vous dégrade et, si vous voulez faire un yoga, il faut vous en abstenir, c’est tout.

(Mère poursuit sa lecture) « Vous pouvez lire des livres sacrés et cependant être très loin du Divin ; et vous pouvez lire les plus stupides productions soi-disant littéraires et être tout de même en contact avec le Divin [...] Il y a un état de conscience en union avec le Divin, dans lequel on peut jouir de tout ce qu’on lit, ainsi que de tout ce que l’on observe [...] Car il n’existe rien dans ce monde qui n’ait, dans le Divin, son soutien et sa vérité ultimes. Et si vous ne vous arrêtez pas aux apparences physiques, morales ou esthétiques [...] vous pouvez atteindre la beauté et la félicité, même à travers ce qui affecte les sens ordinaires et leur paraît laid, pauvre, douloureux ou discordant. »

L’état de conscience dont je parle ici est très difficile à atteindre; c’est une discipline qui demande des années et c’est une réalisation qui n’est pas à la portée de tout le monde. Il y a pourtant un état intermédiaire par lequel il faut passer : celui où l’on coupe la connexion entre soi-même et tout ce que l’on ne veut pas entendre ou voir.

(Mère passe à une autre question) « De toute évidence, ce qui est arrivé devait arriver; cela n’aurait pu être si cela n’avait pas dû être. Même les erreurs que nous avons commises et les adversités qui sont tombées sur nous, devaient être; car il y avait en elles quelque nécessité, quelque utilité pour nos vies. Mais à dire vrai, de semblables choses ne peuvent ni ne doivent être expliquées mentalement. Car tout ce qui arrive est nécessaire, non pour quelque raison mentale, mais pour nous conduire bien au-delà de tout ce que le mental peut imaginer. Et est-il nécessaire d’expliquer, après tout? L’univers tout entier explique toute chose à chaque moment, et une chose particulière arrive parce que l’univers dans son ensemble est ce qu’il est. »

L’univers tout entier explique chaque chose à chaque moment. C’est très important.

Si l’on veut apprendre une langue, ne faut-il pas lire des livres ordinaires comme ceux d’Alexandre Dumas, par exemple?

Oui, si on lit pour étudier la langue, pour comprendre comment un auteur s’exprime, c’est tout à fait légitime. Mais il ne faut pas en faire une excuse pour lire n’importe quoi.

Les histoires imaginaires n’ont-elles pas de valeur?

Cela dépend de la qualité de l’imagination. Si vous dites que de développer l’imagination est une bonne chose, c’est vrai, seulement il faut faire attention à ne pas développer une imagination mensongère.

Les histoires imaginées ne mettent-elles pas en contact avec la vie, avec la vérité?

Pas toujours! Et qu’est-ce que cela veut dire « contact avec la vérité »? Il y a une vérité dans un grain de sable. Cela ne veut rien dire.

Ne croyez-vous pas qu’il y ait assez de choses laides dans la vie sans en donner une image dans les livres? C’est une chose qui m’a toujours étonnée, même quand j’étais enfant : la vie est si laide, si pleine de choses mesquines, misérables, même parfois répugnantes, à quoi sert-il d’imaginer encore pire que ce qui est? Si l’on imaginait quelque chose de plus beau, une vie plus belle, voilà qui vaudrait la peine. Les gens qui se plaisent à écrire des choses laides font preuve d’une grande pauvreté d’esprit — c’est toujours le signe d’une pauvreté d’esprit. Il est infiniment plus difficile de raconter une histoire belle d’un bout à l’autre, que d’écrire une histoire qui finit par un drame ou une catastrophe. Beaucoup d’auteurs, s’ils devaient écrire une histoire qui finit bien, d’une belle façon, ne pourraient pas le faire — ils n’ont pas assez d’imagination pour cela. Très peu d’histoires se terminent par un soulèvement, presque toutes se terminent par une chute — pour une raison très simple : il est beaucoup plus facile de tomber que de s’élever. Il est beaucoup plus difficile de finir son histoire sur une note de grandeur, de splendeur, de faire de son héros un génie qui cherche à se dépasser lui-même, parce qu’il faut être un génie soi-même pour cela, et ce n’est pas donné à tout le monde.

Quand on lit des livres ordinaires, on a l’impression d’entrer dans le mental de l’auteur, ce qui n’est pas toujours agréable. J’ai remarqué aussi que, lorsqu’on parle métier ou travail avec une personne du dehors, la conversation peut être bonne et intéressante, mais dès que l’on parle à cette même personne de sa vie privée, la conversation devient tout de suite pénible.

Oui, parce que le travail, surtout si c’est un travail technique, est l’expression du meilleur de lui-même, tandis que dans sa vie privée il descend à un niveau inférieur, à très peu d’exceptions près. Tant de savants, d’écrivains, d’artistes remarquables qui produisent des choses remarquables, une fois rentrés chez eux sont des maris détestables, des pères désagréables, des êtres insupportables pour ceux qui les entourent. Et je parle d’une élite, de ceux qui font des études spéciales, des découvertes, qui gèrent de grandes Institutions : dehors, ce sont des gens peu ordinaires, des êtres de grandes capacités; rentrés chez eux, ils deviennent banals et souvent insupportables — ils s’amusent, ils se reposent, ils se délassent. Et s’ils commencent à se distraire, c’est la fin de tout! J’ai connu des personnes d’une grande intelligence, des artistes admirables qui, dès qu’ils commençaient à « se délasser », devenaient absolument idiots! Ils faisaient les choses les plus vulgaires, se conduisaient comme des enfants mal élevés — ils se délassaient. Tout vient de ce « besoin » de délassement; et qu’est-ce que cela veut dire pour la plupart des gens? Cela veut dire, toujours, descendre à un niveau inférieur. Ils ne savent pas que pour vraiment se délasser, il faut monter d’un degré de plus, il faut s’élever au-dessus de soi-même. Si l’on descend, c’est une fatigue de plus et c’est aussi un abrutissement. En outre, chaque fois que l’on descend, on augmente le fardeau du subconscient — cet énorme fardeau subconscient qu’il faut nettoyer et nettoyer si l’on veut monter, et qui est comme un boulet aux pieds. Mais il est difficile d’enseigner cela, car il faut le savoir soi-même avant de pouvoir l’apprendre aux autres.

On ne dit jamais cela aux enfants — on leur permet de faire toutes les bêtises du monde sous prétexte qu’ils ont besoin de se délasser.

Ce n’est pas en descendant au-dessous de soi-même que l’on supprime la fatigue. Il faut monter l’échelle et là, on a le vrai repos, parce qu’on a la paix intérieure, la lumière, l’énergie universelle. Et petit à petit, on se met en contact avec la vérité qui est la raison de son être.

Si vous touchez cela d’une façon définitive, cela supprime la fatigue complètement.

Quand on reconnaît ses fautes, on ne peut plus les commettre, n’est-ce pas?

Si l’on est sincère, oui. Si vous recommencez plusieurs fois la même faute, vous pouvez être sûr que vous n’êtes pas sincère quelque part. Quand on reconnaît sa faute et que l’on recommence, cela veut dire que c’est seulement une partie superficielle de la conscience qui l’a reconnue, et le reste en est parfaitement satisfait et la légitime généralement. Vous pouvez vous dire sans risque de vous tromper : « Si je recommence la même faute, je ne suis pas sincère. » Donc, essayez d’être sincère.

Quand on parle aux autres, on arrive rarement à se mettre d’accord, car on ne voit pas les choses de la même façon. Ou, si je vois le point de vue de l’autre, je ne peux pas l’accepter.

Cela veut dire que vous n’êtes pas plastique. Vous pouvez être certain que si vous trouvez une personne ennuyeuse, elle vous trouve aussi ennuyeuse. Vous n’arriverez jamais à rien si vous ne prenez pas l’attitude de vous mettre à la place de l’autre, c’est indispensable. Quand quelqu’un vous dit une chose que vous ne comprenez pas, il ne faut pas dire : « Il ne sait rien », mais il faut tâcher de comprendre. Si vous voulez être tout à fait sincère, même quand un enfant vient vous raconter quelque chose que vous ne comprenez pas, il ne faut pas dire : « Cet enfant est stupide », mais : « C’est moi qui suis stupide, parce que je ne comprends pas! »

Il y a cent façons de regarder un problème. Si vous voulez trouver la solution, il faut prendre tous les éléments l’un après l’autre, vous élever au-dessus d’eux et voir comment ils s’accordent.

Il y a un état de conscience, que l’on peut appeler « gnostique », où vous pouvez percevoir à la fois toutes les théories, toutes les croyances, toutes les idées que les hommes ont exprimées dans leur conscience la plus haute — les notions les plus contradictoires, n’est-ce pas, comme les théories bouddhiques, védântiques, chrétiennes, toutes les théories philosophiques, toutes les expressions de la mentalité humaine quand elle est arrivée à attraper un petit coin de la Vérité — et dans cet état, non seulement vous mettez chaque chose à sa place, mais tout vous paraît merveilleusement vrai et tout à fait indispensable pour pouvoir comprendre quoi que ce soit à quoi que ce soit. Il y a un état de conscience... Oh! j’allais vous dire des choses que vous ne pouvez pas encore comprendre. Je vais vous donner un exemple plus simple. Anatole France disait dans l’un de ses livres : « Tant que les hommes n’essayaient pas de faire progresser le monde, tout allait bien et tout le monde était content — pas de soucis de se perfectionner ou de perfectionner le monde, par conséquent tout allait bien. Donc, la pire des choses est de vouloir faire progresser les autres; laissez-les faire ce qu’ils veulent et ne vous occupez de rien, ce sera beaucoup plus sage. » Par contre, d’autres vous disent : « Il y a une Vérité à atteindre; le monde est dans un état d’Ignorance et il faut coûte que coûte, malgré la difficulté du trajet intermédiaire, éclairer les consciences et faire sortir l’homme de son ignorance. » Mais je vous dis qu’il y a un état de conscience où les deux façons de voir sont absolument également vraies. Naturellement, si vous prenez deux aspects seulement, il est difficile de voir clair; il faut arriver à voir tous les aspects de la Vérité perçus par l’intelligence humaine et... quelque chose de plus. Et alors, dans cet état, rien n’est absolument faux, rien n’est absolument mauvais. Dans cet état, on est libre de tous les problèmes, de toutes les difficultés, de toutes les batailles, et tout vous paraît admirablement harmonieux.

Mais si vous essayez d’imiter cette condition mentalement (vous entendez bien, d’en faire une imitation mentale), vous pouvez être sûr que vous ferez des bêtises; vous serez un de ces individus qui ont du chaos dans la tête et qui peuvent dire les choses les plus contradictoires sans même s’en apercevoir.

Il n’y a pas de contradiction dans cette condition — c’est une totalité, et une totalité où l’on a la pleine connaissance de toutes les vérités exprimées (qui ne suffisent pas à exprimer la Vérité totale), où l’on sait la place respective de toute chose, pourquoi et en quoi se forme l’univers. Seulement — je m’empresse de vous le dire —, ce n’est pas par un effort personnel que l’on arrive à cette condition; ce n’est pas parce que l’on essaye de l’obtenir qu’on l’obtient. On devient cela, spontanément. C’est, si vous voulez, comme le couronnement d’une sincérité mentale absolue, quand vous n’avez plus de parti pris, plus de préférence ou d’attachement à une idée, quand vous n’essayez même plus de savoir la vérité.

On est simplement ouvert dans la Lumière, c’est tout.

Je vous dis cela, ce soir, parce que ce qui est fait, ce qui a été réalisé par l’un, peut être réalisé par d’autres. Il suffit qu’un corps ait pu réaliser cela, un corps humain, pour avoir l’assurance que cela peut se faire. Vous pouvez mettre cela très loin devant vous encore, mais vous pouvez dire : « Oui, la vie gnostique est certaine, parce qu’elle a commencé à se réaliser. »

mars




Le 1er mars 1951

« Il y a une région de Conscience divine où tout est connu absolument et où le plan des choses, dans son ensemble, est prévu et prédéterminé. Cette manière de voir appartient aux sommets les plus élevés du Supramental ; c’est la vision même du Suprême. Mais quand nous ne possédons pas cette conscience, il ne sert à rien de nous exprimer en termes qui ne sont bons que dans cette région et ne correspondent pas à notre manière présente de voir et de comprendre les choses. Car, dans un domaine inférieur de conscience, rien n’est fixé ni réalisé d’avance; tout est en cours de fabrication. Ici, il n’y a pas de faits préétablis, il n’y a que le jeu des possibilités; et c’est du choc de ces possibilités que jaillit la chose qui doit arriver. Dans ce domaine-ci, nous pouvons choisir et sélectionner; nous pouvons refuser une possibilité et en accepter une autre; nous pouvons suivre un chemin et nous détourner d’un autre. Et cela, nous pouvons le faire, même si ce qui arrive réellement a été prévu et prédéterminé dans une région supérieure. »

(Entretien du 28 avril 1929)

Le mot « prédéterminé » ne correspond pas à la réalité; le mot « préexistant » serait plus exact. La conscience d’un déroulement a une réalité, ce n’est pas seulement une apparence.

Imaginez l’univers comme un tout, unique et, en un certain sens, fini, limité, mais contenant d’une façon potentielle une quantité innombrable de possibilités dont les combinaisons sont si nombreuses qu’elles équivalent à un infini (il faut se méfier des mots, n’est-ce pas, je suis très gênée par les mots, ils n’expriment pas exactement ce que je veux dire). Donc, l’univers est objectivé par la Conscience divine, par le Suprême, selon certaines lois déterminées dont nous parlerons plus tard. L’univers est tout entier unique, dans le sens qu’il est le Divin — il ne contient pas tout le Divin, mais c’est comme si le Divin se déployait Lui-même de façon à s’objectiver; c’est la raison d’être de la manifestation de l’univers. C’est comme si la Conscience divine se promenait dans toutes les possibilités divines suivant un trajet qu’elle aurait choisi. Alors, imaginez une multitude de possibles dont toutes les combinaisons possibles équivalent à un infini. La Conscience divine est essentiellement libre — Elle se promène là-dedans et s’objective Elle-même. Le chemin parcouru est libre au sein d’une multiplicité infinie qui est à la fois préexistante et absolument indéterminée suivant l’action de la Volonté divine libre. On peut concevoir que cette Volonté, étant libre, puisse changer le cours du déploiement, changer de trajet et, bien que tout soit préexistant et par conséquent inévitable, le chemin, le trajet est libre et absolument inattendu. Ces changements de trajet, si l’on peut dire, peuvent donc changer les relations entre les choses et les circonstances, et par conséquent le déterminisme est changé. On appelle ce changement de circuit « l’effet de la Grâce »; eh bien, à l’aide de la Grâce, si la Grâce le décide, les choses peuvent changer, le parcours peut être différent. Les choses peuvent changer de place et, au lieu de suivre un certain circuit, en suivre un autre. Une circonstance, qui selon certain déterminisme devrait se trouver à une place en avant, par exemple, se trouverait en arrière, et ainsi de suite. Les relations entre les choses changent, par consequent 12 .

À quel moment le temps commence-t-il? La Conscience qui choisit est-elle dans le temps dès qu’il y a déploiement?

Non. Le temps est une succession; il faudrait que vous puissiez concevoir qu’avant de s’objectiver, la Conscience Suprême prend conscience d’Elle-même en Elle-même. Il y a une perception globale, totale et simultanée, et là il n’y a pas de temps. De même, on ne pourrait pas parler d’espace, pour la même raison, parce que tout est simultané. C’est quelque chose de plus; cela correspond à un état de conscience subjectif plutôt qu’objectif, car le but, le mobile de la création est l’objectivation; mais il y a une première étape dans cette objectivation, où il y a pleine conscience, totale et simultanée, hors du temps et de l’espace, de ce qui constituera le contenu de cet univers; et là, l’univers est préexistant, mais non manifesté, et le temps commence avec l’objectivation.

Peut-on dire que le temps commence avec le plan supramental?

Ce n’est pas le même genre de temps. Il y a seulement un commencement de temps et un commencement de forme. Le temps est d’une qualité très différente. Il y a une conscience globale, statique, avant d’arriver au niveau supramental, où tout paraît simultanément — le temps se produit par le fait qu’il y a une succession dans l’organisation de l’ensemble. Tandis que la totalité que vous percevez d’un coup, au niveau supramental, n’est pas une totalité statique — la totalité statique fait place à une autre totalité qui donne l’impression de temps. Ce sont des relations internes au sein du Supramental, en ce sens que l’on n’a pas conscience de quelque chose qui se produit en dehors de soi; on a seulement conscience de quelque chose qui est en soi, interne, mais les relations internes varient, ce qui donne une première impression de temps.

Dans cet état de conscience, on n’a pas l’impression que les choses naissent, passent, disparaissent, n’est-ce pas?

Ah! non, rien de ce genre.

(Mère reprend sa lecture) « La Conscience Suprême connaît toute chose d’avance, parce que toute chose existe dans son éternité. Mais par la nécessité de son jeu et afin d’amener à exécution dans le domaine physique ce qui a été préordonné dans son Moi suprême, elle se meut ici, sur terre, comme si Elle ne connaissait pas toute l’histoire; Elle travaille comme si Elle tissait avec un fil nouveau et pas encore essayé. »

Si vous entreprenez un travail et que l’on vous dise d’avance que tout sera inutile et que vous n’arriverez pas à faire ce que vous voulez, le feriez-vous? Non, n’est-ce pas? Eh bien, c’est un peu ce qui se passe. Quatre-vingt-dix fois sur cent, ce que l’on fait ne produit pas le résultat que l’on attend. Il n’y a pas une personne sur un million qui ferait son travail si on lui disait : « Fais cela, mais le résultat ne sera pas du tout celui que tu veux. » Mais il est nécessaire dans le jeu des forces qu’il y ait beaucoup de gens qui travaillent pour l’ensemble des forces, pour la totalité des forces, bien que ce travail, individuellement, n’ait aucune utilité personnelle pour celui qui le fait. Alors, si l’individu avait la connaissance du rôle infinitésimal qu’il joue dans l’ensemble, il ne le jouerait pas. Mais de la minute où l’on est au-dessus de cela, où l’on fait les choses non dans un but déterminé mais parce que l’on sait au-dedans de soi que c’est la chose à faire, quel que soit le résultat, alors, avec cette espèce de détachement vous savez et vous voyez dans la Conscience supérieure que toute action est faite exclusivement parce qu’elle doit être faite, quel que soit le résultat; et généralement vous êtes assez clairvoyant pour savoir, au moins vaguement, quel sera le résultat de cette action. Car, le sachant, cela ne changera rien à votre façon de faire.

Au lieu d’une explication qui va de bas en haut, il serait plus sage de chercher une explication qui va de haut en bas et plutôt concevoir que, petit à petit, la Conscience descend et en descendant s’obscurcit, et on ne comprend plus par quel mécanisme les choses se font — c’est ce que l’on appelle un état d’Ignorance.

(Mère reprend sa lecture) « Pour faire un tableau, il est nécessaire d’avoir un projet de composition défini; on doit se fixer des limites, placer le tout dans un encadrement précis, mais les limites sont illusoires, le cadre n’est qu’une convention. Il y a une perpétuelle continuation du tableau qui se prolonge au-delà de tout cadre particulier, et chaque section de cette continuation pourrait être fixée, de la même manière, dans une série sans fin de cadres. Nous disons que notre but est ceci ou cela ; mais nous savons que c’est seulement le commencement d’un autre but qui est au-delà et qui, à son tour, conduit à un autre, et ainsi de suite... »

Si l’on me disait que les choses vont s’arrêter à un certain point, je trouverais cela très ennuyeux, si ennuyeux que je ne bougerais pas!

La seule chose qui me console, c’est que tout continue toujours, infiniment; qu’il y a toujours quelque chose de nouveau à faire.

Quel que soit le but atteint, ce n’est qu’un commencement.

Quelle différence y a-t-il entre le mot « spirituel » et le mot « psychique » ?

Ce n’est pas la même chose. Le psychique est l’être organisé par la Présence divine et il est propre à la terre — je ne parle pas de l’univers, seulement de la terre, ce n’est que sur la terre que vous trouverez l’être psychique. Le reste de l’univers est formé d’une façon tout à fait différente.

L’univers contient tous les domaines supérieurs au domaine physique : il y a un physique global qui comprend le mental, le vital, etc., et tous les domaines au-dessus du domaine mental sont des domaines d’ordre spirituel, des domaines qui, pour vous, sont de l’esprit, et c’est cet « esprit » qui, petit à petit, progressivement, se matérialise pour arriver à la Matière telle que nous la concevons. Les êtres du Surmental, par exemple, et tous les êtres des régions supérieures n’ont pas d’être psychique — les « anges » n’ont pas d’être psychique. Ce n’est que sur la terre que la vie psychique commence, et c’est justement le procédé par lequel le Divin a éveillé la vie matérielle à la nécessité de rejoindre son origine divine. Sans le psychique, jamais la Matière ne se serait éveillée de son inconscience, jamais elle n’aurait aspiré à la vie de son origine, ou vie spirituelle. Par conséquent, l’être psychique dans l’être humain est la manifestation de l’aspiration spirituelle; mais il y a une vie spirituelle indépendante du psychique.

Y a-t-il une correspondance entre le monde psychique et la terre?

Mais je vous ai déjà dit que c’est seulement sur la terre que l’être psychique fait ses expériences pour s’individualiser. Donc, l’interdépendance est presque absolue entre le monde psychique et la terre.

Quel est le moyen le plus efficace d’éveiller l’être psychique?

Mais il est très éveillé! Et non seulement il est éveillé, mais il agit, mais vous n’en êtes pas conscient. Il vous paraît endormi parce que vous ne le percevez pas!

Au fond, sans cette espèce de volonté intérieure de l’être psychique, je crois que les êtres humains seraient tout à fait mornes, atones, ils auraient une vie très animale. Toute lueur d’aspiration est toujours l’expression d’une influence psychique. Sans la présence du psychique, sans l’influence psychique, il n’y aurait jamais aucun sens de progrès ni volonté de progrès.

Y aurait-il un sens de la beauté?

Oui. Peut-être pas le sens le plus haut de la beauté, mais dans le vital on trouve tout à fait le sens de la beauté et de l’harmonie. La beauté fondamentale, profonde, universelle, constante n’appartient qu’au psychique, mais le sens de la beauté des formes, des apparences, des couleurs, le vital éduqué, raffiné, l’a tout à fait.

Et pas l’amour?

Cela dépend de ce que vous entendez par « amour »! Il n’y aurait pas d’Amour divin, naturellement, mais toutes les passions, les attractions, les désirs existent dans le vital. Seulement, la qualité de ces mouvements a été complètement changée du fait de la descente et de la diffusion de la Conscience divine dans la Matière. Elle a éveillé la possibilité du véritable amour; autrement, toutes ces choses que l’on prend pour de l’amour, toutes les passions, les attractions, les désirs — le besoin de dévorer —, tout cela existe très bien dans le vital. La première forme de l’Amour dans la Matière est le besoin de dévorer : on veut posséder, assimiler; donc, la meilleure façon de le faire est d’avaler et de digérer! On peut dire que le chat est plein d’amour pour ses petits quand il les mange et le tigre plein d’amour pour l’agneau qu’il dévore!

Y a-t-il un sens de la beauté dans les fleurs?

Dès qu’il y a vie organique, l’élément vital est là, et c’est cet élément vital qui donne aux fleurs le sens de la beauté. Ce n’est peut-être pas individualisé au sens où nous le comprenons, mais c’est un sens de l’espèce, et l’espèce essaye toujours de le réaliser. J’ai remarqué un premier rudiment de présence, de vibration psychique dans la vie végétale, et vraiment, cet épanouissement qu’on appelle fleur est la première manifestation de la présence psychique. Le psychique ne s’individualise que dans l’homme, mais il était présent avant lui; mais ce n’est pas le même genre d’individualisation que dans l’homme, c’est plus fluide : cela se manifeste comme force, comme conscience plutôt que comme individualité. Prenons la rose, par exemple; sa grande perfection de forme, de couleur, d’odeur traduit une aspiration et un don psychiques. Regardez une rose qui s’ouvre le matin au premier contact du soleil, c’est un don de soi dans l’aspiration, magnifique.

Chaque fleur a sa signification propre, n’est-ce pas?

Pas comme nous l’entendons mentalement. Il y a une projection mentale quand on donne une signification précise à une fleur. Elle peut répondre, vibrer au contact de cette projection, accepter la signification, mais la fleur n’a pas l’équivalent de la conscience mentale. Dans le règne végétal, il y a un commencement de psychique, mais il n’y a pas de commencement de conscience mentale. Chez les animaux, c’est autre chose; la vie mentale commence à se former et pour eux les choses ont un sens. Mais dans les fleurs, cela ressemble plutôt au mouvement d’un tout petit enfant — ce n’est pas une sensation ni un sentiment, mais quelque chose qui tient des deux ; c’est un mouvement spontané, une vibration très spéciale. Alors, si l’on est en contact avec cela, si on le sent, on reçoit une impression qui peut se traduire par une pensée. C’est comme cela que j’ai donné une signification aux fleurs et aux plantes — il y a une sorte d’identification avec la vibration, une perception de la qualité qu’elle représente et, peu à peu, par une sorte d’approximation (quelquefois cela vient subitement, parfois il faut du temps), se produit un rapprochement entre ces vibrations (qui sont d’un ordre vital-émotif) et la vibration de la pensée mentale, et s’il y a un accord suffisant, on a une perception directe de ce que cette plante peut signifier.

Dans certains pays (surtout ici), on se sert de certaines plantes comme moyen d’adoration, d’offrande, de dévotion. Certaines plantes sont données dans certains cas spéciaux. Et j’ai vu souvent que cette identification était tout à fait en accord avec la nature de la plante parce que, spontanément, sans rien savoir, il s’est trouvé que j’ai donné la même signification que celle que l’on donnait dans les cérémonies religieuses. Cette vibration se trouvait vraiment dans la fleur elle-même... Est-ce que cela venait de l’usage que l’on en avait fait ou est-ce que cela venait de très loin, de très bas, d’un commencement de vie psychique? Il serait difficile de le dire.

Arrive-t-il que l’être psychique ne tombe pas à l’endroit où il voulait s’incarner?

Si un être psychique voit de son monde psychique une lumière sur la terre, il peut se précipiter là sans savoir au juste où elle est. Tous les cas sont possibles. Mais si l’être psychique est très conscient, suffisamment conscient, c’est dans un endroit précis qu’il cherchera la lumière d’aspiration, à cause de la culture, de l’éducation qu’il pourra trouver là. C’est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit, surtout dans les sphères un peu éduquées. Une femme intelligente qui a une certaine culture artistique ou philosophique, un commencement d’individualité consciente, peut aspirer à ce que l’enfant qu’elle va mettre au monde soit le meilleur possible selon sa conception ou suivant les notions qu’elle a lues. Alors ce n’est pas tellement compliqué de trouver un endroit. Le nombre des êtres psychiques qui s’incarnent constamment étant considérable, s’il fallait chaque fois trouver des conditions exceptionnelles, ce serait difficile. Bien sûr, il y a des cas où l’être psychique semble être tombé sur la tête et comme abruti, mais c’est une malchance; dans ce cas, il lui faut généralement longtemps pour se réveiller. C’est une malchance en ce sens qu’il lui manquait probablement un certain pouvoir de discernement, ou peut-être se trouvait-il en face de certaines forces qui contrecarraient sa décision et remportaient une victoire partielle sur lui. Il y a des milliers de possibilités, n’est-ce pas. On ne peut pas dire que tout se passe d’après le même plan — tous les êtres psychiques sont différents.

Le 3 mars 1951

« Il y a même une nécessité à l’existence des forces hostiles : elles rendent la résolution plus forte, l’aspiration plus claire. Il est vrai, aussi, qu’elles existent parce que vous leur donnez des raisons d’exister. Tant qu’il y a en vous quelque chose qui leur répond, leur intervention est parfaitement légitime. Si rien en vous ne répondait, si elles n’avaient de prise sur aucune partie de votre nature, elles se retireraient et vous laisseraient tranquille. »

(Entretien du 5 mai 1929)

La meilleure manière de faire face aux forces hostiles est d’aspirer toujours, de se rappeler toujours le Divin. Et ne jamais avoir peur.

L’Entretien se poursuit par une question sur les forces hostiles : viennent-elles du dehors ou du dedans? Un disciple répond :

Elles viennent du dehors de la conscience ou de l’être.

Où s’arrête l’être?... Quelle différence y a-t-il entre le dehors et le dedans, si la conscience est partout!

On dit toujours aux chercheurs : « Si vous voulez vous débarrasser de quelque chose, dites que c’est en dehors. » Ce n’est qu’une impression, mais il est plus facile de rejeter une difficulté si l’on a l’impression qu’elle est en dehors de soi. Pourtant, je viens de vous dire le contraire que, si rien « en vous » ne répond aux forces hostiles, jamais elles ne vous attaqueront. Donc, ce qui est dedans est aussi dehors et ce qui est dehors est aussi dedans! Le secret est de savoir le mettre là où c’est le plus commode pour l’action immédiate.

Si vous avez une grosse difficulté de caractère, par exemple, l’habitude de vous mettre en colère, et que vous décidiez : « Il ne faut plus que je me mette en colère », c’est très difficile; mais si, au contraire, vous vous dites : « La colère est quelque chose qui circule dans le monde entier, ce n’est pas moi, elle appartient à tout le monde; elle se promène ici et là, et si je ferme ma porte, elle n’entrera pas », c’est beaucoup plus facile. Si vous pensez : « C’est mon caractère, je suis né comme cela », cela devient presque impossible. Il est vrai qu’il y a quelque chose dans votre caractère qui répond à cette force de colère. Tous les mouvements, toutes les vibrations sont générales, n’est-ce pas — ça entre, ça sort, ça se promène —, mais dans la mesure où vous avez en vous une porte ouverte, elles se précipitent sur vous et entrent en vous. Et si vous avez, en plus, une affinité avec ces forces, vous pouvez vous mettre en colère sans même savoir pourquoi. Chaque chose est partout et il est arbitraire de tracer des limites.

J’ai lu quelque part, dans un livre écrit par un matérialiste enragé, que les êtres humains sont comme enfermés dans un sac de cuir et qu’ils n’ont aucun contact avec les autres êtres. C’est une ânerie, évidemment, mais il y a des gens que cela aide; cette idée qu’ils sont enfermés dans une coquille et qu’ils n’ont de contact avec les autres qu’à travers cette coquille les protège et les empêche de recevoir n’importe quoi du dehors. C’est une ânerie, soit, mais il y a des âneries parfois utiles! Nous avons dit, l’autre jour, que le mental n’est pas un instrument de connaissance et que dans le domaine des idées tout est relatif, tout est une façon de voir, tout est une façon de vivre. Chaque science a son langage, chaque religion a son langage, chaque philosophie a son langage, chaque activité a son langage, et plus vous apprenez ces langages, plus vous avez l’impression de savoir beaucoup de choses. Ce qui importe, c’est de connaître tous les langages. Il faut arriver au point où tous ces mouvements du mental sont pour vous des jeux tout à fait relatifs — vous pouvez jouer bien ou mal, mais ce sont des jeux. Il y a des gens qui savent s’en servir, ce sont les gens dits « intelligents » et il y a ceux qui ne savent pas s’en servir, ce sont les gens dits « bêtes ».

Les choses sont « en » nous dans la mesure où nous nous identifions à elles — si nous repoussons l’identification, elles sont dehors?

C’est une façon de parler tout à fait subjective. Pour agir, on a besoin de faire des classifications, et c’est justement à cela que sert le mental : il organise, il met chaque chose à sa place, il joue le jeu; et c’est cette activité-là qui crée les règles du jeu, et en obéissant à ces règles il peut gagner la partie. Mais la vraie connaissance vient d’ailleurs.

(Mère passe à une autre question) « La foi mentale n’est pas suffisante; elle doit être complétée et fortifiée par une foi vitale et même physique — une foi du corps. Si vous réussissez à créer en vous-même, dans tout votre être, une force intégrale de ce genre, alors rien ne peut lui résister; mais vous devez établir la foi jusque dans les cellules de votre corps. Il y a maintenant, par exemple, une connaissance qui commence à se répandre parmi les savants et qui tendrait à prouver que la mort n’est pas une nécessité. Mais l’humanité, dans son ensemble, croit fermement à la mort [...] Si cette croyance pouvait être rejetée, d’abord de la mentalité consciente, puis de la nature vitale et des couches subconscientes du physique, la mort ne serait plus inévitable. »

C’est une façon négative de regarder le problème. Si l’on avait la foi que l’immortalité était une chose possible, ce serait une façon plus active de regarder; et non seulement qu’elle est possible, mais qu’elle se produira plus tard, on serait très fort pour résister.

« ... une forme fixe était nécessaire pour que la conscience individuelle organisée pût avoir un support stable. Et en même temps, ce fut la fixité des formes qui rendit la mort inévitable. »

Qui va me dire ce qui constitue un individu? Qu’est-ce qui vous donne l’impression que vous êtes une personne existante en soi?

On peut dire avec Descartes : « Je pense, donc je suis. »

Ah non! cela ne prouve pas que vous êtes individualisé.

Qu’est-ce qui vous donne l’impression d’être un individu?... Quand vous aviez dix ans, vous étiez très différent de ce que vous étiez à votre naissance, et maintenant vous êtes très différent de ce que vous étiez à dix ans, n’est-ce pas? La forme se développe dans certaines limites et il y a une similitude, mais quand même elle est bien différente de ce qu’elle était à votre naissance; vous pouvez presque dire : « Ce n’était pas moi. » Ceci pour le physique. Maintenant, prenez votre conscience intérieure, à cinq ans et maintenant. On ne dirait pas que c’est la même personne. Et vos pensées, à cinq ans et maintenant? Toutes sont différentes. Mais malgré tout, qu’est-ce qui vous donne l’impression que c’est la même personne qui pense?

Prenons l’exemple d’une rivière qui suit son cours : ce n’est jamais la même eau qui coule. Qu’est-ce que la rivière? Jamais une goutte d’eau n’est la même, il n’y a pas de stabilité là-dedans, alors où est la rivière? (Certains prennent cet exemple pour prouver qu’il n’y a pas de personnalité — ils sont très anxieux de prouver qu’il n’y a pas de personnalité.) Pour les êtres c’est la même chose : la conscience change, les idées changent, les sensations changent, alors qu’est-ce que l’être? D’aucuns disent que l’individualité est basée sur le souvenir, sur la mémoire : vous vous souvenez, donc vous êtes un être individuel. C’est absolument faux, car si vous n’aviez pas de mémoire, vous seriez toujours un être individuel.

Le lit de la rivière constitue la rivière.

Le lit situe la rivière, mais le lit change aussi beaucoup ; ce qui veut dire que tout est inconstant, tout est fugitif, et c’est vrai. Mais c’est une partie seulement de la vérité, ce n’est pas le tout. Vous sentez bien qu’il y a quelque chose de « stable » en vous, n’est-ce pas, mais où se trouve cette sensation de stabilité?

Si je devais la situer physiquement, je dirais que c’est quelque part dans la poitrine. Quand je dis : « Je vais faire quelque chose », ce n’est pas le vrai « moi » qui parle. Quand je dis : « Je pense », ce n’est pas le vrai « moi » qui pense — le vrai « je » regarde penser, il regarde les pensées qui arrivent. Naturellement c’est une façon de parler.

Quand l’immense majorité des gens disent « je », c’est une partie d’eux, de leur sentiment, de leur corps, de leur pensée, indifféremment, qui parle; c’est une chose qui change toujours. Par conséquent, leur « je » est innombrable, ou le « je » varie toujours. Quelle est la chose constante là-dedans?... L’être psychique, évidemment. Car, pour qu’une chose soit constante, il faut d’abord qu’elle soit immortelle. Autrement elle ne peut pas être constante. Ensuite, il faut aussi qu’elle soit indépendante des expériences par lesquelles elle passe : elle ne peut pas être les expériences elles-mêmes. Donc, ce n’est certainement pas le lit de la rivière qui constitue la rivière; le lit est une circonstance.

Si l’on pousse plus loin la comparaison (d’ailleurs les comparaisons ne valent rien, les gens y trouvent tout ce qu’ils veulent), on peut dire que la rivière est un bon symbole de la vie, que ce qui est constant dans la rivière, c’est l’espèce « eau ». Ce n’est pas toujours la même goutte d’eau, mais c’est toujours de l’eau — sans eau il n’y aurait pas de rivière. Et ce qui est durable dans un être humain, c’est l’espèce « conscience ». C’est parce qu’il a une conscience qu’il est durable. Ce ne sont pas les formes qui sont durables, c’est la conscience, le pouvoir de lier toutes ces formes, de traverser toutes ces choses, non seulement en gardant le souvenir (le souvenir est quelque chose de très extérieur), mais en gardant la même vibration de conscience.

Et c’est cela, le grand mystère de la création, car c’est la même conscience, la Conscience est une. Mais de la minute où cette Conscience se manifeste, s’extériorise, se déploie, elle se morcelle innombrablement pour les besoins de l’expansion, et chacun de ces morcellements a été le commencement, l’origine de l’être individuel. L’origine de toute forme individuelle est la loi de cette forme ou la vérité de cette forme. S’il n’y avait pas de loi, de vérité de chaque forme, il n’y aurait jamais aucune possibilité d’individualisation. Ce serait quelque chose qui s’allongerait indéfiniment; il y aurait peut-être des concentrations, des rassemblements, mais pas de conscience individuelle. Chaque forme représente donc un des éléments du changement de l’Unique en multiple. Cette multiplicité implique une quantité innombrable de lois, d’éléments de conscience, de vérités qui, en se déployant dans l’univers, finissent par devenir des individualités séparées. Alors, de plus en plus, l’être individuel semble s’éloigner de son origine, de par la nécessité de l’individualisation. Mais une fois que cette individualisation, c’est-à-dire cette prise de conscience de la vérité intérieure, est complète, il devient possible, par une identification intérieure, de rétablir dans la multiplicité l’unité originelle; c’est cela la raison d’être de l’univers tel que nous le percevons. C’est pour que ce phénomène se produise que l’univers a été fait. Le Suprême s’est manifesté à Lui-même pour pouvoir prendre conscience de Lui-même.

En tout cas, c’est la raison d’être de cette création. Contentons-nous de notre univers, faisons le meilleur usage possible de notre vie sur terre et le reste viendra en son temps.

C’est exprès, notez bien, que je n’ai pas mentionné l’ego comme l’une des causes du sens de l’individualité. Car l’ego étant un mensonge et une illusion, le sens de l’individualité lui-même serait mensonger et illusoire (comme l’affirment le Bouddha et Shankara), tandis que, l’origine de l’individualisation étant dans le Suprême Lui-même, l’ego n’est qu’une déformation, passagère, momentanément nécessaire, et qui disparaîtra lorsque son utilité sera passée, quand sera établie la Conscience de Vérité.

Le 5 mars 1951

Mère lit un passage relatif aux calamités naturelles (Entretien du 5 mai 1929), puis demande :

Pourquoi y a-t-il des désastres?

Parce qu’une conscience supérieure veut se manifester dans le monde, et l’homme ou la Nature résiste.

C’est partiellement vrai. Mais je ne crois pas que la Nature ait ce sentiment. Quand il y a un tremblement de terre, par exemple, ou qu’un volcan fait éruption, s’il y a des hommes dans la région et que ces événements causent leur mort, évidemment pour ces hommes c’est une catastrophe, mais on peut très bien concevoir que pour la Nature c’est un amusement! On dit : « Quel vent terrible! » Naturellement, pour les hommes c’est « terrible », mais pas pour la Nature. C’est une question de proportion, n’est-ce pas. Je ne sais pas s’il est nécessaire de faire entrer en ligne de compte une force supérieure qui veut se manifester et une résistance de la Nature; c’est possible, mais ce n’est pas indispensable. On peut très bien comprendre que c’est un jeu de la Nature avec des forces formidables et que, pour elle, ce n’est qu’une distraction ; en tout cas rien de catastrophique. Pour la conscience de la Nature ou la conscience matérielle, les formes physiques et l’humanité sur terre sont comme des fourmis. Vous-même, quand vous marchez, vous ne croyez pas nécessaire de vous déplacer pour éviter d’écraser les fourmis! à moins que vous ne soyez un « non-violent » acharné. Vous marchez, et si vous écrasez quelques centaines de fourmis, tant pis! Eh bien, c’est la même chose pour la Nature. Elle avance, et si au cours de sa marche elle détruit quelques milliers d’hommes, ce n’est pas pour elle d’une grande importance, elle peut en fabriquer encore quelques millions! Ce n’est pas difficile.

Cela me rappelle une histoire qui est arrivée à Paris quand j’avais dix-sept ou dix-huit ans. Il y avait un « Bazar de la Charité ». Le Bazar de la Charité était un endroit où les gens du monde se mettaient à vendre et à acheter toutes sortes de choses, et le produit de la vente allait aux œuvres de charité (c’était plutôt pour s’amuser que pour faire du bien, mais enfin, les œuvres de charité en profitaient). Toute l’élégance, tout le raffinement de la haute société étaient réunis là. Or, le bazar était très beau, mais d’une structure temporaire, parce qu’il devait durer trois ou quatre jours seulement. Le toit était fait d’une toile goudronnée peinte que l’on avait suspendue. Tout était éclairé à l’électricité; le travail était plus ou moins convenablement fait, mais naturellement on pensait que c’était pour quelques jours seulement. Un court-circuit arrive, tout se met à flamber; le toit a pris feu et d’un seul coup est tombé sur les gens. Comme je l’ai dit, toute l’élite de la société était là — pour eux, du point de vue humain, c’était une catastrophe effrayante. Il y avait des gens près de la sortie qui essayaient de se sauver; d’autres, enflammés, essayaient aussi de se sauver et d’atteindre la porte. C’était une véritable bagarre! Tous ces gens élégants, raffinés, qui avaient normalement de si bonnes manières, ont commencé à se battre comme des portefaix. Il y avait même un comte de quelque chose, qui était très connu, un poète, d’une élégance parfaite, qui avait une canne à pomme d’argent, et on l’a surpris en train de taper sur la tête des femmes avec sa canne pour pouvoir passer devant elles! Enfin, c’était un beau spectacle, quelque chose de très élégant! Ensuite, lamentations dans la société, grandes funérailles, et beaucoup d’histoires... Or, on avait demandé à un dominicain, orateur bien connu, de faire un discours sur la tombe des malheureux qui avaient péri dans le feu. Il a dit à peu près ceci : « C’est bien fait pour vous. Vous ne vivez pas selon la loi de Dieu et Il vous a punis en vous brûlant. »

Et chaque fois qu’il y avait un désastre, on répétait cette histoire. Naturellement, il s’est trouvé des gens qui ont protesté et qui ont dit : « Voilà un Dieu dont nous ne voulons pas! » Mais ces idées sont bien de l’humanité courante.

L’humanité « pécheresse » est une idée tout à fait chrétienne, qui fausse notre idée du Divin — un Divin qui punit des pauvres gens parce qu’ils ont le malheur d’être nés « pécheurs », ne serait pas très généreux ! Enfin...

(Mère poursuit sa lecture) « ... la philosophie a toujours été incapable de dévoiler le secret des choses; c’est parce qu’elle a essayé de réduire l’univers à la taille de l’esprit humain. »

(Entretien du 5 mai 1929)

« Réduire l’univers à la taille de l’esprit humain », c’est justement ce que tout le monde fait. Et non seulement il juge l’univers, mais il juge les principes divins qui l’ont fait et il s’imagine qu’il peut savoir quelque chose.

Est-ce que la « liberté » veut dire une liberté de tout attachement?

Ce n’est pas seulement une liberté de tout attachement, mais une libération de tout esclavage à la loi des conséquences. Dans le domaine matériel, il y a un déterminisme qui vient de la loi des conséquences, de la loi des causes et effets; par conséquent, la libération intérieure ne vous libère pas seulement de tout attachement, mais de toutes les conséquences. Comme je vous l’ai dit plusieurs fois, par votre libération intérieure, votre conscience s’élève à un niveau très au-dessus du niveau qui régit le monde matériel et, de ce niveau élevé, la Force peut descendre et supprimer toutes les conséquences matérielles.

Si, dans la conscience supérieure, on réalise une certaine vérité et que le mental résiste, faut-il forcer le mental à accepter la nouvelle vérité?

Si vous arrivez à le forcer, très bien. Mais ce n’est pas si facile. Il ne suffit pas de décider de le forcer pour que cela se fasse! il se révolte. Et il n’est pas le seul à se révolter. Alors qu’est-ce que vous allez faire avec ce mental en révolte? Le laisser faire? Épuiser tout cela ? Ce n’est pas très fameux comme procédé!

Le fonctionnement n’est pas le même chez chacun. Il y a des gens qui ont une grande lumière dans le mental (ou croient l’avoir!), ils savent des choses, ils savent comment le monde et les autres doivent se conduire, et, de plus, ils sont sûrs qu’eux, ils sont très loin sur le sentier; mais quand ils commencent à agir, ils sont plus bêtes que le petit garçon qui court dans la rue. Pourquoi? Parce que ce n’est pas le mental qui a décidé, et même s’il a décidé, ce n’est pas lui qui a exécuté; ce qui a exécuté ne reconnaît pas du tout l’autorité du mental, il lui dit : « Laisse-moi tranquille, tu m’embêtes! J’agis selon ma propre inspiration! » Alors qu’allez-vous faire? Essayer de faire une leçon à votre mental? Vous pouvez toujours essayer, mais ce n’est pas sûr que vous réussissiez. Ce n’est pas un problème facile... La nature humaine est très versatile; après avoir pensé d’une manière, elle pense d’une autre; après avoir senti d’une façon, elle sent d’une autre, et ainsi de suite; rien ne persiste : le bon pas plus que le mauvais; le mauvais un peu plus que le bon! Mais enfin, ça ne persiste pas indéfiniment. Alors, si vous avez la patience d’attendre, sûrement ça changera !

Mais tout revient!

Mais oui, parce que, de cette façon-là, rien ne changera, c’est seulement le rythme qui changera. C’est comme les roues de couleurs : tantôt on voit une couleur, tantôt une autre, et si l’on attend assez longtemps, on voit le rouge, le bleu, le blanc, le rouge, le bleu, le blanc... indéfiniment. Il y a des gens qui ont une jolie petite théorie comme cela que j’ai entendue plusieurs fois; ils disent qu’il ne faut jamais comprimer son vital, il faut le laisser faire tout ce qu’il veut, il se fatiguera et il se guérira ! C’est d’une bêtise formidable! D’abord, parce que le vital, de par sa nature même, n’est jamais satisfait, et si un certain genre d’activité devient fade, il doublera la mesure : si ses bêtises l’ennuient, il augmentera ses bêtises et ses excès, et si cela le fatigue, dès qu’il sera reposé, il recommencera. Car il ne sera pas changé. D’autres disent que, si vous vous asseyez sur votre vital, il sera comprimé et, un jour, il jaillira comme de la vapeur... et c’est vrai. Donc, comprimer le vital n’est pas une solution. Le laisser faire n’est pas une solution non plus, et, généralement, cela entraîne des désordres assez graves. Il doit y avoir une troisième solution.

Aspirer à ce que la lumière d’en haut vienne le purifier?

Évidemment, mais le problème reste. Vous aspirez à un changement, peut-être au changement d’un point précis; mais la réponse à votre aspiration ne viendra pas immédiatement et, entre-temps, votre nature résistera. Les choses se passent ainsi : à un moment donné, la nature aura l’air d’avoir cédé et vous penserez que vous avez obtenu le résultat voulu. Votre aspiration diminuera d’intensité, parce que vous penserez que vous avez obtenu le résultat voulu. Mais l’autre, qui est très malin, qui attend tranquillement dans son coin, quand vous ne serez pas sur vos gardes, il jaillira comme le diable de sa boîte, et il faudra tout recommencer.

Mais si on peut enlever complètement la racine de la chose?

Ah! il faut se méfier de cela. J’ai connu des gens qui voulaient sauver le monde en le diminuant tant qu’il n’y avait plus de monde! C’est le procédé ascétique — vous voulez supprimer le problème en supprimant la possibilité du problème. Mais ça ne changera jamais rien.

Non, il y a un procédé — c’est sûr —, mais il faut que votre procédé soit très clairvoyant et que vous ayez une conscience très éveillée de votre personne et de ce qui s’y passe et de la manière dont les choses se font. Prenons, par exemple, le cas d’une personne qui a des accès de fureur et de violence. Selon un procédé, on lui dira : « Mettez-vous bien en colère, vous aurez les conséquences de votre colère et cela vous guérira. » C’est discutable. Selon un autre procédé, on lui dira : « Asseyezvous sur votre colère et elle disparaîtra. » C’est aussi discutable. En tout cas, il faudra vous asseoir tout le temps, car si jamais vous vous levez une minute, vous verrez immédiatement ce qui arrivera ! Alors comment faire?

Il faut devenir de plus en plus conscient. Il faut observer par quel procédé la chose arrive, par quel chemin le danger s’approche, et se tenir sur le chemin avant qu’il puisse arriver au bout. Si vous voulez vous guérir d’un défaut ou d’une difficulté, il n’y a qu’un procédé : être parfaitement vigilant, avoir une conscience très éveillée et vigilante. D’abord, il faut voir très clairement ce que vous voulez faire. Il ne faut pas hésiter, être plein de doutes, se dire : « Est-ce que c’est bon de faire ceci ou pas, est-ce que ça entre dans la synthèse ou ne doit pas y entrer? » Vous verrez que, si vous vous fiez à votre mental, il fera toujours la navette : il vacille tout le temps. Si vous prenez une décision, il vous présentera tous les arguments pour vous montrer que votre décision n’est pas bonne, et vous serez ballotté entre le « oui » et le « non », entre le gris et le noir, et vous n’arriverez à rien. Donc, d’abord, il faut savoir exactement ce que vous voulez faire — savoir, non pas mentalement, mais par la concentration, par l’aspiration et par une volonté très consciente. Ça, c’est le point important. Après, il faut, petit à petit, par l’observation, par une vigilance soutenue, réaliser une sorte de méthode qui vous sera personnelle — inutile d’essayer de convaincre les autres d’adopter la même méthode que vous, car ça ne réussira pas. Chacun doit trouver son propre procédé, chacun doit avoir son propre procédé, et à mesure que vous mettrez en pratique votre procédé, il deviendra de plus en plus clair, de plus en plus précis. Vous pouvez rectifier un point, en préciser un autre, etc. Donc, vous vous mettez au travail... Pendant un certain temps, tout ira bien. Puis, un jour, vous vous trouverez en face d’une difficulté insurmontable et vous vous direz : « J’ai fait tout cela et voilà que tout est aussi mauvais qu’avant! » Alors, dans ce cas, il faut, par une concentration encore plus soutenue, ouvrir une porte intérieure en vous et faire entrer dans ce mouvement une force qui n’était pas là auparavant, un état de conscience qui n’était pas là avant. Et là, il y aura un pouvoir, alors que votre propre pouvoir personnel sera épuisé et qu’il n’aura plus d’effet. Quand le pouvoir personnel s’épuise, les gens ordinaires disent : « C’est bon, je ne peux plus rien faire, c’est fini. » Mais je vous dis que, quand vous vous trouvez en face de ce mur-là, c’est le commencement de quelque chose de nouveau. Par une concentration obstinée, il faut passer de l’autre côté du mur, et là, vous viendra une nouvelle connaissance, une nouvelle force, un nouveau pouvoir, une nouvelle aide, et vous pourrez élaborer un nouveau système, un nouveau procédé qui, lui, vous mènera plus loin.

Je ne dis pas cela pour vous décourager; simplement, les choses se passent comme cela. Et la pire de toutes les choses, c’est d’être découragé quand cela arrive. Il faut vous dire : « Avec les moyens de transport à ma disposition, je suis arrivé à un certain point, mais ces moyens-là ne me permettent pas d’aller plus loin. Que faut-il faire?... S’asseoir là et ne plus bouger? Pas du tout. Il faut trouver d’autres moyens de transport. » Cela arrivera souvent, mais au bout d’un certain temps, vous en aurez l’habitude. Il faut s’asseoir un moment, méditer et, après, trouver un autre moyen. Il faut augmenter votre concentration, votre aspiration et votre confiance et, avec la nouvelle aide qui vous viendra, faire un nouveau programme, élaborer d’autres moyens pour remplacer ceux que vous avez dépassés.

C’est ainsi que l’on progresse d’étape en étape.

Mais il faut prendre très grand soin de réaliser à chaque étape, aussi parfaitement que possible, ce que l’on a gagné ou appris. Si vous restez dans un état de conscience interne et que vous n’appliquiez pas matériellement le progrès intérieur, il arrivera certainement un moment où vous ne pourrez plus bouger du tout, car votre être extérieur, inchangé, sera comme un boulet qui vous tirera en arrière et vous empêchera d’avancer. Alors, le point le plus important (ce que tout le monde dit, mais que peu de gens font), c’est de mettre en pratique ce que vous savez. Avec cela, vous avez une grosse chance de succès et, avec de la persévérance, vous arriverez certainement.

Il ne faut jamais se décourager quand on se trouve en face d’un mur, jamais se dire : « Oh! que faire? C’est encore là ! » Comme cela, la difficulté sera encore là et encore là et encore là jusqu’à la fin. C’est seulement quand vous arriverez au but, que tout tombera d’un coup.

Le 8 mars 1951

« Il se peut que le vrai souvenir des existences passées fasse partie de la connaissance intégrale; mais ce souvenir ne peut être obtenu au moyen de fantaisies imaginatives. Car, si d’un côté c’est une connaissance objective, de l’autre côté ce souvenir dépend largement de l’expérience subjective, et ceci laisse beaucoup de place à l’invention, la déformation et la construction fausse. Pour atteindre la vérité de ces choses, la conscience qui a l’expérience doit être pure et limpide, libre de toute intervention mentale ou vitale, débarrassée de toute notion et de tout sentiment personnels, délivrée de l’habitude du mental d’interpréter et d’expliquer tout à sa manière. »

(Entretien du 5 mai 1929)

Pour se débarrasser de l’intervention mentale, que faut-il faire?

Il faut que le mental apprenne à se taire — rester tranquille, attentif, sans faire de bruit. Si l’on essaye de faire taire le mental directement, c’est un dur travail, presque impossible, car la partie la plus matérielle du mental ne cesse jamais son activité — elle marche, marche, comme une machine à enregistrer qui ne s’arrêtera jamais. Elle répète tout ce qu’elle enregistre, et à moins que l’on n’ait un interrupteur pour l’arrêter, ça continue et ça continue, indéfiniment. Tandis que si l’on arrive à faire passer sa conscience dans un domaine supérieur, au-dessus du mental ordinaire, cette ouverture à la Lumière tranquillise le mental, il ne bouge plus, et le silence mental ainsi obtenu peut devenir constant. Une fois entré dans ce domaine, on peut très bien ne plus en sortir — le mental extérieur est toujours tranquille.

La seule vraie solution est l’aspiration à la lumière supérieure.

Comment persuader les parties récalcitrantes de notre nature de se soumettre?

Tâchez de leur faire comprendre, comme l’on fait avec un enfant qui ne comprend pas, par toutes sortes de moyens : des images, des explications, des symboles. Faites-leur comprendre la nécessité de l’union, de l’harmonisation avec les autres parties de l’être; parlez-leur raison, essayez de les rendre conscientes de leurs actes et de leurs conséquences. Surtout, être très patient, ne jamais se fatiguer de répéter les mêmes choses.

Dans ce travail, le mental peut-il venir en aide?

Oui, si une partie du mental est pleinement illuminée, si elle est soumise à la lumière psychique et possède le sens de la vérité, le mental peut aider beaucoup, il peut expliquer les choses de la vraie manière.

Pour les vies antérieures, y a-t-il des règles générales, de grandes lignes, ou est-ce que tout est possible?

Tout dépend de la catégorie à laquelle on appartient et du degré de développement de l’être psychique. Si l’être psychique est avancé, près de sa maturité, le choix avant la mort, dont je vous ai parlé l’autre jour, est tout à fait réel, et ce choix implique que tout est possible; mais dans les autres cas, la réincarnation se fait presque automatiquement. La volonté de l’être psychique n’est pas développée et il ne choisit pas. Donc, il n’y a pas de règles. Cela dépend beaucoup des circonstances, et surtout de la ligne de formation que suivra cet être psychique, et celle-ci dépend de son origine. C’est difficile à dire. En ce qui concerne les sexes, pendant longtemps cela peut varier. À mesure que la conscience se développe et acquiert une certaine unité d’action, de conscience, elle peut choisir de suivre une ligne à l’exclusion d’une autre, mais avant ce choix, à travers d’innombrables créations, vous avez été sans doute de sexes différents. C’est pour cela, probablement, que certaines femmes ont un caractère masculin, et vice versa, ou des tendances opposées à leur sexe. Mais au moment du « choix », on peut décider d’appartenir à la Conscience créatrice ou au Témoin immobile. Cela dépend de l’origine.

Les êtres psychiques ont-ils tous la même origine?

Voici comment les choses se passent. L’origine de la vie psychique, la Présence divine dans la Matière, est unique, c’est entendu, mais il y a dans les mondes supérieurs des êtres qui ne se sont jamais incarnés sur la terre et qui veulent y agir, avoir une action terrestre. Alors, ils attendent que certains êtres psychiques aient atteint leur plein développement et ils s’unissent à eux pour faire une œuvre selon leur nature propre. Leur conscience s’ajoute à la conscience psychique sur la terre. Ce sont des êtres qui ne se sont jamais incarnés, des êtres qui se sont matérialisés de plus en plus à mesure que la création se faisait. Ce sont peut-être des premiers émanés, des êtres envoyés dans l’univers pour des raisons spéciales — ce que les hommes appellent des « dieux » ou des « demi-dieux ». Donc, un de ces êtres peut avoir choisi, pour une raison spéciale, un être psychique en formation : il l’aide, il suit son développement et, au moment où ce psychique est suffisamment prêt et suffisamment fort pour pouvoir supporter l’identification, il s’unit à lui, s’identifie à lui pour faire une œuvre sur la terre. Ce n’est pas très fréquent, mais c’est arrivé et cela arrive encore. On trouve des récits dans les anciennes traditions, où il était question de dieux qui s’incarnaient sur la terre; certaines mythologies en parlent. Cela correspond à quelque chose d’exact. Mais tous les êtres psychiques ne sont pas nécessairement unis à un être des domaines supérieurs.

Puis Mère passe à une autre question, celle des « possessions » ou de l’incarnation sur la terre des êtres du monde vital.

Ces êtres vitaux ont-ils un être psychique?

Non! j’ai dit que la première chose qu’ils devaient faire pour s’incarner, c’est de chasser l’être psychique de la personne qu’ils possèdent. Cela peut arriver dès la naissance. Il y a des enfants qui sont presque morts-nés; on pense qu’ils sont morts et tout d’un coup ils revivent — cela veut dire qu’un être vital s’est incarné en eux. J’ai connu des cas ainsi. Cela peut arriver aussi au cours d’une maladie : quelqu’un est très malade et, peu à peu, il relâche le contact avec l’être psychique, puis, dans un évanouissement ou quelque autre état analogue, il coupe entièrement le contact et l’être vital se précipite dans le corps. J’ai connu aussi des cas de ce genre. Ou ce peut être une action lente : l’être vital entre dans l’atmosphère de la personne, il l’influence, l’influence, et finalement cause des maladies, des crises, surtout des maladies mentales; alors, le moment venu, la connexion avec l’être psychique est tout à fait coupée et l’être vital prend possession du corps. Il y a des cas où les gens tombent très malades et sortent de la maladie tout différents de ce qu’ils étaient avant. Très souvent cela se passe ainsi.

Vous avez dit que ces êtres du vital étaient attirés par la vie spirituelle, pourquoi?

Ils sont attirés, mais cela ne veut pas dire qu’ils aient sincèrement décidé de suivre la vie spirituelle. Le caractère principal de ces êtres est le mensonge : leur nature est faite de tromperies. Ils ont un pouvoir d’illusionnisme; ils peuvent prendre l’apparence des êtres divins ou des êtres supérieurs, ils peuvent apparaître dans un éblouissement de lumière, mais les gens vraiment sincères ne sont pas trompés, ils sentent tout de suite quelque chose qui les avertit. Mais si l’on aime le merveilleux, l’inattendu, si l’on aime les choses fantastiques, si l’on aime vivre un roman, on se laisse facilement tromper.

Il y a eu dernièrement un exemple historique, c’est le cas de Hitler qui était en rapport avec un être qu’il considérait comme le Suprême : cet être venait et lui donnait des conseils, lui disait tout ce qu’il fallait faire. Hitler se retirait dans la solitude et restait le temps qu’il fallait pour entrer en contact avec son « guide » et recevoir de lui des inspirations qu’il mettait ensuite à exécution très fidèlement. Cet être que Hitler prenait pour le Suprême, était tout simplement un asura, celui que l’on appelle « Le Seigneur du Mensonge » en occultisme, et il se proclamait le « Seigneur des Nations ». Il avait une apparence resplendissante, il pouvait donner le change à n’importe qui, sauf à celui qui avait vraiment la connaissance occulte et qui pouvait voir ce qui était là, derrière l’apparence. Il aurait trompé n’importe qui, n’est-ce pas, il était vraiment splendide. Généralement, il apparaissait à Hitler avec une cuirasse et un casque d’argent; une sorte de flamme sortait de sa tête; et il y avait une atmosphère de lumière éblouissante autour de lui, si éblouissante que Hitler pouvait à peine le regarder. Il lui disait tout ce qu’il fallait faire — il jouait avec lui comme avec un singe ou une souris. Il avait tout à fait décidé de lui faire faire toutes les extravagances possibles, jusqu’au jour où il se romprait le cou, ce qui est arrivé. Mais des cas comme celui-là, il y en a beaucoup, à une moindre échelle bien entendu.

Hitler était un très bon médium, il avait de grandes capacités médiumniques, mais il manquait d’intelligence et de discernement. Cet être pouvait lui dire n’importe quoi et il avalait tout. C’est lui qui le poussait peu à peu. Et cet être faisait cela comme une distraction, il ne prenait pas la vie au sérieux. Pour ces êtres là, les hommes sont de très petites choses avec lesquelles on joue, comme un chat joue avec une souris, jusqu’au jour où on les mange.

Les gens mentalement dérangés sont-ils possédés?

Oui, à moins qu’il n’y ait une lésion physique, un défaut de formation ou un accident, une congestion. Dans tous les autres cas, ce sont toujours des possessions. La preuve en est que, si l’on vous amène une personne tout à fait dérangée mentalement, si elle a une lésion, on ne peut pas la guérir, tandis que, s’il n’y a pas de lésion physique, si c’est une possession, on peut la guérir. Malheureusement, ces choses n’arrivent qu’aux gens qui les aiment; il faut qu’il y ait dans l’être beaucoup d’ambition, de vanité, joint à beaucoup de stupidité et un terrible amour-propre — c’est sur ces choses-là que ces êtres jouent. J’ai connu des cas comme cela de personnes qui étaient partiellement possédées, et je suis arrivée à les débarrasser des êtres qui les possédaient. Naturellement, elles ont senti un certain soulagement, une sorte de confort pendant un certain temps, mais cela ne durait pas longtemps; presque immédiatement cela s’effaçait et elles pensaient : « Maintenant je suis devenu un être tout à fait ordinaire, tandis qu’avant j’étais un être exceptionnel ! » Ils sentaient en eux un pouvoir exceptionnel, même si c’était un pouvoir de mal faire, et ils en étaient satisfaits. Alors que faisaient-ils? Ils appelaient de toutes leurs forces le pouvoir qu’ils avaient perdu! Bien sûr, l’être détruit ne pouvait pas revenir, mais comme ces êtres-là existent par milliers, il était remplacé par un autre. J’ai vu cela arriver trois fois de suite dans un cas, si bien que j’ai fini par dire à cette personne : « Je suis fatiguée, débarrassez-vous vous-même, moi je ne m’en occupe plus! »

Dans ces cas-là, qu’arrive-t-il à l’être psychique?

Généralement, il s’en va.

Il faut vous dire que les êtres du monde vital sont immortels — ils ne peuvent pas mourir. Ils peuvent être détruits, mais c’est seulement la force spirituelle pure qui peut les détruire. Par exemple, dans un combat vital (il y a des gens qui ont un pouvoir combatif vital), l’expérience est toujours la même : si l’on se bat dans le monde vital avec un être vital, on peut l’écraser, le tuer, mais il renaîtra toujours — ils se reforment toujours. Je crois que c’est là l’origine de la légende des hydres ou des monstres à plusieurs têtes.

Il n’y a qu’une force au monde qui peut les détruire d’une façon catégorique, c’est-à-dire sans espoir de retour, et c’est une force qui appartient au Pouvoir créateur suprême. C’est une force qui vient de par-delà le monde supramental — ce n’est pas à la disposition de tout le monde. C’est une force lumineuse, d’une blancheur éclatante, tellement brillante que, si des yeux ordinaires la regardaient, ils en seraient aveuglés. Il suffit qu’un être du monde vital soit touché par cette lumière pour qu’il soit dissous immédiatement — il se liquéfie, comme ces limaces qui fondent en eau si l’on met un peu de sel dessus.

Raspoutine était-il un être vital?

J’ai entendu dire les choses les plus contradictoires à son sujet; certains le considéraient comme une divinité incarnée, d’autres comme un diable incarné. Je ne peux pas dire, je n’ai jamais eu de contact avec lui.

Quand Hitler est mort, le « Seigneur du Mensonge » est-il passé dans Staline?

Ce n’est pas tout à fait comme cela que les choses se passent! mais c’est quelque chose d’analogue. Cet être n’attendait pas la mort de Hitler, c’est là où vous faites erreur. Ces êtres-là ne sont pas du tout liés à une seule présence physique. L’être en question pouvait très bien posséder Hitler et influencer beaucoup d’autres gens en même temps. On s’est débarrassé de Hitler parce qu’il avait derrière lui toute une nation et un pouvoir physique, et s’il avait réussi, cela aurait été un désastre pour l’humanité, mais on ne se faisait pas d’illusion; il ne suffisait pas de se débarrasser de lui pour se débarrasser de la force qui était derrière lui — ce n’est pas si facile. Il faut vous dire que l’origine de ces êtres-là est antérieure à celle des dieux ; ce sont les premiers émanés, les premiers êtres individuels de l’univers; alors on ne peut pas se débarrasser d’eux comme cela, en gagnant une guerre.

Tant qu’ils sont nécessaires à l’évolution universelle, ils existeront. Le jour où ils perdront leur utilité, ils se convertiront ou ils disparaîtront.

Ils savent, d’ailleurs, qu’ils approchent de leur dernière heure, et c’est pour cela qu’ils font autant de dommage qu’ils le peuvent.

Ils étaient quatre. Le premier s’est converti, l’autre s’est dissous en son origine. Deux vivent encore, et ces deux-là sont plus acharnés que tous les autres. L’un est connu en occultisme comme le « Seigneur du Mensonge », je l’ai dit, l’autre est le « Seigneur de la Mort ». Et aussi longtemps que ces deux êtreslà existeront, il y aura des difficultés.

Le 10 mars 1951

« ... le pouvoir sur l’argent est maintenant sous l’influence ou entre les mains des forces et des êtres du monde vital. C’est à cause de cette influence que jamais on ne voit l’argent aller en sommes considérables à la cause de la vérité. Toujours il se fourvoie, car il est sous la griffe des forces hostiles et c’est l’un de leurs principaux moyens de garder leur emprise sur la terre. La main-mise des forces hostiles sur le pouvoir de l’argent est puissamment, complètement et soigneusement organisée, et c’est une tâche des plus difficiles que d’extraire quoi que ce soit de cette compacte organisation. Chaque fois que l’on essaye de retirer un peu d’argent à ses gardiens actuels, on doit livrer une bataille féroce. »

(Entretien du 12 mai 1929)

On dit souvent, dans les contes de fée, qu’un trésor est gardé par les serpents. Est-ce vrai?

Oui, mais ce n’est pas un serpent physique, c’est un serpent vital. La clef des trésors est dans le monde vital et elle est gardée par un immense serpent noir, qui est formidable — dix fois, cinquante fois plus grand qu’un serpent ordinaire. Il garde les portes du trésor. Il est noir, magnifique, toujours dressé et éveillé. Il m’est arrivé une fois de me trouver devant lui (d’habitude, ces êtres-là m’obéissent quand je leur donne un ordre), je lui ai dit : « Laisse-moi passer. » Il m’a répondu : « Moi, je te laisserais bien passer, mais si je te laisse passer, ils me tueront; alors je ne peux pas te laisser passer. » Je lui ai demandé : « Que faut-il que je t’apporte pour que tu me laisses passer? » Il m’a dit : « Oh! une seule chose m’obligerait à céder la place : si tu pouvais devenir le maître de l’impulsion sexuelle dans l’homme, si tu arrivais à maîtriser cela dans l’humanité, je ne pourrais plus résister, je te laisserais passer. »

Il ne m’a pas encore laissée passer. Je dois avouer que je n’ai pas rempli la condition, je n’ai pas pu maîtriser cela de façon à le conquérir en tout le monde.

C’est assez difficile.

Avant de couper ses relations avec les êtres qui sont liés à une entité vitale, il faut en être sûr. Comment être sûr?

Évidemment, à moins que l’on n’ait la vision vitale directe, c’est-à-dire que l’on puisse voir directement dans le monde vital, il est difficile de savoir. J’ai vu maintes et maintes fois... enfin, deux choses peuvent se produire, et généralement se produisent. Quand, pour une raison quelconque, on ne s’entend pas avec quelqu’un — s’il y a conflit d’intérêts, si l’on s’est disputé — on a tendance à dire de l’autre : « C’est un être vital. » Il faut se méfier de soi, d’abord, et de ce que l’autre dit, ensuite. Il y a un autre cas encore plus intéressant : j’ai connu au moins deux personnes qui étaient, non seulement sous l’influence vitale, mais des incarnations d’êtres du monde vital ; eh bien, c’étaient elles, justement, qui le plus constamment dénonçaient les autres comme étant possédés par des êtres du monde vital ! Alors, il vaut mieux ne rien décider soi-même. Il y a des cas où l’ignorance est mieux qu’une demi-connaissance, car si l’on ne sait pas que l’on a affaire à un être du monde vital, on peut agir comme on agit avec un être humain ordinaire, c’est-à-dire se protéger suffisamment, ne pas se livrer si c’est un ennemi, être sur ses gardes, avoir beaucoup de patience; et plus tard, on ne fait plus aucune attention à ce que cette personne vous fait ou ne vous fait pas. Seuls, ceux qui possèdent la perfection vitale et qui sont complètement désintéressés peuvent vous dire : « Celui-ci ou celle-là est un être dangereux. »

(Mère reprend sa lecture) « L’être humain est chez lui, en sécurité, dans son corps matériel; le corps est sa protection. Il y a des gens qui sont pleins de dédain pour leur corps et qui pensent que tout deviendra bien meilleur et plus facile après la mort, sans lui. Mais en fait, le corps est leur abri, leur forteresse; tant qu’ils y sont logés, les forces du monde vital trouvent difficile d’avoir une prise directe sur eux. Savez-vous ce que sont les cauchemars? Ce sont vos sorties dans le monde vital. Et quelle est la première chose que vous essayez de faire quand vous êtes en proie à un cauchemar? Vous revenez en grande hâte vers votre corps et vous vous secouez jusqu’à ce que vous ayez repris votre conscience physique normale. »

Que devient le vital après la mort?

Il se dissout. C’est rare qu’il en soit autrement. Mais si vous avez eu une passion très forte, si vous étiez divisé par des impulsions très fixes, cela fait des petits morceaux. Au lieu de s’en aller comme une vapeur ou un liquide, cela s’en va par petits morceaux. Chacun de ces morceaux de substance vitale est centré autour de l’impulsion centrale, du désir central, de la passion centrale du morceau, et cela fait des petites entités, qui n’ont pas la forme humaine, qui ont parfois une forme indéfinie : parfois elles ressemblent au corps auquel les morceaux appartenaient, parfois elles prennent une forme expressive du désir qu’elles représentent. Et naturellement, leur seul souci est de satisfaire leur désir ou leur passion, et elles cherchent partout le moyen de se satisfaire.

Prenons la passion d’un avare pour sa fortune, par exemple. Il meurt. Son être vital se dissout, mais sa passion pour son argent reste vivante. Elle rassemble autour d’elle un certain nombre d’éléments, qui forment une entité vivante et consciente dans le monde vital. Si cet homme, de son vivant, avait caché un trésor quelque part, cette entité va s’installer juste au-dessus de l’endroit où se trouve le trésor, comme pour le garder et empêcher les gens de s’en approcher. Mais il y a des personnes sensibles qui, sachant qu’un trésor est caché quelque part, sentent la présence et disent : « Le trésor est là. » C’est un premier effet. L’autre effet est que cette entité, ne voulant pas que le trésor soit touché, produit toujours une sorte de catastrophe pour défendre son bien. Elle rend malades les gens qui s’approchent, ou elle provoque un accident, même un assassinat; tous les moyens lui sont bons; ou si la personne est très sensible, elle lui cause une telle frayeur qu’elle devient folle.

Il y a aussi des quantités de petites entités, assez répugnantes, en très grand nombre, qui proviennent de ce misérable désir sexuel. Si ce désir (et les entités correspondantes) n’est pas dissous à la mort, ces entités continuent d’exister et elles viennent s’installer dans l’atmosphère des personnes sensibles et les poussent, les poussent. Ces entités se nourrissent de la force vitale émanée au moment de l’acte et, naturellement, leur seul désir est d’avoir autant de nourriture qu’elles peuvent. J’ai vu des gens qui étaient entourés de douzaines de ces êtres. C’est une chose très concrète... Je ne sais pas si vous avez entendu parler de Maurice Magre, l’écrivain qui est venu ici. Il disait dans l’un de ses livres que les gens qui ont un instinct sexuel très fort sont entourés d’une nuée de ces petits êtres qui les harcèlent pour se satisfaire, se nourrir de la force vitale. Il le savait très bien, il l’avait observé. Pour ceux qui sont un tout petit peu sensibles, c’est très perceptible. Même les gens qui sont harcelés sentent très souvent que l’impulsion vient du dehors — cela éveille quelque chose en eux au-dedans, mais ils sentent que l’excitation vient du dehors. Et il y en a des centaines de milliers, car malheureusement c’est l’une des plus grosses difficultés du genre humain, c’est un esclavage terrible.

Dans les cauchemars vitaux, quelle partie de l’être sort du corps?

Votre vital — pas tout entier, car cela produirait un état cataleptique, mais une partie du vital va se promener. Certains vont toujours dans des endroits très vilains, alors ils ont des nuits très mauvaises — elles sont innombrables, les possibilités de promenades. Ce peut être une très petite chose, une petite partie de l’être, mais il suffit qu’elle soit consciente pour vous donner un bon petit cauchemar!

N’est-ce pas, quand on dort, les êtres intérieurs ne sont pas concentrés sur le corps, ils sortent et deviennent plus ou moins indépendants — d’une indépendance limitée, mais indépendants tout de même — et ils vont vivre dans leur domaine propre. Le mental encore plus, car il est à peine tenu dans le corps, il est seulement concentré, il n’est pas contenu dans le corps. Le vital aussi déborde le corps, mais il est davantage concentré sur le corps. Mais le mental est une substance tellement souple qu’il suffit de penser à quelqu’un pour être avec cette personne, au moins partiellement, mentalement. Si vous pensez fortement à un endroit, une partie de votre mentalité est là ; la distance n’existe pour ainsi dire pas. Naturellement, pour avoir un mental centralisé autour du corps, il faut avoir une bonne éducation. Peu de gens ont un mental d’une forme définie : c’est comme des nuages qui roulent, qui vont, qui viennent. Même pour avoir un vital qui ait une forme semblable à celle de votre corps physique, une forme analogue, il faut qu’il soit très individualisé, très centralisé. L’être mental encore plus; il faut qu’il soit tout à fait individualisé, centralisé, organisé autour du centre psychique pour avoir une forme définie.

Il y a des êtres qui passent leur vie à organiser leur mental. J’en ai connu qui avaient fait de leur mental une sorte de forteresse, une construction énorme (je parle de gens qui avaient des capacités mentales peu ordinaires). Ils avaient fait de leur mental un édifice assez grand, très puissant, d’une telle fixité, avec des murs si solides qu’ils n’avaient plus aucun contact avec le monde mental extérieur : ils vivaient complètement dans leur propre construction et tous les phénomènes de leur conscience appartenaient à leur propre construction, ils n’avaient plus aucun contact avec le monde mental extérieur. Ils avaient un contact avec leur propre vital et leur corps, comme cela, mais tous les phénomènes de la conscience se plaçaient dans leur construction mentale — ils ne pouvaient plus en sortir. Eh bien, cela arrive très fortement aux gens qui recherchent la vie spirituelle par les moyens classiques d’abandon de la conscience matérielle, de concentration sur leur être intérieur et d’identification avec lui. Si je vous donnais des noms, vous seriez tout à fait étonnés. Ils se construisent une conception dans laquelle on trouve toutes les gradations du mental, une construction si solide et si fixe qu’ils sont enfermés là-dedans, et quand ils croient avoir atteint à la Vérité suprême, ils ont seulement atteint le centre de leur propre construction mentale.

Et ils ont toutes les expériences qu’ils prévoyaient : expérience de la libération, expérience de la sortie du corps, expérience de l’identification avec le Suprême, tout, tout, mais tout dans leur construction, cela n’a aucun contact avec la réalité universelle. Alors, si l’on touche à cela, si pour une raison quelconque on a le pouvoir de toucher cela, ou simplement de faire une brèche dans un de ces murs, ils sont d’abord complètement bouleversés, puis ils considèrent la force qui a pu faire cela comme une force de destruction épouvantable, une manifestation d’une force hostile de la pire catégorie!

Qu’est-ce qu’un « cauchemar mental » ?

Quand il y a un chaos dans le cerveau ou une fièvre locale, une ébullition spéciale dans le cerveau, un surmenage, ou qu’il y a un manque de contrôle, on se laisse posséder par les formations mentales, c’est ce qui arrive le plus souvent — par des formations mentales que l’on a le plus souvent faites soi-même, d’ailleurs. Et comme le contrôle de la conscience raisonnable éveillée est parti, tout cela commence à danser une sarabande dans la tête, avec une espèce de folie déchaînée; les idées se mêlent, s’entrechoquent, se battent, c’est vraiment hallucinant. Alors, à moins que l’on n’ait le pouvoir d’amener dans sa tête une grande paix, une grande tranquillité, une lumière très forte et pure, eh bien, c’est dix fois pire qu’un cauchemar vital. Le pire du cauchemar vital consiste généralement à se battre avec un ennemi qui veut vous tuer, et on lui assène des coups terribles, et les coups ne portent jamais; vous y mettez toute votre force, toute votre énergie et vous n’arrivez pas à toucher l’adversaire. Il est là devant vous, il vous menace, il va vous étrangler et vous rassemblez toute votre énergie, vous essayez de frapper, mais rien ne touche. Quand la lutte est comme cela, corps à corps, avec un être qui se jette sur vous, c’est particulièrement pénible. C’est pour cela qu’il est recommandé de ne pas sortir du corps à moins d’avoir le pouvoir nécessaire, ou la pureté. N’est-ce pas, dans ce genre de cauchemar, la force dont on veut se servir, c’est le « souvenir » d’une force physique; mais on peut avoir une grande force physique, être un boxeur de premier ordre, et être tout à fait sans force dans le monde vital, parce que l’on n’a pas le pouvoir vital nécessaire. Quant à ces cauchemars du mental, cette espèce de sarabande effroyable dans la tête, on a tout à fait l’impression de perdre la raison.

Au moment de la mort, l’être psychique va se reposer, n’est-ce pas, mais le vital est arrêté dans le monde vital ; cela empêche-t-il le psychique d’aller se reposer?

Mais le vital ne va pas se reposer, l’être mental ne se repose pas. Généralement, ils se dissolvent. C’est seulement si l’on a suivi toute sa vie un yoga, si l’on a pris le plus grand soin d’individualiser, de centraliser le vital et le mental autour de l’être psychique, qu’ils restent — cela arrive une fois sur dix millions, c’est très exceptionnel. Prenons le cas d’un philosophe ou d’un écrivain qui a travaillé considérablement dans son cerveau, qui a essayé de l’organiser; cela persiste, mais comme une capacité de penser, pas autre chose. Il y a de ces capacités de penser qui persistent après la mort et qui essayent, naturellement, de trouver un autre cerveau physique pour se manifester. C’est comme cela que le mental d’un grand penseur peut s’identifier à un autre mental et être capable de l’exprimer.

Du point du vue vital, prenons le cas d’un grand musicien qui a travaillé toute sa vie à faire de son être extérieur un bon instrument pour la musique; il a organisé cette puissance vitale dans son corps pour exécuter de la musique; alors ses mains, par exemple, sont tellement individualisées dans leur capacité d’exécution, qu’elles peuvent persister subtilement après la mort, avec leur forme, une forme analogue à l’ancienne forme physique. Elles flottent dans le monde vital et sont attirées par les gens qui ont des capacités analogues; elles essayent de s’identifier à eux. Si quelqu’un est assez sensible, assez réceptif, il peut s’identifier à ces mains et exécuter des choses merveilleuses, profiter de toute l’individualisation de la vie passée de ces mains.

Le même phénomène se produit-il dans le cas de savants quand les résultats de leurs travaux se réalisent quelque temps après leur mort?

Oui, dans le cas de Pierre et de Marie Curie, par exemple, il est certain que la puissance de travail de Pierre Curie est entrée dans sa femme à sa mort.

Il arrive souvent des accidents aux gens qui font des fouilles dans les tombes d’Égypte, pourquoi?

Ils le méritent! Quand on viole des tombes, n’est-ce pas... Il y a des histoires innombrables de ce genre. Mais c’est un autre phénomène.

Je m’explique : dans la forme physique, se trouve « l’esprit de la forme », et cet esprit de la forme persiste pendant un certain temps, même quand, extérieurement, on dit que la personne est morte; et aussi longtemps que l’esprit de la forme persiste, le corps ne se détruit pas. Dans l’ancienne Égypte, ils avaient cette connaissance; ils savaient que s’ils préparaient le corps d’une certaine façon, l’esprit de la forme ne s’en irait pas et le corps ne se dissoudrait pas. Dans certains cas ils ont merveilleusement réussi; et si l’on va violer le repos des êtres qui ont été ainsi pendant des milliers d’années, je comprends qu’ils ne soient pas très satisfaits, surtout quand on viole leur repos par une curiosité malsaine qu’on légitime avec des idées scientifiques.

Il y a au Musée Guimet, à Paris, deux momies. De l’une, il ne reste plus rien; mais dans l’autre, l’esprit de la forme est resté très conscient, conscient au point que l’on peut avoir un contact de conscience. Il est évident que, quand un tas d’idiots viennent vous regarder avec des yeux ronds qui ne comprennent rien, en disant : « Oh! il est comme ça, il est comme ceci », cela ne doit pas faire plaisir.

N’est-ce pas, on commence par faire une chose infâme — ces momies sont enfermées dans une boîte, d’une forme spéciale suivant la personne, avec tout ce qu’il faut pour les conserver — alors, on ouvre la boîte, plus ou moins violemment, on enlève quelques bandelettes ici et là pour mieux voir... Et étant donné que l’on ne momifiait jamais les gens ordinaires, c’étaient des êtres qui avaient réalisé une puissance intérieure considérable, ou des membres de la famille royale, des gens plus ou moins initiés.

Il y a une momie qui a été la cause d’un grand nombre de catastrophes; elle était princesse, fille de Pharaon et secrètement à la tête d’un collège initiatique à Thèbes.

Enfin, les hommes sont ainsi...

Le 12 mars 1951

Dans le monde vital, il existe des forces; est-ce qu’il existe des formes mentales dans le monde mental?

Oui, il y a un monde mental concret et il y a des formes mentales, qui ne ressemblent pas aux forces vitales et qui ont leur loi propre. Il y a beaucoup, d’innombrables formes mentales. Elles sont presque indestructibles; on peut seulement dire qu’elles changent de forme et de relations, c’est quelque chose de très fluide qui bouge tout le temps.

(Mère passe à un autre sujet) « ... l’on ne peut comprendre que ce que l’on sait déjà dans son être intérieur. Vous êtes frappé, dans un livre, par ce que vous avez déjà expérimenté profondément au-dedans de vous. [...] La connaissance qui semble vous venir du dehors, est seulement une occasion d’amener à la surface la connaissance qui était au-dedans de vous. »

(Entretien du 19 mai 1929)

Pourquoi certains sujets sont-ils très difficiles?

Cela dépend de beaucoup de choses : de la formation du cerveau, de l’atavisme, des premières années d’éducation, surtout de l’atavisme. Mais il y a un phénomène très intéressant : chaque idée nouvelle forme dans le cerveau comme une petite circonvolution, et cela prend du temps. N’est-ce pas, on vous dit quelque chose que vous n’avez jamais entendu; vous écoutez, mais c’est incompréhensible, cela n’entre pas dans votre tête. Mais si vous entendez la même chose une seconde fois, un peu plus tard, elle a un sens. C’est parce que le choc de la nouvelle idée a fait un petit travail dans le cerveau et a préparé juste ce qui était nécessaire pour comprendre. Et non seulement cela se construit, mais cela se perfectionne. C’est pourquoi, si vous lisez un livre difficile, au bout de six mois ou un an vous le comprenez infiniment mieux qu’à la première lecture, et parfois d’une façon très différente. Ce travail dans le cerveau se fait sans la participation de votre conscience active. De la façon dont l’être humain est formé actuellement, il faut toujours compter avec le facteur temps.

Est-ce le cerveau ou la présence de la pensée qui donne le choc?

Non, c’est la conscience. La plupart des gens n’en sont pas conscients, mais elle travaille tout le temps en chacun.

(Mère reprend sa lecture) « ... on dit une chose qui est parfaitement claire; mais la manière dont elle est comprise est stupéfiante! Chacun voit en elle quelque chose d’autre que ce que l’on voulait dire, et même parfois lui donne un sens contraire à celui qu’elle avait. Si vous voulez comprendre vraiment et éviter ce genre d’erreur, vous devez passer derrière le son et le mouvement des mots et apprendre à écouter en silence. »

Comment apprendre à écouter en silence?

C’est une question d’attention. Si l’on concentre son attention sur ce qui est dit, avec la volonté de comprendre correctement, le silence se fait spontanément — c’est l’attention qui fait le silence.

Est-il possible de sortir de la « forteresse mentale 13 » ?

Mais il y a des gens qui sortent de la forteresse! On peut même envoyer une armée hors de la forteresse!

Non, ce n’est pas le chef de la place qui sort, il tient beaucoup à sa forteresse : il envoie des soldats. Il tient beaucoup à sa forteresse, car c’est elle qui lui donne l’impression d’exister et d’être une individualité.

Et si l’on se débarrasse de la forteresse?

Oh! mais il faut faire attention! Il ne faut pas s’en débarrasser si l’on n’est pas capable de vivre sans forteresse, ce qui est infiniment plus difficile. Ce que les hommes font généralement, avec beaucoup d’effort et une quantité de souffrances qui leur donne l’impression d’être des héros, c’est de jeter bas leur forteresse... pour entrer aussitôt dans une autre! Cela ne fait pas beaucoup de différence du point de vue de la Vérité, mais cela leur donne l’impression d’avoir fait un grand progrès, parce que la vieille forteresse est par terre et qu’ils en ont construit une autre.

Vivre sans forteresse est extrêmement difficile — les gens ont l’impression qu’ils ne vivent pas, qu’ils ne sont pas individualisés, qu’ils sont flottants. Il est extrêmement difficile de vivre dans quelque chose d’infiniment vaste, mouvant, constamment changeant, perpétuellement en progrès, de n’être fixé par rien à quoi l’on puisse s’accrocher en disant : « C’est moi, c’est ma façon de penser. » C’est très difficile, il ne faut pas essayer trop tôt; il y a des êtres à qui cela trouble la raison.

Qu’est-ce qui fait la construction mentale?

C’est l’ego mental qui fait la construction et il s’y accroche désespérément.

Le « je » et l’ego sont-ils une même chose?

Généralement!

Comment se fait-il qu’il y ait des gens qui pensent une chose et en disent une autre?

Oui, cela arrive souvent. Ils pensent une chose et, quand ils se mettent à parler, ils disent juste le contraire. Si la pensée contrôlait la langue, beaucoup de bêtises seraient évitées. On perd le contrôle et dans une impulsion on dit n’importe quelle stupidité, c’est comme une machine qui se met à parler pour le plaisir de parler. Cela a l’air d’une absurdité, mais cela arrive tout le temps; il y a très peu de gens à qui cela n’arrive pas. Ils disent toutes sortes de choses, puis ils se demandent : « Pourquoi ai-je dit tout cela ? » Ils ne savent même pas pourquoi. J’en connais qui disent toujours ce que l’autre veut. La personne avec qui ils parlent se dit : « Il va me dire ceci ou cela », ou elle craint : « J’espère qu’il ne me dira pas cela », et l’autre, comme un petit pantin, commence à le dire tout tranquillement sans savoir pourquoi!

Est-ce à cause d’un manque de volonté?

Non, c’est la déformation mentale. Il n’y a pas beaucoup de volonté là-dedans. Si la volonté intervient, cela devient moins absurde, peut-être.

Non, ce sont des mouvements du mental, la formation du mental, la force mentale qui bouge tout le temps, qui va, qui vient, comme un écureuil dans une cage qui court, qui court et qui ne sait pas pourquoi.

Alors, c’est un jeu universel?

Non, pas très universel, c’est de l’humanité, c’est très humain. Combien d’êtres ont-ils une pensée propre? Je crois bien qu’il n’y en a pas dans l’humanité ordinaire avec la mentalité ordinaire. Combien d’êtres ont-ils une pensée parce qu’ils ont réfléchi? Très peu, et s’ils en ont, on considère qu’ils sont terriblement durs, ou remarquablement intelligents, ou despotiques ou autoritaires — on les couvre de toutes sortes de compliments! Et cela, simplement parce qu’ils ont une façon précise de penser.

Prenons n’importe quelle idée générale; par exemple : « Le monde a-t-il une durée indéfinie? » ou : « Est-ce qu’il commence et est-ce qu’il finit? » Qui a une pensée précise à ce sujet? Ou encore : « Comment cette terre a-t-elle commencé et comment l’humanité a-t-elle commencé sur la terre? » Le mental est incapable de résoudre cette question, il se trouvera devant une quantité indéfinie de possibilités et il ne saura pas choisir. Alors, que fait-il, que choisit-il? Une préférence personnelle, la pensée qui lui donne une sensation agréable, confortable; il dit : « Oui, ce doit être cela. » Mais si vous êtes tout à fait honnête et scrupuleux et que vous ne laissiez pas vos préférences entrer en jeu, comment déciderez-vous? C’est un sujet assez proche de l’humanité pour qu’elle s’y intéresse, n’est-ce pas, la terre est son domaine! Bon, si vous lisez un livre, il vous dira une chose, si vous en lisez un autre, il vous dira autre chose. Puis, les religions s’en mêlent avec leurs théories et, de plus, elles vous diront que telle et telle idée est la « vérité absolue » et qu’il faut y croire, autrement vous serez damné. Vous lisez les hommes de science — ils vous diront des choses scientifiques. Vous lisez les philosophes — ils vous diront des choses philosophiques. Vous lisez les spiritualistes, ils vous feront de la spiritualité et... vous en serez exactement au même point qu’avant de partir. Mais il y a des gens qui aiment avoir une sorte de stabilité dans la tête (justement ceux qui font des « forteresses » — ils aiment bien être dans une forteresse, cela leur donne une sensation confortable), alors ils font un choix, et s’ils ont une force mentale suffisante, ils font un choix entre une quantité considérable d’idées; puis ils vous arrangent cela, ils en font un bon mur en mettant chaque chose à ce qu’ils considèrent être sa place (c’est-à-dire qu’il ne faut pas trop de contradictions l’une près de l’autre, sinon cela s’entrechoque; il faut que cela fasse une organisation convenable) et ils vous disent : « Maintenant, je sais! » Ils ne savent rien du tout!

C’est tout à fait intéressant, car plus on a d’activité mentale, plus on se livre à ce petit jeu. Et il y a des idées auxquelles on tient! On y est accroché comme si toute la vie en dépendait. J’ai connu des personnes qui avaient mis au centre de leur formation une idée, et qui disaient : « Tout le reste peut s’écrouler, cela m’est égal, mais cette idée-là ne bougera pas. C’est la vérité. » Et quand elles viennent au yoga (et c’est le plus amusant de tout), c’est sur cette idée qu’elles reçoivent tout le temps des coups, constamment! Tous les événements, toutes les circonstances viennent taper là-dessus jusqu’à ce que cela commence à chanceler, puis, un beau jour, elles disent avec désespoir : « Ah! mon idée est partie. »

Quelqu’un a dit d’une façon assez poétique : « Il faut savoir tout perdre pour tout gagner. » Et c’est vrai, surtout pour le mental, car si l’on ne sait pas tout perdre, on ne peut rien gagner.

Comment cette terre a-t-elle commencé?

Demandez aux savants, ils vous le diront!

Si, finalement, le progrès consiste à désapprendre tout ce que l’on a appris, pourquoi apprendre?

Mais c’est comme pour la gymnastique. Vous faites toutes sortes de mouvements pour former votre corps et le rendre fort, mais cela ne veut pas dire que vous allez passer toute votre existence à lever des poids et à faire des barres parallèles! Vous pouvez continuer à le faire comme une distraction, comme une occupation, mais enfin ce n’est pas un but suprême. Pour la mentalité, c’est la même chose. Pour avoir un mental capable de progresser, de s’adapter à une vie nouvelle, de s’ouvrir à des forces supérieures, il faut lui faire faire toutes sortes de gymnastiques. C’est pour cela que l’on envoie les enfants à l’école, ce n’est pas pour qu’ils se souviennent de tout ce qu’ils apprennent — qui se souvient de ce qu’il a appris? Quand ils sont obligés d’enseigner aux autres, plus tard, il faut qu’ils rapprennent tout, ils ont tout oublié. Cela revient vite, mais ils ont oublié. Mais s’ils ne sont jamais allés à l’école, s’ils n’ont jamais appris et qu’ils doivent tout commencer... quand on commence à faire des barres parallèles à quarante-cinq ans, n’est-ce pas, cela fait mal. C’est la même chose, le cerveau manque de plasticité. Savez-vous quelle est la meilleure gymnastique? C’est d’avoir une conversation quotidienne avec un métaphysicien, parce qu’il n’y a rien de concret, vous ne pouvez pas vous concentrer sur quelque chose qui ait une forme, une réalité objective; tout se passe, justement, exclusivement avec des mots, dans le domaine de l’abstraction, c’est une gymnastique purement mentale. Et si vous pouvez entrer dans la formation mentale d’un métaphysicien et arriver à comprendre et à lui répondre, c’est une gymnastique parfaite!

(Un disciple mathématicien) C’est la même chose pour les mathématiciens, je suppose!

Oui.

Si au moment de la mort, le vital est attaqué dans le monde vital par des forces ou des entités hostiles, ne cherche-t-il pas un abri quelque part?

Oui, c’est pour cette raison que l’on recommande dans tous les pays et dans toutes les religions de se rassembler pendant sept jours, au moins, après la mort de quelqu’un pour penser à lui. Parce que, quand vous pensez à lui avec affection (sans désordre intérieur, sans sanglots, sans toutes ces passions désespérées), si vous pouvez être tranquille, votre atmosphère devient comme un phare pour lui; et quand il est attaqué par des forces hostiles (je parle de l’être vital, n’est-ce pas, pas de l’être psychique qui va se reposer), il peut se sentir tout à fait perdu, ne pas savoir que faire et être en grande détresse, alors il voit, par affinité, la lumière de ceux qui pensent à lui avec affection et il se précipite là. Il arrive presque constamment qu’une formation vitale, une partie du vital de la personne qui est morte (ou parfois la totalité du vital s’il est bien organisé) se réfugie dans l’aura, dans l’atmosphère des gens ou de la personne qui l’ont aimée. Il y a des personnes qui portent toujours avec elles une partie du vital de celui qui est parti. C’est cela l’utilité réelle de ces soi-disant cérémonies, qui n’ont pas de sens autrement.

Il est préférable de le faire sans cérémonies. Les cérémonies sont plutôt nuisibles, pour une raison très simple : quand on est occupé à faire une cérémonie, on pense plus à elle qu’à la personne. Quand on est occupé à faire des gestes, des mouvements, à suivre un rituel, on pense beaucoup plus à tout cela qu’à la personne qui est morte. D’ailleurs, les gens le font pour cela, la plupart du temps, car ils ont une très constante habitude d’essayer d’oublier. Le fait est que l’une des deux principales occupations de l’homme est d’essayer d’oublier ce qui lui est pénible, et l’autre, d’essayer de se distraire pour échapper à l’ennui. Ce sont les deux principales occupations de l’humanité, c’est-à-dire que l’humanité passe la moitié de son temps à ne rien faire de vrai.

Et quand les gens s’ennuient (certains ne sont pas dans la nécessité absolue de s’occuper, ou ils ont le malheur d’être riches), ils font des bêtises! L’origine de tous les débordements, de toutes les stupidités humaines est l’ennui, ce que l’on appelle en anglais « dullness », cet état où l’on est comme un chiffon mouillé : on ne réagit plus à rien et on est obligé de se fouetter (au figuré) pour se faire bouger et marcher.

Dans l’économie de la Nature, des moments de répit sont donnés pour que les hommes se retrouvent eux-mêmes, mais ils ne savent pas s’en servir.

En revoyant la fin de cet Entretien, Mère a fait la réflexion suivante (le 10 mars 1965) :

Je dirais beaucoup de choses maintenant...

Ainsi, lorsque le Seigneur s’approche le plus près des hommes pour établir un rapport conscient avec eux, dans leur folie, c’est à ce moment-là qu’ils font les plus grosses bêtises.

C’est vrai, c’est tout à fait vrai, c’est au moment où tout se tait pour que l’homme devienne conscient de son Origine, que, dans sa folie, pour se distraire, l’homme conçoit ou exécute les pires stupidités.

Pour se distraire, parce qu’il ne peut pas supporter la force de la Lumière?

Oui.

La pression est trop forte.

Oui, il y en a qui ont peur, ils s’affolent. Ils ne peuvent pas le supporter, alors ils font n’importe quoi pour se sortir de là.

Le 14 mars 1951

« Quand on se tourne vers le Divin, il faut faire table rase de toutes les conceptions mentales; mais en général, au lieu de le faire, on jette toutes ses conceptions sur le Divin et l’on veut que le Divin obéisse. La seule vraie attitude pour un yogi est d’être plastique et prêt à exécuter l’ordre divin, quel qu’il puisse être. »

(Entretien du 19 mai 1929)

Qu’est-ce que la « plasticité » ?

Est « plastique » ce qui peut changer de forme facilement. Au figuré, c’est la souplesse, la capacité de se plier aux circonstances ou aux nécessités. Quand je dis qu’il faut être plastique vis-à-vis du Divin, cela veut dire de ne pas opposer au Divin la rigidité des idées préconçues et des principes établis. Je connaissais un homme qui déclarait : « Je suis entièrement consacré au Divin, je suis prêt à faire tout ce qu’Il me dira de faire; mais je suis bien tranquille, parce que je sais qu’Il ne me dira jamais de tuer quelqu’un! » Je lui ai répondu : « Qu’en savez-vous? » Il était indigné. C’est un manque de plasticité.

Si l’on est plastique en toutes circonstances, n’est-ce pas une faiblesse?

Mais on ne vous demande pas d’être plastique vis-à-vis de la volonté des autres! Personne ne vous a demandé d’être plastique vis-à-vis des autres. On vous demande d’être plastique vis-à-vis de la Volonté divine — ce n’est pas tout à fait la même chose! Et pour cela, il faut une grande force, car la première chose qui vous arrivera, c’est d’être en butte à la volonté de presque tout le monde. Si vous êtes membre d’une famille, vous verrez l’attitude de la famille! Plus vous serez plastique vis-à-vis de la Volonté divine, plus vous rencontrerez l’opposition des autres volontés qui n’ont pas l’habitude d’être en contact avec Elle.

Si tout le monde exprimait la Volonté divine, il n’y aurait plus de conflit nulle part, tout serait d’accord. C’est ce que l’on essaye de faire, mais ce n’est pas très facile.

Mais il est difficile de connaître la Volonté divine, n’est-ce pas?

Nous avons déjà longuement étudié le sujet. Vous ne vous souvenez pas de ce que nous avons dit? Il y a quatre conditions pour connaître la Volonté divine :

Première condition essentielle : sincérité absolue.

  1. Surmonter vos désirs et vos préférences.
  2. Faire le silence dans votre mental et écouter.
  3. Obéir immédiatement quand vous recevez l’ordre.

Si vous persistez, vous percevrez de plus en plus clairement la Volonté divine. Mais avant même de savoir ce qu’Elle est, vous pouvez faire l’offrande de votre propre volonté, et vous verrez que toutes les circonstances s’arrangeront exactement pour que vous fassiez la chose qu’il faut. Mais il ne faut pas être comme cette personne que je connaissais, qui disait : « Je vois toujours la Volonté divine dans les autres. » Cela vous mènera n’importe où, c’est ce qu’il y a de plus dangereux, car si vous voyez la Volonté divine dans les autres, vous êtes sûr de faire leur volonté et non la Volonté divine. Là aussi, nous pouvons dire qu’il n’y a pas un être sur beaucoup, beaucoup d’êtres humains, qui soit en accord avec la Volonté divine.

Vous connaissez l’histoire de l’éléphant ombrageux, du cornac et de l’homme qui ne voulait pas céder la place à l’éléphant. L’homme au milieu de la route disait au cornac : « La Volonté divine est en moi et la Volonté divine veut que je ne bouge pas. » Le cornac, qui avait de l’esprit, répondit : « Mais la Volonté divine dans l’éléphant veut que vous bougiez! »

Puis Mère passe à une autre question : les maladies. Quelqu’un ayant demandé en 1929 si les maladies n’étaient pas dues à des microbes plutôt qu’à des « forces adverses » ou à des fluctuations du yoga, Mère avait répondu :

« Où est-ce que le yoga commence et où est-ce qu’il finit? Votre vie tout entière n’est-elle pas un yoga ? Les possibilités de maladie sont toujours présentes dans votre corps et près de vous, tous les microbes et tous les germes de maladie pullulent autour de vous et vous les portez au-dedans de vous. Comment se fait-il que tout d’un coup vous attrapiez une maladie, alors que pendant des années elle n’avait pu vous toucher? Vous direz que c’est dû à une “dépression de la force vitale”. Mais d’où vient cette dépression? Elle est le résultat d’une désharmonie dans l’être, d’un manque de réceptivité vis-à-vis des forces divines. Quand vous coupez le rapport avec l’énergie et la force qui vous soutiennent, alors se produit la dépression, alors vous êtes ce que la science médicale appelle un “terrain favorable”, et les ennemis invisibles en prennent avantage. Ce sont le doute, la mauvaise humeur, le manque de confiance, un retour égoïste sur soi, qui font cesser toute communication avec la Lumière et l’Énergie divines et qui donnent à l’attaque sa chance. C’est aux mouvements de ce genre qu’il faut attribuer la cause des maladies et non aux microbes. »

Une chose commence maintenant à être reconnue par tout le monde et même par le corps médical, c’est que les mesures d’hygiène, par exemple, ne sont efficaces que dans la mesure où l’on a confiance en elles. Prenons le cas d’une épidémie. Il y a de nombreuses années, nous avons eu ici une épidémie de choléra — elle était mauvaise —, mais le médecin-chef de l’hôpital était un homme très énergique : il a décidé de vacciner tout le monde. Quand il renvoyait les gens vaccinés, il leur disait : « Vous êtes vacciné, il ne vous arrivera rien, mais si vous n’étiez pas vacciné, vous seriez sûr de mourir! » Il leur disait cela avec beaucoup d’autorité. Généralement, une épidémie comme cela dure longtemps et il est difficile de l’arrêter, mais en une quinzaine de jours, je crois, ce médecin a réussi à l’enrayer; en tout cas, c’était miraculeusement vite fait. Mais il savait très bien que le meilleur effet de sa vaccination était la confiance qu’elle donnait aux gens.

Maintenant, tout dernièrement, ils ont trouvé autre chose, et je la trouve merveilleuse. Ils ont découvert que, pour chaque maladie, il y a un microbe qui guérit (appelez cela un microbe si vous voulez; enfin un germe quelconque 14). Mais ce qui est tellement extraordinaire, c’est que ce « microbe » est extrêmement contagieux, plus contagieux même que le microbe de la maladie. Et il se développe généralement dans deux conditions : chez ceux qui ont une espèce de bonne humeur naturelle, de l’énergie, et ceux qui ont une grande volonté de guérir — tout d’un coup, ils attrapent le « microbe » et ils guérissent. Et ce qui est merveilleux, s’il y en a un qui guérit, dans une épidémie, il y en a trois qui guérissent immédiatement. Et ce « microbe » se trouve sur tous les gens qui guérissent.

Mais je vais vous dire quelque chose : ce que les gens prennent pour un microbe, c’est tout simplement la matérialisation d’une vibration ou d’une volonté d’un autre monde. Quand j’ai appris leur découverte, je me suis dit : « Vraiment, la science fait des progrès. » On pourrait presque dire, avec plus de raison : « La matière fait des progrès », elle devient de plus en plus réceptive à une volonté supérieure. Et ce qui se traduit dans leur science par des « microbes », si l’on va au fond des choses, on s’apercevra que c’est simplement un mode vibratoire; et ce mode vibratoire est la traduction matérielle d’une volonté supérieure. Si vous êtes capable d’amener cette force ou cette volonté, cette puissance, cette vibration (appelez cela comme vous voulez) dans certaines circonstances données, non seulement elle agit en vous, mais elle agira, par contagion, autour de vous.

Un disciple ayant demandé en 1929 pourquoi l’on buvait de l’eau filtrée, puisque l’on ne croyait pas aux microbes, Mère avait répondu ainsi :

« Est-ce qu’il y en a un parmi vous qui soit assez pur et fort pour ne pas être affecté par une suggestion? Si vous buvez de l’eau non filtrée et que vous pensiez : “Je suis en train de boire de l’eau impure”, vous avez toutes les chances de tomber malade. Et même si vous ne permettez pas aux suggestions de pénétrer par la pensée consciente, tout votre subconscient est là, passivement ouvert à ces mêmes suggestions. [...] La condition humaine normale est un état plein d’appréhension et de peur. Si vous observez soigneusement votre mental physique pendant dix minutes, vous trouverez que, durant neuf d’entre elles, il est plein de craintes. [...] Même si, par la discipline et l’effort, vous avez libéré votre mental et votre vital de toute appréhension et de toute crainte, il est plus difficile de convaincre le corps. »

Pourquoi, quand on a réussi à se libérer mentalement et vitalement, est-il si difficile de convaincre le corps?

Parce que, dans l’immense majorité des cas, le corps reçoit ses inspirations du subconscient, il est sous l’influence du subconscient. Toutes les peurs chassées de la conscience active vont se réfugier là, et alors, naturellement, il faut aller les chasser du subconscient et les déraciner de là.

Pourquoi a-t-on peur?

Je crois que c’est parce que l’on est égoïste!

Il y a trois raisons. D’abord, un soin excessif de sa sécurité. Ensuite, ce que l’on ne connaît pas produit toujours une sensation pénible, ce qui se traduit dans la conscience par la crainte. Et surtout, parce que l’on n’a pas l’habitude d’avoir une confiance spontanée en le Divin. Si l’on pousse les choses assez loin, c’est la vraie raison. Il y a des gens qui ne savent même pas que Cela existe, mais on pourrait leur dire avec d’autres mots : « Vous n’avez pas confiance en votre destin » ou : « Vous ne savez rien de la Grâce » — n’importe quoi, on peut dire ce que l’on veut, mais le fond de l’affaire est un manque de confiance. Si l’on avait toujours le sentiment que c’est le meilleur qui arrive en toutes circonstances, on n’aurait pas peur.

Le premier mouvement de la peur vient automatiquement. Il y avait un grand savant, qui était aussi un grand psychologue (je ne me rappelle plus son nom), qui avait développé sa conscience intérieure, mais il voulait avoir des preuves. Alors, il a entrepris une expérience. Il voulait savoir si, par la conscience, on pouvait contrôler les réflexes du corps (probablement, il n’était pas allé assez loin pour le faire, parce que cela peut se faire; en tout cas, pour lui, c’était encore impossible). Donc, il est allé au jardin zoologique, à l’endroit où l’on garde les serpents dans une cage de verre. Il y avait un cobra particulièrement agressif; quand il ne dormait pas, il était presque toujours furieux, parce que, à travers le verre, il pouvait voir les gens, et cela l’agaçait terriblement. Notre savant est allé se mettre en face de la cage. Il savait très bien qu’elle était faite de telle façon que le serpent ne pourrait jamais briser le verre et qu’il n’avait aucune chance d’être attaqué. Alors, de là, il a commencé à exciter cet animal par des cris, des gestes, etc. Le cobra, furieux, se jetait contre le verre, et chaque fois qu’il le faisait, le savant fermait les yeux ! Notre psychologue se disait : « Mais, voyons! je sais que ce serpent ne peut pas passer, pourquoi est-ce que je ferme les yeux ? » Eh bien, il faut reconnaître que c’est difficile à conquérir. C’est un sens de la protection, et si l’on sent que l’on ne peut pas se protéger, on a peur. Mais le mouvement de peur qui se traduit par un battement des yeux n’est pas une peur mentale, ni une peur vitale : c’est une peur des cellules du corps; c’est parce qu’on ne leur a pas inculqué qu’il n’y a pas de danger, et elles ne savent pas résister. C’est parce que l’on n’a pas fait un yoga, n’est-ce pas. Avec le yoga, on peut regarder les yeux ouverts, on ne fermerait pas les yeux ; mais on ne fermerait pas les yeux parce que l’on fait appel à quelque chose d’autre, et ce « quelque chose d’autre » est le sens de la Présence divine en soi, qui est plus forte que tout.

C’est la seule chose qui puisse vous guérir de votre peur.

Des années plus tard, cet Entretien s’est poursuivi par une question d’un disciple (le 19 mai 1965) :

Tu dis : « Si l’on avait toujours le sentiment que c’est le meilleur qui arrive en toutes circonstances, on n’aurait pas peur. » Est-ce vraiment le meilleur qui arrive en toutes circonstances?

C’est le meilleur étant donné l’état du monde — ce n’est pas un meilleur absolu.

Il y a deux choses : d’une façon totale et absolue, à chaque instant, c’est le meilleur possible pour le But divin du tout; et pour celui qui s’est consciemment branché sur la Volonté divine, c’est le plus favorable à sa propre réalisation divine.

Je crois que c’est l’explication correcte.

Pour le tout, c’est toujours, à chaque instant, ce qui est le plus favorable à l’évolution divine. Et pour les éléments consciemment branchés sur le Divin, c’est le meilleur pour la perfection de leur union.

Seulement, il ne faut pas oublier que c’est constamment en changement, que ce n’est pas un meilleur statique; c’est un meilleur qui, s’il était conservé, ne serait pas le meilleur le moment d’après. Et c’est parce que la conscience humaine a toujours tendance à vouloir conserver statiquement ce qu’elle trouve bon ou considère comme bon, qu’elle s’aperçoit que c’est insaisissable. C’est cet effort pour conserver qui fausse les choses.

(silence)

J’ai regardé cela quand j’ai voulu comprendre la position du Bouddha, qui reprochait à la Manifestation son impermanence; pour lui, la perfection et la permanence étaient une même chose. Dans son contact avec l’univers manifesté, il avait constaté un changement perpétuel, par conséquent il avait conclu que le monde manifesté était imparfait et devait disparaître. Et le changement (l’impermanence) n’existe pas dans le Non-Manifesté, par conséquent le Non-Manifesté est le vrai Divin. C’est en regardant, en me concentrant sur ce point, qu’en effet j’ai vu que sa constatation était correcte : la Manifestation est absolument impermanente, c’est une perpétuelle transformation.

Mais dans la Manifestation, la perfection est d’avoir un mouvement de transformation ou de déroulement identique au Mouvement divin, au Mouvement essentiel. Tandis que tout ce qui appartient à la création inconsciente ou tâmasique essaye de conserver identique son existence, au lieu de durer par la transformation constante.

C’est pour cela que certains esprits ont postulé que la création était le résultat d’une erreur. Mais on trouve toutes les conceptions possibles : la création parfaite, puis une « faute » qui a introduit l’erreur; la création elle-même qui est un mouvement inférieur et qui doit prendre fin puisqu’il a commencé; puis la conception des Védas, suivant ce que Sri Aurobindo nous en a dit, qui était un déroulement ou une découverte progressive et infinie — indéfinie et infinie — du Tout par Lui-même... Naturellement, tout cela, ce sont des traductions humaines. Pour le moment, tant que l’on s’exprime humainement, c’est une traduction humaine. Mais suivant la position première du traducteur humain (c’est-à-dire une position qui admet « l’erreur » originelle, ou « l’accident » dans la création, ou la Volonté consciente suprême depuis le commencement dans un déroulement progressif), les conclusions ou les « descentes » dans l’attitude yoguique sont différentes... Il y a les nihilistes, les nirvânistes et les illusionnistes, il y a toutes les religions qui admettent l’intervention diabolique sous une forme ou une autre; puis le védisme pur qui est l’éternel déroulement du Suprême dans une objectivation progressive. Et suivant les goûts, on est ici, on est là ou là, et il y a des nuances. Mais suivant ce que Sri Aurobindo a senti comme la vérité la plus totale, suivant cette conception d’un univers progressif, on est amené à dire qu’à chaque minute c’est le mieux possible pour le déroulement du tout qui se produit. C’est d’une logique absolue. Et je crois que toutes les contradictions ne peuvent venir que d’une tendance plus ou moins prononcée pour ceci, cela, cette position, cette autre. Tous les esprits qui admettent l’intrusion d’une « faute » ou d’une « erreur » et le conflit qui en résulte entre des forces qui tirent en arrière et des forces qui tirent en avant, naturellement peuvent contester la possibilité. Mais on est obligé de dire que celui qui est spirituellement branché sur la suprême Volonté ou la suprême Vérité, pour lui, c’est nécessairement, à chaque instant, le mieux pour sa réalisation personnelle. Dans tous les cas c’est comme cela. Le mieux inconditionné ne peut être admis que par celui qui voit l’univers comme un déroulement, une prise de conscience du Suprême par Lui-même.

(silence)

À dire vrai, toutes ces choses n’ont aucune importance; parce que ce qui est, de toute façon, dépasse entièrement et absolument tout ce que la conscience humaine peut en penser. Ce n’est que lorsqu’on cesse d’être humain que l’on sait; mais dès que l’on s’exprime, on redevient humain, et alors on cesse de savoir.

C’est incontestable. Et à cause de cette incapacité, il y a aussi une sorte de futilité à vouloir absolument réduire le problème à ce que l’entendement humain peut en comprendre. En ce cas, il est très sage de dire comme quelqu’un que je connaissais : « Nous sommes ici, nous avons un travail à faire, et ce qu’il faut, c’est le faire aussi bien que nous le pouvons, sans nous préoccuper du pourquoi ni du comment. » Pourquoi le monde est-il comme il est?... Quand nous serons capables de comprendre, nous comprendrons.

Au point de vue pratique, c’est évident.

Seulement, chacun prend une position... J’ai tous les exemples ici, j’ai un petit échantillonnage de toutes les attitudes, et je vois très bien les réactions, je vois la même Force — la même Force unique — agissant dans cet échantillonnage et produisant naturellement des effets différents; mais ces effets « différents », pour la vision profonde, sont très superficiels : c’est seulement « il leur plaît de penser ainsi, voilà, alors il leur plaît de penser ainsi ». Mais à dire vrai, la marche intérieure, le développement intérieur, la vibration essentielle, cela ne l’affecte pas — pas du tout. L’un aspire de tout son cœur au nirvâna, et l’autre aspire de toute sa volonté à la manifestation supramentale, et dans tous les deux, le résultat vibratoire est à peu près le même. Et c’est toute une masse de vibrations qui de plus en plus se prépare à... recevoir ce qui doit être.

Il est un état, un état essentiellement pragmatique, spirituellement pragmatique où, de toutes les futilités humaines, la plus futile est la métaphysique.

Le 17 mars 1951

« Dans le déroulement de l’univers, tout ce qui arrive est le résultat de tout ce qui est arrivé auparavant. »

(Entretien du 26 mai 1929)

Que voulez-vous dire par là ?

L’univers est en perpétuel mouvement et c’est le déroulement de la Conscience suprême. Alors, tout ce qui arrive est conditionné par tout ce qui précède. L’univers continue à être ce qu’il est à cause de ce qu’il a été, et ce qu’il a été était le résultat de ce qu’il était auparavant. Et ce qu’il sera... sera la conséquence de ce qu’il est!

Le déroulement de l’univers est-il continu ou cesse-til quelque part? Qu’est-ce qui nous donne l’impression d’un commencement, d’une décision de commencer?

D’où vient la décision de commencer?... (riant) Du Suprême probablement, je ne sais pas! Il se peut qu’un jour, Il ait décidé d’avoir un univers du type de celui que nous avons et qu’Il ait commencé à s’objectiver Lui-même pour avoir un univers.

Chaque élément de cet univers est éternel, puisqu’il est l’Éternel. Alors, dans l’Éternel, il est difficile de parler de « commencement ». Il est évident qu’Il a toujours été et qu’Il sera toujours. Seulement, prenons, par exemple (c’est une image, n’est-ce pas, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas), prenons une sphère qui est pleine de choses infinitésimales en quantité incalculable. Si vous changez la relation de tous ces éléments, eh bien, la quantité est telle, les possibilités de relations sont telles que vous pouvez facilement parler d’un infini, quoique d’un point de vue philosophique ce ne soit pas un infini, mais d’un point de vue descriptif, on peut dire que c’est un infini. Chaque élément est éternel. Toutes les combinaisons sont infinies, mais jamais la même combinaison ne se produit deux fois. Donc, l’univers est éternellement nouveau, et pourtant il est éternellement lui-même.

Selon les traditions, on dit...

Oui, oui, il ne s’agit pas de tradition. Il y a des gens qui parlent de pralaya 15 , je sais, mais cela veut simplement dire (excusezmoi, mais il faut parler d’une façon un peu plaisante, sinon cela devient insupportable) qu’il se peut qu’un jour le Suprême se sente fatigué, mécontent du genre d’univers qu’Il a fait et qu’Il veuille en créer un autre! Alors, comme c’est Lui-même, Il reprend tout au-dedans de Lui et Il le remet dehors! C’est ce que les gens appellent « pralaya », mais cela ne change rien : tous les éléments de l’univers sont éternels et, éternellement, les combinaisons seront différentes.

Suivant la science, notre monde physique à trois dimensions n’est pas infini : il est recourbé sur luimême dans un espace à plus de trois dimensions. Cet univers fermé en trois dimensions est en continuelle expansion et tous les objets de l’univers s’éloignent les uns des autres à une vitesse qui croît avec leur distance. Si l’on remonte dans le passé, on arrive à un moment où l’univers était presque condensé en un point, et cela donnerait la clef de la constitution de la matière, dont les quatre-vingt-douze éléments n’ont jamais été expliqués jusqu’à présent. Ce « point condensé », ou « atome primitif », remonte à trois ou quatre milliards d’années. C’est ce que la tradition hindoue appelle « l’œuf lumineux ». Mais avant cela ?...; on ne sait rien. Tout récemment, un savant américain a émis la théorie que ce mouvement d’expansion infinie ne continuera pas, que le mouvement contraire commencera et tout se rassemblera.

Une respiration universelle.

Si l’on pouvait voyager avec un rayon de lumière qui va du soleil à la terre, le départ et l’arrivée seraient simultanés, car le « temps propre » du voyageur serait arrêté.

La lumière me paraît trop matérielle pour avoir cette conscience simultanée.

Il est évident que, quand on sort de la forme et que l’on entre dans l’état frontière entre la forme et le Sans-Forme, tout est simultané, mais c’est fort loin de la densité de la lumière.

Je m’étonne (c’est possible, c’est à voir), mais je doute qu’une chose physique soit capable d’avoir une conscience simultanée de l’univers.

En effet, aucun objet ou être matériel ne peut voyager à la vitesse de la lumière, mais à supposer que ce soit possible, comme le nombre des rayons de lumière est pratiquement infini et recouvre tout l’univers matériel, on pourrait tout savoir, tout connaître.

Mais ce ne serait pas une connaissance intégrale, simultanée de l’univers, pas même de la terre. Pour celui qui a le souvenir de la lumière extra-terrestre, le souvenir des mouvements de la lumière supérieure, la lumière terrestre est lente, comme elle est sombre. Mais ce serait déjà l’expression de quelque chose de supérieur... je ne sais pas.

La lumière est un très bon symbole, mais je ne le crois pas total.

La lumière est-elle plus rapide que la pensée?... On ne peut pas faire l’expérience concrète de la pensée. Le son est quelque chose de très, très lent, mais la pensée est déjà quelque chose de plus rapide que la lumière... peut-être pas. On a la sensation de l’instantané avec la pensée. Est-ce que l’on perçoit la pensée dans le corps physique, par exemple? Est-ce que l’on perçoit la pensée en dehors d’une qualité matérielle? C’est à voir, n’est-ce pas. Je m’explique : si vous sortez de votre corps, si vous sortez du monde vital et que vous entriez dans le monde mental, toutes les relations sont différentes de ce qu’elles sont pour la pensée dans le corps. Par rapport au corps, la pensée semble une chose immédiate, comme la lumière, par exemple, plus que la lumière. Mais quand vous n’avez plus rien à voir avec le physique et que vous entrez dans le mental même, il y a des relations qui peuvent se traduire par un certain temps et un certain espace, qui n’existent pas pour la conscience physique, mais qui existent pour la conscience mentale. Alors ce serait, si vous voulez, l’explication de ce que vous disiez, que le temps change; parce qu’il est évident que dans la formation universelle, il y a une infusion de conscience progressive, ce qui se traduit psychologiquement par une relation avec des mondes nouveaux ou des « dimensions » nouvelles.

Par exemple, quand on dit que pendant une certaine période le monde terrestre était régi par les forces « surmentales » et que ce règne va être dépassé, que le monde sera régi par des forces supramentales... eh bien, chaque fois que des forces nouvelles descendent sur la terre, cela crée un changement, et un changement de conscience doit correspondre à un changement de mouvement. Vous dites que le mouvement d’expansion devient de plus en plus rapide, cela veut dire que le monde s’emplit d’une conscience qui rend les mouvements du monde de plus en plus rapides. Ce serait tout à fait la transcription matérielle du phénomène spirituel. La terre est de plus en plus chargée de forces qui viennent de régions de plus en plus hautes (pour notre conscience), ce qui veut dire de plus en plus rapides, qui donnent de plus en plus le sens de l’instantané. Ce que l’on a découvert est une sorte de symbolisme physique de ce phénomène, ce qui tendrait à prouver scientifiquement que l’univers est en progrès.

L’autre possibilité est qu’il s’agisse d’un mouvement vibratoire de respiration et d’inspiration — c’est tout à fait possible; mais le phénomène de concentration ne voudrait pas dire nécessairement une rétrogression; c’est un passage d’un mouvement à un autre, simplement.

Les astres s’éloignent les uns des autres à une vitesse qui augmente avec leur distance... Qu’est-ce que cela implique?

Ce sont des images, n’est-ce pas. On peut concevoir un univers qui deviendrait de plus en plus grand, mais alors dans quoi serait-il contenu, cet univers? Qu’est-ce qui serait au-delà de cet univers?... Tout de suite, notre petite mentalité humaine conçoit quelque chose de tout à fait vide et un univers qui occupe de plus en plus de place dans ce vide, ce qui veut dire qu’il existerait un espace dans le vide, ce qui est une absurdité. Au fond, on devrait dire : « C’est comme si », parce que ce n’est pas vraiment ce qui se passe, c’est seulement une façon de s’exprimer. Pour attraper une notion un tout petit peu correcte, il faut passer de l’explication matérielle à l’explication psychologique, et même si vous arrivez au psychologique, vous êtes encore très loin de la vérité, qui n’est ni spatiale ni psychologique, mais quelque chose d’autre, qui évidemment trouve quelque difficulté à s’exprimer dans nos termes. C’est une expérience bien connue, chaque fois que l’on va dans une conscience au-delà de notre conscience (je ne peux pas dire spatiale), de notre conscience terrestre (pas même positivement terrestre, individuelle), chaque fois que l’on a une expérience qui dépasse la conscience individuelle, c’est-à-dire qui dépasse la conscience de la partie pour entrer dans une conscience du Tout, quand on veut traduire cette expérience, on trouve tous les mots vides de sens, parce que le langage a été formé pour traduire l’expérience humaine pour la mentalité humaine. Nous avons tous les mots qu’il faut, même avec beaucoup de nuances et de raffinements pour exprimer l’expérience humaine, puisque le langage a été fait pour cela, mais de quel langage voulez-vous vous servir pour expliquer ce qui est en-dehors de tout langage? C’est extrêmement difficile. Alors on dit : « C’est comme ceci, c’est comme cela », et on se rend compte, pendant que l’on parle, que l’on déforme l’expérience d’une façon si complète que, parfois, on est compris tout à l’envers.

La science, pour cette raison, est pleine de paradoxes.

Oui, et tous les livres spirituels qui expriment les expériences d’un autre monde sont toujours pleins de paradoxes. Ils disent : « C’est comme ceci, c’est comme cela », et c’est une tentative pour vous donner la souplesse qui vous permettra de vous rendre compte — mais on ne se rend pas compte quand même!

La vérité est que ces expériences ne peuvent se communiquer que dans le silence.

Et pourtant, on nous a dit (et c’est un fait certain) que ces mondes-là, comme le monde supramental, vont s’exprimer physiquement. Alors qu’est-ce qui va se passer? Est-ce qu’ils trouveront de nouveaux mots? Il faut leur trouver de nouveaux mots... C’est difficile, parce que, si l’on trouve de nouveaux mots, il faut les expliquer!

Au fond, les anciens systèmes initiatiques avaient du bon, en ce sens qu’ils ne révélaient la Connaissance qu’à ceux qui étaient arrivés à l’état où ils pouvaient la recevoir directement en dehors des mots. Et je crains fort que ce ne soit la même chose; peut-être même que celui qui a cette connaissance supramentale ne pourra jamais se faire comprendre des gens, à moins qu’eux-mêmes ne soient capables d’entrer dans cette connaissance. Et alors, le résultat logique est que l’on dira, comme je l’ai entendu dire par quelqu’un : « Oh! c’est comme dans la vie ordinaire. » Parce que, justement, tout ce qui n’est pas de la vie ordinaire échappe complètement à la perception, cela ne peut pas être transmis par des mots.

Prenons un endroit comme ici, qui est surchargé de certaines forces, de certaines vibrations; ces vibrations ne s’expriment pas par des choses visibles et tangibles — elles peuvent produire des changements, mais comme ces changements se passent suivant une méthode (comme toutes les choses physiques), on passe presque logiquement d’un état à un autre, et cette logique vous empêche de vous apercevoir qu’il y a quelque chose ici qui n’appartient pas à la vie normale. Eh bien, ceux qui n’ont pas d’autre perception que la perception de la mentalité ordinaire, qui voient les choses se dérouler comme elles ont l’habitude, ou l’air, de se dérouler dans la vie ordinaire, vous diront : « Oh! ça, c’est tout à fait naturel. » S’ils n’ont pas en eux une autre perception que la perception purement physique, s’ils ne sont pas capables de sentir la qualité d’une vibration (certains le sentent confusément), mais ceux qui ne sont même pas capables de sentir cela, qui n’ont rien en eux qui corresponde à cela ou, s’ils ont quelque chose, ce n’est pas éveillé, ils regarderont la vie ici et ils vous diront : « C’est comme la vie physique — vous avez peutêtre des idées à vous, mais il y a beaucoup de gens qui ont des idées à eux, vous faites peut-être les choses d’une façon spéciale, mais il y a beaucoup de gens qui font des choses d’une façon spéciale. Après tout, c’est une vie comme celle que je vis. »... Et alors, il se peut très bien qu’à un moment donné, la force supramentale se manifeste, qu’elle soit consciente ici, qu’elle agisse sur la matière, mais que les consciences qui ne participent pas à sa vibration soient incapables de s’en apercevoir. Les gens vous disent : « Quand la force supramentale se manifestera, nous le saurons bien, ça se verra » — pas nécessairement. Ils ne le sentiront pas plus que ces gens peu sensitifs qui peuvent passer ici, même vivre ici, sans sentir que l’atmosphère est différente d’ailleurs — qui d’entre vous le sent d’une façon assez précise pour pouvoir l’affirmer?... Vous pouvez sentir dans votre cœur, dans votre pensée qu’elle n’est pas la même, mais c’est assez vague, n’est-ce pas. Mais avoir cette perception précise... tenez, que j’ai eue quand je suis arrivée du Japon : j’étais en bateau, au large, je ne m’attendais à rien (j’étais occupée naturellement d’une vie intérieure, mais je vivais physiquement sur le bateau), quand, tout d’un coup, brusquement, à environ deux milles marins de Pondichéry, la qualité, je peux même dire la qualité physique de l’atmosphère, de l’air, a tellement changé que je savais que nous entrions dans l’aura de Sri Aurobindo. C’était une expérience physique, n’est-ce pas, et je garantis que toute personne ayant la conscience suffisamment éveillée peut sentir la même chose.

J’ai eu aussi l’expérience contraire, la première fois que je suis sortie en automobile après des années et des années ici. Quand je suis arrivée un peu au-delà du Grand Étang, j’ai senti tout d’un coup que l’atmosphère changeait : là où il y avait de la plénitude, de l’énergie, de la lumière et de la force, cela diminuait, diminuait... et puis... rien. Je n’étais pas dans une conscience vitale ni mentale, j’étais dans une conscience absolument physique. Eh bien, ceux qui sont sensitifs dans leur conscience physique, doivent sentir cela d’une façon absolument concrète. Et je peux vous garantir que l’ensemble de ce que nous appelons « l’Ashram » a une condensation de force qui n’est pas du tout la même que celle de la ville, et encore moins celle de la campagne.

Alors, je vous demande : cette espèce de condensation de force (qui vous donne une vibration de conscience tout à fait spéciale), qui est-ce qui en est vraiment conscient?... Beaucoup d’entre vous la sentent vaguement, je le sais, même les gens du dehors la sentent vaguement, ils ont une impression, ils en parlent, mais la conscience précise, la conscience scientifique qui pourrait vous donner le dosage, qui est-ce qui l’a ? Je ne vise personne, chacun peut regarder en soi. Et cela, cette condensation ici, n’est qu’une réflexion lointaine de la force supramentale. Alors, quand cette force supramentale sera installée ici d’une façon définitive, combien de temps faudrat-il pour s’apercevoir qu’elle est là ? Et que cela change tout, comprenez-vous? Et quand je dis que la mentalité ne peut pas juger, c’est sur des faits comme ceux-là que je m’appuie — le mental n’est pas un instrument de connaissance, il ne peut pas savoir. Un savant peut vous dire le dosage des différents produits qui sont dans un air quelconque, il l’analyse; mais pour ce dosage-là, qui peut le dire? Qui peut dire : il y a telle vibration, telle proportion de ceci, telle proportion de cela, telle proportion de supramental?... Je vous le demande pour que vous y réfléchissiez.

Le 19 mars 1951

« Le mental est un mouvement ; mais il y a beaucoup de variétés de ce mouvement, beaucoup de couches qui se touchent et même s’interpénètrent. En même temps, le mouvement que nous appelons “mental”, s’infiltre en d’autres plans. [...] Certaines régions mentales se trouvent très au-dessus du monde vital et échappent à son influence; on n’y rencontre pas de forces et d’êtres hostiles. Mais il y en a d’autres, beaucoup d’autres, qui peuvent être touchées et pénétrées par les forces vitales. »

(Entretien du 26 mai 1929)

De quel plan mental parlez-vous?

Du plan mental physique. Certainement pas du mental supérieur, car là, il n’y a pas de forces adverses. Il s’agit du mental qui s’occupe des choses matérielles.

Y a-t-il des êtres dans le monde mental?

Oui, beaucoup. Ils sont tout à fait indépendants, ils ont leur vie propre, des relations entre eux, comme dans les autres mondes. Seulement, pour une conscience physique, le temps et l’espace ne sont pas les mêmes dans le monde vital ou le monde mental et dans le monde physique. Par exemple, ceux qui sont dans la conscience physique, ont l’impression que les déplacements du mental sont instantanés — par rapport à la conscience supérieure ils ne sont pas instantanés, mais par rapport à la conscience physique ils sont instantanés, d’une rapidité extrême.

Les êtres du monde mental ont aussi une individualité propre, même une forme qui peut être permanente, s’ils choisissent d’en garder une. Leur forme est l’expression de leur pensée, et elle est suffisamment plastique pour pouvoir changer avec leur pensée, mais d’une continuité suffisante pour que l’on puisse les reconnaître. Si vous sortez de votre corps et que vous entriez dans le monde mental, vous pouvez rencontrer ces êtres, leur parler, même leur donner rendez-vous pour la prochaine fois!

Peuvent-ils jeter leur influence sur un être humain, comme le font les êtres du monde vital?

Beaucoup de formations essaient de se réaliser terrestrement, mais ces formations mentales sont généralement produites par les êtres humains, puis elles continuent à travailler dans le monde mental avec l’intention d’influencer la mentalité des êtres humains. Mais les êtres du plan mental proprement dit sont généralement des créateurs, et parce qu’ils sont des créateurs de formes, ils ne se soucient pas beaucoup d’influencer les autres formes — ils se contentent de s’exprimer par les formes qu’ils ont faites.

Y a-t-il une différence entre le « spirituel » et le « psychique » ? Est-ce que ce sont deux plans différents?

C’est un sujet de grande confusion dans la pensée humaine. Je crois que les systèmes philosophiques, yoguiques et autres se servent du mot « spirituel » d’une façon très vague et très lâche. Tout ce qui n’est pas physique est spirituel! Par rapport au monde physique, tous les autres mondes sont spirituels! Toute pensée, tout effort qui ne tend pas à la vie matérielle est un effort spirituel. Toute tendance qui n’est pas étroitement humaine et égoïste est une tendance spirituelle. C’est un mot que l’on met à toutes les sauces.

Je viens de lire ceci dans « L’Illustration » : « L’activité spirituelle par excellence est de lire et d’écrire. Le centre de la vie spirituelle est la Bibliothèque Nationale » !

C’est une spiritualité bon marché!

Après avoir parlé de la différence entre le « psychique » et le « spirituel » (Entretien du 26 mai 1929), Mère ajoute :

« Tant qu’il vous faut fonder votre compréhension sur des formes verbales, vous avez grande chance de vous tromper souvent sur le sens véritable; mais si, dans le silence mental, vous pouvez vous élever jusqu’au monde d’où les idées descendent pour prendre forme, de suite vous atteindrez à la compréhension. [...] sur les pures altitudes du mental inexprimé, on est libre; quand on y entre, on sort de soi-même et on pénètre dans le plan du mental universel où chaque monde mental individuel est plongé comme dans une mer immense. Là, vous pouvez comprendre complètement ce qui se passe en un autre et lire dans son mental comme si c’était le vôtre, parce que là, aucune séparation ne divise un mental d’un autre. C’est seulement lorsque vous vous unissez aux autres dans cette région, que vous pouvez les comprendre; autrement, vous n’êtes pas accordés, vous n’avez pas de contact. »

C’est seulement dans le silence que l’on peut se comprendre. Il arrive souvent que deux êtres parlent d’un certain sujet et, tout d’un coup, pour une raison quelconque, tous deux se taisent pendant un certain temps; puis, soudain, l’un dit un mot qui correspond exactement à ce que l’autre pensait. Ce sont des gens qui se comprennent dans le silence. Ils ont suivi la même courbe, ils sont arrivés au même résultat, et l’un complète la pensée de l’autre. Cela arrive souvent à ceux qui ont vécu longtemps ensemble et développé une sorte d’affinité mentale qui leur permet vraiment de se comprendre derrière les mots. J’ai connu des gens qui appartenaient à des pays différents — et vous savez que la façon de penser est très différente suivant les pays, la façon dont les idées se suivent est différente, contraire même à celle d’un autre pays —, mais j’ai eu des expériences avec des personnes de races très éloignées qui avaient réussi à s’accorder si bien mentalement qu’elles se comprenaient ainsi, sans mots.

Si l’un est silencieux et l’autre ne l’est pas, peut-on se comprendre?

C’est possible. Peut-être que celui qui est silencieux comprendra celui qui ne l’est pas!... Mais quand il y a ce plein accord, même s’il n’est pas permanent, quand on se trouve avec quelqu’un et que l’on suit une pensée assez loin pour sortir de l’agitation extérieure, si l’autre aussi a suivi la même pensée, on peut tout d’un coup se trouver d’accord sans avoir parlé ou sans avoir fait d’effort pour cela. Généralement, le silence arrive aux deux en même temps, ou presque — c’est comme si l’on glissait dans le silence. Bien sûr, il se peut aussi que l’un continue à faire du bruit dans sa tête, tandis que l’autre s’est arrêté, mais celui qui s’est arrêté aura beaucoup plus de chances de comprendre ce qui arrive à l’autre!

Quand on sort de la classe 16 on nous demande ce que tu as dit. Faut-il le dire?

Vous pouvez dire : « Écoutez, j’ai fait de mon mieux, mais je ne suis pas sûr d’avoir compris, et, si je vous répète ce qu’elle a dit, je suis à peu près certain que je déformerai ses paroles. » Comme cela vous êtes tranquille, « on the safe side ». on the safe side ».

Qu’est-ce qui caractérise la substance du monde psychique?

La substance du monde psychique est une substance qui lui est propre, qui a ses caractéristiques propres, psychiques : un sens immortel, complètement réceptif à l’influence divine, entièrement soumis à cette influence et imprégné par elle. C’est justement ce qui différencie le psychique des autres parties de l’être. Quand, par exemple, je parle d’organiser le mental et le vital autour du centre psychique, je ne veux pas dire qu’ils deviennent psychiques; ils restent vital et mental, mais ils sont organisés autour du psychique, comme une armée est organisée autour de son chef — elle ne devient pas le chef, elle lui obéit, n’est-ce pas. Eh bien, c’est la même chose; le vital et le mental sont organisés autour du psychique, ils reçoivent des ordres du psychique et les exécutent aussi bien qu’ils le peuvent. Mais leur substance ne devient pas une substance psychique pour autant. Ils peuvent être sous l’influence du psychique et prendre plus ou moins sa nature, mais pas sa substance.

Vous avez dit que nos corps pouvaient devenir réceptifs aux forces qui sont concentrées dans certains endroits ou certains pays. Mais peut-on avoir cette sensation physique sans une préparation préalable de la conscience? Ou est-ce vraiment une sensation spontanée, comme le chaud, le froid, la chair de poule, par exemple 17 ?

Si c’était le résultat d’une pensée ou d’une volonté, ce ne serait pas une expérience, cela n’aurait aucune valeur. Vous entendez, j’affirme d’une façon absolue que toute expérience qui est le résultat d’une pensée ou d’une volonté préconçue n’a aucune valeur du point de vue spirituel.

Mais n’étiez-vous pas dans un état pour ainsi dire « favorable » à cette sensation ?

Il y a des êtres qui vivent d’une façon constante dans une conscience supérieure, tandis que d’autres doivent faire un effort pour y entrer. Mais il s’agit de tout autre chose; dans l’expérience dont je parlais, ce qui faisait toute sa valeur, c’est que je ne m’y attendais pas du tout, du tout. Je savais très bien, j’étais depuis fort longtemps et d’une façon continue en relation « spirituelle », si je puis dire, avec l’atmosphère de Sri Aurobindo, mais je n’avais jamais pensé à la possibilité d’une modification de l’air physique et je ne m’y attendais pas le moins du monde, et c’était cela qui faisait toute la valeur de l’expérience, qui est venue comme cela, tout d’un coup, comme quand on entre dans un endroit d’une autre température ou d’une autre altitude... Je ne sais pas si vous savez que l’air que l’on respire n’est pas toujours le même et qu’il y a des vibrations différentes dans l’air d’un pays et dans l’air d’un autre, dans l’air d’un endroit et dans l’air d’un autre. Si l’on est habitué, justement, à avoir cette perception du physique subtil, on peut tout d’un coup dire : « Tiens, c’est de l’air comme en France » ou : « C’est de l’air du Japon. » C’est quelque chose d’indéfinissable, comme le goût ou l’odorat. Mais ce n’est pas cela, c’est une perception d’un autre sens. C’est un sens physique, ce n’est pas un sens vital ou mental ; c’est un sens du monde physique, mais ce sont d’autres sens que les cinq sens que nous avons d’ordinaire à notre disposition — il y en a beaucoup d’autres.

Au fait, pour que l’être physique — j’insiste, l’être physique — soit pleinement développé, il faut qu’il ait douze sens. C’est l’un de ces sens qui vous donne ce genre de perception. On ne peut pas dire que ce soit le goût, l’odorat, l’ouïe, etc., mais c’est quelque chose qui vous donne une impression très précise de la différence de qualité. Et c’est très précis, n’est-ce pas, aussi précis que de voir le noir et le blanc, c’est vraiment une perception sensorielle.

Généralement, quand on veut étudier l’occultisme, la première chose que fait le Maître, c’est de ne jamais vous en parler, de ne jamais vous l’expliquer, justement à cause de ce phénomène ridicule de la pensée qui commence à « penser » autour et vous fait avoir des « expériences », qui n’ont aucune valeur : ce sont des formations mentales dont vous avez été le jouet, c’est tout, elles n’ont pas de réalité.

Il faut se méfier terriblement de la pensée quand on veut entrer dans le monde des expériences. Il suffit que le mental soit seulement alerté, qu’il dise : « Tiens, qu’est-ce qui se passe? »... Alors il se peut que des choses se passent, mais ce n’est plus la chose, c’est une fabrication.

Première condition : savoir se taire. Et non seulement se taire avec sa langue, mais se taire dans la tête, garder la tête silencieuse. Si vous voulez une expérience vraie, sincère, sur laquelle vous pouvez fonder quelque chose, il faut savoir se taire, autrement on n’a rien que ce que l’on fabrique soi-même, ce qui est équivalent à zéro. Tout ce que l’on peut dire, c’est : « Tiens, comme ma pensée est formatrice! »

Le 22 mars 1951

Vous dites que « le temps est relatif ». Qu’est-ce que cela veut dire?

Le sens de la longueur du temps dépend de la conscience où vous vous trouvez. Si vous êtes dans une conscience humaine ordinaire, le temps se mesure par rapport au nombre d’années que vous comptez vivre. Alors, ce qui demande, disons cinquante ans à se réaliser, paraît terriblement long, car vous penserez : « Cinquante ans... où serai-je dans cinquante ans? » Même sans vous le dire clairement, c’est là dans la conscience. Mais si vous vous placez du point de vue d’une conscience mentale simplement, de quelque chose qui a la durée d’un écrit, par exemple — une œuvre qui a des qualités véritables peut durer des centaines et même des milliers d’années — donc, si l’on vous dit : « Pour que vos idées se répandent, il faut cent ans », cela ne vous paraît pas tellement long. Et si vous réussissez à unir votre conscience à la conscience psychique, une vie n’est qu’un moment parmi tant de moments semblables qui ont existé auparavant; eh bien, une vie de plus ou de moins n’a pas beaucoup d’importance. Et si, encore plus, vous vous unissez à la conscience de l’éternité, le temps n’a plus aucune réalité.

Tout est relatif.

Quand on est conscient des différentes parties de son être, quelle est la partie qui est consciente?

Ce n’est probablement pas toujours la même. Normalement, le travail de prise de conscience doit se faire par le psychique, mais c’est très rarement le psychique. Le plus souvent, c’est une partie du mental, plus ou moins illuminée, qui a acquis la capacité de se tenir un peu en arrière et de regarder le reste. Mais vous connaissez bien le cas : si vous êtes conscient dans votre mental, une partie du mental dit une chose et l’autre répond, et il y a une discussion interminable entre les deux parties. Beaucoup de gens ont de ces dialogues dans leur mental.

Il est difficile de dire d’une façon générale ce qui est conscient; mais naturellement, si quelque chose observe, c’est toujours l’élément « témoin » dans cette partie — dans chaque partie de l’être il y a quelque chose qui est « témoin », qui assiste. Il y a même un témoin physique qui peut être très encombrant; par exemple, s’il vous regarde jouer, cela peut vous paralyser beaucoup. Il y a aussi un témoin vital qui vous regarde, qui regarde vos désirs et s’amuse beaucoup de ce qui se passe; c’est aussi un frein. Il y a le témoin mental qui juge des idées, qui dit : « Cette idée est en contradiction avec celle-là », qui arrange tout. Puis, il y a le grand Témoin psychique, qui est la divinité intérieure.

Quelquefois, il n’y a pas de relation entre ces différents témoins — il devrait y en avoir, mais elle n’est pas toujours là. Mais s’il existe dans l’être une volonté de se perfectionner, assez rapidement la relation s’établit; l’un peut s’en rapporter à l’autre et, finalement, si la sincérité est suffisante, si la concentration est suffisante, on arrive au Témoin intérieur suprême qui peut juger toutes choses. Mais d’une façon générale, on peut dire que c’est toujours une partie du mental, plus ou moins illuminée, un peu plus en relation avec l’être intérieur, qui observe et qui juge.

Qu’est-ce que la conscience?

(Après un silence) Je suis en train de choisir entre plusieurs explications! L’une qui est une plaisanterie, c’est que la conscience est le contraire de l’inconscience! L’autre... c’est l’essence créatrice de l’univers — sans conscience, pas d’univers; car conscience veut dire objectivation. Je pourrais dire aussi que la conscience est ce qui « est », parce que sans conscience rien n’est — c’est la meilleure raison. Sans conscience, pas de vie, pas de lumière, pas d’objectivation, pas de création, pas d’univers.

Peut-être y a-t-il dans le Suprême non manifesté une conscience (mais quand on parle de ces questions, on se met à dire des choses impossibles); on dit qu’en premier lieu le Suprême a pris conscience de Lui-même (ce qui voudrait dire qu’Il n’était pas conscient de Lui-même avant! qu’Il était dans un état que nous ne pouvons pas appeler « conscient »), que son premier mouvement a été de prendre conscience de Lui-même et qu’une fois devenu conscient de Lui-même, Il a projeté cette conscience au-dehors, ce qui a formé la création. Du moins, c’est ce que dit la vieille tradition. Admettons qu’il n’y ait jamais eu de commencement, car c’est une façon humaine de parler : le « commencement » est le Suprême — le Suprême non manifesté prenant conscience de Lui-même. Probablement a-t-il trouvé que cette conscience n’était pas tout à fait satisfaisante (!) et Il l’a projetée, non pas en dehors de Lui-même car rien n’est en dehors de lui, mais Il l’a changée en une conscience agissante afin que cela devienne une objectivation de Lui-même. Par conséquent, on peut dire avec certitude que la Conscience est l’origine de toute création; là, vous êtes dans l’exactitude autant qu’on peut l’être avec les mots. La Conscience est l’origine de toute création — sans conscience, pas de création. Et ce que nous appelons « conscience », c’est simplement un contact lointain, sans précision et sans exactitude, avec la Conscience suprême. Ou si vous voulez, c’est la réflexion dans un miroir pas très correct, pas très pur, de la Conscience originelle. Ce que nous appelons notre conscience, c’est cette Conscience originelle reflétée dans un miroir un peu brouillé (quelquefois très brouillé, quelquefois très déformé), une réflexion dans le miroir individuel. Alors, par cette réflexion, si nous remontons lentement à l’origine de ce qui est reflété, nous pouvons entrer en contact avec la Conscience — la Conscience vraie. Et une fois que nous entrons en contact avec la Conscience vraie, nous nous apercevons que c’est la même partout, que c’est seulement la déformation qui la divise; sans déformation tout est contenu dans une seule et même Conscience. C’est-à-dire que c’est seulement la déformation, la réflexion dans le miroir déformant, qui cause la différence et la division de la Conscience, autrement c’est une seule Conscience. Mais c’est seulement par expérience que l’on peut comprendre ces choses.

Quels sont les douze sens 18 ?

On nous en octroie cinq, n’est-ce pas? En tout cas, il y en a un autre qui justement a une relation avec la conscience. Je ne sais pas si l’on vous a jamais dit cela, mais quelqu’un qui est aveugle, par exemple, qui ne voit pas, peut devenir conscient d’un objet à une certaine distance par une sorte de perception, qui n’est pas le toucher car il n’a pas de toucher, qui n’est pas la vision car il ne voit pas, mais qui est un contact — quelque chose qui lui permet de contacter sans entendre, sans voir et sans toucher. C’est l’un des sens les plus développés en dehors de ceux que nous utilisons d’habitude. Il y a un autre sens, une sorte de sens à proximité : quand on arrive à proximité d’une chose, on la sent comme si l’on était entré en contact avec elle. Un autre sens, qui est physique aussi, vous met en contact avec des événements à une grande distance; c’est un sens physique puisqu’il appartient au monde physique, ce n’est pas purement mental : on a une sensation. Certaines personnes ont une sorte de sensation de contact avec ce qui se passe à une très grande distance. Il ne faut pas oublier que dans la conscience physique il y a plusieurs niveaux ; il y a un vital physique et un mental physique, qui ne sont pas uniquement corporels. La prévoyance sur le plan matériel est aussi l’un des sens physiques... Nous avons donc quelque chose qui perçoit à une petite distance, quelque chose qui perçoit à une grande distance et quelque chose qui perçoit en avant; cela fait déjà trois. Ce sont comme des améliorations des sens que nous possédons; comme d’entendre à une très grande distance, par exemple — il y a des gens qui peuvent entendre des bruits à une très grande distance, qui peuvent sentir des odeurs à une très grande distance. C’est comme un perfectionnement de ces sens.

Avec quel sens trouve-t-on de l’eau dans la terre?

La perception est différente suivant les individus. Pour certains, c’est comme s’ils voyaient l’eau; pour d’autres, c’est comme s’ils sentaient l’odeur de l’eau, et pour d’autres encore, c’est une espèce d’intuition du domaine mental; mais alors ce n’est pas une perception physique, c’est une sorte de connaissance directe. Il y avait un homme ici, qui disait sentir l’odeur de l’eau; il avait un instrument, mais c’était seulement un prétexte... C’est comme la baguette qui se tord, n’est-ce pas; vous avez beau être aussi passif que possible, vous ferez toujours un petit mouvement quand vous aurez l’impression qu’il y a quelque chose. J’ai fait cette expérience plusieurs fois : vous donnez la baguette à quelqu’un, vous le faites marcher; vous êtes silencieux, la personne est silencieuse, tout à fait concentrée; puis, tout d’un coup, vous pensez fortement : « Ici, il y a de l’eau » et hop! la baguette fait un petit mouvement — il est tout à fait évident que c’est votre suggestion. Je l’avais pensé sans avoir la moindre idée qu’il y avait de l’eau, simplement pour faire une expérience; et dans la main du sourcier, la baguette est descendue, il a reçu la suggestion dans son subconscient.

Si l’on est assez silencieux, les nerfs peuvent recevoir la vibration de l’eau ?

Mais il n’y avait pas d’eau! C’est moi qui avait pensé qu’il y avait de l’eau (il y avait peut-être de l’eau, je n’en sais rien, je n’ai pas fait creuser pour voir). Mais l’expérience prouve que c’est simplement ma pensée qui avait agi sur les doigts qui tenaient la baguette, et la baguette est descendue... On pourrait me dire aussi que j’avais pensé à l’eau parce qu’il y en avait là !

Il y a des animaux qui ont des sens très développés?

Ah! oui, il y a des animaux qui sont beaucoup plus avancés que nous.

J’ai connu un éléphant qui nous a conduits tout droit vers l’eau quand nous étions en train de chasser le tigre.

Les animaux ont des sens beaucoup plus parfaits que ceux des hommes. Je vous défie de suivre un homme à la piste comme le fait un chien, par exemple!

Cela veut dire que dans la courbe, ou plutôt dans la spirale de l’évolution, les animaux (et plus spécialement ceux que nous appelons les animaux « supérieurs », parce qu’ils nous ressemblent davantage) sont régis par l’esprit de l’espèce, qui est une conscience très consciente. Les abeilles, les fourmis obéissent à cet esprit de l’espèce, qui est d’une qualité tout à fait supérieure. Et ce que l’on appelle « l’instinct » des animaux, c’est simplement l’obéissance à l’esprit de l’espèce, qui sait toujours ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Il y a tant d’exemples, n’est-ce pas. Vous mettez une vache dans un pré; elle se promène, elle renifle, et tout d’un coup tire la langue et attrape une herbe. Puis, elle se promène encore, renifle et attrape une autre touffe d’herbe, et ainsi de suite. A-t-on jamais vu une vache dans ces conditions manger une herbe empoisonnée? Mais enfermez ce pauvre animal dans une étable, ramassez de l’herbe et mettez-la devant elle, et la pauvre bête, qui a perdu l’instinct parce qu’elle obéit à l’homme (excusez-moi), mange l’herbe empoisonnée avec celle qui ne l’est pas. Nous avons déjà eu trois cas ici, trois vaches qui s’en allaient parce qu’elles avaient mangé de l’herbe empoisonnée. Et ces malheureux animaux, comme tous les animaux, ont une sorte de respect (que je pourrais appeler illégitime) pour la supériorité de l’homme — si l’on met de l’herbe empoisonnée devant la vache en lui disant de la manger, elle la mange! Mais laissée à elle-même, c’est-à-dire sans rien qui intervienne entre elle et l’esprit de l’espèce, jamais elle ne le ferait. Tous les animaux qui s’approchent de l’homme perdent leur instinct, parce qu’ils ont une sorte d’admiration pleine de dévotion pour cet être qui peut leur donner un abri et à manger sans avoir la moindre difficulté — et un peu de peur aussi, car ils savent que, s’ils ne font pas ce que l’homme veut, ils seront battus!

C’est tout à fait curieux, ils perdent leur qualité. Les chiens, par exemple... Le chien-berger qui vit très loin des hommes avec les troupeaux et qui est d’une nature très indépendante (il rentre de temps à autre à la maison et connaît bien son maître, mais il ne le voit pas souvent), s’il est mordu par un serpent, il restera dans un coin, il se léchera et fera tout ce qu’il faut jusqu’à ce qu’il guérisse. Le même chien, s’il est chez vous et qu’il soit mordu par un serpent, il meurt, tranquillement, comme l’homme.

J’avais un petit chat tout à fait gentil, absolument civilisé, un chat merveilleux. Il était né à la maison et il avait l’habitude qu’ont tous les chats, c’est-à-dire que, si quelque chose bougeait, il jouait avec. À ce moment-là, il y avait à la maison un grand scorpion; selon son habitude, il s’est mis à jouer avec le scorpion. Et le scorpion l’a piqué. Mais c’était un chat supérieur; il est venu à moi, il était à peu près mourant, mais il m’a montré sa patte avec la morsure, elle était déjà gonflée et dans un terrible état. J’ai pris mon petit chat — il était tout à fait gentil —et je l’ai mis sur une table et j’ai appelé Sri Aurobindo. Je lui ai dit : « Kiki a été piqué par un scorpion, il faut le guérir. » Le chat a allongé le cou et il regardait Sri Aurobindo avec des yeux déjà un peu vitreux. Sri Aurobindo s’est assis en face du chat et l’a regardé aussi. Alors, on voyait ce petit chat qui peu à peu commençait à se remettre, se remettre, et au bout d’une heure il a sauté sur ses pattes et il s’en est allé tout à fait guéri... À cette époque aussi, j’avais l’habitude de faire une méditation dans la chambre où dormait Sri Aurobindo (la chambre qu’occupe A. maintenant), et c’étaient régulièrement les mêmes personnes qui venaient, tout était arrangé. Mais il y avait un fauteuil où ce même chat se mettait toujours d’avance — il n’attendait pas que quelqu’un se mette dans ce fauteuil, il s’y mettait, lui. Et régulièrement il entrait en transe! Il ne dormait pas, il n’était pas dans la position que les chats prennent pour dormir : il était en transe, il avait des sursauts, il avait certainement des visions. Et il poussait des petits cris. Il était dans une transe profonde. Il restait comme cela des heures. Et quand il en sortait, il refusait de manger. On le réveillait pour lui donner à manger, mais il refusait : il retournait dans son fauteuil et il se remettait en transe! Cela devenait très dangereux pour un petit chat... Mais ce n’était pas un chat ordinaire.

Pour conclure mon histoire, si vous laissez un animal dans son état normal, loin de l’homme, il obéit à l’esprit de l’espèce, il a un instinct très sûr et il ne fera jamais de bêtises. Mais si vous le prenez et que vous le gardiez avec vous, il perd son instinct, et c’est vous qui devez veiller sur lui, car il ne sait plus ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Je m’occupais des chats pour faire une expérience, une sorte de métempsycose à l’envers, si l’on peut dire, c’est-à-dire pour voir si cela pouvait être leur dernière incarnation en tant qu’animal, s’ils étaient prêts à entrer dans un corps d’homme dans une vie prochaine. L’expérience a pleinement réussi, j’ai eu trois cas absolument flagrants; ils sont sortis avec un être psychique suffisamment conscient pour entrer dans un corps d’homme. Mais ce n’est pas ce que les gens font d’ordinaire; ce qu’ils font d’ordinaire, c’est d’abîmer la conscience, ou plutôt l’instinct des animaux.

Le 24 mars 1951

>Vous dites que l’Amour « est partout. Son mouvement est là dans les plantes, peut-être dans les pierres ellesmêmes ».

(Entretien du 2 juin 1929)

S’il y a de l’amour dans une pierre, comment le voir?

Peut-être les différents éléments qui constituent la pierre sontils coordonnés par l’étincelle d’Amour. Je suis convaincue que, lorsque l’Amour divin est descendu dans la Matière, celle-ci était tout à fait inconsciente, il n’y avait absolument aucune forme; on peut même dire que les formes générales sont le résultat de l’effort de l’Amour pour amener la conscience dans la Matière. Si quelqu’un d’entre vous (j’en doute, mais enfin), si vous descendiez dans l’Inconscience, ce que l’on appelle l’Inconscience pure, vous vous rendriez compte de ce que c’est. Une pierre vous paraîtrait un objet merveilleusement conscient en comparaison. Vous parlez d’une pierre avec dédain parce que vous avez un tout petit peu plus de conscience qu’elle, mais la différence entre la conscience d’une pierre et l’Inconscience totale est peut-être plus grande qu’entre la pierre et vous. Et la sortie de l’Inconscience est due exclusivement au sacrifice du Divin, à cette descente de l’Amour divin dans l’Inconscience. Par conséquent, quand j’ai dit « peut-être dans la pierre », j’aurais pu enlever le « peut-être » — je puis affirmer que, même dans la pierre, il est là. Il n’y aurait rien, pas de pierre, pas de métal, pas d’organisation d’atomes sans cette présence de l’Amour divin.

La plupart des gens disent qu’il y a « conscience » quand ils commencent à penser — quand on ne pense pas, on n’est pas conscient. Mais les plantes sont parfaitement conscientes, et pourtant elles ne pensent pas. Elles ont des sensations très précises qui sont l’expression d’une conscience, mais elles ne pensent pas. Les animaux commencent à penser et leurs réactions sont beaucoup plus complexes. Mais les plantes et les animaux sont conscients. On peut être conscient d’une sensation sans avoir la moindre pensée.

La substance matérielle existait-elle avant la descente de l’Amour divin?

Je ne crois pas que l’on puisse dire qu’il y avait une substance matérielle. L’Inconscience... c’est l’Inconscience. Je ne sais pas comment vous expliquer cela. S’il y a une négation de quelque chose, c’est vraiment l’Inconscience, c’est la négation de tout. Elle n’a même pas la capacité du vide. Il faut y être descendu pour savoir ce que c’est et l’expliquer. Les mots ne peuvent pas le dire. C’est la négation de tout, parce que tout commence avec la conscience. Sans conscience, il n’y a rien.

Y avait-il des êtres avant cette descente de l’Amour? Avaient-ils une conscience?

Il n’y avait pas d’êtres terrestres. Le monde terrestre, la terre a existé après la descente dans l’Inconscient, pas avant.

La formation graduelle des différents états d’être, depuis le Suprême jusqu’à la région la plus matérielle, est postérieure à l’Inconscient. Lorsque, justement, la Conscience a « commencé » sa création (ne prenez pas au pied de la lettre ce que je dis comme si c’était une petite histoire d’un autre pays, car ce n’est pas cela, j’essaye de vous faire comprendre, c’est tout), la première manifestation de la Conscience créatrice a été justement une émanation de conscience — de lumière consciente — et lorsque cette émanation s’est séparée de son origine, l’Inconscience est née, par opposition, comment dire... oui, vraiment par opposition. Par conséquent, la naissance de l’Inconscient est antérieure à la formation des mondes, et c’est seulement quand la perception est venue que tout l’univers allait être inutilement créé, qu’il y a eu un appel et que l’Amour divin s’est précipité dans l’Inconscient pour le changer en conscience. Par conséquent, on peut dire que la formation des mondes matériels tels que nous les connaissons, est le résultat de la descente de la Conscience suprême dans l’Inconscient. On ne peut pas dire qu’il y ait quelque chose d’antérieur à cela, des choses telles que nous les connaissons dans le monde matériel (je m’excuse de l’ambiguïté de mes mots, mais vous comprenez que l’on ne peut pas s’exprimer avec nos mots habituels).

La formation de la terre telle que nous la connaissons, ce point infinitésimal dans l’immense univers, a été faite justement pour concentrer l’effort de transformation sur un point; c’est comme un point symbolique créé dans l’univers pour pouvoir, en travaillant directement sur un point, rayonner sur l’univers tout entier.

Si nous voulons rendre le problème un peu plus compréhensible, il suffit de nous limiter à la création et à l’histoire de la terre, parce que c’est un bon symbole de l’histoire universelle.

Au point de vue astronomique, la terre n’est rien, c’est un tout petit accident. Au point de vue spirituel, c’est une formation volontaire symbolique. Et comme je l’ai déjà dit, c’est seulement sur la terre que l’on trouve cette Présence, ce contact direct avec l’Origine suprême, cette Présence de la Conscience divine cachée en toutes choses.

Les autres mondes ont été organisés plus ou moins hiérarchiquement, si l’on peut dire, mais la terre a une formation spéciale par suite de l’intervention directe, sans intermédiaire, de la Conscience suprême dans l’Inconscient.

Les fragments solaires sont-ils de la même matière que la terre?

J’ai pris soin de vous dire que ce rayonnement était une création symbolique, et que toute action sur ce point spécial avait son rayonnement dans l’univers entier; n’oubliez pas cela, au lieu de commencer à dire que la formation de la terre vient d’un élément projeté du soleil, ou qu’une nébuleuse se serait dispersée, donnant naissance au soleil et à tous ses satellites, etc.

Mais est-il vrai qu’il n’y a pas de différence entre la matière solaire et la matière de la terre? Le soleil et les autres mondes de notre système solaire se sont-ils formés en même temps que la terre?

Forcément, tout a été formé en même temps, la création a été simultanée, avec une concentration spéciale de la Conscience sur la terre.

Les êtres des autres mondes et des autres planètes ont-ils un être psychique?

Non, c’est un phénomène purement terrestre. Seulement, rien n’empêche de penser que les êtres psychiques puissent aller dans les autres mondes si cela leur plaît. Il n’y a aucune raison de penser que l’on ne puisse pas, si l’on allait sur une autre planète, rencontrer des êtres psychiques, ce n’est pas impossible; mais ce seraient des êtres psychiques formés sur la terre et devenus libres de leur mouvement, allant ici et là, à leur gré, pour une raison quelconque. Toutes les connaissances de toutes les traditions, de n’importe quel côté de la terre, disent que la formation psychique est une formation terrestre et que la croissance de l’être psychique est quelque chose qui se fait sur la terre. Mais une fois qu’ils sont formés et libres de leur mouvement, ils peuvent aller n’importe où dans l’univers, ils ne sont pas limités dans leur mouvement; mais leur formation et leur croissance appartiennent à la vie terrestre, pour des raisons de concentration.

L’Amour divin et la Grâce sont-ils une même chose?

Essentiellement, tout est la même chose. Dans son essence, tout est la même chose. Dans son essence, tout est le même, c’est un phénomène de conscience; mais l’Amour peut exister sans la Grâce et la Grâce peut exister sans l’Amour. Mais pour la conscience humaine, toute manifestation de la Grâce est une manifestation du suprême Amour, forcément. Seulement, cela dépasse la conscience humaine.

Comment devenir conscient de l’Amour divin et comment devenir un instrument de son expression?

D’abord, pour devenir conscient de quoi que ce soit, il faut le vouloir. Et quand je dis « vouloir », je ne veux pas dire : « Oh! je voudrais bien » un jour, puis deux jours après c’est complètement oublié.

Le vouloir est une aspiration constante, soutenue, concentrée, une occupation presque exclusive de la conscience. C’est le premier pas. Il y en a beaucoup d’autres : une observation très attentive, une analyse très soutenue, un discernement très aigu entre ce qui est pur dans un mouvement et ce qui ne l’est pas. Si vous avez une faculté imaginative, vous pouvez essayer d’imaginer et voir si votre imagination concorde avec la réalité. Il y a des gens qui s’imaginent qu’il suffit de se réveiller un jour d’une certaine humeur et de dire : « Ah! comme je voudrais être conscient de l’Amour divin, comme je voudrais manifester l’Amour divin »... Notez, je ne sais pas combien de millions de fois on sent en soi un petit soubresaut de l’instinct humain et l’on s’imagine que, si l’on avait à sa disposition l’Amour divin, de grandes choses pourraient être faites, et l’on se dit : « Je vais essayer de trouver l’Amour divin et on verra le résultat. » C’est la plus mauvaise manière. Parce que, avant même d’avoir touché le premier commencement de la réalisation, vous avez pourri le résultat. Il faut aborder votre recherche avec une pureté d’aspiration et de soumission, qui sont déjà difficiles à obtenir en elles-mêmes. Il faut avoir beaucoup travaillé sur soi pour être seulement prêt à aspirer à l’Amour. Si vous vous regardez très sincèrement, d’une façon très droite, vous verrez que, dès que vous commencez à penser à l’Amour, c’est toujours votre petit tourbillon intérieur qui commence à marcher. Tout ce qui aspire en vous désire certaines vibrations. Il est à peu près impossible, à moins d’être très avancé sur le chemin yoguique, de séparer l’essence vitale, la vibration vitale, de votre conception de l’amour. Ce que je dis est fondé sur une expérience assidue des êtres humains. Eh bien, pour vous, dans l’état où vous vous trouvez, tels que vous êtes, si vous aviez un contact avec l’Amour divin pur, il vous paraîtrait plus froid que la glace, ou si lointain, si escarpé, que vous ne pourriez pas respirer; ce serait comme le sommet d’une montagne où vous vous sentiriez gelé et ayant de la peine à respirer, tellement ce serait loin de ce que vous sentez normalement. L’Amour divin, s’il n’est pas revêtu d’une vibration psychique ou vitale, est difficile à percevoir pour un être humain. On peut avoir l’impression d’une Grâce; d’une Grâce qui est quelque chose de si loin, de si haut, de si pur, de si impersonnel que... oui, on peut avoir l’impression d’une Grâce, mais on a difficilement l’impression de l’Amour.

Mais alors, peut-on dire que la vibration psychique soit la vibration de l’Amour divin?

Chacun d’entre vous devrait être capable de se mettre en rapport avec son être psychique, ce n’est pas une chose inaccessible. Vous avez justement un être psychique pour vous mettre en rapport avec les forces divines. Et si vous êtes en contact avec votre être psychique, vous commencez à sentir, à avoir une sorte de perception de ce que peut être l’Amour divin. Comme je viens de le dire, il ne suffit pas qu’un matin vous vous réveilliez en disant : « Oh ! je voudrais être en rapport avec l’Amour divin », ce n’est pas comme cela. Si, par un effort soutenu, une grande concentration, un grand oubli de soi, vous arrivez à entrer en rapport avec votre être psychique, il ne vous viendra pas à l’idée de penser : « Oh ! je voudrais être en contact avec l’Amour divin » — vous êtes dans un état où tout vous paraît être cet Amour divin, et pas autre chose. Et encore, ce n’est qu’un revêtement, mais un revêtement d’une belle qualité.

Donc, il ne faut pas chercher à connaître l’Amour divin en dehors de l’être psychique?

Non, trouvez votre être psychique et vous comprendrez ce qu’est l’Amour divin. N’essayez pas d’entrer en rapport direct avec l’Amour divin, parce que ce sera encore un désir vital qui vous pousse; vous n’en serez peut-être pas conscient, mais ce sera un désir vital.

Il faut faire un effort pour entrer en contact avec votre être psychique, pour devenir conscient et libre dans la conscience de votre être psychique, et alors, tout naturellement, spontanément, vous saurez ce qu’est l’Amour divin.

Le fait d’être né avec un être psychique et sur la terre, qui est un symbole spirituel, prouve que nous avons chacun une grande responsabilité, n’est-ce pas?

Parfaitement. On a une grosse responsabilité, c’est pour remplir une mission spéciale que l’on est né sur la terre. Seulement, naturellement, il faut que l’être psychique soit arrivé à un certain degré de développement; autrement, on pourrait dire que c’est la terre tout entière qui a la responsabilité. Plus on devient conscient et individualisé, plus on devrait avoir le sens de la responsabilité. Mais c’est ce qui arrive à un moment donné; on commence à penser que l’on n’est pas ici sans raison, sans but. On se rend compte, tout d’un coup, que l’on est ici parce que l’on y a quelque chose à faire et que ce quelque chose n’est pas une chose égoïste. Cela me paraît la façon la plus logique d’entrer sur le chemin — tout d’un coup, se rendre compte : « Puisque je suis ici, c’est que j’ai une mission à remplir. Puisque j’ai été doué d’une conscience, c’est que j’ai quelque chose à faire de cette conscience — qu’est-ce que c’est? »

Normalement, il me paraît que c’est la première question que l’on doit se poser : « Pourquoi suis-je ici? »

J’ai vu cela chez les enfants, même des enfants de cinq à six ans : « Pourquoi suis-je ici, pourquoi est-ce que je vis? »

Et alors chercher, avec ce que l’on peut avoir de conscience, avec un tout petit peu de conscience : « Pourquoi suis-je ici, pour quelle raison? »

Cela me paraît le début normal.

Le 26 mars 1951

« Il faut savoir à chaque instant tout perdre pour tout gagner. » Qu’est-ce que cela veut dire?

Nous en avons déjà parlé. Pourquoi, lorsqu’on entre sur le chemin du yoga, voit-on les êtres chers nous quitter? On perd tous les biens de ce monde, tous ses attachements; parfois même, on perd sa position, et pour gagner quoi? — la chose la plus importante, la seule chose qui ait de la valeur : la Conscience divine. Et pour gagner cela, il faut savoir perdre tous les biens de ce monde, laisser partir toutes ses possessions, tous les désirs, tous les attachements, toutes les satisfactions; il faut savoir perdre tout cela si l’on veut gagner la Conscience divine.

C’est un peu paradoxal pour la pensée.

Vous avez dit qu’après avoir terminé leur développement, les êtres psychiques pouvaient aller dans les autres mondes; pourtant, l’être psychique appartient uniquement à la terre?

Mais l’être psychique n’est pas matériel, il est psychique! Il n’est pas lié au monde matériel ; dès qu’il cesse de vivre dans un corps, il s’en va dans le monde psychique, qui est fort loin d’être un monde matériel.

Comment transformer le vital?

Le premier pas : la volonté. Deuxièmement, la sincérité et l’aspiration. Mais la volonté et l’aspiration sont à peu près la même chose, l’une suit l’autre. Puis, la persévérance. Oui, il faut de la persévérance dans un procédé, et quel est ce procédé?...

D’abord, il faut la capacité d’observer et de discerner; la capacité de découvrir le vital en soi, autrement vous serez bien embarrassé de dire : « Ceci vient du vital, cela vient du mental, cela vient du corps. » Tout vous paraîtra mélangé et indistinct.

Après une observation très soutenue, vous pourrez faire une distinction entre les différentes parties et reconnaître l’origine d’un mouvement. Il faut assez longtemps pour cela, mais on peut aller assez vite aussi, cela dépend des gens. Mais une fois que vous avez découvert les différentes parties, demandez-vous : qu’y a-t-il de vital là-dedans? qu’apporte le vital à votre conscience? de quelle façon change-t-il vos mouvements, qu’est-ce qu’il y ajoute et en retire? quel phénomène se produit dans votre conscience par l’intervention du vital? Une fois que vous savez cela, que faites-vous?... Alors, il va falloir regarder, observer cette intervention, savoir dans quel sens elle agit. Par exemple, vous avez la volonté de transformer votre vital. Vous avez même une grande sincérité dans votre aspiration et la résolution d’aller jusqu’au bout, vous avez tout cela. Vous vous mettez à observer et vous voyez que deux choses peuvent se produire (beaucoup de choses peuvent se produire), mais principalement deux.

Premièrement, une sorte d’enthousiasme vous prend. Vous vous mettez à l’ouvrage avec ardeur. Dans cet enthousiasme, vous pensez : « Je vais faire ceci et cela, je vais arriver au but tout de suite, tout va être magnifique! Il verra, ce vital, comment je vais le traiter s’il n’obéit pas! » Et si vous regardez attentivement, vous verrez que le vital se dit : « Ah! enfin, voilà une occasion! » Il accepte, il se met en mouvement avec toute son ardeur, tout son enthousiasme et... toute son impatience.

La deuxième chose peut être juste le contraire. Une sorte de malaise : « Je ne me porte pas bien, comme la vie est fatigante, comme tout est ennuyeux. Comment vais-je faire tout cela ? Est-ce que j’arriverai au but? Est-ce que cela vaut la peine de commencer? Est-ce que c’est seulement possible? Est-ce que ce n’est pas impossible? » C’est le vital qui n’est pas très content de ce que l’on va faire pour lui, qui ne veut pas que l’on se mêle de ses affaires, qui n’aime pas beaucoup tout cela. Alors, il suggère une dépression, un découragement, un manque de foi, un doute : « Est-ce que cela vaut la peine? »

Ce sont les deux extrêmes, et chacun a ses difficultés, ses obstacles.

La dépression, à moins que l’on n’ait une forte volonté, suggère : « Cela ne vaut pas la peine, on peut attendre toute la vie. » L’enthousiasme, lui, s’attend à voir le vital transformé dès le lendemain : « Je ne vais plus avoir aucune difficulté, je vais avancer vite sur le chemin du yoga, je vais à la conquête de la Conscience divine sans difficulté. » Il y a quelques autres difficultés... Il faut un peu de temps, beaucoup de persévérance. Alors le vital, après quelques heures — peut-être quelques jours, peut-être quelques mois — se dit : « Nous ne sommes pas allés très loin avec l’enthousiasme, y a-t-il vraiment quelque chose de fait? Est-ce que ce mouvement ne nous laisse pas là où nous étions — peut-être pires que nous n’étions, un peu troublés, un peu dérangés? Les choses ne sont plus ce qu’elles étaient, elles ne sont pas encore ce qu’elles doivent être. C’est bien ennuyeux ce que je fais. » Et alors, si l’on pousse un peu plus, voilà ce monsieur qui dit : « Ah! non, en voilà assez, laissez-moi tranquille. Je veux bien ne pas bouger, je resterai dans mon coin, je ne vous gênerai pas, mais ne m’embêtez pas! » Et alors, on n’est pas beaucoup plus avancé qu’avant.

C’est l’un des grands obstacles qu’il faut éviter avec soin. Dès qu’il y a la moindre impression de mécontentement, de désagrément, il faut dire au vital, comme cela : « Mon ami, tu vas te tenir tranquille, tu vas faire ce que l’on te dit, autrement tu auras affaire à moi. » Et à l’autre, l’enthousiaste qui dit : « Il faut que tout soit fait maintenant, tout de suite », votre réponse : « Calme-toi un peu, ton énergie est excellente, mais il ne faut pas la dépenser en cinq minutes. Nous en aurons besoin pendant longtemps, garde cela précieusement et, au fur et à mesure des besoins, je ferai appel à ta bonne volonté. Tu montreras que tu es plein de bonne volonté, tu obéiras, tu ne grogneras pas, tu ne protesteras pas, tu ne te révolteras pas, tu diras oui-oui. Tu feras un petit sacrifice quand on te le demandera, tu diras oui de grand cœur. »

Alors, nous sommes partis sur le chemin. Mais le chemin est très long. Il arrive bien des choses en route. Tout d’un coup, on croit que l’on a surmonté un obstacle; je dis « croit », parce que l’on a surmonté, mais on n’a pas surmonté avec une sorte de totalité. Je vais prendre un exemple très facile, d’une observation très aisée. Quelqu’un a découvert que son vital est indomptable et indompté, qu’il se met en fureur pour rien et à propos de rien. Il se met au travail pour lui apprendre à ne pas s’emballer, à ne pas se mettre en fureur, à rester tranquille et à supporter les chocs de la vie sans réactions violentes. Si on le fait avec bonne humeur, cela va assez vite (notez bien, c’est très important : quand vous avez affaire à votre vital, ayez soin de garder votre bonne humeur, autrement vous aurez des déboires). On garde sa bonne humeur, c’est-à-dire que, quand on voit que la fureur monte, on se met à rire. Au lieu d’être déprimé et de se dire : « Ah! malgré tous mes efforts, ça recommence », on se met à rire et on dit : « Tiens, tiens! on n’est pas encore arrivé au bout. Voyons, tu es ridicule, tu sais bien que tu es ridicule! Est-ce que cela vaut la peine de se mettre en colère? » On lui fait la leçon avec bonne humeur. Et voilà, au bout de quelque temps il ne se met plus en colère, il est tranquille — et on relâche son attention. On croit avoir surmonté la difficulté, on croit que l’on est arrivé à un résultat : « Mon vital ne m’embête plus, il ne se met plus en colère, tout va bien. » Et le lendemain, on se met en colère. Alors c’est là qu’il faut faire attention, c’est là qu’il ne faut pas dire : « Voilà, ça ne sert à rien, je n’arriverai jamais à rien, tous mes efforts sont inutiles; tout cela est une illusion, c’est impossible. » Au contraire, il faut se dire : « J’ai manqué de vigilance. » Il faut attendre longtemps, très longtemps, avant de pouvoir dire : « Ah! c’est fait et bien fait. » Il faut parfois attendre des années, beaucoup d’années...

Je ne dis pas cela pour vous décourager, mais pour vous donner de la patience et de la persévérance — il y a un moment où cela arrive. Et notez que le vital est une petite partie de votre être — une partie très importante, nous avons dit que c’était le dynamisme, l’énergie réalisatrice, c’est très important —, mais ce n’est qu’une petite partie. Et le mental !... qui va vagabonder, qu’il faut tirer par toutes les ficelles pour qu’il se tienne tranquille! Vous croyez que cela se fait du jour au lendemain? Et votre corps?... Vous avez une faiblesse, une difficulté, parfois une petite maladie chronique, pas grand-chose, mais c’est ennuyeux, n’est-ce pas? On veut s’en débarrasser. On fait des efforts, on se concentre; on travaille, on établit l’harmonie, on pense que c’est fini, et puis... Prenez les gens qui ont l’habitude de tousser, par exemple : ils ne peuvent pas se contrôler ou presque pas. Ce n’est pas grave, mais c’est ennuyeux, et il n’y a pas de raison que cela finisse jamais. Eh bien, on se dit : « Je vais contrôler cela. » On fait un effort — un effort yoguique, pas un effort matériel — on fait descendre la conscience, la Force, on arrête la toux. Et on pense : « Le corps a oublié de tousser. » Et c’est la grande chose, quand le corps a oublié, vraiment on peut dire : « Je suis guéri. » Mais malheureusement ce n’est pas toujours vrai, car cela descend dans le subconscient et, un jour, quand l’équilibre des forces n’est pas si bien établi, quand la puissance n’est pas la même, ça recommence. Et on se lamente : « Moi qui croyais que c’était fini! j’avais réussi et je me disais : c’est vrai que la puissance spirituelle a une action sur le corps, c’est vrai que l’on peut faire quelque chose — et voilà, ce n’est pas vrai. Et pourtant c’était une petite chose, et moi qui veux conquérir l’immortalité! Comment arriverai-je?... Pendant des années je me suis guéri d’une petite chose et voilà que cela recommence. » C’est là qu’il faut faire attention.

Il faut s’armer d’une endurance, d’une patience sans fin. Vous faites la chose une fois, dix fois, cent fois, mille fois s’il le faut, mais vous la faites jusqu’à ce qu’elle soit faite. Et pas seulement ici et là, mais partout et partout à la fois. Voilà le grand problème que l’on se pose. C’est pourquoi, aux gens qui viennent me dire avec une grande légèreté d’esprit : « Je veux faire le yoga », je réponds : « Réfléchissez, on peut faire le yoga pendant de nombreuses années sans s’apercevoir du moindre résultat. Mais si vous voulez le faire, il faut persister et persister avec une volonté telle que vous devez être prêt à le faire pendant dix existences, cent existences s’il le faut, pour arriver au bout. » Je ne dis pas que ce sera comme cela, mais l’attitude doit être comme cela. Il faut que rien ne vous décourage; parce qu’il y a toutes les difficultés d’ignorance des différents états d’être, auxquelles s’ajoutent la malice sans fin, l’habileté sans mesure des forces hostiles dans le monde... Elles sont là, savez-vous pourquoi? Elles ont été tolérées, savez-vous pourquoi? Simplement pour voir combien de temps on peut durer et quelle est la sincérité de l’action. Parce que tout dépend de votre sincérité. Si vous êtes vraiment sincère dans votre volonté, rien ne vous arrêtera, vous irez jusqu’au bout, et s’il faut que vous viviez mille ans pour le faire, vous vivrez mille ans pour le faire.

Le vital ne cherche-t-il pas lui-même à se transformer? Il aspire, mais il est toujours victime des choses, des impulsions du dehors.

S’il cherche à se transformer, c’est vraiment magnifique! Et s’il aspire à la transformation, il essayera de s’en débarrasser. Si le vital est faible, son aspiration sera faible. Et notez que la faiblesse est une insincérité, une sorte d’excuse que l’on se donne — pas très, très consciemment peut-être, mais il faut vous dire que le subconscient est un lieu plein d’insincérité. Et la faiblesse qui dit : « Je voudrais tant, mais je ne peux pas », c’est une insincérité. Parce que, si l’on est sincère, ce que l’on ne peut pas faire aujourd’hui, on le fera demain, et ce que l’on ne peut pas faire demain, on le fera après-demain, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on puisse le faire. Si vous comprenez une fois pour toutes que l’univers tout entier (ou, si vous voulez, notre terre, pour concentrer le problème) n’est pas autre chose que le Divin qui s’est oublié Lui-même, où mettez-vous la faiblesse là-dedans? Pas dans le Divin sûrement! Donc, dans l’oubli. Et si vous luttez contre l’oubli, vous luttez contre la faiblesse, et à mesure que vous vous approchez du Divin, votre faiblesse disparaît.

Et ceci vaut non seulement pour le mental, mais aussi pour le vital et même pour le corps. Toutes les souffrances, toutes les faiblesses, toutes les incapacités sont, en dernière analyse, des insincérités.

Il y a beaucoup de places où peut se loger l’insincérité, c’est pour cela qu’il ne faut jamais dire comme on me le dit souvent : « Je suis parfaitement sincère. » C’est comme les gens qui vous affirment : « Je n’ai jamais dit un mensonge. » Si vous étiez parfaitement sincère, vous seriez le Divin, si vous n’aviez jamais dit un mensonge, c’est-à-dire quelque chose qui ne soit pas vrai, vous seriez la Vérité! Alors, comme vous n’êtes ni le Divin ni la Vérité en fait (vous l’êtes en essence, mais pas en fait), vous avez toujours beaucoup de chemin à faire pour arriver à la Vérité et à la sincérité.

Il ne faut pas avoir l’air malheureux parce que c’est comme cela.

C’est comme ces gens désespérés qui vous disent : « Pourquoi le monde est-il si affreux ? » À quoi cela sert de se lamenter, puisque c’est comme cela ? La seule chose que vous puissiez faire, c’est de travailler à le changer. Naturellement, d’un point de vue spéculatif, on peut essayer de comprendre, mais la mentalité humaine est incapable de comprendre pareille chose. Pour le moment, c’est tout à fait inutile. Ce qui est utile, c’est que cela change. Nous sommes tous d’accord que le monde est détestable, qu’il n’est pas ce qu’il devrait être, et la seule chose que nous ayons à faire, c’est de travailler pour qu’il soit autrement. Par conséquent, toute notre préoccupation doit être de trouver le meilleur moyen de le rendre autrement; et nous pouvons comprendre une chose, c’est que le meilleur moyen (quoique nous ne le connaissions pas très bien encore), c’est nous-même, n’est-ce pas! Et sûrement, vous vous comprenez mieux que vous ne comprenez votre voisin — vous comprenez mieux la conscience qui se manifeste dans un être humain que celle qui se manifeste dans les étoiles, par exemple. Alors, après un peu d’hésitation, vous pouvez dire : « Après tout, le meilleur moyen, c’est ce que je suis. Je ne sais pas très bien ce que je suis, mais cette espèce d’ensemble de choses que je suis, c’est peut-être mon travail, c’est peut-être ma part du travail, et si je le fais aussi bien que je peux, peut-être ferai-je le mieux que je puisse faire. » C’est un très grand commencement, très grand. Ce n’est pas écrasant, ce n’est pas en dehors des limites de vos possibilités. Vous avez votre travail sous la main, il est toujours à portée de votre main, pour ainsi dire, il est toujours là pour que vous vous en préoccupiez — un champ d’action proportionné à votre force, mais assez multiple, assez complexe, assez vaste, assez profond pour être intéressant. Et vous allez à la découverte dans ce monde inconnu.

Beaucoup de gens vous disent : « Mais alors, c’est de l’égoïsme! » C’est un égoïsme si vous le faites d’une façon égoïste, pour votre profit personnel, si vous essayez d’acquérir des pouvoirs, de devenir assez puissant pour influencer les autres, ou si vous cherchez les moyens de vous créer une existence agréable. Naturellement, si vous le faites dans cet état d’esprit, ce sera égoïste. Mais le plus beau de l’affaire, c’est que vous n’arriverez à rien! Vous commencerez par vous tromper vous-même, vous vivrez dans des illusions croissantes et vous irez à reculons dans une obscurité de plus en plus grande. Par conséquent, les choses sont organisées beaucoup mieux qu’on ne le croit; si vous faites votre travail d’une façon égoïste (nous avons dit que notre champ de travail est toujours à portée de notre main), vous n’arriverez à rien. Et par conséquent, la condition requise est de le faire avec une sincérité absolue dans votre aspiration à la réalisation de l’Œuvre divine. Alors, si vous partez comme cela, je peux vous garantir que vous ferez un voyage tellement intéressant que, même s’il prend très longtemps, jamais vous ne serez fatigué. Mais il faut le faire comme cela, avec une intensité de volonté, avec persévérance et avec cette bonne humeur indispensable qui fait sourire devant les difficultés et rire devant les erreurs. Alors, tout ira bien.

Quel est le miroir qui peut refléter le Suprême?

La Conscience Elle-même. C’est parce qu’Elle est là ; sans cela, on n’arriverait jamais à rien. Si la Conscience suprême n’était pas au centre de toute création, jamais la création ne pourrait prendre conscience de la Conscience.

Pour transformer le vital, il faut avoir de la volonté, de la persévérance, de la sincérité, etc. Mais dans quelle partie de l’être se trouvent toutes ces choses?

L’origine de la sincérité, de la volonté, de la persévérance est dans l’être psychique, mais cela se traduit différemment suivant les personnes. Généralement, c’est dans la partie supérieure du mental que cela commence à prendre forme, mais pour que ce soit effectif, il faut qu’au moins une partie du vital réponde, parce que l’intensité de votre volonté vient de là, le pouvoir réalisateur de la volonté vient du contact avec le vital. S’il n’y avait que des éléments réfractaires dans le vital, vous ne pourriez rien faire du tout. Mais il y a toujours quelque chose, quelque part, qui veut bien — c’est peut-être peu de chose, mais il y a toujours quelque chose qui veut bien. Il suffit qu’il y ait une fois une minute d’aspiration et une volonté, même très fugitive, de prendre conscience du Divin, de réaliser le Divin, pour que cela fasse comme un éclair à travers tout l’être — il y a même des cellules du corps qui répondent. On ne s’en aperçoit pas tout de suite, mais il y a une réponse partout. Et c’est en rassemblant soigneusement, lentement, toutes ces parties qui ont répondu, ne serait-ce qu’une fois, que l’on peut constituer quelque chose qui sera cohérent et organisé, et qui permettra de continuer son action avec volonté, sincérité et persévérance.

Même une idée fugitive chez un enfant, à un moment donné dans l’enfance, quand l’être psychique est le plus en avant, quand il est arrivé à traverser la conscience extérieure et à lui donner simplement l’impression de quelque chose de beau qu’il faut réaliser, cela fait un petit noyau et c’est avec cela que vous fondez votre action. Il y a une immense masse d’humanité à qui l’on ne dirait jamais : « Il faut que vous réalisiez le Divin » ou « Faites un yoga pour trouver le Divin ». Si vous regardez, vous verrez que c’est une infime minorité à qui l’on peut le dire. Ce qui fait que cette minorité d’êtres est « préparée » à faire un yoga, c’est cela. C’est qu’il y a eu un commencement de réalisation — un commencement suffit. Chez d’autres, c’est peut-être une chose ancienne, un éveil qui peut venir de vies antérieures. Mais nous parlons de ceux qui sont moins prêts; ce sont ceux qui ont eu un éclair à un moment donné, qui a traversé tout l’être, qui a créé une réponse, mais ça suffit. Cela n’existe pas chez beaucoup de gens. Ceux qui sont prêts à faire un yoga ne sont pas nombreux si vous les comparez à la masse humaine inconsciente. Mais une chose est certaine, c’est que le fait que vous soyez tous ici prouve qu’au minimum vous avez eu cela — il y en a qui sont très loin sur le chemin (parfois ils ne s’en doutent pas), mais au minimum vous avez eu cela, cette espèce de contact spontané, intégral, qui est comme un choc électrique, un éclair qui vous traverse et qui vous éveille à quelque chose : il y a quelque chose à réaliser. Il se peut que l’expérience ne se traduise pas par des mots, seulement par une flamme. Cela suffit. Et c’est autour de ce nucléus que l’on s’organise lentement, lentement, progressivement. Alors une fois que c’est là, cela ne disparaît jamais. Ce n’est que si vous avez fait un pacte avec les forces adverses et que vous fassiez un effort considérable pour éloigner le contact et ne pas en apercevoir l’existence, que vous pouvez croire qu’il a disparu. Et encore, il suffit d’un seul éclair pour que cela revienne.

Si vous avez eu cela une seule fois, vous pouvez vous dire que, dans cette vie ou une autre, vous êtes sûr de réaliser.

Le 29 mars 1951

« Les articles et dogmes d’une religion sont des productions du mental, et si vous vous attachez à eux et que vous vous enfermiez dans un code de vie tout fait, vous ne connaissez pas et ne pouvez pas connaître la vérité de l’esprit qui se tient libre et vaste au-delà de tous les codes et de tous les dogmes. [...] Dans toutes les religions, il y a aussi des croyants qui ont développé une haute vie spirituelle. Mais ce n’est pas la religion qui leur a donné leur spiritualité; ce sont eux qui ont mis leur spiritualité dans la religion. Placés n’importe où, nés dans tout autre culte, ils y auraient trouvé et vécu la même vie spirituelle. C’est leur propre capacité, c’est le pouvoir de leur être intérieur, et non la religion qu’ils professent, qui les a faits ce qu’ils sont. »

(Entretien du 9 juin 1929)

Toutes les religions sont-elles des constructions mentales?

Toutes les religions n’ont peut-être pas été cela à leur début, mais elles sont certainement devenues cela avec le temps.

Qu’est-ce que le « Petit Véhicule » et le « Grand Véhicule » ?

Ce sont des termes bouddhiques. C’est la traduction d’un mot pâlî, je crois. On dit que la religion du Nord est le « Grand Véhicule » et la religion du Sud, le « Petit Véhicule ». Le Petit Véhicule s’en tient à l’enseignement tout à fait strict, d’après ce que l’on a conservé ou croit avoir conservé des paroles du Bouddha.

N’est-ce pas, le Bouddha disait qu’il n’y avait pas de divinité, qu’il n’y avait pas de persistance de l’ego, qu’il n’y avait pas d’êtres des mondes supérieurs qui pouvaient s’incarner, qu’il n’y avait pas... Il a nié presque toutes les choses possibles. La religion du Sud est comme cela, elle est extrêmement nihiliste, elle dit non, non, non à toute chose; tandis que, dans la religion du Nord, qui a été pratiquée au Tibet, puis du Tibet s’est répandue en Chine et de Chine au Japon, on trouve les bôdhisatvas (qui font figure de saints comme dans toutes les autres religions), tous les anciens bouddhas, qui sont aussi comme des espèces de demi-dieux ou de dieux. Je ne sais pas si vous avez jamais eu l’occasion de visiter un temple bouddhique du Nord (j’en ai vu en Chine et au Japon), mais vous entrez dans des salles où il y a d’innombrables figurines — tous les bôdhisatvas, tous les disciples de ces bôdhisatvas, toutes les forces de la nature déifiées, enfin vous êtes écrasé sous le nombre des dieux ! Tandis que, si vous allez dans le Sud, il n’y a rien, pas une image. Je crois que l’on dit « Grand Véhicule » parce qu’il y a beaucoup de choses dedans, et « Petit Véhicule » parce qu’il y en a peu! Je ne sais pas exactement l’origine des deux termes.

(Mère poursuit sa lecture) « Les choses acquièrent une valeur intérieure et deviennent réelles pour vous, seulement quand vous les avez obtenues par le libre exercice de votre choix, et non quand elles vous ont été imposées. Si vous voulez être sûr de votre religion, vous devez la choisir; si vous voulez être sûr de votre pays, vous devez le choisir; si vous voulez être sûr de votre famille, même elle, il faut la choisir. »

Que veut dire « choisir sa famille » ?

Vous êtes venu au monde dans un certain milieu, parmi certaines gens. Quand vous êtes tout petit, à part quelques rares exceptions, ce qui vous entoure vous paraît extrêmement naturel, parce que vous êtes né dedans et que vous en avez l’habitude. Mais quand s’éveille en vous, plus tard, une aspiration spirituelle, vous pouvez très bien vous sentir tout à fait mal à l’aise dans le milieu où vous avez vécu — si, par exemple, les gens qui vous ont élevé n’ont pas cette même aspiration, ou si leurs idées sont tout à fait contraires à ce qui s’élabore en vous. Au lieu de dire : « Voilà, j’appartiens à cette famille, que faire? J’ai une mère, un père, des frères, des sœurs... », vous pouvez partir en quête (je ne veux pas dire nécessairement voyager), partir en quête d’esprits qui sont en affinité avec le vôtre, de gens qui ont une aspiration similaire; et, si vous avez en vous l’aspiration sincère de trouver ceux qui, comme vous, sont à la recherche de quelque chose, vous serez toujours mis en position de les rencontrer, d’une façon ou d’une autre, par des circonstances tout à fait inattendues; et lorsque vous aurez trouvé une ou plusieurs personnes qui sont justement dans ce même état d’esprit et qui ont cette même aspiration, tout naturellement il se créera des liens de proximité, d’intimité, d’amitié et, entre vous, vous formerez comme une fraternité, c’est-à-dire une vraie famille. On est ensemble parce que l’on est proche, on est ensemble parce que l’on a la même aspiration, on est ensemble parce que l’on veut créer le même but dans la vie; on se comprend quand on se parle, on n’a pas besoin de discuter la moindre chose que l’on dit et on vit dans une sorte d’harmonie intérieure. C’est cela, la vraie famille, c’est la famille de l’aspiration, la famille de la tendance spirituelle.

Maintenant, au point de vue du pays, cela peut dépendre de toutes sortes de choses, cela peut dépendre d’une sorte d’affinité intérieure. Par exemple, si vous arrivez dans un pays et que, là, vous sentiez comme une réponse, une réponse intérieure à votre aspiration, que l’entourage est plus conforme à vos goûts, à vos tendances, vous pouvez très bien choisir de vivre dans ce pays qui n’est pas nécessairement celui où vous êtes né; et puisque vous choisissez ce pays pour y vivre, vous pouvez dire : « Ce pays est mon pays. » Il y a des gens, beaucoup de gens, qui se déplacent pour des raisons tout à fait matérielles et sans intérêt la plupart du temps, mais il y en a aussi qui sont à la recherche d’un entourage conforme à leurs goûts intérieurs, à leurs aspirations, ou qui cherchent des paysages, des manières de vivre plus conformes à leur nature profonde, puis ils s’établissent quelque part et ils n’en bougent plus, et quand ils restent là un certain nombre d’années, ils peuvent bien sentir que ce pays est leur pays, beaucoup plus que la maison ou le village ou la ville où ils sont nés.

Le vital est-il déformé dès la naissance?

Si votre naissance n’avait pas été un accident, vous pourriez très bien penser qu’il n’y a pas de déformation; mais ce que vous êtes à la naissance, d’une façon presque absolue la plupart du temps, c’est ce que votre mère et votre père vous ont fait, et aussi, à travers eux, ce que les grands-parents vous ont fait. Il y a des espèces de traditions vitales dans les familles et, en plus, il y a l’état de conscience dans lequel vous avez été formé, conçu — le moment, n’est-ce pas, auquel vous avez été conçu — et cela, pas une fois sur un million l’état n’est conforme à l’aspiration véritable; et c’est seulement une aspiration véritable qui pourrait faire que votre vital soit pur de tout mélange, que l’élément vital qui a été attiré pour la formation de l’être, soit un élément pur, libre de toute contagion; je veux dire que, si un être psychique entre là, il peut rassembler des éléments favorables à sa croissance. Dans le monde tel qu’il est, les choses sont tellement mélangées, ont été tellement mélangées de toute façon, qu’il est à peu près impossible d’avoir des éléments du vital assez purs pour ne pas subir la contagion de tous les autres êtres contaminés.

Je crois que j’ai déjà parlé de cela, j’ai dit quelle sorte d’aspiration devrait exister chez les parents avant la naissance; mais comme je l’ai dit, cela n’arrive pas une fois sur des centaines de mille. La conception voulue d’un enfant est extrêmement rare; la plupart du temps, c’est un accident. Parmi les innombrables parents, c’est une minorité tout à fait infime qui se soucie même seulement de ce que pourrait être un enfant; ils ne savent même pas que ce que l’enfant sera dépendra de ce qu’ils sont. C’est une toute petite élite qui sait cela. La plupart du temps ça va comme ça peut; il arrive n’importe quoi et les gens ne se rendent même pas compte de ce qui arrive. Alors, dans ces conditions, comment voulez-vous naître avec un être vital suffisamment pur pour vous aider? On naît avec un bourbier à nettoyer avant de commencer sa vie. Et une fois que l’on est parti d’un bon pas sur le chemin de la transformation intérieure et que l’on descend à la racine subconsciente de l’être — celle qui provient justement des parents, de l’atavisme — eh bien, on en voit des choses! et toutes, presque toutes les difficultés sont là, il y a très peu de choses que l’on ajoute dans l’existence après les premières années de la vie. Cela arrive à n’importe quel moment; si vous avez de mauvaises fréquentations ou de mauvaises lectures, le poison peut entrer en vous; mais il y a toutes les empreintes qui sont comme ancrées dans le subconscient, les sales habitudes que vous avez et contre lesquelles vous luttez. Par exemple, il y a des gens qui ne peuvent pas ouvrir la bouche sans dire des mensonges, et ils ne le font pas toujours exprès (c’est le pire), ou des gens qui ne peuvent pas avoir de rapports avec les autres sans se quereller, toutes sortes de sottises — c’est là dans le subconscient, profondément ancré. Alors, extérieurement, quand vous êtes de bonne volonté, vous faites de votre mieux pour éviter cela, pour le corriger si possible; vous travaillez, vous luttez; puis vous vous apercevez que ça monte toujours, ça monte de quelque part qui échappe à votre contrôle. Mais si vous entrez dans ce subconscient, si vous infiltrez votre conscience là-dedans et si vous regardez attentivement, petit à petit, vous découvrirez toutes les sources, toutes les origines de toutes vos difficultés, puis vous commencerez à comprendre comment étaient les pères et les mères, les grands-pères et les grands-mères, et s’il arrive un moment où vous êtes incapable de vous contrôler, vous vous apercevrez : « Je suis comme cela, parce qu’ils étaient comme cela. »

Si vous avez en vous un être psychique suffisamment éveillé pour veiller sur vous, préparer votre chemin, il peut attirer à vous les choses qui vous aident; attirer les rencontres, les livres, les circonstances, toutes sortes de petites coïncidences qui viennent à vous comme si elles étaient amenées par une volonté bienveillante et qui vous apportent une indication, une aide, un soutien pour prendre les décisions et vous orienter dans la bonne direction. Mais une fois que vous avez pris cette décision, une fois que vous avez décidé que vous trouverez la vérité de votre être, une fois que vous avancez sincèrement sur le chemin, alors tout semble se liguer pour vous aider à avancer, et si vous observez attentivement, vous voyez petit à petit l’origine de vos difficultés : « Ah! tiens, ce travers-là était dans mon père; oh! cette habitude-là était dans ma mère; oh! ma grand-mère était comme cela, mon grand-père était comme cela », ou bien c’est la bonne qui vous a porté quand vous étiez petit, les frères et les sœurs qui ont joué avec vous, les petits camarades que vous avez rencontrés, et vous trouverez que tout cela était là, dans celui-ci, celle-là, celle-ci. Mais si vous continuez à être sincère, vous trouvez, vous contrecarrez cela tranquillement, et au bout d’un certain temps vous coupez toutes les amarres avec lesquelles vous étiez né, vous rompez les chaînes et vous allez libre sur le chemin.

Si vous voulez vraiment transformer votre caractère, c’est cela qu’il faut faire. On a toujours dit qu’il était impossible de changer de caractère; dans tous les livres de philosophie, même de yoga, on vous raconte la même histoire : « Vous ne pouvez pas changer votre caractère, vous êtes né comme cela, vous êtes comme cela. » C’est absolument faux, je garantis que c’est faux ; mais il y a quelque chose de très difficile à faire pour changer votre caractère, parce que ce n’est pas votre caractère qu’il faut changer, c’est le caractère de vos antécédents. En eux, vous ne le changerez pas (parce qu’ils n’en ont pas l’intention), mais c’est en vous qu’il faut le changer. C’est ce qu’ils vous ont donné, tous les petits cadeaux qu’ils vous ont faits à votre naissance — d’aimables cadeaux —, c’est cela qu’il faut changer. Mais si vous arrivez à tenir le fil de ces choses, le vrai fil, puis que vous travailliez dessus avec persévérance et sincérité, un beau jour vous serez libre; tout cela tombera de vous et vous pourrez partir dans la vie sans fardeau. Alors, vous serez un nouvel homme, vivant une nouvelle vie, presque avec une nouvelle nature. Et si vous regardez en arrière, vous direz : « Ce n’est pas possible, je n’ai jamais été comme cela ! »

Le 31 mars 1951

Mère commence sa lecture par la question suivante :

« Est-ce que toutes les maladies physiques peuvent être attribuées à un désordre du mental? »

(Entretien du 16 juin 1929)

S’il y a un désordre mental qui peut causer toutes les maladies, c’est la peur.

Sinon, chacun peut faire son expérience personnelle. Si l’on a mal à la gorge, cela peut venir du fait que, le jour d’avant, on était dans un état de dépression. Ou bien l’on est très mécontent, pas satisfait, on trouve que toutes les choses sont très mauvaises, et le lendemain on a un rhume de cerveau... Chacun doit faire ses propres observations.

(Mère poursuit sa lecture) « Chaque point du corps est symbolique d’un mouvement intérieur; il y a là un monde de correspondances subtiles. [...] La partie particulière du corps qui est atteinte de maladie, est l’indice de la nature du désordre intérieur qui a pris place; elle nous indique l’origine de la maladie, elle est un signe de sa cause. Elle révèle aussi la nature de la résistance qui empêche l’être d’avancer dans son ensemble avec la même rapidité. Et ceci nous apprend quels sont le traitement et la guérison. Si l’on pouvait comprendre parfaitement où gît l’erreur, trouver ce qui a manqué de réceptivité, ouvrir cette partie à la Force et à la Lumière, il serait possible de rétablir en un moment l’harmonie qui a été dérangée, et la maladie disparaîtrait immédiatement. » Voulez-vous expliquer comment chaque partie du corps est symbolique d’un mouvement intérieur?

Dans les anciennes écoles d’initiation, on avait l’habitude de dire simplement « c’est vrai » ou « c’est faux » à ceux qui avaient déjà la connaissance de ces choses.

Quelqu’un a-t-il une expérience à raconter à ce sujet? Naturellement, il faut dire la corrélation entre un certain état psychologique et une certaine partie du corps.

Une fois, je me suis plaint à vous d’une douleur et vous m’avez demandé de dire la partie du corps affectée. Quand je vous l’ai dit, je ne savais pas la correspondance avec le vital, le mental, etc., pourtant la douleur a disparu.

Je ne vois pas la contradiction!... Il y a deux façons de guérir spirituellement une maladie. L’une consiste à mettre une force de Conscience et de Vérité sur le point physique qui est malade. Dans ce cas, l’effet produit dépend naturellement de la réceptivité du sujet. Supposons que le sujet soit réceptif; on met la force de la Conscience sur le point malade et la pression qu’elle fait rétablit l’ordre. Beaucoup d’entre vous ici peuvent dire comment Sri Aurobindo les a guéris. C’était comme une main qui venait et qui enlevait la douleur. C’est aussi clair que cela.

En d’autres cas, si le corps manque totalement de réceptivité ou si sa réceptivité est insuffisante, on voit la correspondance intérieure avec l’état psychologique qui a créé la maladie, et on agit là-dessus. Mais si la cause de la maladie est réfractaire, on ne peut pas faire grand-chose. Mettons que l’origine soit vitale. Le vital se refuse absolument à changer, il tient énormément à la condition dans laquelle il se trouve; alors c’est sans espoir. Vous mettez la Force, et généralement cela provoque une augmentation de la maladie, produite par la résistance du vital qui ne voulait rien savoir. Je dis le vital, mais ce peut être le mental ou autre chose.

Quand l’action est directe sur le corps, c’est-à-dire sur le point malade, il se peut que l’on soit soulagé, puis, quelques heures après ou même quelques jours, le mal revient. Cela veut dire que la cause n’a pas été changée, que c’était une cause vitale et que la cause est toujours là ; c’est seulement l’effet qui a été guéri. Mais si l’on peut agir simultanément sur l’effet et sur la cause, et que la cause soit assez réceptive pour accepter de changer, alors on est guéri totalement, une fois pour toutes.

J’ai eu une fois une maladie qui était presque comme une expérience. Je voulais me débarrasser de la jalousie. Pendant la nuit, j’ai senti une forte pression, j’avais mal partout dans le corps, jusqu’aux os. Le matin, j’avais des douleurs dans le ventre et je vous ai envoyé un mot par mon frère. Vous lui avez dit que, si je n’allais pas mieux dans quelques heures, vous enverriez le docteur. Il a oublié de me dire qu’il vous avait rencontrée et ce que vous lui aviez dit, mais j’ai appris plus tard que c’est au moment précis où vous lui avez parlé que j’ai été guérie.

Je savais que c’était cela !

Comment augmenter la réceptivité du corps?

Cela dépend de quelle partie. Le procédé est à peu près analogue pour toutes les parties de l’être. D’abord, première condition : rester aussi tranquille que possible. Vous pouvez remarquer que dans les différentes parties de votre être, quand quelque chose vient et que vous ne le recevez pas, cela produit une crispation — il y a quelque chose qui durcit dans le vital, dans le mental ou dans le physique. On a une crispation et la crispation fait mal, on a l’impression d’une douleur mentale, vitale ou physique. Alors la première chose, c’est, par un effet de la volonté, de relâcher cette crispation, comme lorsqu’on a un nerf qui est crispé ou un muscle qui a une crampe; il faut apprendre à se détendre, être capable de relâcher la crispation dans n’importe quelle partie de l’être. Le procédé pour relâcher la crispation peut être différent dans le mental, dans le vital ou dans le corps, mais logiquement c’est la même chose. Une fois que vous avez relâché la crispation, vous voyez d’abord si l’effet désagréable cesse, ce qui prouve que c’était une petite résistance momentanée, mais si la douleur continue et s’il est vraiment nécessaire d’augmenter sa réceptivité pour pouvoir recevoir ce qui aide, ce qui est à recevoir, il faut, après avoir relâché cette crispation, commencer à essayer de se répandre — on a l’impression de se répandre. Il y a beaucoup de procédés. Certains trouvent très commode d’imaginer qu’ils flottent sur l’eau avec une planche sous le dos. Alors ils se répandent, se répandent, jusqu’à ce qu’ils deviennent la grande masse liquide. D’autres font un effort pour s’identifier au ciel et aux étoiles, alors ils se répandent, se répandent, en s’identifiant de plus en plus au ciel. Pour d’autres, ces images ne sont pas nécessaires; ils peuvent être conscients de leur conscience, élargir la conscience de plus en plus jusqu’à ce qu’elle soit illimitée. On peut l’élargir jusqu’à ce qu’elle devienne aussi vaste que la terre et même l’univers. Quand on fait cela, on devient vraiment réceptif. Comme je l’ai dit, c’est une question d’entraînement. En tout cas, du point de vue immédiat, quand quelque chose vient et que l’on sent que c’est trop fort, que cela donne mal à la tête, que l’on ne peut pas le supporter, le procédé est tout à fait le même, il faut agir sur la crispation. On peut agir par la pensée, par une invocation à la paix, à la tranquillité (le sens de la paix enlève beaucoup de la difficulté), comme cela : « Paix, paix, paix... tranquillité... calme. » Beaucoup de malaises, même physiques, comme toutes ces contractions du plexus solaire, qui sont si désagréables et vous donnent parfois la nausée, la sensation que l’on va suffoquer, que l’on ne peut pas reprendre sa respiration, peuvent disparaître ainsi. C’est le centre nerveux qui est affecté, il est affecté très facilement. Dès que l’on a quelque chose qui affecte le plexus solaire, il faut : « Calme... calme... calme », devenir de plus en plus calme, jusqu’à ce que la tension soit détruite.

Dans la pensée aussi. Par exemple, vous lisez quelque chose et vous arrivez à une pensée que vous ne comprenez pas — cela vous dépasse, vous ne comprenez rien et alors, dans votre tête, cela fait comme une brique, et si vous essayez de comprendre, cela devient de plus en plus comme une brique, une crispation, n’est-ce pas, et si vous persistez, cela vous donne mal à la tête. Il n’y a qu’une chose à faire : ne pas lutter contre les mots, rester juste comme cela (geste étendu, immobile), créer une détente, simplement élargir, élargir. Et n’essayez pas de comprendre, surtout n’essayez pas de comprendre — laissez-le entrer comme ça, tout doucement, et vous vous détendez, détendez, et en vous détendant votre mal de tête s’en va. Vous ne pensez plus à rien, vous attendez quelques jours, et au bout de quelques jours vous voyez du dedans : « Oh! que c’est clair! Je comprends ce que je n’avais pas compris. » C’est aussi facile que cela. Quand vous lisez un livre qui vous dépasse, quand vous vous trouvez en face de phrases que vous ne pouvez pas comprendre — on sent qu’il n’y a pas de correspondance dans la tête —, eh bien, il faut faire cela ; on lit la chose une, deux, trois fois, puis on reste tranquille et on fait le silence dans la tête. Quinze jours après, on reprend le même passage et c’est clair comme le jour. Tout s’est organisé dans la tête, les éléments du cerveau qui manquaient pour comprendre se sont formés, tout s’est fait comme petit à petit et on comprend. J’ai connu quantité de gens, je leur disais quelque chose, on discutait, ils ne comprenaient rien du tout. Ils étaient entrés dans le mental qui ne pouvait pas saisir la pensée, qui la rejetait, la refusait violemment. Vous avez dit, vous n’insistez pas; vous avez dit, c’est tout; au besoin vous dites une seconde fois, mais vous n’insistez pas. Une semaine, un mois après, ces mêmes gens viennent vous trouver et ils vous déclarent avec une grande force de conviction : « Mais les choses sont comme ça, vous ne comprenez pas, les choses sont comme ça ! » C’est justement ce que vous leur aviez dit, n’est-ce pas. Mais ils vous disent : « J’ai pensé, maintenant je sais, c’est ça, c’est vraiment ça. » Si vous avez le malheur de leur dire : « Mais c’est justement ce que je vous avais dit », ils font une tête! et ils ne comprennent plus.

Les maladies entrent par le corps subtil, n’est-ce pas; que faire pour les en empêcher?

Ah! voilà... Si l’on est très sensitif, très sensitif — il faut être très sensitif — au moment où elles touchent le corps subtil et qu’elles essayent de passer, on le sent. Ce n’est pas comme quelque chose qui vous touche le corps, c’est une sorte d’impression. Si vous pouvez savoir à ce moment-là, vous avez encore le pouvoir de dire non, et ça s’en va. Mais pour cela, il faut être extrêmement sensible. Mais cela se développe. Toutes ces choses peuvent être développées méthodiquement par la volonté. Vous pouvez devenir tout à fait conscient de cette enveloppe, et même, si vous la développez suffisamment, vous n’avez pas besoin de regarder ou de voir, vous sentez que quelque chose vous a touché. Je peux vous en donner un exemple, il y en a beaucoup comme cela.

Quelqu’un était en train de vouloir établir un rapport constant et conscient — tout à fait constant et conscient — avec la Divinité intérieure, non seulement l’être psychique mais la Présence divine dans l’être psychique, et elle avait décidé qu’elle serait comme cela, qu’elle ne s’occuperait de rien que de cela, c’est-à-dire que cette personne pouvait faire n’importe quoi, sa concentration était là-dessus, et même quand elle sortait et qu’elle marchait dans la rue, sa concentration était là-dessus. Elle vivait dans une grande ville où il y avait beaucoup de circulation : autobus, tramways, etc., beaucoup de choses, et pour traverser les rues, il fallait un soin considérable et une attention bien éveillée, autrement on pouvait se faire écraser; mais cette personne avait décidé qu’elle ne sortirait pas de sa concentration. Un jour qu’elle traversait l’une des grandes avenues avec ses automobiles, ses tramways, toute dans sa concentration, à sa recherche intérieure, elle a senti tout d’un coup, à la distance d’un bras à peu près, un petit choc, comme ça ; elle a sauté en arrière et une automobile est passée juste à côté. Si elle n’avait pas sauté en arrière, l’automobile aurait passé sur elle... C’est un point extrême, mais sans arriver à ce degré, on peut très bien sentir comme un petit malaise (ce n’est pas quelque chose qui s’impose avec une grande force), un petit malaise qui vous approche à un endroit quelconque : devant, derrière, en haut, en bas. Si, à ce moment-là, vous êtes suffisamment alerté, vous dites non, comme si vous rejetiez le contact avec une grande force, et c’est fini. Si vous n’êtes pas conscient à ce moment-là, l’instant d’après, ou quelques moments après, vous sentez audedans comme quelque chose qui vous tourne sur le cœur, un froid dans le dos, un petit malaise, le commencement d’une désharmonie; vous sentez une désharmonie quelque part, comme si l’harmonie générale était dérangée. Alors, il faut se concentrer davantage et, avec une grande force de volonté, avoir la foi que rien ne peut vous faire du mal, que rien ne peut vous toucher. Ça suffit, vous pouvez rejeter la maladie à ce moment-là. Mais il faut le faire tout de suite, n’est-ce pas, il ne faut pas attendre cinq minutes, il faut que ce soit fait immédiatement. Si vous attendez trop longtemps et que vous commenciez à sentir vraiment un malaise quelque part, que quelque chose commence à être tout à fait dérangé, alors il est bon de s’asseoir, de se concentrer et d’appeler la Force, de la concentrer à l’endroit qui commence à être dérangé, c’est-à-dire qui commence à devenir malade. Mais si vous ne faites rien du tout, vraiment quelque part une maladie s’installe; tout cela, parce que vous n’étiez pas suffisamment alerté. Et parfois on est obligé de suivre toute la courbe pour retrouver le moment favorable et se débarrasser de l’affaire. J’ai dit quelque part que, dans le domaine physique, tout est une question de procédé — il faut un procédé pour réaliser toute chose. Et si la maladie a réussi à toucher le physique-physique, eh bien, il faut suivre le procédé pour arriver à s’en débarrasser. C’est ce que la science médicale appelle « le cours de la maladie ». On peut hâter ce cours à l’aide des forces spirituelles, mais tout de même il faut suivre le procédé. Il y a comme quatre stades différents. Le tout premier est instantané. Le deuxième peut se fait en quelques minutes, le troisième peut prendre plusieurs heures et le quatrième, plusieurs jours. Et alors là, une fois que la chose est installée, tout dépendra, non seulement de la réceptivité du corps, mais encore de la bonne volonté de la partie qui est la cause du désordre. N’est-ce pas, quand la chose vient du dehors, elle est en affinité avec quelque chose au-dedans. Si ça arrive à passer, à entrer sans que l’on s’en aperçoive, c’est qu’il y a une affinité quelque part, et c’est cette partie de l’être, qui a répondu, qu’il faut convaincre.

J’ai connu des cas vraiment extraordinaires. Si vous pouvez au moment... Tenez, prenons un exemple qui est tout à fait concret : un coup de soleil. Cela vous dérange considérablement, c’est l’une des choses qui vous rend le plus malade — un coup de soleil dérange tout, il dérange les fonctions intérieures, il donne généralement une congestion à la tête et une très forte fièvre. Alors, si c’est arrivé, s’il a réussi à passer la protection, à entrer en vous, eh bien, si vous pouvez simplement entrer dans un endroit tranquille, vous étendre tout à fait à plat, sortir de votre corps (naturellement il faut apprendre; il y a des gens qui le font spontanément, pour d’autres il faut une longue discipline), sortir de son corps, rester au-dessus de façon que l’on puisse voir son corps (vous connaissez le phénomène, voir son corps quand on est dehors? Cela peut se faire à volonté, sortir de son corps et se trouver juste au-dessus), le corps est étendu sur un lit, un banc, le sol, n’importe quoi; vous êtes étendu juste au-dessus et, de là, consciemment, vous tirez la Force d’en haut et, si vous en avez l’habitude, si votre aspiration est suffisante, vous avez la réponse; et alors, de là, en ayant soin de ne pas rentrer dans votre corps, vous commencez à pousser cette Force sur le corps, comme cela, régulièrement, jusqu’à ce que vous voyiez que le corps reçoit (car les premiers moments, cela n’entre pas, parce que le corps est tout à fait dérangé avec sa maladie, il n’est pas réceptif, il est crispé), vous poussez doucement, doucement, tranquillement, sans énervement, très paisiblement, sur le corps. Mais il ne faut pas que l’on vous dérange. Si quelqu’un vient et vous voit étendu et vous secoue, c’est extrêmement dangereux. Il faut le faire dans des conditions tranquilles, demander aux gens de ne pas vous déranger, ou bien vous enfermer à un endroit où ils ne peuvent pas vous déranger. Mais on peut se concentrer lentement (cela prend plus ou moins de temps — dix minutes, une demi-heure, une heure, deux heures —, cela dépend de l’importance du désordre qui s’est créé), lentement, de là-haut, vous concentrez la Force, jusqu’à ce que vous voyiez que le corps reçoit, que la Force entre, que le désordre se rétablit et que la détente se produit dans le corps lui-même. Une fois que c’est fait, vous pouvez entrer et vous êtes guéri. Cela s’est fait pour un coup de soleil, qui est une chose assez violente, et aussi pour une fièvre typhoïde, et pour beaucoup d’autres choses, comme par exemple un foie qui s’est soudain dérangé pour une raison quelconque (pas une indigestion, mais le foie qui ne fonctionne plus convenablement), on peut le guérir aussi de la même façon. Il y a eu un cas de choléra qui a été guéri comme cela. Le choléra avait été juste attrapé, c’était entré, ce n’était pas encore établi, mais il a été guéri complètement. Par conséquent, quand je dis que, si l’on maîtrise la force spirituelle et que l’on sait s’en servir, il n’est pas de maladie que l’on ne puisse guérir, je ne le dis pas comme cela, en l’air : c’est dit avec l’expérience de la chose. Naturellement, on me dira que l’on ne sait pas sortir de son corps, attirer la Force, la concentrer, avoir toute cette maîtrise... Ce n’est pas très fréquent, mais ce n’est pas impossible; cela se fait, ce n’est pas impossible. Et on peut avoir confiance que, si l’on est aidé... En fait, il y a un procédé beaucoup plus commode, c’est d’appeler au secours.

Mais la condition dans tous les cas — dans tous les cas —, qu’on le fasse soi-même et en ne dépendant que de soi-même, ou qu’on le fasse en demandant à quelqu’un de le faire pour soi, la première condition : pas de peur et être tranquille. Si vous commencez à bouillonner et à vous énerver dans votre corps, c’est fini, vous ne pouvez rien faire.

Pour toute chose — vivre la vie spirituelle, guérir les maladies — pour toute chose, il faut être tranquille.

avril




Le 2 avril 1951

>Vous avez dit : « Par le yoga, la transformation intérieure, qui se poursuit constamment mais lentement dans la création, est rendue plus intense et rapide; mais l’allure de la transformation extérieure reste à peu près la même que dans la vie ordinaire. Il en résulte que la désharmonie entre l’être interne et l’être externe de quelqu’un qui pratique le yoga tend à être d’autant plus grande, à moins que des précautions [spéciales] ne soient prises. »

(Entretien du 16 juin 1929)

Quelles sont ces précautions?

Cela dépend des gens. Chaque cas est différent. Les précautions individuelles seront différentes selon les réactions, les difficultés, les résistances individuelles. Pour chacun, il y a un programme à suivre, qui n’est bon que pour lui. Il n’y a pas de règle générale. Ces choses ne peuvent pas être distribuées comme on distribue des bonbons. Si quelqu’un me demande : « Que faut-il que je fasse? », ça, oui.

Quelles sont les causes des accidents? Est-ce qu’ils viennent d’un déséquilibre?

Si l’on répond profondément... Extérieurement, il y a beaucoup de causes, mais il y a une cause profonde qui est toujours là. Je disais l’autre jour que, si l’enveloppe nerveuse est intacte, les accidents peuvent être évités, et même s’il vous arrive un accident, il n’aura pas de conséquences. Dès qu’il y a une éraflure ou un défaut dans l’enveloppe nerveuse de l’être, et suivant la nature de cette éraflure, si l’on peut dire, sa place, son caractère, il se produira un accident qui correspondra à la diminution de résistance de l’enveloppe. Je crois que presque tout le monde est conscient psychologiquement d’un fait, c’est que les accidents arrivent quand on a une sorte de sentiment inconfortable, quand on n’est pas pleinement conscient et en possession de soi-même, quand on a un malaise. En tout cas, d’une manière générale, les gens ont l’impression qu’ils ne sont pas pleinement eux-mêmes, pas pleinement conscients de ce qu’ils font. Si l’on était pleinement conscient, la conscience tout à fait éveillée, il ne se produirait pas d’accidents; on ferait juste le geste, le mouvement nécessaire pour éviter l’accident. Par conséquent, d’une façon presque absolue, c’est un fléchissement de la conscience. Ou bien, il se peut que la conscience soit fixée dans un domaine supérieur; par exemple, sans même parler de choses spirituelles, un homme qui est en train de résoudre un problème mental, et qui est très concentré sur son problème mental, devient inattentif aux choses physiques, et s’il se trouve dans la rue ou dans une foule, son attention fixée sur son problème, il ne fera pas le mouvement nécessaire pour éviter l’accident, et l’accident se produira. De même pour les sports, les jeux ; vous pouvez observer cela facilement, il y a toujours un fléchissement de la conscience quand les accidents se produisent, ou un manque d’attention, une petite absence; tout d’un coup on pense à autre chose, l’attention est tirée ailleurs — on n’est pas pleinement conscient de ce que l’on fait et l’accident se produit.

Comme je vous le disais au commencement, si, pour une raison quelconque — par exemple, manque de sommeil, manque de repos ou une préoccupation absorbante ou toutes sortes de choses qui vous ennuient, c’est-à-dire que vous n’êtes pas au-dessus d’elles —, si l’enveloppe vitale est un peu détériorée, elle ne fonctionne pas parfaitement; et il suffit d’un courant de force quelconque, qui passe au travers, pour que l’accident se produise. En dernière analyse, l’accident vient toujours de là, c’est ce que l’on peut appeler une inattention ou un fléchissement de la conscience. Il y a des jours où l’on se sent tout à fait... pas exactement mal à l’aise, mais comme si l’on essayait d’attraper quelque chose qui échappe, on ne peut pas se tenir, on est comme à moitié dilué; ces jours-là sont des jours à accidents. Il faut faire attention. Naturellement, ce n’est pas pour vous dire de vous enfermer dans votre chambre et de ne plus bouger quand vous vous sentez comme cela ! Ce n’est pas cela que je veux dire. Mais je veux dire qu’il faut veiller avec d’autant plus d’attention, être d’autant plus sur ses gardes, ne pas permettre justement à cette inattention, à ce fléchissement de la conscience de se produire.

N’y a-t-il pas des accidents qui sont presque inévitables? Je viens de lire un cas cité par un Américain qui avait le don de clairvoyance. Un enfant jouait sur la voie de chemin de fer, il était en danger. Tout d’un coup, le témoin a vu une apparition à côté de l’enfant et il a poussé un soupir de soulagement, pensant : « L’enfant va être sauvé. » Mais à son grand étonnement, l’apparition a posé sa main sur les yeux de l’enfant et l’a précipité en quelque sorte sous le train. Cet homme était très troublé, il ne comprenait pas pourquoi un être, qu’il prenait pour un être supérieur, pouvait pousser un enfant à la mort.

Certainement, cela peut être vrai; mais à moins d’avoir eu la vision soi-même, on ne peut pas l’expliquer.

Il peut s’agir de deux choses absolument différentes. Peutêtre, en effet, était-ce son destin, dans le sens que c’était la fin de la vie nécessaire à son être psychique, c’était une mort qui avait été prédestinée pour une raison quelconque, parce que cela peut arriver. Ou bien, cela pouvait être une force adverse qu’il a prise pour un ange de lumière, car généralement les gens se trompent — quand ils voient une apparition, ils croient toujours que c’est quelque chose de céleste. C’est céleste si l’on veut, mais cela dépend de quel ciel ça vient!

C’est une étrange chose parce que... Oui, le moment d’inconscience, le fléchissement de la conscience peut se traduire par quelqu’un qui met la main sur les yeux.

L’une des activités les plus fréquentes de ces petites entités insupportables, qui sont dans l’atmosphère physique humaine et qui s’amusent aux dépens des hommes, est de vous aveugler au point que vous cherchez quelque chose, la chose est en face de vous, et vous ne la voyez pas! C’est un phénomène qui se produit très souvent. Vous avez beau chercher, vous tournez, vous regardez dans tous les coins possibles, mais vous ne trouvez pas la chose. Puis vous abandonnez le problème et quelque temps après (quand justement « la main sur les yeux » est partie), vous revenez au même endroit et c’est justement là où vous avez cherché, tranquillement, ça n’avait pas bougé! Seulement, vous étiez inconscient, vous ne voyiez pas. C’est un amusement très, très fréquent de ces petites entités. Elles s’amusent aussi à enlever les choses, puis elles les remettent, mais parfois aussi elles ne les remettent pas! elles les déplacent, enfin elles font toutes sortes de petites distractions. Elles sont insupportables. Madame Blavatsky s’en servait beaucoup, mais je ne sais pas comment elle avait réussi à les rendre si aimables, parce que, généralement, elles sont tout à fait désagréables.

J’ai eu l’exemple — des exemples innombrables — mais justement de deux cas très frappants, de deux choses contraires, seulement ce n’étaient pas les mêmes êtres... Il y a des petits êtres comme des petites fées, qui sont très gentils, très serviables, mais ils ne sont pas toujours là, ils viennent de temps en temps quand cela les amuse. Je me souviens du temps où je faisais la cuisine pour Sri Aurobindo, je faisais aussi beaucoup d’autres choses en même temps, alors il m’arrivait souvent de laisser le lait sur le feu et d’aller faire un autre travail, ou de voir avec lui quelque chose, de discuter avec quelqu’un et, ma foi, je ne me rendais pas toujours compte de l’heure, j’oubliais mon lait sur le feu. Et quand j’oubliais le lait sur le feu, je sentais tout d’un coup (dans ce temps-là je m’habillais en sari) comme une petite main qui prenait un pli de mon sari et le tirait, comme ça. Alors, je courais vite et je m’apercevais que le lait était juste sur le point de déborder. Ce n’est pas arrivé seulement une fois, mais plusieurs fois, et très précis, comme une petite main d’enfant qui s’agrippe et qui tire.

L’autre histoire date du temps où Sri Aurobindo avait l’habitude de marcher de long en large dans les chambres. Il se promenait pendant plusieurs heures comme cela, c’était sa façon de méditer. Seulement, il voulait savoir l’heure, alors on avait mis dans chaque chambre une pendule pour qu’il puisse à n’importe quel moment regarder et voir l’heure. Il y en avait trois comme cela. L’une était dans la chambre où je travaillais; c’était pour ainsi dire son point de départ. Un jour, il arrive et il demande : « Quelle heure est-il? » Il regarde et la pendule est arrêtée. Il s’en va dans la chambre voisine, se disant : « Là, je verrai l’heure. » La pendule est arrêtée! Et elle est arrêtée au même moment que l’autre, n’est-ce pas, avec une différence de quelques secondes. Il continue dans l’autre chambre... la pendule est arrêtée. Il continue trois fois comme cela — toutes les pendules étaient arrêtées! Alors il revient dans ma chambre et il dit : Mais c’est insupportable! « This is a bad joke! » et toutes les pendules, l’une après l’autre, se sont remises à marcher. Je l’ai vu, n’est-ce pas, c’était une histoire charmante. Il était fâché, il disait : « This is a bad joke ! » Et toutes les pendules sont reparties!

Il est dit que, dans son inconscience, le monde matériel a oublié le Divin. Est-ce qu’il l’a oublié dès le commencement?

C’est une concomitance. On ne peut pas dire que le monde matériel soit le résultat de l’obscurité et de l’ignorance; on ne peut pas dire non plus que l’obscurité et l’ignorance soient le résultat du monde de la matière; mais tous deux sont concomitants, dans le sens qu’ils ont exactement la même cause. Ce que nous appelons le monde matériel s’est produit en même temps que se sont produites l’obscurité et l’ignorance, ils sont étroitement liés, mais il n’y a pas de cause à effet dans le sens d’une suite dans le temps. C’est concomitant, les deux choses sont le résultat concomitant d’une autre cause : ce qui a produit l’obscurité et l’ignorance a produit du même coup et en même temps le monde matériel tel que nous le connaissons.

Le 5 avril 1951

« Tout ce qui se passe ici est suivi par le supramental; les mouvements du mental, et aussi ceux du vital et du matériel — tout le jeu de l’univers — sont pour lui du plus grand intérêt, mais d’une autre manière.

>« C’est à peu près la même différence qu’entre l’intérêt d’un théâtre de marionnettes pour celui qui tire les ficelles, connaît ce que les pantins doivent faire, la volonté qui les fait mouvoir et sait aussi qu’ils ne peuvent rien faire que cela, et l’intérêt pris par les spectateurs qui regardent la comédie, mais voient seulement ce qui arrive de moment en moment, sans rien connaître d’autre. Celui qui assiste à la pièce et se trouve en dehors de son secret s’intéresse d’une façon bien plus forte, bien plus intense, bien plus passionnée à ce qui va se passer et suit avec une attention excitée les événements imprévus et dramatiques; l’autre, qui tient les ficelles et met tout en mouvement, est lui-même immobile et tranquille. Il y a une certaine intensité d’intérêt qui vient de l’ignorance; elle est intimement liée à l’illusion et disparaît quand on en est sorti. L’intérêt que les êtres humains prennent aux choses est fondé sur l’illusion même; si elle était enlevée, le jeu ne les intéresserait plus du tout. [...] Voilà pourquoi toute cette ignorance et toute cette illusion ont duré si longtemps; c’est parce que l’homme les aime, parce qu’il s’accroche à elles et au genre particulier d’attrait qu’elles apportent. »

(Entretien du 23 juin 1929)

Comment l’intérêt peut-il se fonder sur l’illusion?

Mais vous croyez que vous n’êtes pas dans l’illusion? Vous vous imaginez que vous êtes hors de l’illusion? Dans le monde tel qu’il est maintenant, tout est illusion. C’est un avantage peutêtre, mais vous ne voyez que la surface des choses, tout au plus une toute petite partie — vous ne voyez pas le fond des choses, vous ne voyez pas le centre des choses, vous ne voyez pas la cause des choses. Est-ce que vous savez ce qui va se passer demain?... Vous pouvez le deviner plus ou moins, en vous disant que cela ressemblera à aujourd’hui, mais vous ne le savez pas du tout. Vous ne savez pas ce qui va arriver demain, encore moins dans un mois, encore moins dans un an. Et savez-vous où vous étiez avant votre naissance? Et savez-vous ce qui vous arrivera après votre mort?... Vous prenez de l’intérêt à ce que vous faites parce que justement vous ne savez pas ce qui va arriver. Si vous étiez tout à fait au courant de ce qui va se passer, je suis convaincue que neuf cent quatre-vingt-dix-neuf personnes sur mille s’assoiraient tranquilles à attendre que ça arrive. Si vous saviez exactement ce qui va se passer, tout votre enthousiasme s’évaporerait et dans bien des cas vous diriez : « Est-ce qu’il faut que je fasse tout cela pour arriver là ? Ah! non. »

Alors l’illusion est nécessaire?

Je ne dis pas qu’elle soit nécessaire, je dis qu’elle est évidente, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Ce qui est nécessaire, c’est de changer.

L’une des grandes choses, voyez-vous, c’est justement de pouvoir faire une action avec autant d’intérêt, autant d’intensité, autant d’énergie, tout en sachant parfaitement ce que sera le résultat et même si le résultat est contraire à ce que vous semblez attendre. Ce n’est pas facile, mais pourtant c’est indispensable.

Je ne vois pas pourquoi c’est indispensable!

Je dis qu’il est indispensable d’arriver à l’état où l’on peut faire les choses, continuer à agir, tout en sachant parfaitement quel sera le résultat et même si ce résultat est contraire à ce que l’on espère. C’est cette condition de détachement qui est indispensable — pas d’être dans l’illusion!

Quelqu’un ayant demandé en 1929 ce qu’il fallait faire pour obtenir la guérison d’une maladie, s’il fallait exercer sa volonté ou seulement vivre dans la confiance que ce sera fait, ou encore s’en remettre entièrement à la Puissance divine, Mère avait répondu :

« Ce sont autant de manières de faire la même chose [...] En tout cas, quoi que vous demandiez et quel que soit votre effort, vous devez sentir, alors même que vous essayez de votre mieux et tout en vous servant de la connaissance ou du pouvoir dont vous disposez, que le résultat dépend entièrement de la Grâce divine. »

Mais il faut d’abord vouloir, je crois que c’est assez important! Il n’y a pas un procédé à suivre... Je lis cela et en même temps je me demande combien de gens seraient satisfaits d’entendre cela. Tout le matérialisme et le positivisme dans le monde ont été bâtis justement parce que les gens ne veulent pas du tout qu’il soit question de Grâce divine. S’ils guérissent, ils veulent pouvoir dire : « C’est moi qui me suis guéri »; s’ils font un progrès, ils veulent pouvoir penser : « C’est moi qui ai fait un progrès »; s’ils organisent quelque chose, ils veulent pouvoir proclamer : « c’est moi qui organise. » Et beaucoup, beaucoup de ceux qui essayent de faire autrement, s’ils regardent au-dedans d’eux-mêmes, verront combien peu de fois spontanément, sincèrement (pas comme l’on dit une chose parce que l’on sait que ce doit être dit, ou comme l’on pense une chose parce que c’est une mode de penser comme cela), mais spontanément, sincèrement, avec tout leur cœur, savent que ce n’est pas eux qui ont fait, mais la Force divine. Quand ils ont fait un progrès, quand ils ont changé quelque chose en eux, quand ils ont appris quelque chose, quand donc, spontanément, sans effort de la volonté, sans réflexion, sans avoir besoin de se dire : « C’est comme cela qu’il faut penser », spontanément, on sait que, sans la Force divine, rien n’aurait été fait. Regardez en vous-même, c’est une chose très intéressante, très intéressante, combien de fois par jour vous pensez (sans même vous le dire) : « J’ai fait cela », « J’ai pu faire cela », « J’ai réussi cela », « Je n’ai pas réussi cela », et quand vous avez fait un bon effort, quand vous êtes arrivé à un résultat, il vous faut un petit moment de réflexion, ou plus, pour vous dire : « Si la Force divine ne m’avait pas aidé, probablement je n’aurais pas pu le faire. » La spontanéité, c’est : « Oh ! j’ai réussi », n’est-il pas vrai? Il y a bien une partie du mental qui a été éduquée, qui a appris, qui a réfléchi, compris, qui est bien disposée et qui sent vraiment qu’en vérité c’est comme cela, mais c’est seulement une partie du mental, et elle n’est pas toujours active, il faut parfois l’appeler, lui demander conseil : « Quelle est donc la meilleure attitude à avoir? Que faut-il que je pense? » Je crois que tous ceux qui ont entrepris un yoga, s’ils sont sincères, s’ils réfléchissent un moment, se disent : « Je ne m’en suis pas aperçu, mais si j’ai réussi, c’était probablement parce que les forces divines étaient là pour m’aider, autrement je n’aurais pas pu réussir. » C’est bien entendu. Mais il arrive un moment où l’on sait que l’on n’aurait pas pu lever un doigt si ces forces-là n’étaient pas là. C’est pour plus tard... Mais pour commencer, combien de fois, si l’on réfléchit, si l’on observe tout simplement, on s’attrape : « C’est moi! » Et puis, on se félicite quelquefois, on se dit : « Après tout, je peux faire quelque chose, je suis capable! » Je vais plus loin : combien de gens seraient-ils capables de faire quoi que ce soit si on leur enlevait simplement le plaisir de pouvoir se dire : « Je suis l’auteur, j’ai réalisé cela, j’ai fait un progrès, comme j’ai bien joué ce jeu ! »? Combien de gens pourraient-ils sincèrement faire quelque chose si on leur enlevait cela ? J’ai connu des individus dont le mental était beaucoup plus avancé que le reste de l’être, ils avaient très bien compris (presque trop bien compris), ils s’asseyaient pour méditer et toute l’énergie était partie, toute la vitalité s’évaporait dans une sorte de paix, pas désagréable, mais très immobile. On n’a plus besoin de rien faire, on n’a plus besoin de bouger, on rêve... Sous un arbre, les bras croisés, on laisse le Divin faire tout pour soi, y compris de vous nourrir si vous en avez besoin. C’est peut-être très bien, mais cela montre que l’instrument n’est pas prêt; il n’est pas vraiment au service du Divin, il est au service de l’ego, et quand on enlève l’ego, eh bien, il ne fait plus rien. Par conséquent, tant que l’on vit dans l’ego, cette illusion-là est nécessaire pour vous faire agir; c’est une nécessité pour maintenir l’action jusqu’à ce que l’on soit complètement transformé ou, en tout cas, que la vraie conscience soit établie. J’ai dit et je le répète :

(Mère reprend son livre) « ... quoi que vous fassiez, quel que soit le procédé que vous adoptiez, et même si vous avez acquis une grande habileté et un pouvoir réel, vous devez laisser le résultat entre les mains du Divin. Vous pouvez toujours essayer, mais c’est au Divin de vous donner le fruit de votre effort ou de ne pas vous le donner. C’est là que s’arrête votre pouvoir personnel ; si le résultat vient, c’est le pouvoir du Divin et non le vôtre qui le produit. »

Eh bien, c’est cette notion-là, qui a été enseignée dans presque toutes les religions, qui a rendu les gens athées, tellement cela les mettait en colère, une colère de révolte : « Comment! ce n’est pas moi! »

Et ce « moi », si vous saviez comme il est gros! comme il tient de la place!... C’est lui qui est à la base de tous les matérialismes.

Dans la méditation silencieuse, ne doit-on pas faire en soi le vide complet? Mais alors, comment cela peut-il dépendre de celui qui médite?

Je crois qu’il y a une confusion entre le silence dans le mental et le vide complet dans l’être, ce sont deux choses assez différentes. D’ailleurs, je ne vois pas très bien comment on peut faire le vide complet dans l’être — on n’existerait plus!

(Mère continue sa lecture) « Faire le vide en soi dans la méditation crée un silence intérieur; cela ne veut pas dire que l’on ne soit plus rien ou que l’on soit devenu une masse inerte et morte. À faire le vide, on invite ce qui va le remplir. C’est-à-dire que l’on permet une détente dans l’insistance de la conscience sur la réalisation. Cependant, la nature de la conscience et le degré habituel de l’insistance déterminent non seulement les forces que l’on met en jeu, mais également la manière dont elles agiront : si elles aideront et accompliront, ou bien échoueront, ou même si elles entraveront et seront nuisibles. »

Que veut dire « le degré habituel de l’insistance » ?

L’aspiration et la volonté produisent l’insistance de l’être. Mais je dis le « degré », car il y a aussi le point sur lequel il y a insistance. Je dis que « faire le vide », c’est permettre une détente dans l’insistance de la conscience sur la réalisation, sur le but que l’on veut réaliser. L’« insistance », c’est la pression sur un point, ce qui est concentré sur un point et insiste pour que ce soit fait. La conscience — la conscience de l’être, la conscience individuelle — fait une pression sur un point, n’est-ce pas. Nous pouvons prendre l’exemple dont nous avons parlé tout à l’heure : vous avez quelque maladie chronique, quelque déformation du corps, un défaut corporel. Alors votre conscience, dans son aspiration et dans sa volonté, met une insistance plus ou moins constante sur la chose qu’elle veut réaliser, ce que vous voulez guérir. Eh bien, quand vous faites le vide au-dedans de vous dans la méditation (c’est une des formes de méditation si vous voulez), cela veut dire que vous arrêtez cette concentration de volonté : votre conscience devient neutre dans le cas présent. Son insistance est sur ce point (elle peut être sur d’autres points, sur des choses plus ou moins concrètes ou abstraites, mais l’insistance est sur un point), et quand vous faites le vide, vous retirez cette pression, cette insistance, et vous restez comme une page blanche sur laquelle rien n’est écrit. C’est ce que j’appelle « faire le vide en soi », ne pas avoir de volonté active concentrée sur un point ou un autre. Et alors, je dis qu’au moment où vous faites le vide, en effet l’insistance s’arrête, et cependant, dans votre aspiration silencieuse, vous vous mettez en rapport avec les forces qui sont attirées par l’insistance que vous avez d’habitude, le point spécial d’insistance que vous avez en temps ordinaire. C’est pourquoi j’ai souligné que tout dépend de la personne, parce que tout dépend de son aspiration habituelle, de la chose qu’elle désire réaliser d’une façon habituelle, car elle est naturellement en rapport avec les forces qui répondront à son aspiration. Alors, si pendant un temps donné on arrête l’activité de cette aspiration et que l’on reste dans une réceptivité silencieuse, passive, eh bien, l’effet de l’aspiration habituelle reste là et attirera justement les forces qui devaient y répondre.

Vous avez dit que le monde et l’obscurité étaient concomitants. Quelle est la cause de cette concomitance?

La cause... c’est la lumière qui est devenue obscurité et la conscience qui est devenue inconscience! Comment dire ces choses-là ? Vous pouvez appeler cela un accident si vous voulez, si cela satisfait votre pensée. C’était peut-être, après tout, la meilleure chose qui pouvait arriver, on ne sait pas. Tout dépend du point de vue auquel on se place. Il doit y avoir certainement une conscience dans laquelle c’était prévu, et si cela n’a pas été évité, c’est que cela faisait partie du programme!... C’est une façon humaine de regarder le problème, car les choses ne se passent pas tout à fait comme cela dans ces régions-là. On peut aussi raconter une histoire, qui pourrait faire un sujet, un drame magnifique, mais c’est seulement une histoire, une façon de dire les choses.

Une histoire ne vaut que dans la mesure où elle peut vous aider à comprendre. Ah! voilà un sujet intéressant... Une histoire, c’est-à-dire une façon de dire les choses, ne vaut que si elle est capable de vous faire comprendre la chose. Un langage (qui est une sorte d’histoire) ne vaut que dans la mesure où il est capable de vous mettre en rapport avec la Réalité. La science est un langage, l’Art est un langage — toute activité est une sorte de langage, c’est-à-dire une façon d’exprimer. Et la façon d’exprimer ne vaut que dans la mesure où elle vous met en rapport avec ce qu’elle veut exprimer. C’est une généralisation très intéressante, car vous pouvez y faire entrer toutes les catégories que vous voulez et vous verrez que c’est vrai.

C’est la même chose pour tout. La façon d’aborder l’univers et la vérité universelle est encore un langage et tout dépend de la personne qui s’en sert, de la personne à qui l’on veut passer la compréhension. Quelle que soit la façon de dire, si vous comprenez, c’est tout ce qu’il faut. Si vous ne comprenez pas, même si c’est la merveille des merveilles, la vérité des vérités, cela n’aura aucune valeur pour vous. C’est un point de vue essentiellement pragmatique de l’univers : les choses n’ont de valeur que dans la mesure où elles réalisent ce pour quoi elles ont été faites, et les plus belles philosophies du monde ne servent à rien aux gens qui ne les comprennent pas. Les plus belles œuvres d’art du monde ne servent à rien aux gens qu’elles ne mettent pas sur la voie de la Vérité. Et le plus parfait yoga du monde est inutile à ceux qu’il ne mène pas à la Réalisation. Et si vous avez ce sens de la relativité, vous en avez fini de tout dogmatisme, tout sectarisme, toute cette espèce d’absolutisme qui fait que l’on croit toujours que tout ce qui nous a fait du bien est « la vérité » — c’est la vérité pour vous, ce n’est pas nécessairement la vérité pour le voisin. Et ce que le voisin pense est la vérité pour lui, et quand vous dites : « C’est idiot, ça ne sert à rien », si cela l’aide, lui, à réaliser la Vérité, c’est excellent, c’est la meilleure chose possible pour lui. Et tout, tout ce qui est sur la terre, est comme cela. Et, si vous ne voulez pas être tout à fait étroit et mettre des visières et ne voir que le bout de votre nez, il faut d’abord comprendre cela. Il faut comprendre que les choses dans l’univers tendent vers un but et que c’est dans la mesure où elles aident à réaliser ce but qu’elles ont de la valeur, et que c’est une valeur toute relative; et ce qui est bon pour l’un peut ne pas l’être pour l’autre, ce qui est bon à un moment peut ne pas l’être à un autre moment et, par conséquent, toute espèce de dogmatisme est une absurdité.

C’est très commode de dire : « Ça, c’est vrai, maintenant je sais que c’est vrai et je ne penserai pas autrement », c’est très commode, et en effet, quelque chose tout d’un coup vous a mis en rapport avec une lumière, vous avez eu une expérience, vous êtes devenu conscient de vous-même, conscient de quelque chose qui vous dépasse et qui est la réalité de votre être, alors pour vous c’est parfait. Mais ne vous imaginez pas qu’il faille aller de porte en porte, de ville en ville, de pays en pays dire aux gens : « Je proclame la Vérité », parce que ce qui est vrai pour vous peut ne pas être bon du tout pour un autre. Ce que vous avez vu a sa vérité en soi — tout a sa vérité en soi — mais la vraie raison d’être de cette vérité-là, c’est qu’elle vous a aidé à vous trouver vous-même, à trouver la vérité de votre être, et elle peut très bien ne pas aider le voisin — à moins que vous n’ayez un pouvoir de persuasion considérable et que vous ne l’obligiez à voir les choses comme vous les avez vues vous-même, mais cela n’a pas énormément de valeur.

Quand vous aurez compris cela, vous ne direz plus : « Pourquoi y a-t-il tant de diversité dans le monde, pourquoi tout cette multiplicité, pourquoi toute cette confusion, pourquoi...? » C’est une confusion, simplement parce que vous ne comprenez pas et que les choses ne sont pas à leur place. Si les choses étaient à leur place, il n’y aurait aucune confusion. Et nous en arrivons à ceci, que vous ne pouvez pas enlever un atome de ce monde sans disloquer l’univers. Tout ce qui est était nécessaire — si cela n’avait pas été nécessaire, cela n’aurait pas été. Tout l’ensemble des choses est indispensable pour réaliser le Divin. Si vous enleviez une de ces choses, il y aurait un trou dans la réalisation. Et je ne parle pas seulement de choses matérielles, de points matériels, je parle de toutes les profondeurs. Alors, quand vous dites comme beaucoup de gens : « Ah! s’il n’y avait pas cela dans le monde, comme le monde serait bon », vous faites preuve d’ignorance.

J’ai rencontré au Japon l’un des fils de Tolstoï, il allait de par le monde prêchant l’unité humaine. Il avait attrapé cela de son père et il allait partout dans le monde prêcher l’unité humaine. Je l’ai rencontré chez des amis et je lui ai demandé : « Comment allez-vous réaliser cette unité humaine? » Vous ne savez pas ce qu’il m’a répondu! « Oh! c’est très simple : si tout le monde parlait la même langue, si tout le monde s’habillait de la même manière, si tout le monde vivait de la même façon, tout le monde serait uni! » Alors je lui ai répondu : « Ce serait un pauvre monde, qui ne vaudrait pas d’être vécu. » Il ne m’a pas comprise!

Le 7 avril 1951

Mère lit une question qui lui fut posée autrefois par une disciple anglaise :

« Si le Divin, qui est tout amour, est à la source de la création, d’où proviennent tous les maux qui abondent sur terre? »

(Entretien du 30 juin 1929)

D’où viennent les maux ?... Qui va me répondre? Une réponse philosophique, une réponse scientifique, une réponse psychologique et une réponse poétique!

Ils viennent de la même source que l’ignorance et l’obscurité.

Réponse mystique, réponse religieuse. Oh! vous n’avez pas d’imagination!

Pour que le travail sur la terre se fasse parfaitement, les mauvaises forces sont envoyées.

Le mal est envoyé pour que l’on puisse se perfectionner? Ce que tu dis est très défendable, mais cela aurait choqué terriblement la dame qui m’a posé la question, elle aurait dit : « Comment Dieu a-t-il pu faire cela, Lui qui est tout amour?... La création n’était pas bien faite! »

Quelqu’un me disait après avoir lu la Genèse : « Dieu a mis sept jours à faire ça, puis Il a dit que c’était bien fait! Il a une curieuse opinion! »

À un moment donné, la grande Thérèse a dû faire face à beaucoup de calamités. Elle s’est plainte à Dieu en Lui disant : « Pourquoi ces choses m’arrivent-elles à moi qui suis pleine de bonne volonté? » Alors Dieu a répondu, paraît-il : « C’est ainsi que je traite mes amis. C’est pour cette raison que nous en avons si peu ! »

Maintenant, nous touchons à la source de la difficulté. Je ne sais pas si vous l’avez compris, mais il y a un défaut central dans la question de cette dame, c’est qu’elle fait de Dieu ou du Divin une personnalité tout à fait indépendante de sa création. Elle aurait dit : « Quelqu’un ayant le pouvoir de création et qui a créé un monde comme cela, vraiment, il faut qu’il soit masochiste », et elle aurait eu raison, n’est-ce pas?... La question est mal posée, parce que le Divin dont on parle ici n’est pas le vrai Divin, c’est le Divin de la religion — et d’un certain genre de religion —, mais ce n’est pas le Divin tel qu’Il est, du tout.

(Mère reprend son livre) « Tout vient du Divin ; mais le Suprême n’a pas fait sortir le monde directement hors de Lui-même; un pouvoir conscient est sorti de Lui et s’est répandu à travers beaucoup de gradations descendantes, en passant par beaucoup d’agents. Beaucoup de créateurs, ou plutôt de formateurs, de faiseurs de formes, ont participé à la création du monde. Ce sont des agents intermédiaires, et je préfère les appeler formateurs plutôt que créateurs, car ils n’ont fait que donner à la matière sa forme, son caractère, sa nature. Ils ont été nombreux ; certains ont formé des choses harmonieuses et bienfaisantes, d’autres en ont produit de mauvaises et de malfaisantes. Certains aussi ont été des déformateurs plutôt que des constructeurs, car ils sont intervenus et ont gâté ce qui avait été bien commencé par d’autres. »

Je ne répondrais pas comme cela maintenant, c’est une réponse tout à fait gouvernementale! C’est comme cela que les gouvernements répondent toujours, ils disent : « Ce n’est pas moi qui suis responsable, ce sont mes agents. » Ce n’est pas joli, il vaut mieux prendre la responsabilité sur soi.

(Mère poursuit sa lecture par une question de la même personne et la réponse qu’elle lui avait faite) « Notre monde matériel n’est-il pas très bas dans l’échelle des mondes qui constituent la création? »

« Notre monde est le plus matériel, mais ce n’est pas une raison pour qu’il soit “très bas”. S’il est bas, c’est parce qu’il est obscur et ignorant, non parce qu’il est matériel. C’est une erreur de faire du mot “matière” le synonyme d’obscurité et d’ignorance. De plus, le monde matériel n’est pas le seul dans lequel nous vivions; c’est plutôt l’un des nombreux mondes où nous existons simultanément, et, d’une certaine manière, le plus important de tous. C’est le champ de concrétisation de tous les mondes; c’est le lieu où tous auront à se manifester. Il est vrai que, pour le moment, il est désharmonieux et obscur, mais c’est seulement un accident, un faux départ. Un jour, il deviendra beau, rythmique, plein de lumière; car c’est là l’accomplissement pour lequel il a été fait. »

Cette dame avait décidément une idée tout à fait chaldéenne de Dieu qui, de rien, a fait un monde (qui est mal fait, je le reconnais; s’il a été fait comme cela, c’était vraiment mal fait), et encore un Dieu qui le regarde et qui dit : « Je l’ai fait exprès », alors cela met le comble à l’horreur de cette dame!

Pourquoi y a-t-il tant de misères dans le monde? Allons, je vous demande une réponse scientifique, philosophique, mystique, religieuse, poétique...

Pour y mettre un peu de fantaisie, autrement ce serait trop monotone!

Ce n’est pas une réponse poétique — il faut employer beaucoup d’images et de paraboles pour cela ! Vous êtes comme celui qui disait que, si l’on n’était pas malheureux, on ne pourrait pas être heureux, parce que l’on ne saurait pas ce que c’est que d’être heureux ! Comme d’autres disent : « S’il n’y avait pas d’ombre, il n’y aurait pas de lumière. On ne saurait pas ce que c’est que la lumière si tout était lumière »... Et ainsi de suite. Alors, vous dites que, sans le malheur, il n’y aurait pas de fantaisie dans le monde? C’est une fantaisie un peu lugubre, non?

Si tout le monde était heureux, le monde serait heureux.

Si chacun entrait dans un état béatifique, le monde serait béatifique; comme raison, c’est très bon. Mais c’est une cure, ce n’est pas une cause. On vous demande ici quelle est la cause? D’où vient le malheur si ce n’est pas de Dieu — qui est, bien entendu, tout bienfaisant et qui ne ferait jamais une chose aussi horrible!

Le monde n’existe pas, c’est une illusion de notre conscience mensongère.

Ah! allez dire cela à quelqu’un qui souffre de coliques hépatiques, par exemple!

Le monde a été fait, disait quelqu’un, pour apprendre aux pauvres à souffrir et aux riches à donner.

C’est ce que je disais, n’est-ce pas, (riant) s’il n’y avait pas de misère sur la terre, que deviendrait la philanthropie?... Si nous explorons tous les domaines comme cela, nous finirons peutêtre par comprendre que tout était nécessaire, autrement le monde n’aurait pas été. C’est peut-être une conclusion. Non, ce n’est même pas une conclusion, car cela légitimerait la perpétuation indéfinie de ce qui est.

Pourquoi l’imperfection, si le monde est tel qu’il doit être?

Personne n’a dit cela, sinon il n’y aurait qu’à s’asseoir et à ne plus bouger!

Nous avons déjà établi le fait que le monde n’est pas ce qu’il doit être et que nous sommes ici pour faire en sorte qu’il soit ce qu’il doit être. Mais pour savoir cela, il faut d’abord savoir ce qu’il doit être, non? Voilà le problème. Que doit être le monde?

X. — Il doit être conscient de la Conscience divine.

Y. — Pas de souffrance dans le monde.

Quand on fait une construction, on ne commence pas par dire : « Je ne veux pas de cela, je ne veux pas de ceci », sinon vous ne ferez jamais votre construction. Il faut dire ce qu’il doit être, non ce qu’il ne doit pas être. D’abord, ce qu’il ne doit pas être, nous le savons déjà : c’est ce qu’il est! Nous n’avons pas besoin d’aller très loin — tel qu’il est, nous ne l’acceptons pas. Alors, qu’est-ce qu’il doit être?

Un jardin où l’on joue un jeu éternel avec le Divin.

Cela a l’air tout à fait bien, c’est très joli — « Dieu est un enfant qui joue », a dit Sri Aurobindo 19 . Il paraît que cela a choqué beaucoup de gens. Quand nous avons traduit cela en français et que nous l’avons envoyé en Europe, il s’est trouvé des gens qui étaient choqués et qui disaient : « Eh bien, Il joue à nos dépens! »

Le monde doit être plein de lumière et d’amour.

Quelle lumière? Quel amour?

La lumière divine.

Quand vous dites « lumière divine », qu’est-ce que vous comprenez?

Le monde doit être réceptif.

Réceptif à quoi?

Il doit être une expression constante de la Volonté divine dont il s’est séparé.

Donc, c’est le monde qui s’est séparé du Divin. Nous arrivons à ceci : le monde est malheureux parce qu’il s’est séparé du Divin. Voilà une réponse qui n’est ni philosophique ni poétique ni... nous dirons que c’est une expression pratique. Et comment a-t-il fait pour se séparer du Divin, puisqu’il est le Divin?... Voilà qui devient très compliqué. Nous disons, n’est-ce pas, que le monde est divin et qu’il est malheureux parce qu’il s’est séparé du Divin. Comment s’est-il séparé?

Par son ignorance.

Diable! d’où vient l’ignorance alors? Ignorance de quoi? Ignorance de lui-même?

Ignorance de son origine.

Oui, cela veut dire ignorance de lui-même! C’est pour cela que l’on dit à chacun : « Connais-toi toi-même » — ce doit être ça !

Est-ce le monde qui est ignorant ou est-ce nous?

Ah! alors il faut que je vous demande : « Qu’est-ce que vous appelez le monde? Est-ce la terre ou l’univers? »

L’univers.

Alors, l’univers entier n’est pas ignorant — il y a des parties de l’univers qui ne sont pas ignorantes. Quand tu dis « nous », tu t’identifies à l’univers ou à l’humanité? Parce que c’est une question très importante. Nous disons que le monde est malheureux parce qu’il a oublié son origine, c’est-à-dire son origine divine. Toi, tu dis que nous sommes malheureux parce que « nous » sommes ignorants — les « nous », ce sont les hommes. Par conséquent, le malheur est venu dans le monde avec les hommes — voilà une chose grave! C’est-à-dire qu’avec l’homme, le mental est venu sur la terre, n’est-ce pas, car l’homme est un animal mental, et avec le mental est venu le malheur. Le mental est capable d’objectiver, et alors il découvre que telle et telle chose est malheureuse — sans mental, la découverte ne se fait pas et le malheur n’existe pas. Donc, il n’y a pas de malheur pour les animaux ni pour les plantes, et encore moins pour les pierres. Sommes-nous bien d’accord : il n’y a pas de malheur pour les animaux, les plantes et les pierres? Nous disons que le malheur est venu avec la mentalité, qui est devenue consciente du malheur. Notez que je suis en train de vous amener à quelque chose qui n’est pas si bête, car dans l’Enseignement ancien, on disait : « Changez de conscience et ce qui vous paraît malheureux ne vous le paraîtra plus. » Le Bouddha enseignait que, si vous sortez du désir, les choses qui vous paraissaient malheureuses ne vous paraissent plus malheureuses du tout. Par conséquent, nous arrivons à ceci : c’est la pensée que vous en avez qui fait que vous considérez ceci ou cela comme malheureux. Si vous pensiez qu’un événement était heureux, il deviendrait heureux pour vous; et c’est ce qu’il est, en fait. Dans la majorité des cas, quand la pensée a accepté qu’une chose doit être pour une raison quelconque, elle n’est plus malheureuse; quand elle n’a pas accepté, elle trouve cela malheureux. Donc, tant que vous êtes dans le domaine des émotions, des sentiments et des pensées, tout cela est vrai. C’est-à-dire que la notion de « malheur » est entrée dans le monde avec la capacité de considérer que les choses étaient malheureuses. Vous suivez la logique? Ainsi, les plantes ne souffrent pas, parce qu’elles ne savent pas qu’elles souffrent et les animaux ne souffrent pas, parce qu’ils ne savent pas qu’ils souffrent! Vous en êtes sûrs? Non?

On voit une expression de douleur dans leurs yeux.

On dit que vous voyez dans les autres ce que vous portez en vous-même!

Descartes raconte qu’une dame battait son chien et disait : « Il ne souffre pas, il n’a pas d’âme, c’est un réflexe. » Descartes prétend que seuls les hommes peuvent sentir!

On m’avait toujours dit que c’était un homme intelligent!

Si le malheur est entré dans le monde avec la pensée, le bonheur est entré aussi, n’est-ce pas?

Ah! voilà la logique. Quand il y a malheur, il y a bonheur... sans malheur, pas de bonheur. Comme c’est difficile, la philosophie!... Est-ce que votre Monsieur Descartes nous a dit d’où venait l’âme des hommes?

Il dit que c’est une création de Dieu.

Le reste du monde n’est pas une création de Dieu?

Oui, aussi.

Alors, tout d’un coup, il s’est avisé qu’il fallait mettre dans la création quelque chose qu’il appelle « une âme » et il a choisi cet animal-là, l’homme, pour l’y mettre! Alors c’est très difficile d’en sortir... Mais nous étions à la recherche de ce que doit être le monde. C’est cela qu’il faut trouver, car de la minute où nous savons ce qu’il doit être, il faut commencer à y travailler.

Il doit être ouvert à la Force qui veut se manifester.

Le malheur est qu’il est justement ouvert à certaines forces et qu’il les manifeste! C’est la qualité de la force qui importe. Le monde tel qu’il est manifeste des forces, il n’existe pas sans une manifestation de forces; mais quelles forces manifeste-t-il? Pour le moment, il a l’air de manifester des forces d’obscurité, d’ignorance, de désharmonie, de souffrance et tout le reste.

Il faut qu’il ait du discernement.

Vous voulez dire qu’il choisisse la force qu’il faut? Oui, mais ce n’est pas la transformation du monde, c’est pour nous. C’est nous qui devons avoir du discernement pour savoir quelle force nous voulons manifester, c’est entendu. Mais pour revenir à notre sujet, vous êtes tous d’accord que, dans le monde que nous allons construire, il ne doit pas y avoir de souffrance? Vous êtes d’accord?... Vous n’en êtes pas sûrs?... Alors, vous êtes satisfaits de la souffrance? Je ne sais pas, peut-être a-t-elle sa raison d’être. Mais voyez-vous, tant que l’on est satisfait d’une chose, il y a beaucoup de chances qu’elle demeure. On nous a dit dans les Écritures plus ou moins sacrées, que la souffrance venait de l’ignorance; donc, si vous ne songez pas à supprimer la souffrance, c’est que vous voulez aussi garder l’ignorance? Cela devient très difficile. C’est comme le peintre à qui l’on parlait du monde futur qui serait tout de lumière, et il répondait : « Alors, je ne pourrai plus faire de tableaux », et il était malheureux! Peut-être, en effet, y a-t-il beaucoup de gens qui tiennent à leur ignorance!...

C’est la souffrance qui nous rend conscients d’une force plus haute.

C’est vrai, dans beaucoup de cas c’est comme cela et c’est l’apparente légitimation de la souffrance. Si les êtres humains ne souffraient pas, peut-être ne feraient-ils jamais de progrès. L’aspiration est très tiède quand on est parfaitement content.

Allons, nous voilà tout embrouillés! Eh bien, c’est l’exemple exact de la façon dont la mentalité humaine fonctionne; et après cela il y a des gens qui ont attrapé la queue de quelque chose et ils sont si contents de cette queue, ils disent : « J’ai la vérité, et vous devez croire ce que je vous dis, autrement vous n’en sortirez jamais. » Le fait est que dans l’état où se trouve votre pensée en ce moment, n’importe qui viendrait vous dire : « J’ai la vérité », vous seriez contents d’attraper cela pour sortir de la confusion où vous êtes... Voyons, nous avons deux minutes et, pendant ces deux minutes, nous ne parlerons pas, et toute notre confusion va s’en aller. Après, nous lèverons la séance. Alors, ne parlez pas, tâchez d’être aussi silencieux que possible pendant deux minutes.

(méditation)

Le 9 avril 1951

Après lecture d’un passage concernant l’art et le yoga (Entretien du 28 juillet 1929).

Quelle relation existe-t-il entre l’art et le yoga ? L’artiste et le yogi peuvent-ils avoir la même source d’inspiration? (Mère se tourne vers un disciple) Amrita, voulez-vous nous dire quelle relation existe entre l’art et le yoga ?

Une belle relation... L’art peut être un yoga et le yoga est un art.

C’est assez joli! Je connaissais quelqu’un, une Américaine, qui disait que la spiritualité était le bon goût suprême, le meilleur goût possible. C’est assez analogue.

Que signifient les serpents dans les livres et dans les rêves?

Cela dépend des livres! Cela dépend des rêves! Si tu me donnes un exemple de rêve, je te dirai quelle était la nature de ton serpent, mais comme cela, « des serpents », c’est trop vague.

Pourquoi l’art moderne est-il si laid ?

Je crois que la raison principale est que les gens sont devenus de plus en plus paresseux et qu’ils ne veulent pas travailler. Ils veulent produire avant d’avoir travaillé, ils veulent savoir avant d’avoir étudié et ils veulent avoir un nom avant d’avoir rien fait de bien. Alors, c’est la porte ouverte à toutes sortes de choses comme nous en voyons... Naturellement, il y a des exceptions.

J’ai connu des artistes qui étaient de grands artistes, qui avaient bien travaillé et qui produisaient des choses remarquables, classiques, c’est-à-dire que ce n’était pas ultra-moderne. Mais ils n’étaient pas « à la mode », parce que, justement, il ne fallait pas être classique : quand on mettait une brosse dans les mains d’un individu qui n’avait jamais touché une brosse, et quand on mettait la brosse sur une palette de couleurs et qu’on n’avait jamais touché une palette, puis que cet individu avait devant lui un morceau de toile sur un chevalet et qu’il n’avait jamais fait un tableau, naturellement il barbouillait n’importe quoi ; il prenait des couleurs et les jetait au petit bonheur; alors tout le monde s’écriait « admirable », « merveilleux », « c’est l’expression de votre âme », « comme cela révèle la vérité des choses », etc ! C’était cela, la mode, et les gens qui ne savaient rien, avaient beaucoup de succès. Les pauvres gens qui avaient travaillé, qui connaissaient bien leur art, on ne leur demandait plus leurs tableaux, on disait : « Oh ! c’est vieux jeu, vous ne trouverez jamais de clients pour des choses pareilles. » Mais après tout, ils avaient faim, n’est-ce pas, il fallait qu’ils paient leur loyer et leurs couleurs et tout cela, et ça coûte cher. Alors que faire? Quand ils avaient reçu les rebuffades des marchands de tableaux, qui leur disaient tous la même chose : « Mais essayez d’être moderne, mon ami, voyons, vous n’êtes pas à la page », comme ils avaient bien faim, qu’est-ce qu’ils pouvaient faire?... J’ai connu un peintre qui était un élève de Gustave Moreau ; c’était vraiment un très bon artiste, il savait tout à fait bien son métier, et puis... il avait faim, il ne savait pas comment joindre les deux bouts et il se lamentait. Un jour, un ami qui avait l’intention de l’aider lui envoie un marchand de tableaux. Quand le marchand est entré dans l’escalier, ce pauvre homme s’est dit : « Voilà enfin ma chance » et il lui a montré tout ce qu’il avait fait de mieux. Le marchand de tableaux faisait la grimace, il regardait, il tournait et il s’est mis à fouiller dans tous les coins; et tout d’un coup il a trouvé... Ah ! il faut que je vous explique, vous n’êtes pas au courant de ces choses-là : un peintre, quand il a travaillé dans la journée, il lui reste quelquefois des couleurs mélangées sur sa palette; il ne peut pas garder cela, ça sèche d’un jour à l’autre; alors il a toujours des espèces de toiles qui ne sont pas bien préparées et qu’il barbouille avec ce qu’on appelle les « raclures de palette » (avec des couteaux souples, ils raclent toutes les couleurs qui sont sur la palette et ils appliquent cela sur les toiles), et comme il y a beaucoup de couleurs mélangées, cela fait des dessins inattendus. Il y avait dans un coin une toile comme cela, sur laquelle il mettait ses raclures de palette. Voilà le marchand qui tout d’un coup tombe là-dessus et s’écrie : « Voilà ! Mon ami, vous avez du génie, c’est un miracle, c’est cela qu’il faut montrer! Regardez cette richesse de tons, cette variété de formes, et quelle imagination ! » Et ce pauvre homme qui avait faim a dit timidement : « Mais Monsieur, ce sont mes raclures de palette! » Et le marchand de tableaux l’a attrapé : « Espèce d’idiot, cela ne se dit pas! » Puis il a dit : « Donnez-moi ça, je me charge de le vendre. Donnez-m’en tant que vous voulez : dix, vingt, trente par mois, je vous les vends tous et je vous fais un nom. » Alors, comme je le disais, son estomac faisait des réclamations; il n’était pas content, mais il a dit : « Bon, prenez-le, je verrai. » Puis, le propriétaire vient, réclame le prix du loyer; le marchand de couleurs vient, réclame la vieille note qui n’est pas payée; la bourse est tout à fait vide et comment faire? Alors, il n’a pas fait des tableaux avec des raclures de palette, mais il a fait quelque chose qui laissait marcher l’imagination, où les formes n’étaient pas trop précises, où les couleurs étaient tout à fait mélangées et brillantes, et on ne savait pas trop ce que l’on voyait; et comme on ne savait pas trop ce que l’on voyait, les gens qui n’y entendaient rien s’écriaient : « Comme c’est beau ! » Et il passait cela à son marchand de tableaux. Il ne s’est jamais fait un nom avec sa peinture qui était vraiment très bien (c’était vraiment très bien, c’était un très bon peintre), mais il s’est fait une réputation mondiale avec ces horreurs! Et c’était tout à fait au début de la peinture moderne, cela remonte à l’Exposition Universelle de 1900 ; si je vous disais son nom, vous le reconnaîtriez tous... Maintenant, n’est-ce pas, on l’a dépassé, on a fait beaucoup mieux. Pourtant, il avait le sens de l’harmonie et de la beauté, et ses couleurs étaient belles. Mais à l’heure actuelle, dès qu’il y a la moindre beauté, cela ne va plus du tout, il faut que ce soit outrageusement laid, alors ça, c’est moderne!

L’histoire a commencé avec... celui qui faisait des natures mortes et dont les assiettes n’étaient jamais rondes... Cézanne! C’est lui qui avait commencé, il disait que si l’on faisait des assiettes rondes, ce n’était pas vivant; que jamais, quand on regarde spontanément quelque chose, on ne voit les assiettes rondes : on les voit comme ça (geste). Je ne sais pas pourquoi, mais il disait que c’est seulement le mental qui fait voir les assiettes rondes, parce qu’on sait qu’elles sont rondes, autrement on ne les voit pas rondes. C’est lui qui a commencé... Il a fait une nature morte qui était vraiment une très belle chose, notez; une très belle chose, avec une impression de couleur et de forme vraiment saisissante (je pourrais vous montrer des reproductions, un jour, je dois en avoir, mais ce ne sont pas des reproductions en couleur malheureusement; c’est beau par la couleur surtout). Mais, n’est-ce pas, son assiette n’était pas ronde. Il y avait justement des camarades qui lui disaient : « Mais enfin, pourquoi ne fais-tu pas ton assiette ronde? » Il a répondu : « Mon vieux, tu es tout à fait mental, tu n’es pas un artiste, c’est parce que tu penses que tu fais tes assiettes rondes : si seulement tu vois, tu fais comme ça (geste). » C’est d’après l’impression que l’on doit faire l’assiette; elle vous donne un choc, vous traduisez le choc, et c’est cela qui est vraiment artistique. C’est comme cela que l’art moderne a commencé. Et notez qu’il avait raison. Ses assiettes n’étaient pas rondes, mais il avait raison dans le principe.

Ce qui a rendu l’art comme il est, voulez-vous que je vous le dise, psychologiquement? C’est la photographie. Les photographes ne savaient pas leur métier et ils vous donnaient des choses hideuses, affreusement laides, c’était mécanique, ça n’avait pas d’âme, ça n’avait pas d’art, c’était affreux. Tous les débuts de la photographie jusqu’à... il n’y a pas très longtemps, étaient comme cela. Il y a à peu près une cinquantaine d’années que c’est devenu supportable, et maintenant de mieux en mieux, cela devient quelque chose de bien ; mais il faut dire que le procédé est absolument différent. En ce tempslà, quand on faisait son portrait, on était assis sur une chaise confortable, il fallait se mettre bien appuyé et on avait en face de soi une énorme chose qui s’ouvrait comme cela, vers vous, avec un chiffon noir. Et l’homme commandait : « Ne bougez plus! » Ça, n’est-ce pas, c’était la fin de la vieille peinture. Quand le peintre faisait quelque chose de ressemblant, un portrait ressemblant, les camarades disaient : « Dis donc, c’est de la photographie! »

Il faut dire que l’art de la fin du dernier siècle, l’art du Second Empire, était mauvais. C’était une époque de gens d’affaires, surtout une époque de banquiers, de financiers, et le goût, ma foi, était descendu très bas. Je ne crois pas que les hommes d’affaires soient des gens nécessairement très compétents en art, mais quand ils voulaient leur portrait, ils voulaient que ce soit ressemblant! Il ne fallait pas manquer le moindre détail, c’était tout à fait comique : « Mais vous savez, j’ai une petite ride là, n’oubliez pas de la mettre! » Et la dame qui disait : « Vous savez, il faut me faire les épaules bien rondes », et ainsi de suite. Alors les artistes vous faisaient des portraits, vraiment, qui tournaient à la photographie. C’était plat, c’était froid, c’était sans âme et c’était sans vision. Je peux nommer une quantité d’artistes de cette époque-là, c’était vraiment une honte pour l’art. Cela a duré jusque vers la fin du siècle dernier, jusqu’aux environs de 1875. Après, a commencé la réaction. Alors il y a eu toute une période très belle (je ne dis pas cela parce que, moi, je faisais de la peinture), mais tous les artistes que j’ai connus à ce momentlà étaient vraiment des artistes, ils étaient sérieux et faisaient des choses admirables, qui sont restées admirables. C’était l’époque des impressionnistes; c’était l’époque de Manet, c’était une belle époque, ils ont fait de belles choses. Mais les gens se fatiguent des belles choses comme ils se fatiguent des mauvaises. Alors il y a eu ceux qui ont voulu fonder le « Salon d’Automne ». Ils voulaient dépasser les autres, aller plus vers le nouveau, vers le vraiment antiphotographique. Et ma foi, ils ont un peu dépassé la mesure (selon mon goût). Ils ont commencé à déprécier Rembrandt — Rembrandt était un barbouilleur, Titien était un barbouilleur, tous les grands peintres de la Renaissance italienne étaient des barbouilleurs. Il ne fallait pas prononcer le nom de Raphaël, c’était une honte. Et toute la grande époque de la Renaissance italienne n’était « pas bonne à grand-chose »; même les œuvres de Léonard de Vinci : « Vous savez, il faut en prendre et en laisser. » Alors, ils ont poussé un peu plus loin; ils voulaient quelque chose de tout à fait nouveau, ils sont devenus extravagants. Et puis, de là, il n’y avait qu’un pas à faire pour les raclures de palette et puis c’était fini.

Voilà l’histoire de l’art comme je l’ai connue.

Maintenant, pour vous dire la vérité, on est en train de remonter la courbe. Vraiment, je crois que l’on est descendu jusqu’au fond de l’incohérence, de l’absurdité, du vilain — du goût du vilain et du laid, du malpropre, de l’outrageant. On a été, je crois, jusqu’au fond.

Vraiment, on remonte la courbe?

Je le pense. J’ai vu dernièrement des reproductions qui présentaient vraiment quelque chose d’autre que la laideur et la malpropreté. Ce n’est pas encore de l’art, c’est extrêmement loin d’être de la beauté, mais il y a des signes que l’on remonte. Vous verrez, d’ici cinquante ans nous aurons peut-être de belles choses à voir. J’ai senti cela il y a quelques jours, que vraiment on avait fini la courbe descendante — on est encore très bas, mais on commence à remonter. Il y a une espèce d’angoisse et il y a encore une complète incompréhension de ce que peut et doit être la beauté, mais on trouve une aspiration vers quelque chose qui ne serait pas sordidement matériel. Pendant un temps, l’art avait voulu se vautrer dans la boue pour être ce qu’ils appelaient « réaliste ». Ils avaient choisi comme « réel » ce qui était le plus répugnant dans le monde, le plus laid : toutes les difformités, toutes les saletés, toutes les laideurs, toutes les horreurs, toutes les incohérences de couleur et de forme; eh bien, je crois que c’est derrière nous. J’ai eu très fortement cette impression ces jours derniers (pas en regardant des tableaux, car nous n’avons pas l’occasion de voir grand-chose ici, mais en « tâtant l’atmosphère »). Et il y a même, dans les reproductions que l’on nous montre, il y a une petite aspiration vers quelque chose qui serait un peu plus haut. Il faudra une cinquantaine d’années; après... À moins qu’il n’y ait une nouvelle guerre, une nouvelle catastrophe; parce que certainement, en grande partie, ce qui est responsable de ce goût du sordide, ce sont les guerres et les horreurs de la guerre. Il a fallu que les gens laissent de côté tout ce qu’ils avaient de sensibilité raffinée, de goût de l’harmonie, de besoin de beauté, pour pouvoir subir cela ; autrement, je crois vraiment qu’ils seraient morts d’horreur. C’était tellement immonde que l’on ne pouvait pas le tolérer, alors cela a faussé le goût partout et quand la guerre a été finie (en admettant qu’elle ait jamais fini), ils ne voulaient qu’une chose : oublier, oublier, oublier — se distraire, ne plus penser à toute l’horreur qu’ils avaient subie. Alors là, on va très bas. Toute l’atmosphère vitale est complètement corrompue et l’atmosphère physique est terriblement obscure.

Donc, si l’on peut échapper à une nouvelle guerre mondiale... Parce que la guerre est là, elle n’a jamais cessé. C’est là depuis le commencement du siècle à peu près; cela a commencé avec la Chine, la Turquie, la Tripolitaine, le Maroc — vous suivez —, les Balkans, cela n’a jamais cessé, ça s’est aggravé, mais chaque fois que c’est devenu mondial, cela a pris des proportions tout à fait sordides. Vous tous, mes enfants, vous êtes nés après la guerre (je parle de la première guerre), alors vous ne savez pas très bien, et puis vous êtes nés ici, dans un pays qui a été vraiment privilégié. Mais les enfants qui sont nés en Europe, les derniers, les petits, là, qui sont devenus des enfants de la guerre, ils portent quelque chose en eux qui sera très difficile à effacer, une espèce d’horreur, une épouvante. On ne peut pas avoir été mêlé à cela sans savoir ce qu’est l’horreur. La première guerre était peut-être pire que la deuxième. La deuxième était si atroce que l’on avait tout perdu... Mais la première, oh ! je ne sais pas... Les derniers mois que j’ai passés à Paris vraiment étaient des mois fantastiques. Et l’on ne peut pas dire cela. La vie des tranchées, par exemple, est une chose qui ne peut pas se dire. Les nouvelles générations ne savent pas... Mais, n’est-ce pas, les enfants qui naissent maintenant ne sauront même pas si c’était vrai, toutes ces horreurs qu’on leur raconte. Ce qui s’est passé dans les pays conquis, en Tchécoslovaquie, en Pologne, en France — les épouvantables choses, incroyables, impensables, qui se sont passées —, à moins que l’on n’ait été tout près, que l’on n’ait vu, on ne peut pas le croire. C’était... Je disais l’autre jour que le monde vital est un monde d’horreurs, eh bien, toutes les horreurs du vital étaient descendues sur la terre; et sur la terre elles sont encore beaucoup plus horribles que dans le monde vital, parce que dans le monde vital, si vous avez un pouvoir intérieur, si vous avez une connaissance, si vous avez une force, vous agissez sur elles — vous agissez, vous pouvez les dompter, vous pouvez vous montrer plus fort. Mais toute votre connaissance, tout votre pouvoir, toute votre force ne sont rien dans ce monde matériel quand vous êtes soumis aux horreurs d’une guerre. Et cela agit dans l’atmosphère terrestre de telle façon qu’il est très difficile, très difficile de l’effacer.

Naturellement, les hommes sont toujours très anxieux d’oublier. Il y en a déjà qui commencent à dire : « Est-ce bien sûr que c’était comme cela ? » Mais ceux qui sont passés par là, ils ne veulent pas que l’on puisse oublier; alors les endroits où l’on a torturé, massacré — des endroits hideux qui dépassent tout ce que l’imagination humaine peut imaginer de pire —, on en a conservé quelques-uns. On peut aller visiter les chambres de torture que les Allemands ont installées à Paris, et on ne les détruira jamais, je l’espère, de façon que ceux qui viennent dire : « Oh! vous savez, ces choses-là ont été exagérées » (parce que l’on n’aime pas savoir que des choses si épouvantables aient eu lieu), on puisse les prendre par la main et leur dire : « Venez voir, si vous n’avez pas peur. »

Ça forme les caractères. Si c’est pris de la bonne manière (et je pense qu’il y a des gens qui l’ont pris de la bonne manière), cela peut vous mener tout droit au yoga, tout droit. C’est-àdire que l’on sent une sorte de si profond détachement pour toutes les choses de ce monde, un si grand besoin de trouver quelque chose d’autre, un besoin impérieux de trouver quelque chose qui soit vraiment beau, vraiment frais, vraiment bon... alors, tout naturellement, cela vous conduit à une aspiration spirituelle. Et ces horreurs ont comme divisé les gens : il y a une minorité qui était prête et qui est montée très haut, il y avait une majorité qui n’était pas prête et qui est descendue très bas. Ceux-là se vautrent dans la boue actuellement, et c’est pour cela que, pour le moment, on n’en sort pas; et si cela continue, nous irons vers une nouvelle guerre et cette fois ce sera vraiment la fin de cette civilisation — je ne dis pas la fin du monde, parce que rien ne peut être la fin du monde, mais la fin de cette civilisation, c’est-à-dire qu’il faudra en construire une autre. Vous me direz peut-être que ce sera très bien, car cette civilisation est à son déclin, elle est en train de pourrir; mais enfin, il y avait des choses très belles en elle, qui méritaient d’être conservées, et ce serait très dommage si tout cela disparaissait. Mais s’il y a une nouvelle guerre, je peux vous dire que tout cela disparaîtra. Car les hommes sont des créatures très intelligentes et ils ont trouvé le moyen de tout détruire, et ils s’en serviront parce que, à quoi sert de dépenser des milliards pour trouver certaines bombes, si l’on ne doit pas s’en servir? À quoi sert de découvrir que l’on peut détruire une ville en quelques minutes, si ce n’est pour la détruire! On veut voir les fruits de ses efforts! S’il y a une guerre, c’est ce qui arrivera.

Voilà, je vous dis des choses qui ne sont pas gaies, mais il est bon parfois de mettre un peu de plomb dans les cerveaux pour que l’on réfléchisse.

Le 12 avril 1951

Quelle différence y a-t-il entre l’art du Japon et celui des autres pays, comme ceux d’Europe, par exemple?

L’art du Japon est une sorte d’expression directement mentale dans la vie physique. Les Japonais utilisent très peu le monde vital. Leur art est extrêmement mentalisé; leur vie est extrêmement mentalisée. Elle exprime en détail des formations mentales tout à fait précises. Seulement, dans le physique, ils ont spontanément le sens de la beauté. Par exemple, une chose que l’on voit très rarement en Europe et que l’on voit constamment, journellement au Japon : des gens très modestes, des gens de la classe ouvrière ou même de la classe paysanne, qui s’en vont se reposer ou se distraire à un endroit où il y a un beau paysage à regarder. Cela leur donne une joie beaucoup plus grande que d’aller jouer aux cartes ou de se livrer à toutes sortes de distractions comme on en a dans les pays d’Europe. On les voit en troupe parfois, s’en aller sur les routes, ou quelquefois prendre un train ou un tramway jusqu’à un certain point, puis marcher jusqu’à un endroit où l’on a un beau point de vue. Alors, à cet endroit, il y a une petite maison qui se situe très bien dans le paysage, il y a une sorte de petite plate-forme sur laquelle on peut s’asseoir : on prend une tasse de thé et en même temps on regarde le paysage. Pour eux, c’est la distraction suprême; ils ne connaissent rien qui soit plus plaisant. Chez les artistes, les gens éduqués, les gens tout à fait instruits, cela se comprend, mais je parle de gens de la classe la plus ordinaire, des gens pauvres qui aiment mieux cela, par exemple, que de se reposer dans leur maison ou de se délasser. C’est pour eux la plus grande joie.

Et dans ce pays, il y a pour chaque saison des sites connus. Par exemple, en automne les feuilles deviennent rouges; ils ont des quantités d’érables (les érables sont des arbres dont les feuilles deviennent de toutes les couleurs du rouge le plus vif en automne, c’est absolument merveilleux), alors ils arrangent un endroit près d’un temple, par exemple, sur le haut d’une colline, et toute la colline est couverte d’érables. Il y a un escalier qui monte tout droit, presque comme une échelle, depuis le bas jusqu’en haut, et c’est tellement droit que l’on ne voit pas ce qui est en haut, on a l’impression d’une échelle qui monte vers le ciel — un escalier en pierre très bien construit qui monte tout droit et semble se perdre dans le ciel —, des nuages passent, et les deux côtés sont couverts d’érables, et ces érables ont les couleurs les plus magnifiques que vous puissiez imaginer. Eh bien, pour un artiste, quand on arrive là, on a une émotion de beauté absolument exceptionnelle, merveilleuse. Mais on voit de tout petits enfants, des familles même, avec un bébé sur l’épaule, qui vont par troupes. En automne, ils iront là. Au printemps, ils iront ailleurs.

Il y a un jardin, tout près de Tokyo, où l’on cultive des iris. Un jardin avec de tout petits ruisseaux, et le long des ruisseaux il y a des iris — des iris de toutes les couleurs possibles — et c’est arrangé par couleur, organisé de telle façon que, quand on entre, on a un éblouissement, un éblouissement de couleur de toutes ces fleurs toutes droites; et il y en a, il y en a, presque à perte de vue. À un autre moment, tout à fait au début du printemps (c’est un printemps un peu avancé), il y a les premiers cerisiers. Ce sont des cerisiers qui ne donnent jamais de fruits, des cerisiers qui sont cultivés seulement pour les fleurs. Ils vont du blanc au rose, jusqu’à un rose un peu vif. Il y a de grandes avenues toutes bordées de cerisiers tout roses; ce sont des arbres énormes qui sont tout roses. Il y a des montagnes entières qui sont couvertes de ces cerisiers, et au-dessus des petits ruisseaux, on a mis des ponts qui sont aussi tout rouges : vous voyez ces ponts de laque rouge parmi toutes ces fleurs roses et, en bas, une grande rivière qui coule et une montagne qui semble escalader le ciel, et on va à cet endroit-là au printemps... et ainsi de suite. Pour chaque saison il y a des fleurs et pour chaque fleur il y a des jardins.

Et les gens circulent en train aussi facilement que d’une maison à une autre; ils ont un petit paquet comme ça, qu’ils portent; là-dedans, ils ont de quoi se changer, cela leur suffit tout à fait. Ils ont aux pieds des sandales de corde ou de fibre; quand elles sont usées, ils les jettent et en prennent d’autres, parce que ce n’est rien du tout. Toute leur vie est comme cela. Ils ont des mouchoirs en papier, quand ils s’en sont servis, ils s’en débarrassent, et ainsi de suite — ils ne s’encombrent de rien. Quand ils vont en train, on vend aux stations des petits déjeuners dans des boîtes (c’est tout à fait net, tout à fait propre), des petits déjeuners dans des boîtes de bois blanc avec des petits bâtonnets pour manger; alors, comme cela n’a pas de valeur, quand on en a fini, on les met de côté, on ne s’en occupe plus, on ne s’embarrasse pas. Ils vivent comme cela. Quand ils ont un jardin ou un parc, ils plantent des arbres, et ils les plantent juste à l’endroit où, quand l’arbre sera grand, cela fera le paysage, cela arrangera le paysage. Et comme ils veulent que l’arbre ait une certaine forme, ils taillent, ils coupent, ils s’arrangent pour que l’arbre ait toutes les formes qu’ils veulent. Vous avez des arbres avec des formes fantastiques; ils ont coupé les branches qu’il fallait, encouragé les autres, arrangé comme ils voulaient. Puis vous arrivez à un endroit et vous voyez une maison qui semble faire tout à fait partie du paysage; elle a exactement la couleur qu’il faut, elle est faite avec les matériaux qu’il faut; ce n’est pas comme un coup de poing qui vous vient à la figure, comme toutes ces constructions européennes surtout qui abîment tout le paysage. C’est juste là où il faut, caché sous les arbres; alors vous voyez une vigne et tout d’un coup un arbre qui est admirable : il est là, à l’endroit qu’il faut, il a la forme qu’il faut. J’avais tout à apprendre au Japon. Pendant quatre ans, d’un point de vue artistique, j’ai vécu d’émerveillement en émerveillement.

Et dans les villes, une ville comme Tokyo, par exemple, qui est la plus grande ville du monde, plus grande que Londres, et qui se répand loin, loin (maintenant les maisons sont modernisées, tout le centre de la ville est très vilain, mais quand j’étais là, c’était encore bien), dans les parties extérieures de la ville, celles qui ne sont pas commerciales, chaque maison a, au plus, deux étages et un jardin — il y a toujours un jardin, il y a toujours un ou deux arbres qui sont tout à fait bien. Et puis, si vous allez vous promener... c’est très difficile de trouver son chemin à Tokyo ; il n’y a pas de rues droites, avec des maisons d’un côté et de l’autre suivant le nombre, et vous perdez facilement votre chemin. Alors vous allez à l’aventure — on va toujours à l’aventure dans ce pays-là —, vous allez à l’aventure et tout d’un coup, vous tournez le coin d’une rue et vous arrivez à une espèce de paradis : il y a des arbres magnifiques, un temple qui est beau comme tout, on ne voit plus rien de la ville, plus de trafic, plus de tramways; un coin, un coin d’arbres avec des couleurs magnifiques, et c’est beau, c’est beau comme tout. Vous ne savez pas comment vous y êtes arrivé, vous êtes arrivé par hasard. Et puis vous tournez, vous cherchez votre chemin, vous vous égarez encore et vous allez ailleurs. Et quelques jours plus tard, vous voulez retourner à cet endroit, c’est impossible, c’est comme s’il avait disparu. Et c’est tellement ça, c’est tellement vrai qu’ils racontent des histoires comme cela au Japon. Leur littérature est pleine de féerie. Ils vous racontent une histoire où le héros arrive tout d’un coup dans un endroit féerique : il voit des gens féeriques, il voit des êtres merveilleux, il passe des heures exquises parmi les fleurs, la musique, tout est splendide. Le lendemain, il est obligé de repartir; c’est la loi de cet endroit, il s’en va. Il essaye de revenir, mais il ne revient jamais. Il ne peut plus trouver l’endroit : c’était là, c’est disparu!... Et tout dans cette ville, dans ce pays, depuis le commencement jusqu’à la fin, vous donne l’impression d’impermanence, d’inattendu, d’exceptionnel. Vous arrivez toujours à des choses que vous n’attendiez pas; vous voulez les retrouver et elles sont perdues — ils vous en ont fait une autre, qui est aussi charmante. Du point de vue artistique, de la beauté, je ne crois pas qu’il y ait un pays aussi beau que celui-là.

Maintenant, je dois dire, pour compléter mon tableau, que, pendant les quatre ans que j’étais là-bas, je me suis trouvée dans une disette spirituelle aussi totale que possible. Ce sont des gens qui ont une moralité merveilleuse, qui vivent d’après des règles morales tout à fait strictes, qui ont une construction mentale jusque dans le moindre détail de la vie : il faut manger d’une certaine façon et pas d’une autre, il faut saluer d’une certaine façon et pas d’une autre, il faut dire certains mots, mais pas tous; quand on s’adresse à certaines personnes, il faut s’exprimer d’une certaine manière; quand on s’adresse à une autre, il faut s’exprimer d’une autre manière. Si l’on va acheter quelque chose dans un magasin, il faut dire une certaine phrase; si vous ne la dites pas, on ne vous sert pas : on vous regarde comme ça et on ne bouge pas! Mais si vous dites le mot, ils sont aux petits soins et ils vous apporteront, au besoin, un coussin pour vous asseoir et une tasse de thé à boire. Et tout est comme cela. Pourtant, pas une fois on n’a l’impression que l’on est en rapport avec quelque chose d’autre qu’un domaine mental-physique merveilleusement organisé. Ils ont une énergie! tout leur vital est tourné en énergie. Ils ont une endurance extraordinaire, mais pas d’aspiration directe : il faut obéir à la règle, on est obligé. Si l’on n’obéit pas soi-même à la règle, là-bas, on peut vivre comme vivent les Européens, qui sont considérés comme des barbares et qui sont regardés tout à fait comme des intrus; mais si vous voulez vivre une vie japonaise parmi les Japonais, il faut faire comme eux, autrement vous les rendez si malheureux que vous ne pouvez même pas avoir de rapports avec eux. Dans leur maison, il faut vivre d’une certaine manière, quand vous les rencontrez, il faut les saluer d’une certaine manière... Je crois que je vous ai déjà raconté l’histoire de ce Japonais qui était un ami intime, à qui j’avais fait faire la connaissance de son âme — et qui s’est enfui. Il était à la campagne avec nous et je l’avais mis en rapport avec son être psychique; il a eu l’expérience, une révélation, le contact, l’éblouissement du contact intérieur. Et le lendemain matin, il n’était plus là, il avait pris la fuite! Alors, quand je l’ai revu en ville après les vacances, je lui ai dit : « Mais qu’est-ce qui vous a pris, pourquoi êtes-vous parti? » — « Oh! vous comprenez, j’ai découvert mon âme et j’ai vu que mon âme était plus puissante que ma foi dans le pays japonais et dans le Mikado ; il aurait fallu que j’obéisse à mon âme et je n’aurais plus été un fidèle sujet de mon empereur. Il fallait que je m’en aille. » Voilà ! Tout cela est authentiquement vrai.

Pourquoi les grands artistes naissent-ils à la même période dans le même pays?

Cela dépend à qui tu poses la question. L’explication sera différente suivant la personne à qui tu poses la question. Au point de vue de l’évolution, je crois que Sri Aurobindo a expliqué cela très clairement dans Le Cycle Humain. L’évolution, c’est-à-dire la culture et la civilisation, décrit un mouvement en spirale plus ou moins régulier autour de la terre, et les résultats d’une civilisation, pourrait-on dire, vont lentement en former une autre; alors, quand l’ensemble du développement est harmonieux, cela crée à la fois le champ d’action et les acteurs, en ce sens qu’au moment des grandes époques artistiques, toutes les conditions étaient favorables au développement de l’art, et naturellement, le fait que toutes les circonstances étaient favorables attirait les gens qui pouvaient s’en servir. Il y a eu des mouvements matériels comme cela, de grandes époques comme celle de la Renaissance italienne ou comme l’époque similaire en France, presque au même moment, où les artistes de tous les pays se trouvaient rassemblés à un même endroit, parce que les conditions étaient favorables au développement de leur art. C’est l’une des raisons — une raison pour ainsi dire extérieure — de la formation des civilisations.

Il y en a une autre, c’est que, au point de vue occulte, ce sont presque toujours les mêmes forces et les mêmes êtres qui s’incarnent à toutes les époques de beauté artistique sur la terre et que, suivant les occultistes, il y a des cycles de renaissance : les êtres reviennent, se groupent par affinité au moment de la naissance; alors il se trouve que régulièrement, presque tous viennent ensemble pour une action similaire. Certains occultistes ont étudié cette question et ont donné des chiffres très précis en s’appuyant sur les faits matériels du développement de la terre : ils ont dit qu’une fois en cent ans, une fois en mille ans, une fois en cinq mille ans, etc., certains cycles se reproduisaient; que certaines grandes civilisations apparaissaient tous les cinq mille ans et que c’était (selon leur connaissance spéciale) les mêmes gens qui revenaient. Ce n’est pas tout à fait exact, c’est pour cela que je n’entre pas dans les détails, mais en un sens, c’est vrai : ce sont les mêmes forces qui sont à l’œuvre. Ce sont les mêmes forces et elles sont groupées selon leurs affinités; et pour une raison qui peut être tout à fait matérielle, ou pour une raison mentale ou cyclique, elles se réunissent à un certain endroit, et dans cet endroit, il y a une nouvelle civilisation, ou un progrès spécial dans une civilisation ou une espèce d’effervescence, de bourgeonnement, d’épanouissement de beauté, comme dans les grandes époques en Grèce, en Égypte, aux Indes, en Italie, en Espagne... Partout, dans tous les pays du monde, il y a eu plus ou moins de beaux moments.

Si tu poses la question à des astrologues, ils t’expliqueront cela par l’opposition des astres; ils te diront que certaines positions d’astres ont certains effets sur la terre. Mais comme je vous l’ai dit, toutes ces choses sont des « langages », une façon de s’exprimer, de se faire comprendre; la vérité est plus profonde, elle est plus complexe, plus complète.

Est-ce que l’Indien moyen est plus avancé spirituellement que l’homme moyen des autres pays, comme ceux d’Europe, par exemple?

Il y a une différence essentielle, mais d’une façon presque générale, s’il n’a pas été contaminé par le matérialisme européen, quand on lui parle de choses spirituelles, il a une ouverture, il comprend. Dans les pays d’Occident, si vous êtes en rapport avec l’homme moyen et que vous lui parliez de choses spirituelles, il est absolument fermé et, par-dessus le marché, si vous lui parlez d’une possibilité de relation avec des états supérieurs de conscience, il vous regarde comme si vous étiez fou ! Si quelqu’un renonce à la vie ordinaire pour mener une vie ascétique, ils le considèrent comme un détraqué!

Il y a une petite minorité parmi ceux qui ont gardé des traditions religieuses, qui comprend, mais qui comprend seulement sous la forme religieuse. C’est-à-dire que, si quelqu’un entre dans un monastère, on le comprend plus ou moins. Mais pour l’homme moyen (je ne parle pas des gens cultivés), si quelqu’un veut mener une vie spirituelle indépendante de toute religion, simplement se mettre à la recherche personnelle d’une vérité supérieure, alors là, il est prêt à être mis dans un asile de fous! Il vaudrait mieux ne pas en parler. Il y en a qui ont lu, qui sont instruits, qui peuvent vous considérer comme un peu excentrique, mais enfin, ils comprennent ce que cela veut dire; mais l’homme ordinaire, non. Je parle d’il y a cinquante ans, n’est-ce pas; maintenant, après la seconde guerre, je ne sais pas, je ne peux pas dire si cela a commencé à changer. Mais de toute évidence, les classes éduquées en Europe sont maintenant à la recherche de quelque chose de supérieur, parce que leur vie a été si tragique qu’ils ont besoin de s’appuyer sur quelque chose d’autre; et peut-être leur effort est-il contagieux, en un sens, et qu’il y a plus de gens que l’on ne pense qui cherchent — c’est possible. Mais il y a cinquante ans, ce n’était pas comme cela. Tandis qu’ici, les gens ordinaires, les gens de la classe « inférieure » n’ont peut-être pas de discernement, ils ne peuvent peut-être pas faire de différence entre l’imposteur et l’homme sincère, mais il est entendu que, si quelqu’un vient avec la robe jaune et le bol de mendiant, on lui donnera quelque chose, on ne le renverra pas d’un coup de pied. Si un homme faisait cela en Europe (naturellement, il n’est pas question de robe jaune, mais s’il venait avec des vêtements sordides), on l’amènerait immédiatement au premier poste de police et il serait arrêté pour indigence. Il est entendu que dans les pays soi-disant civilisés, si vous n’avez pas un minimum d’argent dans votre poche, vous êtes un vagabond, et le vagabond n’a pas le droit de se trouver dans la rue, il est mis en prison pour vagabondage. Voilà la différence.

Certains arts expriment-ils davantage la vérité que d’autres?

C’est plus ou moins une gymnastique mentale!

Il y a des gens qui disent que certains arts sont physiques. Si vous fréquentez les artistes, les peintres, ils vous diront que la sculpture, oh ! c’est laborieux, parce que les sculpteurs travaillent avec la matière même, et la peinture peut être considérée comme un art peu intellectuel par un musicien. La vérité est que, dans tous les arts, tout dépend de l’artiste, et ce qu’il fait dépend de l’état de conscience dans lequel il est. Un sculpteur peut être un homme extrêmement spirituel et sa production extrêmement spirituelle aussi, s’il sait exprimer son expérience. Et un poète peut être un matérialiste tout à fait plat s’il ne reçoit pas son inspiration d’un état supérieur. C’est le mental qui fait des petites catégories, c’est plus commode pour lui, mais cela ne ressemble pas beaucoup à la vérité.

Vous avez dit que Wagner avait une intuition de l’occulte et que, pour avoir le pouvoir spirituel, il fallait vaincre la sexualité. En effet, Wagner a eu l’intuition de cette victoire à remporter, car dans « L’Anneau des Nibelungen », il y a un trésor caché au fond d’une rivière, trois nymphes gardent le trésor et, pour l’avoir, il faut renoncer à tout désir de l’amour et de la femme.

C’est une vieille tradition des pays nordiques. Mais dans son histoire, cela finit mal : celui qui devait renoncer à l’amour de la femme se noie et cela finit par un crépuscule des dieux.

Le 14 avril 1951

« La soumission n’est-elle pas la même chose que le sacrifice? »

(Entretien du 4 août 1929)

Qui va me répondre? Quelle est la différence?

La soumission vient spontanément.

Ceux qui ont la soumission spontanée, je les félicite! ce n’est pas si facile. Non, ce n’est pas cela, la différence.

Le sacrifice diminue l’être.

C’est vrai, mais pourquoi? Il y a une chose si simple, si simple — c’est le sens même du mot. Sacrifier veut dire abandonner quelque chose à quoi l’on tient. Sacrifier sa vie, c’est abandonner sa vie à laquelle on tient; autrement ce ne serait pas un sacrifice, ce serait un don. Si vous employez le mot « sacrifice », cela veut dire que c’est quelque chose qui vous fait souffrir parce que vous l’abandonnez. On emploie le mot « sacrifice » à tort et à travers, c’est une affaire entendue, mais je parle du sens véritable. On ne peut sacrifier que ce à quoi l’on tient. Si l’on n’y tient pas, ce n’est pas un sacrifice, c’est un don, avec toute la joie du don. Une soumission n’a aucune valeur si elle est douloureuse, si c’est un sacrifice. Il faut que la soumission soit vraiment une offrande joyeuse (j’emploie le mot soumission au sens de surrender, mais ce n’est pas exactement surrender : surrender est entre « soumission » et « abandon »). On abandonne quelque chose, on se soumet, mais sans sacrifice.

(Mère reprend sa lecture) « Dans notre yoga, il n’y a pas de place pour le sacrifice. [...] le mot sacrifice est devenu synonyme de destruction; il apporte avec lui une atmosphère de négation. Ce genre de sacrifice ne peut être un accomplissement; c’est une diminution, une immolation de soi. [...] Quand vous faites quoi que ce soit avec le sentiment que votre être subit une contrainte, soyez sûr que vous le faites de la mauvaise manière. »

Pourquoi le sacrifice a-t-il une si grande valeur dans la religion?

Beaucoup de religions sont fondées sur l’idée de sacrifice; par exemple, toutes les religions chaldéennes. Les réformes de la religion musulmane aussi avaient une très forte tendance au sacrifice. Tous les premiers adeptes, les premiers fidèles ont payé de leur vie leur changement de religion. En Perse, ils ont été persécutés au-delà de toute expression. Il y a même beaucoup d’écrits où l’on vante les joies du sacrifice — c’est une idée chaldéenne. Mais il faut se méfier; tout dépend du sens que l’on donne au mot. Il est évident que pour celui qui se sacrifie volontairement, c’est-à-dire qui donne sa vie volontairement et avec joie, ce n’est plus un sacrifice, de par la définition même que nous avons donnée au mot.

On parle aussi du « sacrifice » du Divin. Mais j’ai remarqué que l’on appelle cela « sacrifice » quand on se dit que, si l’on était obligé de le faire soi-même, ce serait très difficile! cela vous donnerait beaucoup de mal, ce serait très dur, (riant) alors on parle de sacrifice, mais il est probable que pour le Divin ce n’était pas douloureux et qu’il l’a fait volontairement, avec toute la joie du don de soi.

J’ai beaucoup connu Abdul Baha qui était le successeur de Baha Ullah, le fondateur de la religion bahaï, et Abdul Baha était son fils. Il était né en prison et il avait vécu en prison jusqu’à l’âge de quarante ans, je crois. Quand il est sorti de prison, son père était mort et il a commencé à prêcher la religion de son père. Il m’a raconté son histoire et ce qui s’est passé en Perse aux débuts de la religion. Et je me souviens qu’il disait avec quelle joie intense, quel sens de la Présence divine, de la Force divine, ces gens allaient au sacrifice — on ne peut pas appeler cela « sacrifice », c’était un don très joyeux de leur vie... Il me parlait toujours de quelqu’un qui était, paraît-il, un très grand poète et qui avait été arrêté comme hérétique, parce qu’il suivait la religion bahaï. On voulait l’emmener pour le tuer — ou le brûler, le pendre, le crucifier, je ne sais quoi, le genre de mort qui était en vogue à ce moment-là — et, parce qu’il exprimait sa foi et disait qu’il serait heureux de souffrir n’importe quoi pour sa foi et pour son Dieu, les gens ont imaginé de planter sur son corps, sur ses bras, ses épaules, des petits bouts de bougie qu’ils avaient allumés. Naturellement, les bougies fondaient avec de la cire bouillante partout, jusqu’à ce que la mèche de la bougie brûle la peau. Il paraît qu’Abdul Baha était là quand on torturait cet homme, et comme ils arrivaient à l’endroit où on allait le tuer, Abdul Baha s’est approché de lui pour lui dire son affection — et il était dans une extase de joie. Abdul Baha lui avait parlé de ses souffrances; il avait répondu : « Souffert! c’est une des plus belles heures de ma vie... » On ne peut pas appeler cela un sacrifice, n’est-ce pas.

Et généralement, tous ceux qui ont subi des supplices pour la foi, c’est-à-dire pour la plus haute pensée d’eux-mêmes, pour leur idéal le plus élevé, ont toujours senti une sorte de Grâce divine qui les aidait et les empêchait de souffrir. Naturellement, les gens du dehors appellent cela un « sacrifice » (cela se comprend, ils ont sacrifié leur vie), mais on ne peut pas employer le mot en ce qui les concerne personnellement, parce que, pour eux, ce n’était pas un sacrifice, c’était une joie. Tout dépend de l’attitude intérieure. Maintenant, si à un seul moment pendant le supplice ils avaient eu la moindre idée : « Pourquoi suis-je torturé? », ils auraient souffert intolérablement. Une seule pensée qui passe suffit.

Presque tous les événements — en tout cas, presque toutes les grandes circonstances de la vie humaine — peuvent être regardés de deux côtés : d’en bas ou d’en haut. Si vous les regardez d’en bas, avec les sentiments de l’homme ordinaire, vous êtes épouvanté par la quantité de souffrance de tous ceux qui ont prêché une nouvelle religion ou qui ont voulu donner un exemple à l’humanité — ils ont tous souffert, c’est-à-dire qu’ils ont été tous persécutés par les hommes. D’une façon générale, à très peu d’exceptions près, les hommes n’aiment pas ce qui leur est supérieur, et quand ils rencontrent quelqu’un qui est très au-dessus d’eux (je dis, à part quelques exceptions), cela les rend furieux. Ils ont une gêne presque insurmontable à rencontrer quelque chose qui soit infiniment supérieur à ce qu’ils sont. Ils n’ont qu’une idée, c’est de le détruire, et en fait c’est ce qu’ils ont fait. À travers toute l’histoire humaine, c’est comme cela. Ceux qui sont venus avec des capacités spéciales, une Grâce spéciale et qui ont essayé de faire sortir les hommes de leur ornière ordinaire, ont été plus ou moins persécutés, martyrisés, brûlés vifs, mis en croix... La situation est apparemment un peu meilleure parce que, maintenant, il faut des raisons un peu plus plausibles que celles-là pour brûler les gens — on n’a plus l’habitude de le faire —, mais les sentiments ne sont pas très différents. La population humaine, d’une façon générale, a une sorte de rancœur pour ce qui la dépasse; cela les humilie, et les hommes n’aiment pas être humiliés.

Parfois, en se réveillant, on oublie tout, on oublie où l’on est. Pourquoi?

C’est que vous êtes allé dans l’inconscient et vous avez perdu tout contact avec la conscience, et cela prend un petit peu de temps pour se rétablir. Bien sûr, il peut arriver qu’au lieu d’aller dans l’inconscient, on aille dans le supraconscient, mais ce n’est pas fréquent. Et le sentiment n’est pas le même, parce que, au lieu d’avoir cette impression négative de ne pas savoir qui l’on est ni où l’on est ni ce que c’est, on a une sensation positive d’avoir surgi dans quelque chose d’autre que sa vie ordinaire, de ne plus être le même homme. Mais quand on a tout à fait perdu le contact avec sa conscience ordinaire, c’est généralement que l’on a dormi et que l’on a été pendant très longtemps dans l’inconscience. Alors l’être s’éparpille, il est absorbé par cette inconscience et il faut remettre tous les morceaux ensemble. Naturellement, cela se fait beaucoup plus vite qu’au début de l’existence, mais il faut de nouveau rassembler les éléments conscients et reformer une cohésion pour recommencer à savoir qui l’on est.

Parfois, en rêve, on va dans des maisons, des rues, des endroits que l’on n’a jamais vus. Qu’est-ce que cela veut dire?

Il peut y avoir beaucoup de raisons. C’est peut-être une extériorisation : on est sorti de son corps et l’on va se promener. Ce sont peut-être des souvenirs de vies antérieures. Peut-être que l’on s’est identifié à la conscience de quelqu’un d’autre et que l’on a les souvenirs de cette autre personne. Peut-être est-ce une prémonition (c’est le cas le plus rare, mais cela peut arriver) : on voit d’avance quelque chose que l’on verra plus tard.

Je vous ai parlé l’autre jour de ces paysages du Japon, eh bien, presque tous — les plus beaux, les plus frappants — je les ai vus en vision en France; pourtant, je n’avais pas vu d’images ni de photographies du Japon, je ne savais rien du Japon. Et j’avais vu ces paysages sans êtres humains, rien que le paysage, tout à fait pur, comme cela, et il m’avait paru que c’étaient des visions d’un autre monde que le monde physique; cela m’avait paru trop beau pour le monde physique, trop parfaitement beau. Spécialement, je voyais très souvent ces escaliers qui montaient tout droit au ciel ; dans ma vision on avait l’impression que l’on montait tout droit, tout droit, et que l’on pouvait monter, monter, monter... Cela m’avait frappée, et les premières fois que j’ai vu cela dans la nature là-bas, j’ai compris que je l’avais vu déjà en France avant d’avoir rien su du Japon.

Il y a toujours beaucoup d’explications possibles et il est très difficile d’expliquer pour quelqu’un d’autre. Soi-même, si l’on a très attentivement étudié ses rêves et les activités de la nuit, on peut distinguer des petites nuances. Je disais que je croyais avoir une vision d’un autre monde — je savais que c’était quelque chose qui existait, mais je ne pouvais pas m’imaginer qu’il y eût un pays où cela existait; cela me paraissait impossible, tellement c’était beau. C’était la raison active qui intervenait. Mais je savais que ce que je voyais existait vraiment, et c’est seulement quand j’ai vu physiquement ces paysages que je me suis rendu compte, en effet, que j’avais vu quelque chose qui existait, mais je l’avais vu avec les yeux intérieurs (c’était le physique subtil) avant de le voir physiquement. Chacun a de très petites indications, mais pour cela il faut être très, très méthodique, très scrupuleux, très attentif dans son observation et ne pas négliger les plus petites indications, et surtout ne pas avoir des explications mentales favorables à l’expérience que l’on a. Parce que, si l’on veut s’expliquer à soi-même (je ne parle même pas d’expliquer aux autres), si l’on veut s’expliquer à soimême l’expérience d’une façon avantageuse, qui vous donne une satisfaction, on ne comprend plus rien. C’est-à-dire que l’on peut mélanger les signes sans même s’apercevoir qu’ils sont mélangés. Par exemple, quand on voit apparaître quelqu’un en rêve (je ne parle pas des cas où l’on voit quelqu’un que l’on ne connaît pas, je parle des cas où l’on voit quelqu’un que l’on connaît, qui vient vous trouver), il y a toutes sortes d’explications possibles. Si c’est quelqu’un qui habite loin de vous, dans un autre pays, peut-être que cette personne vous a écrit une lettre et que sa lettre arrive, alors vous voyez cette personne parce qu’elle a mis une formation d’elle-même dans sa lettre, une concentration; vous voyez cette personne, et le lendemain matin vous recevez la lettre. C’est un cas très fréquent. Si c’est une personne qui a un pouvoir de pensée très fort, elle peut penser très loin de vous, dans son pays même, concentrer sa pensée, et cette concentration dans votre conscience prend la forme de cette personne. Peut-être que volontairement cette personne vous appelle; volontairement elle vient vous dire quelque chose ou vous faire signe, si elle est en danger, si elle est malade. Supposez qu’elle ait une chose importante à vous dire, elle se met en concentration (elle a la capacité de le faire, ce que tout le monde n’a pas) et elle entre dans votre atmosphère, elle vient vous dire une chose spéciale. En ce cas, si vous êtes passif et attentif, vous recevez le message. Et puis, encore deux cas : quelqu’un s’est extériorisé plus ou moins matériellement dans son sommeil et il est venu vous trouver. Alors vous devenez conscient de cette personne parce que (presque par miracle) vous êtes dans un état de conscience correspondant. Et finalement, dernier cas, cette personne peut être morte et venir vous trouver après sa mort (une partie d’elle-même ou la presque totalité d’elle-même suivant la relation que vous avez avec elle). Par conséquent, pour quelqu’un qui n’est pas très, très attentif, il est très difficile de distinguer ces nuances, très difficile. Tandis que, très souvent, les gens qui ont de l’imagination vous diront : « Oh! telle personne m’est apparue — elle est morte. » J’ai entendu cela je ne sais combien de fois. Ce sont des gens dont l’imagination marche. Il se peut qu’elle soit morte, mais ce n’est pas parce qu’elle vous est apparue!... Il faut faire très attention aux formes extérieures que prennent les choses. Il y a des nuances très difficiles à distinguer, il faut être très, très attentif. Pour soi-même, si l’on a l’habitude d’étudier tout cela, on peut se rendre compte des différences, mais pour interpréter les expériences d’un autre, c’est très difficile, à moins qu’il ne vous donne en grand détail ce qui entoure le rêve, la vision : les idées qu’il a eues avant, les idées qu’il a eues après, l’état de sa santé, les sentiments où il se trouvait en s’endormant, les activités du jour précédent, enfin toutes sortes de choses. Les gens qui vous disent : « Oh! j’ai eu cette vision, expliquez-moi cela », c’est de l’enfantillage; à moins que ce ne soit quelqu’un que vous ayez suivi très attentivement, à qui vous ayez enseigné vous-même à reconnaître les plans, alors vous connaissez ses habitudes, ses réactions; autrement, il est impossible d’expliquer, parce qu’il y a une quantité innombrable d’explications pour une seule chose.

Il y a des cas d’extériorisation tout à fait remarquables. Je vais vous raconter deux histoires de chats, qui se sont passées il y a fort longtemps en France. L’une est arrivée il y a longtemps, longtemps même avant la guerre. Nous avions des petites réunions toutes les semaines — un tout petit nombre d’amis, trois ou quatre, qui discutaient de la philosophie, des expériences spirituelles, etc. Il y avait un jeune garçon qui était poète, mais qui avait un caractère plus ou moins léger; il était très intelligent, il était étudiant à Paris. Il venait régulièrement à ces réunions (ces réunions avaient lieu le mercredi soir), et un soir il n’est pas venu. Nous nous sommes étonnés; on l’avait rencontré quelques jours auparavant et il disait qu’il viendrait — il n’est pas venu. Nous avons attendu assez longtemps, la réunion s’est terminée et, au moment de s’en aller, j’ouvre la porte pour faire sortir les gens (c’était chez moi que ces réunions avaient lieu), j’ouvre la porte et, devant la porte, se trouvait un gros chat gris foncé qui s’est précipité dans la chambre comme un fou et qui a sauté sur moi, comme ça, en miaulant désespérément. J’ai regardé ses yeux et je me suis dit : « Tiens, ce sont les yeux d’Untel » (celui qui devait venir). J’ai dit : « Sûrement, il lui est arrivé quelque chose. » Et le lendemain, on a appris qu’il avait été assassiné pendant la nuit; le lendemain matin on l’a trouvé étranglé sur son lit. C’est la première histoire. L’autre, c’était longtemps après, au moment de la guerre — la première guerre, pas la seconde —, la guerre des tranchées. Il y avait un jeune homme que je connaissais très bien, qui était poète et artiste (j’en ai déjà parlé), qui était parti pour la guerre. Il s’était engagé, il était très jeune; c’était un officier. Il m’avait donné (ce garçon était étudiant en sanskrit, il savait très bien le sanskrit, il aimait beaucoup le bouddhisme, enfin il s’intéressait aux choses de l’esprit, ce n’était pas un garçon ordinaire, loin de là), il m’avait donné sa photographie, sur laquelle il y avait une phrase en sanskrit, écrite de sa propre main, très bien écrite. J’avais encadré cette photographie et je l’avais mise sur une sorte de secrétaire (un meuble qui monte assez haut, avec des tiroirs); au-dessus, j’avais mis cette photographie. Et à ce moment-là, il était très difficile de recevoir des nouvelles, on ne savait pas très bien ce qui se passait. De temps en temps, on recevait des lettres de lui, mais il y avait longtemps que l’on n’avait rien reçu, lorsque, un jour, je suis entrée dans ma chambre et au moment où je suis entrée, sans aucune espèce de raison apparente, la photographie est tombée du mur où elle était bien accrochée, et le verre s’est cassé avec un grand fracas. Je me suis un peu inquiétée, j’ai dit : « Il y a quelque chose. » Mais nous n’avions pas de nouvelles. Deux ou trois jours après (c’était au premier étage; j’habitais une maison avec une chambre à l’étage et le reste était en bas, et il y avait un perron qui donnait sur un jardin), j’ouvre la porte d’entrée et se précipite un gros chat gris — gris clair cette fois — un magnifique chat, et, exactement comme l’autre l’avait fait, il se jette sur moi, comme ça, en miaulant. Je regarde ses yeux — il avait les yeux de... ce garçon. Et ce chat, il tournait, tournait autour de moi et toujours il tirait ma robe, il miaulait. Je voulais le mettre dehors, mais il n’a jamais voulu, il s’est installé là et il ne voulait pas bouger. Le lendemain, on annonçait dans les journaux que ce garçon avait été trouvé entre deux tranchées, mort depuis trois jours. C’est-à-dire qu’au moment où il a dû mourir, sa photographie est tombée. La conscience avait complètement quitté le corps : il était là, abandonné, parce que l’on n’allait pas toujours entre les tranchées voir ce qui se passait, on ne pouvait pas, n’est-ce pas; on l’a trouvé deux ou trois jours après; à ce moment-là, il était probablement tout à fait sorti de son corps et il voulait absolument me prévenir de ce qui était arrivé, et il a trouvé ce chat. Parce que les chats vivent dans le vital, ils ont une conscience vitale très développée et ils sont facilement possédés par les forces vitales.

Mais ces deux exemples-là sont tout à fait extraordinaires, parce qu’ils se sont produits presque de la même façon, et dans les deux cas, les yeux de ces chats étaient complètement changés — c’était devenu des yeux humains.

Le 17 avril 1951

« Il est vrai que la vie spirituelle révèle l’essence unique en tous; mais elle en dévoile aussi la diversité infinie. Elle travaille à la diversité dans l’unité et à la perfection dans cette diversité. »

(Entretien du 4 août 1929)

C’est le mobile même de la création de l’univers, c’est-à-dire que tous sont un, tout est un en son origine, mais chaque chose, chaque élément, chaque être a pour mission de révéler une partie de cette unité à elle-même, et c’est cette particularité qui doit être cultivée en chacun, tout en éveillant le sens de l’unité originelle. C’est cela « travailler à l’unité dans la diversité ». Et la perfection dans cette diversité est que chacun soit parfaitement ce qu’il doit être.

Vous avez dit : « Les hommes ont l’impression que leurs désirs naissent au-dedans d’eux ; ils les sentent émerger des profondeurs de leur être pour s’élancer au-dehors. Mais cette impression est fausse. Les désirs sont des vagues appartenant à la vaste mer de l’obscure nature inférieure et ils circulent d’une personne à l’autre. Les hommes n’engendrent pas les désirs en eux-mêmes, mais sont envahis par ces vagues; quiconque est ouvert et sans défense est pris et ballotté par elles. »

L’enveloppe protectrice peut-elle aussi sentir les vagues de désir, les impulsions d’autrui, etc.?

Tu veux dire si l’enveloppe protectrice, dont j’ai parlé d’un point de vue physique, peut servir d’un point de vue moral, d’un point de vue psychologique? Ce n’est pas la même enveloppe, c’est un autre domaine. Un homme peut avoir tout à fait intacte cette enveloppe du physique subtil et elle peut travailler merveilleusement à le protéger de toute maladie et de tout accident, et, en même temps, il peut être plein de désirs, parce que le désir appartient à un autre domaine. Le désir n’est pas une chose physique, le désir est quelque chose de vital, et cette enveloppe est plus matérielle que le vital : elle ne peut pas empêcher le vital d’entrer en rapport avec le monde vital et de recevoir de là toutes ses impulsions. Naturellement, celui qui s’est maîtrisé lui-même, celui qui a trouvé son être psychique, celui qui vit constamment dans la conscience de cet être psychique, celui qui a établi une relation parfaite, ou en tout cas une relation constante avec la Présence divine intérieure, s’enveloppe d’une atmosphère de connaissance, de lumière, de beauté, de pureté, qui est la meilleure de toutes les protections contre les désirs; mais il se peut tout de même que le désir fasse intrusion si l’on n’est pas toujours sur ses gardes, puisque nous disons qu’il vient du dehors. On peut avoir supprimé un désir au-dedans de soi, et en même temps il peut venir du dehors comme une contagion; mais à travers cette enveloppe de lumière, de connaissance et de pureté, le désir perd sa force et au lieu de venir comme un mouvement qui appelle une réponse aveugle et immédiate, on s’aperçoit de ce qui se passe, on devient conscient de la force qui veut entrer et on peut tranquillement — quand on considère qu’elle n’est pas désirable — faire un mouvement intérieur et rejeter le désir qui vient. C’est la seule vraie défense : une conscience éveillée, pure et alertée, pour ainsi dire, qui ne s’endort pas, qui ne laisse pas les choses entrer sans que l’on s’en aperçoive. Le pire est que les gens sont tout à fait inconscients et que c’est seulement quand la contagion est entrée qu’ils s’en aperçoivent, et il est un peu tard pour réagir — ce n’est pas impossible, mais c’est plus difficile. Tandis que, si l’on voit venir, si, dans l’atmosphère qui vous entoure, cela fait comme une petite tache noire qui arrive, on peut la chasser comme on chasse quelque chose de désagréable. Mais l’enveloppe protectrice sur le plan matériel n’a aucun effet dans ce cas-là.

C’est justement quelque chose de très intéressant... J’ai constaté que les choses matérielles étaient arrangées de telle manière, à présent, que l’on pouvait arriver à un grand degré de perfection de l’instrument physique dans n’importe quel domaine, quel que soit le degré de développement psychique ou intérieur. C’était une réflexion que je faisais hier soir à propos du cinéma parlant. C’est évidemment un grand progrès dans l’art cinématographique, et l’on ne peut pas dire que ce soit mauvais ou bon en soi. Il se trouvait que je n’avais jamais vu que des cinémas parlant d’histoires imbéciles, vulgaires, grossières, enfin toutes les stupidités que l’on donne généralement dans les cinémas, et cette perfection de l’instrument avait rendu la grossièreté encore plus grossière, la stupidité encore plus stupide, et cette espèce d’impression d’avilissement encore plus grande. Mais hier, quand nous avons vu ce documentaire avec de jolis oiseaux qui chantaient... Les gens qui ont fait ce film se sont donné un mal terrible, on n’imagine pas ce que cela représente d’effort et de travail pour filmer les oiseaux dans leur nid sans les déranger, puis prendre le son d’une façon assez précise pour pouvoir le grossir et le rendre perceptible à tous. C’est un très gros travail qu’ils ont fait là. Et c’est le même perfectionnement du même instrument qui a permis de produire la jolie chose que nous avons vue hier soir et cette chose ignoble que nous avons vue il y a quelque temps... Cela fait bien réfléchir aux choses matérielles.

Le perfectionnement physique ne prouve pas du tout, pas le moins du monde, que l’on ait fait un pas de plus vers la spiritualité. Le perfectionnement physique signifie que l’instrument dont se servira la force — une force quelconque — sera un instrument suffisamment perfectionné pour être remarquablement expressif. Mais le point important, le point essentiel, c’est la force qui se servira de l’instrument, et c’est là qu’il faudra choisir. Si vous perfectionnez votre corps et en faites un instrument remarquable, il ne faut pas du tout croire pour autant que vous êtes plus près de la vie spirituelle. Vous préparez un instrument remarquable pour que cette vie spirituelle puisse se manifester en lui, si elle se manifeste. Mais c’est à vous, toujours, de choisir ce qui se manifestera. Il y a des gens qui perfectionnent leur corps, qui construisent un corps fort, solide, énergique, agile, habile, et tout cela simplement pour pouvoir mieux affirmer leur ego et la puissance de leur ego. D’autres peuvent produire ce corps pour être sûrs que, lorsque la lumière spirituelle se manifestera, elle trouve un instrument capable de faire tout ce qui sera demandé de lui — quel que soit le travail demandé, l’instrument sera tellement perfectionné qu’il pourra le faire sans difficulté, spontanément, immédiatement... Ceci, pour éveiller votre attention sur le fait le plus important, qui est le choix de la force à laquelle vous permettrez de se manifester dans votre corps. Perfectionnez votre corps, faites-en un instrument remarquable, mais n’oubliez jamais qu’il y a un choix à faire et que ce choix doit être fait constamment — on ne le fait pas une fois pour toutes, il doit être toujours renouvelé. Parce que, avant que l’on ne soit arrivé à l’union totale, à l’expression totale, il y aura toujours cette invasion des choses extérieures qui essayeront d’entrer en vous pour abîmer toute l’œuvre. Alors, la condition nécessaire, indispensable est une vigilance constante. Ne vous endormez pas avec satisfaction sous prétexte que vous avez fait une fois votre choix : « Oh! maintenant ça va bien, tout va bien. » En principe tout va bien; dans la sincérité de votre choix se trouve aussi la garantie de sa durée. Mais pour que la sincérité soit parfaite et que le choix soit inébranlable, il ne faut jamais s’endormir — je ne veux pas dire qu’il ne faille pas dormir physiquement, je veux dire qu’il ne faut pas que la conscience s’endorme! Et c’est une introduction à ce que je vous lirai la prochaine fois, une lettre que Sri Aurobindo a écrite il y a fort longtemps; si je me souviens bien, c’était en 1928, en octobre 1928. Vous voyez que les choses ne changent pas vite.

Comment exprimer la particularité de son être?

Il faut la vivre, c’est-à-dire vivre selon sa loi intérieure, la vérité de son être. J’ai expliqué cela tout en long dans « La Science de Vivre », je vous ai dit que cette vérité de l’être était justement la particularité de chacun.

Mais elle diffère chez chacun, n’est-ce pas?

La loi de chacun diffère, oui, autrement comment distinguerait-on? Du haut en bas, la nature, l’apparence, les actions, tout serait pareil. S’il n’y avait qu’une loi, il n’y aurait qu’une loi et chacun répéterait la même chose. Il n’y aurait pas du tout besoin de manifester un univers, parce que ce serait une loi unique. Le propre même de l’univers est une infinie multiplicité de lois dont l’ensemble, la totalité reproduit l’Unique. Et c’est cela qui est particulièrement merveilleux dans le monde physique (dans l’homme et dans le monde physique, car c’est propre à l’être terrestre), c’est qu’il peut à la fois être l’un des innombrables éléments dont la totalité reproduit l’Unique et, en même temps, avoir une relation personnelle avec l’Unique. C’est-à-dire contenir en soi la conscience de l’Unique et la relation avec l’Unique et, en même temps, être un élément du tout. Mais si le fait de devenir conscient de l’Unique et de s’identifier à Lui faisait que l’on cessait d’être particulier, on cesserait d’exister en tant que personnalité. C’est justement ce que les bouddhistes et les disciples de Shankara essayent de réaliser; ils veulent abolir totalement leur personnalité, leur individualité, abolir la vérité de leur être, la loi spéciale de leur être. C’est ce qu’ils considèrent comme une fusion avec le Divin. Mais c’est la négation de cette création. Et comme je le disais, le miracle de cette création, en ce qui concerne l’individualité terrestre, c’est que l’on peut arriver à cette union, à cette identification complète avec le Suprême, l’Unique et, en même temps, garder la conscience de sa diversité, de la loi propre que l’on doit exprimer. C’est plus difficile, mais c’est infiniment plus complet, et c’est la vérité même de cet univers. L’univers n’a pas été fait pour autre chose que cela, unir ces deux pôles, les deux extrêmes de la conscience. Et quand on les unit, on s’aperçoit que ces deux extrêmes sont exactement la même chose — un tout unique et innombrable à la fois.

Mais on se sent très différent des autres!

Extérieurement, c’est évident. C’est une ignorance... Non, l’ignorance, c’est de nier l’identité essentielle, l’origine unique. Et moi, je considère comme une absurdité ignorante de vouloir nier les différences extérieures de la manifestation. Pourquoi y aurait-il une manifestation, alors? À quoi cela servirait? Cela voudrait dire qu’il y a eu une absurdité au commencement de la création. Si cela n’avait pas été fait exprès, c’est que les choses ne sont pas faites exprès, ou qu’Il s’est trompé, ou bien alors qu’Il n’a pas compris ce qu’Il voulait faire! qu’Il a cru faire une chose et en a fait une autre! D’ailleurs, je m’empresse de vous dire que, s’il y avait un univers où tous les éléments étaient identiques, vraiment on se demanderait immédiatement pourquoi il existe. Si en face de moi, tous, vous étiez tous les mêmes, parlant de la même façon, pensant de la même façon, réagissant de la même façon, je crois que je m’enfuirais immédiatement!

Vous avez dit que, s’il y avait une troisième guerre mondiale, ce serait la fin de la civilisation « actuelle ». Est-ce que la condition terrestre en serait affectée favorablement ou adversement?

Écoutez, demanderiez-vous si une maladie mortelle est favorable à la santé ou non? C’est exactement cela. Une civilisation, quelle qu’elle soit, est le résultat de très longs efforts pour arriver à devenir conscient de soi, de la Nature, et pour maîtriser cette Nature et en tirer le meilleur parti possible. Nous disions tout à l’heure que la culture de l’être physique consiste à préparer un instrument afin que le Divin puisse se manifester. Une civilisation prépare un instrument afin que le Divin puisse se manifester dans cet instrument. Plus la civilisation s’est élaborée lentement, avec soin, et est arrivée à conquérir les lois de la Nature, plus l’instrument est favorable à la manifestation du Divin. C’est pour cela aussi que nous avons cette notion de la prolongation de l’existence, c’est pour pouvoir perfectionner l’instrument afin de manifester la Force divine qui veut se manifester. Autrement, il serait évidemment beaucoup plus facile dès que le corps serait un peu malade ou un peu vieux ou incapable d’avoir les réactions qu’il avait étant petit, de faire comme l’on fait avec un vieil habit déchiré — on le jette et on en prend un autre. Malheureusement, ce n’est pas comme cela. Tout le fruit du travail, toute l’accumulation des efforts de prise de conscience est perdu. Si, par exemple, cette civilisation que l’on a construite, qui, d’une certaine façon, a maîtrisé si considérablement les forces de la Nature, qui est arrivée à comprendre des lois d’un ordre tout à fait unique et a accumulé tant d’expériences de tous genres pour arriver à se comprendre et à s’exprimer, si tout cela disparaissait, il faudrait naturellement tout recommencer. Et alors, pour un enfant qui vient de naître, combien d’années de lente et insipide éducation faut-il pour que son cerveau soit prêt à exprimer même une simple idée générale, pour que ses mouvements soient conscients au lieu d’être absolument inconscients, combien d’années faut-il? Pour une civilisation, combien d’années faudra-t-il pour simplement ramener tout ce que l’on a perdu? Il y a eu beaucoup de civilisations sur la terre, il y a des savants qui essayent de retrouver ce qui a été, mais personne ne peut dire avec certitude exactement ce qu’il y avait : la majeure partie de ces civilisations est complètement perdue (je parle de civilisations antérieures à celle qui, pour nous, est historique). Eh bien, s’il faut encore des milliers d’années pour en recommencer une autre, évidemment... En tout cas, pour notre conscience humaine extérieure, c’est une perte de temps. Mais on nous dit que l’Œuvre à faire, la Réalisation promise va avoir lieu maintenant. Elle va avoir lieu maintenant, parce que le cadre de cette civilisation paraît favorable comme un terre-plein ou comme une base pour s’élever au-dessus. Mais si cette civilisation est détruite, sur quoi va-ton construire? Il faut d’abord faire le terre-plein pour pouvoir construire. S’il faut encore cinq mille ou dix mille ans pour faire ce terre-plein, cela prouve que ce n’est pas maintenant que les choses se feront — elles se feront, c’est bien entendu, elles se feront, mais... Combien de vies avez-vous tous eues? Qu’est-ce que vous vous rappelez de vos vies? À quoi servent tous les efforts que vous avez faits dans les vies antérieures pour vous perfectionner, pour arriver à vous comprendre, à vous maîtriser un petit peu, à vous servir simplement de l’instrument qui vous a été donné? Qu’est-ce qu’il vous reste de tout cela ? Voulez-vous me le dire? Qui peut me dire ici qu’il profite consciemment des expériences de ses vies passées — inconsciemment il y a quelque chose qui reste, mais pas grand-chose — mais consciemment?... Personne ne répond?

Non, justement, on a l’impression qu’après avoir vécu tant d’années, on commence seulement à savoir un tout petit peu.

Oui, parfaitement, c’est justement comme cela. C’est parce que plus on va, plus on s’aperçoit que l’on a tout à comprendre et tout à apprendre. Et par conséquent, si l’on a derrière soi une soixantaine d’années, ce n’est rien. On voudrait avoir devant soi des centaines et des centaines d’années pour pouvoir faire le travail. C’est comme cela, vous êtes tous des petits enfants, n’est-ce pas, alors les années vous paraissent longues, parce que vous n’en avez pas eu beaucoup; mais vous verrez, plus on avance, plus on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de chemin qui reste en avant, beaucoup, beaucoup, et l’on ne voudrait pas avoir tout à recommencer, parce que c’est autant de temps de perdu.

Le 19 avril 1951

« Notre yoga ne peut être fait jusqu’au bout que par ceux qui sont prêts à s’y engager totalement et à abolir leur petit ego humain et ses exigences afin de se découvrir eux-mêmes en le Divin. Il ne peut pas être fait dans un esprit de légèreté ou de laxisme; l’entreprise est trop haute et trop difficile; les pouvoirs adverses dans la Nature inférieure trop prêts à profiter du moindre assentiment ou de la plus petite ouverture; l’aspiration et la tapasyâ sont trop constamment et trop intensément nécessaires. Il ne peut pas être fait si les idées du mental humain s’affirment avec humeur ou si on se laisse délibérément mener par les exigences, les instincts et les prétentions de la partie la plus basse de l’être que l’on justifie en général sous l’étiquette de nature humaine. »

(Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, 1987, vol. 5, p. 260)

Tout le monde sait cela ; ceux qui ne veulent pas changer leur manière de faire ou leur manière d’être disent toujours : « Oh! que voulez-vous, c’est la nature humaine. » C’est ce que l’on appelle « une complaisance volontaire ». C’est-à-dire qu’au lieu d’être conscient que ce sont des infériorités et des difficultés sur le chemin, on légitime ces choses en disant : « Oh! on n’y peut rien, c’est la nature humaine. » On veut continuer à faire ce que l’on fait sans changer, on est plein d’une complaisance volontaire pour ses exigences. Parce que la nature inférieure de l’homme exige toujours des choses, elle dit : « Ce sont des nécessités, ce sont des besoins, je ne peux pas m’en passer. » Puis, les instincts — une sorte d’instinct de satisfaction propre — et les prétentions : l’être inférieur prétend qu’il a une importance considérable et qu’il faut lui donner ce qui lui est nécessaire, autrement il ne pourra pas vivre; il affirme que lui seul est important, et ainsi de suite. C’est tout cela qui fait obstacle, tous ces mouvements obscurs, ignorants, toutes ces justifications des vieilles manières d’être. Ceux qui se mettent en colère et qui disent : « Que voulez-vous, on n’y peut rien », et tout ce que l’on fait en disant : « Oh! c’est la nature humaine », tout ce qu’on légitime en disant : « Que voulez-vous, les gens sont comme cela, on n’y peut rien. » C’est la vieille idée que nous sommes nés avec une certaine nature et qu’il faut s’en accommoder, parce que l’on ne peut pas la changer.

Alors Sri Aurobindo nous dit que si l’on ne peut pas changer la nature, ce n’est pas la peine de faire le yoga, parce que le yoga est justement fait pour changer la nature, autrement cela n’a pas de sens.

Quand le petit ego est aboli, est-ce que l’on ne peut pas « se découvrir dans le Divin » directement?

Mais on peut se découvrir dans le Divin avant même d’avoir complètement aboli son petit ego, parce que, abolir son petit ego n’est pas une petite affaire!

Mais comment faire?

Comment faire? Comment abolir l’ego? Il faut d’abord le vouloir, et il y a très peu de gens qui le veulent. Et c’est justement ce qu’ils disent, c’est cette légitimation de leur manière d’être : « C’est comme cela que je suis fait, je ne peux pas faire autrement. Et puis, si je changeais ceci, si je changeais cela, ou si je me passais de telle chose, ou si j’abolissais telle autre, je n’existerais plus! » Et si on ne le dit pas ouvertement, on le pense. Et tous ces petits désirs, toutes ces petites satisfactions, toutes ces petites réactions, toutes ces petites manières d’être, on y tient, on y tient — on s’y cramponne, on ne veut pas les laisser partir. J’ai vu des centaines de cas où l’on avait enlevé la difficulté de quelqu’un (avec un certain pouvoir, on lui avait enlevé une certaine difficulté), mais au bout de quelques jours, il la reprenait avec enthousiasme! Il disait : « Mais je n’existe plus sans cela ! » J’ai connu des personnes à qui l’on avait donné presque spontanément le silence mental et qui, au bout d’un jour ou deux, sont revenues épouvantées : « Est-ce que je serais devenue bête? », parce que la machine mentale ne marchait pas tout le temps... Vous ne pouvez pas vous imaginer, vous ne savez pas à quel point il est difficile de se séparer de ce petit ego; comme il est encombrant, bien qu’il soit tout petit. Il tient tant de place, tout en étant si microscopique. C’est très difficile. Et on le repousse pour certaines choses très évidentes; par exemple, s’il y a quelque chose de bon, celui qui se précipite dessus pour être sûr de l’avoir le premier et même bouscule le voisin (c’est très fréquent dans la vie ordinaire), là, on se rend bien compte que ce n’est pas très, très joli, alors on commence par supprimer ces grossièretés, on fait un gros effort — et on devient très content de soi : « Je ne suis pas égoïste, je donne ce qui est bon à l’autre, je ne garde pas pour moi », et on commence à se gonfler. Et alors, on se remplit d’un égoïsme moral qui est bien pire que l’égoïsme physique, parce qu’il est conscient de sa supériorité. Et puis, il y a ceux qui ont tout laissé, tout abandonné, qui ont quitté leur famille, distribué leurs biens, qui sont partis dans la solitude, qui vivent d’une vie ascétique, et qui sont terriblement conscients de leur supériorité, qui regardent la pauvre humanité du haut de leur grandeur spirituelle — et ils ont, eux, un ego tellement formidable qu’à moins qu’on ne le casse en petits morceaux, jamais, jamais ils ne verront le Divin. Alors, ce n’est pas une besogne si facile. Cela prend beaucoup de temps. Et il faut vous dire que, même quand le travail est fait, il faut toujours le recommencer.

Physiquement, nous dépendons de la nourriture pour vivre, malheureusement. Parce que, avec la nourriture, quotidiennement et constamment, nous absorbons une quantité formidable d’inconscience, de tamas, de lourdeur, de stupidité. On ne peut pas faire autrement — à moins que, constamment, sans arrêt, nous devenions complètement éveillés et que, dès qu’un élément s’introduit dans notre corps, immédiatement nous travaillions dessus pour en extraire seulement la lumière et rejeter tout ce qui peut obscurcir notre conscience. C’est l’origine et l’explication rationnelle de l’habitude religieuse de consacrer sa nourriture à Dieu avant de la prendre. En mangeant, on veut que cette nourriture que l’on prend ne soit pas pour le petit ego humain, mais comme une offrande à la conscience divine au-dedans de soi. Dans tous les yoga, dans toutes les religions, on encourage cela. C’est l’origine de cette habitude, la conscience qui est derrière, justement pour diminuer autant qu’il se peut l’absorption d’une inconscience qui augmente quotidiennement, constamment, sans que l’on s’en aperçoive.

Vitalement, c’est la même chose. On vit vitalement dans le monde vital avec tous les courants de force vitale qui entrent, qui sortent, qui se joignent et se contredisent, qui se querellent et se mélangent dans votre conscience; et même si vous avez fait un effort personnel pour purifier votre conscience vitale, pour maîtriser en elle l’être de désir et le petit ego humain, vous êtes constamment dans une sorte d’obligation d’absorber toutes les vibrations contraires qui viennent des gens avec qui vous vivez. On ne peut pas s’enfermer dans une tour d’ivoire, c’est encore plus difficile vitalement que physiquement, et on absorbe toutes sortes de choses; et à moins que l’on ne soit constamment éveillé, constamment sur ses gardes et que l’on n’ait un contrôle tout à fait efficace de tout ce qui entre, que l’on n’admette pas dans sa conscience les éléments dont on ne veut pas, on attrape la contagion constante de tous les désirs, tous les mouvements inférieurs, toutes les petites réactions obscures, toutes les vibrations dont on ne veut pas, qui nous viennent de ceux qui nous entourent.

Mentalement, c’est encore pire. Le mental humain est une place publique ouverte de tous les côtés, et sur cette place publique, de tous les côtés, il y a des choses qui viennent, vont, se croisent; et quelques-unes s’installent, et ce ne sont pas toujours les meilleures. Et là, avoir le contrôle de cette multitude, c’est le plus difficile de tous les contrôles. Essayez de contrôler les pensées qui vous viennent à l’esprit, vous verrez! Simplement, vous verrez à quel point il faut être en état de veille, comme une sentinelle, avoir les yeux du mental complètement ouverts, et puis garder une vision extrêmement claire des idées qui sont conformes à vos aspirations et des idées qui sont contraires. Et il faut faire une police de chaque minute sur cette place publique où débouchent des routes de tous les côtés, afin que tous les passants ne se précipitent pas. C’est un gros travail. Alors, dites-vous bien que, même si vous faites des efforts sincères, ce n’est pas en un jour, ce n’est pas en un mois, ce n’est pas en un an que vous arriverez au bout de toutes les difficultés. Quand on commence, il faut commencer avec une patience inébranlable. Il faut se dire : « Même si j’en ai pour cinquante ans, même si j’en ai pour cent ans, même si j’en ai pour plusieurs vies, ce que je veux accomplir, je l’accomplirai. »

Une fois que vous avez décidé cela, une fois que vous êtes tout à fait conscient que c’est comme cela et que le but vaut la peine d’un effort constant et soutenu, vous pouvez commencer. Autrement, au bout d’un certain temps, vous tomberez à plat; vous serez découragé, vous vous direz : « Oh! c’est trop difficile — on fait et puis c’est défait, on refait et puis c’est encore défait, et puis on refait et c’est perpétuellement défait... Alors quoi? Quand arrivera-t-on? » Il faut une patience abondante. Le travail peut être défait cent fois, vous le referez cent et une fois; il peut être défait mille fois, vous le referez mille et une fois, jusqu’à ce qu’à la fin ce ne soit plus défait. Et à la fin ce n’est plus défait.

Seulement, n’est-ce pas, si l’on était fait d’un seul morceau, ce serait facile, mais on est fait de beaucoup de morceaux. Alors, il y a un morceau qui est en avant, qui a fait beaucoup de travail, qui est très conscient, qui est tout à fait éveillé et, quand il est là, tout va bien, on ne laisse rien entrer, on est sur ses gardes, et puis... on dort et, le lendemain, quand on se réveille, c’est un autre morceau qui est là et on se dit : « Mais où donc est tout le travail que j’avais fait?... » Et il faut tout recommencer. Tout recommencer jusqu’à ce que toutes les parties, l’une après l’autre, entrent dans le champ de la conscience et que chacune puisse être changée. Et quand vous arrivez au bout de votre rouleau, il y a un changement, vous avez fait un progrès — après, il faut en faire un autre, mais enfin, celui-là est fait. Mais il n’est fait complètement que quand tous les morceaux de l’être sont amenés comme cela, l’un après l’autre, en avant, et que sur tous, sans en manquer un, on a mis la conscience, la lumière, la volonté et le but, de façon que tout change.

Ce n’est pas pour vous décourager, mais c’est pour vous prévenir. Je ne veux pas que vous puissiez dire après : « Oh! si j’avais su que c’était si difficile, je n’aurais pas commencé. » Il faut savoir que c’est excessivement difficile et commencer tout ferme et continuer jusqu’au bout, même si le bout est très long — il y a beaucoup de choses à faire. Maintenant, je peux vous dire que si vous le faites sincèrement, avec application et soin, c’est extrêmement intéressant. Même ceux qui ont une vie tout à fait monotone, sans intérêt (il y a, n’est-ce pas, de pauvres gens qui ont à faire une besogne absolument sans intérêt et toujours la même, et toujours dans les mêmes conditions, et qui n’ont pas un cerveau suffisamment éveillé pour pouvoir trouver de l’intérêt à n’importe quoi), même ces gens-là, s’ils commencent à faire ce petit travail sur eux, de contrôle, d’élimination, c’est-à-dire que chaque élément qui vient avec son ignorance, son inconscience, son égoïsme, est mis devant la volonté de changer et que l’on reste éveillé, que l’on compare, que l’on observe, que l’on étudie et que l’on agit lentement, cela devient infiniment intéressant, on fait des découvertes merveilleuses et tout à fait inattendues. On trouve en soi un tas de petits replis cachés, de petites choses que l’on n’avait pas vues au début; on fait comme une chasse intérieure, on va à la chasse des petits coins noirs et on se dit : « Comment, j’étais comme cela ! il y avait cela en moi, je contiens en moi cette petite chose » quelquefois si sordide, si mesquine, si vilaine! Et une fois qu’on l’a découverte, quelle admirable chose, on met la lumière dessus et ça disparaît! et vous n’avez plus de ces réactions qui vous faisaient tant de chagrin avant, quand vous disiez : « Oh! je n’arriverai jamais. » Par exemple, vous prenez une résolution très simple (en apparence très simple) : « Je ne dirai plus de mensonges. » Et tout d’un coup, sans que vous sachiez comment ni pourquoi, le mensonge jaillit tout seul et vous vous en apercevez quand vous l’avez dit : « Mais ce n’est pas exact ce que je dis là, c’est autre chose que je voulais dire. » Alors vous cherchez, vous cherchez... « Comment se fait-il? Comment ai-je pensé comme cela et dit comme cela ? Qui a parlé en moi, qui m’a poussé?... » Vous pouvez vous donner une explication tout à fait satisfaisante et dire : « C’est venu du dehors » ou : « C’est un moment d’inconscience », et on n’y pense plus. Et la fois suivante, ça recommence. Au lieu de cela, on cherche : « Quel pourrait être le mobile de celui qui dit des mensonges?... » et on pousse, on pousse et tout d’un coup on découvre dans un petit coin quelque chose qui veut se justifier, ou se faire valoir ou affirmer sa façon de voir (n’importe quoi, il y a des quantités de raisons), se montrer un peu différent de ce que l’on est pour que les gens aient une bonne opinion de vous, qu’ils pensent que vous êtes quelqu’un de très remarquable... C’est cette chose-là qui a parlé en vous — non pas votre conscience active, mais ce qui était là et qui a poussé la conscience par-derrière. Quand vous n’étiez pas tout à fait sur vos gardes, elle s’est servie de votre bouche, de votre langue, et puis voilà, le mensonge est sorti. Je vous donne cet exemple — il y en a des millions d’autres. Et c’est formidablement intéressant. Et à mesure que l’on découvre cela au-dedans de soi et que l’on dit sincèrement : « Il faut que ça change », on s’aperçoit que l’on a une sorte de clairvoyance intérieure, on se rend compte peu à peu de ce qui se passe dans les autres et, au lieu de se mettre en colère quand ils ne sont pas tout à fait comme l’on voudrait qu’ils soient, on commence à comprendre comment les choses se passent, comment il se fait que l’on soit « comme ça », comment les réactions se produisent... Alors, avec l’indulgence de la connaissance, on sourit. On ne juge plus sévèrement, on offre la difficulté, en soi-même ou dans les autres, quel que soit le siège de sa manifestation, à la Conscience divine en Lui demandant de la transformer.

Le 8 juin 1966, au moment de la publication de cet Entretien, Mère a poursuivi la même question dans les termes de son expérience actuelle qui forme la base du « yoga corporel ».

Justement, c’est ce que j’ai fait depuis deux jours. Depuis deux jours, j’ai passé tout mon temps à voir toute cette accumulation, oh ! des tas de petites choses sordides et que l’on vit constamment, des toutes petites choses sordides. Et alors, il n’y a qu’un moyen — il n’y a qu’un moyen, toujours le même : offrir.

C’est presque comme si cette suprême Conscience vous mettait en contact avec des choses tout à fait oubliées, qui appartiennent au passé, qui sont même, ou qui étaient, qui semblaient complètement effacées, avec lesquelles on n’avait plus de contact, toutes sortes de petites circonstances, mais qui sont vues dans la nouvelle conscience à leur vraie place, et qui font un ensemble si pauvre, si misérable, si mesquin, si sordide de toute la vie, toute la vie humaine générale. Et alors, c’est une joie lumineuse de l’offrande de tout cela pour la transformation, pour la transfiguration.

Maintenant, c’est devenu le mouvement même de la conscience cellulaire. Toutes les faiblesses, toutes les réponses aux suggestions adverses (je veux dire les toutes petites choses de chaque minute, dans les cellules) sont prises dans le même mouvement d’offrande (et cela vient quelquefois en vagues, au point que le corps a l’impression qu’il va défaillir devant cet assaut), et puis c’est une lumière si chaude, si profonde, si douce, si puissante, qui remet tout en ordre, en place, qui ouvre le chemin vers la transformation.

Ces périodes-là sont des périodes très difficiles de la vie corporelle; on a l’impression qu’il n’y a plus qu’une chose qui décide, c’est la Volonté suprême. Il n’y a plus aucun support — aucun support, depuis le support de l’habitude jusqu’au support de la connaissance et au support de la volonté, tous les supports ont disparu — il n’y a que le Suprême.

(silence)

L’aspiration dans la conscience cellulaire à la sincérité parfaite de la consécration.

Et l’expérience vécue — vécue intensément — que c’est seulement cette sincérité absolue de la consécration qui permet l’existence.

La moindre prétention est une alliance avec les forces de dissolution et de mort.

Alors, c’est comme un chant des cellules — mais qui ne doivent même pas avoir l’insincérité de se regarder faire —, le chant des cellules : « Ta Volonté, Seigneur, Ta Volonté. »

Et l’immense habitude de dépendre de la volonté des autres, de la conscience des autres, des réactions des autres (des autres et de toutes les choses), cette espèce de comédie universelle que tous jouent à tous et que tout joue à tout doit être remplacée par une sincérité spontanée, absolue de la consécration.

Il est évident que cette perfection de la sincérité n’est possible que dans la partie la plus matérielle de la conscience.

C’est là que l’on peut arriver à être, à exister, à faire, sans se regarder être, sans se regarder exister, sans se regarder faire, avec une sincérité absolue.

Le 21 avril 1951

« Il [notre yoga] ne peut pas être fait si l’on persiste à identifier les bassesses de l’Ignorance à la Vérité divine ou même à la vérité moindre permise sur le chemin. Il ne peut pas être fait si l’on se cramponne à son moi passé et à ses vieilles formations, ses vieilles habitudes, mentales, vitales et physiques. Il faut constamment laisser derrière soi ses moi passés pour voir, agir et vivre à un niveau de conscience de plus en plus élevé. Il ne peut pas être fait si vous réclamez la “liberté” pour votre mental humain et votre ego vital. Toutes les parties de l’être humain ont le droit de s’exprimer et de se satisfaire comme elles l’entendent, à leurs risques et périls, si tel est le choix de l’homme tant qu’il mène la vie ordinaire. Mais prendre le chemin du yoga, dont le seul objet est de substituer à ces choses humaines la loi et le pouvoir d’une Vérité plus grande, et dont la méthode est essentiellement une soumission à la Shakti divine, et continuer en même temps à revendiquer cette prétendue liberté, qui n’est rien d’autre qu’un esclavage à certaines forces cosmiques ignorantes, c’est se complaire dans une aveugle contradiction et revendiquer le droit de mener une double vie.

« Et surtout ce yoga ne pourra s’accomplir si ceux qui font profession d’être ses sâdhak persistent à être les centres, les instruments ou les porte-parole des forces de l’Ignorance qui s’opposent à son principe même et à son but et les nient ou les tournent en ridicule. »

(Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, 1987, vol. 5, p. 260-61)

Être conscient qu’il faut changer la nature et maîtriser les différentes parties de l’être, est-ce la même chose, un même travail?

L’un précède l’autre. Il faut d’abord être conscient, ensuite maîtriser et, par la continuité de la maîtrise, on change le caractère. Changer le caractère est ce qui vient en dernier. Il faut maîtriser les mauvaises habitudes, les vieilles habitudes, pendant très longtemps pour qu’elles tombent et que le caractère puisse changer.

On peut prendre l’exemple de celui qui a des dépressions fréquentes. Quand les choses ne sont pas exactement comme il désire qu’elles soient, il devient déprimé. Alors, d’abord, il faut qu’il prenne conscience de sa dépression — non seulement de la dépression, mais des causes de dépression, pourquoi il devient déprimé si facilement. Puis, une fois qu’il est devenu conscient, il faut qu’il maîtrise les dépressions, qu’il s’empêche d’être déprimé même quand la cause de la dépression arrive — il maîtrise sa dépression, il l’empêche de venir. Et finalement, après avoir fait ce travail pendant plus ou moins longtemps, la nature perd l’habitude d’avoir des dépressions et ne réagit plus de la même manière, la nature est changée.

Que veut dire « être le porte-parole des forces de l’Ignorance »?

Les forces de l’Ignorance dans le monde actuel cherchent toujours des gens qui puissent exprimer leur ignorance dans le monde. Ce n’est pas difficile! il y a beaucoup de gens qui sont prêts à dire des choses ignorantes, c’est-à-dire à nier toute réalisation spirituelle, à nier la capacité de progrès, à nier la possibilité de réaliser une autre vie que celle qui existe maintenant, à nier que la nature humaine puisse être changée, et ainsi de suite; ou bien à affirmer qu’il est impossible d’échapper à la maladie, affirmer qu’il est impossible d’échapper à la mort, affirmer qu’il est impossible de comprendre, affirmer que jamais l’on n’atteindra à la Lumière et à la Connaissance, et ainsi de suite. Ceux qui disent ces choses sont les porte-parole de l’Ignorance. Au lieu d’exprimer des forces de Lumière et de Connaissance, ils servent à exprimer les forces de l’Ignorance — compris!

Sri Aurobindo dit ici : « ... l’aspiration et la tapasyâ sont trop constamment nécessaires... »

Oui, on ne peut pas faire le yoga si on ne le prend pas sérieusement. Parce qu’il faut être très sérieux pour avoir une aspiration constante et faire la tapasyâ. Si l’on n’est pas sérieux, pendant cinq minutes on a une aspiration et pendant dix heures on ne l’a pas; pendant un jour on a un grand élan et pendant un mois on ne l’a pas, et ainsi de suite. Alors on ne peut pas faire le yoga dans ces conditions. Il faut que ce soit une chose continue, constante, qui ne se relâche pas. Si l’on oublie ou si l’on se relâche, on ne peut pas faire le yoga.

Est-ce qu’il ne faut pas être né avec une grande aspiration?

Non, l’aspiration est une chose qui se cultive, qui s’éduque, comme toutes les activités de l’être. On peut naître avec une toute petite aspiration et la cultiver au point qu’elle devient très grande. On peut naître avec une toute petite volonté et la cultiver au point qu’elle devient grande. C’est une idée tout à fait ridicule de croire que les choses vous viennent comme cela, par une sorte de grâce; que, si l’on ne vous donne pas l’aspiration, vous ne l’avez pas — ce n’est pas vrai. C’est justement ce sur quoi Sri Aurobindo a insisté dans sa lettre et dans le passage que je vais vous lire tout à l’heure. Il dit qu’il faut choisir, et le choix est constamment mis devant vous et constamment il faut que vous choisissiez et, si vous ne choisissez pas, eh bien, vous ne pourrez pas avancer. Il faut choisir; il n’y a pas une sorte de « force comme ça » qui choisit pour vous, ou une chance, ou un hasard ou une fatalité — ce n’est pas vrai. Votre volonté est libre, elle est volontairement laissée libre et vous devez choisir. C’est vous qui décidez si vous chercherez la Lumière ou non, si vous serez le serviteur de la Vérité ou non — c’est vous. Ou si vous avez une aspiration ou non, c’est vous qui choisissez. Et même quand on dit : « Faites votre soumission totale et le travail sera fait pour vous », c’est tout à fait très bien, mais pour faire votre soumission totale, il faut que tous les jours et à chaque instant vous choisissiez de faire votre soumission totale, autrement vous ne la ferez pas, elle ne se fera pas toute seule. C’est vous qui devez vouloir la faire. Quand elle est faite, tout va bien, quand vous avez la Connaissance aussi, tout va bien, et quand vous vous êtes identifié au Divin, tout va encore mieux, mais jusque-là, il faut vouloir, choisir et décider. Pas s’endormir paresseusement en disant : « Oh! le travail sera fait pour moi, je n’ai rien à faire qu’à me laisser couler au fil de l’eau. » D’ailleurs, ce n’est pas vrai, le travail ne se fait pas, parce que si la moindre petite chose vient contrecarrer votre petite volonté, elle dit : « Non, pas ça ! »... Alors?

Quelle est « la vérité moindre permise sur le chemin » ?

On ne peut pas du premier coup, immédiatement, atteindre à la Vérité suprême. Il y a, en route, des choses qui sont plus vraies que celles que vous savez, mais qui ne sont pas la « Vérité », et ces choses-là sont comme des découvertes que l’on fait : tout d’un coup, on a une sorte d’illumination, on découvre une loi, on trouve un levier, on voit comme un chemin qui s’ouvre devant soi; ce n’est pas la Vérité suprême, ce n’est pas l’expérience suprême, ce n’est pas ce que l’on a quand on s’est identifié au Divin, mais c’est comme quelque chose qui est tombé de là et qui est entré en vous, et qui vous donne une illumination partielle. Ces illuminations partielles sont justement ce qu’il appelle des « vérités moindres ».

Quel est le vrai sens de « tapasyâ » ?

La tapasyâ est la discipline que l’on s’impose à soi-même pour arriver à découvrir le Divin.

La tapasyâ et l’aspiration sont-elles une même chose?

Non, vous ne pouvez pas faire la tapasyâ sans aspiration. L’aspiration est d’abord la volonté d’atteindre quelque chose. La tapasyâ est le procédé — il y a véritablement un procédé, une méthode.

Le vital inférieur est-il conscient du travail qui se fait en lui?

Alors, s’il est logique et de bonne foi, il doit admettre la présence du Divin. Tu comprends, c’est un cercle vicieux ; il ne veut pas que le Divin soit là et il Le nie, parce que cela le gêne beaucoup qu’il y ait cette discipline qui va l’obliger à changer, à se maîtriser, à refréner ses désirs, à baisser la tête au lieu de réclamer toujours; alors il dit violemment : « Il n’y a pas de Divin. » Mais il peut très bien, au même moment, savoir que le travail a commencé et, par conséquent, avoir la preuve que le Divin est là. Mais il le niera tout de même, il est de mauvaise foi, il se sert de cet argument volontairement pour se dispenser de faire un effort.

Quelle différence y a-t-il entre les « vieilles habitudes » et les « vieilles formations » dont parle Sri Aurobindo ?

C’est un peu la même chose. Votre corps, par exemple, a certaines réactions au froid, au chaud, à la faim, et vous avez pris l’habitude de ces réactions, et cette habitude a fait une sorte de formation dans votre nature physique, c’est-à-dire un pli, un pli fixe du corps, et il est « comme ça ». Les formations sont le résultat des habitudes. De même, il y a des « formations » de caractère; par exemple, si vous avez pris l’habitude de vous mettre en colère quand les choses ne vous plaisent pas, l’habitude donne une sorte de pli intérieur à votre nature et, chaque fois qu’une chose ne vous plaira pas, automatiquement, en dehors de tout contrôle, vous vous mettrez en colère. C’est ce que l’on appelle des « formations », ce sont des habitudes qui sont devenues comme une partie de votre caractère.

Si l’on est trop sérieux dans le yoga, ne devient-on pas comme obsédé par la difficulté de la tâche?

Il y a une mesure à garder!... Mais si l’on choisit bien son obsession, cela peut être très utile, parce que ce n’est plus tout à fait une obsession. Par exemple, on a décidé de trouver le Divin au-dedans de soi et, constamment, en toute circonstance, quoi qu’il arrive ou quoi que l’on fasse, on se concentre pour entrer en contact avec le Divin intérieur. Naturellement, il faut d’abord avoir cette petite chose dont parle Sri Aurobindo, cette « vérité moindre » qui consiste à savoir qu’il y a un Divin au-dedans de soi (c’est un très bon exemple de « vérité moindre ») et une fois que l’on en est convaincu et que l’on a l’aspiration de Le trouver, si cette aspiration devient constante et l’effort pour Le réaliser devient constant, aux yeux des autres cela ressemble à une obsession, mais ce genre d’obsession n’est pas mauvais. Elle ne devient mauvaise que si l’on perd l’équilibre. Mais il faut bien se dire que ceux qui perdent l’équilibre avec cette obsession-là, c’est qu’ils étaient tout à fait prêts à perdre l’équilibre; n’importe quelle circonstance aurait produit le même effet et leur aurait fait perdre l’équilibre — c’est un défaut dans la construction mentale, ce n’est pas la faute de l’obsession. Et naturellement, celui qui changerait un désir en obsession serait sûr d’aller tout droit au déséquilibre. C’est pour cela que je dis qu’il est important de savoir l’objet de l’obsession.

Quelqu’un a dit que celui qui est capable de pousser son idée fixe jusqu’à la folie verra la lumière.

Si vous vous concentrez sur une idée avec assez d’obstination, vous « passerez au travers », comme disent les occultistes, et derrière l’idée sur laquelle vous vous concentrez, vous trouverez la lumière. Mais c’est un peu risqué.

Cela veut dire que celui qui est capable de ce genre de concentration verra la lumière?

Sûrement. Cela, sûrement. Si l’on est capable de ce genre de concentration, c’est très bien, mais il faut savoir sur quoi l’on se concentre. Voilà le point important.

Comment savoir si la soumission est totale?

Cela ne me paraît pas difficile à savoir. On peut se donner un petit exercice. On peut dire : « Voyons, je fais ma soumission au Divin, je veux que ce soit Lui qui décide tout dans mon existence. » C’est votre point de départ. Petit exercice : le Divin va décider que telle et telle chose arrive, justement quelque chose qui est en contradiction avec votre sentiment; alors, on se dit : eh bien, et si le Divin me dit « tu vas renoncer à cela », vous verrez tout à fait facilement, immédiatement, quelle est la réaction; si ça fait un petit « pic » comme ça, au-dedans, vous pouvez vous dire : « La soumission n’est pas parfaite » — ça pique, ça pique...

(Mère poursuit la lecture de la lettre) « D’un côté il y a la réalisation supramentale, la descente incomparable du pouvoir supramental divin, la lumière et la force d’une Vérité infiniment plus grande que toutes celles qui furent déjà réalisées sur terre, quelque chose, par conséquent, qui dépasse ce que le petit mental humain et sa logique considèrent comme les seules réalités permanentes, quelque chose dont il ne peut pas concevoir ni percevoir la nature, la manière et les processus de développement ici-bas par ses propres instruments inadéquats, ou qu’il ne peut pas juger par ses mesures puériles. En dépit de toutes les oppositions, c’est cela qui fait pression d’en haut afin de se manifester dans la conscience physique et dans la vie matérielle. De l’autre côté, il y a cette nature vitale inférieure avec toute son arrogance prétentieuse, son ignorance, son obscurité, sa stupidité ou son agitation incompétente, qui lutte pour sa propre survie, lutte contre la descente, refuse de croire à la réelle réalité ou à la réelle possibilité d’une conscience et d’une création supramentales ou surhumaines, ou, plus absurde encore, exige, si cette conscience existe vraiment, qu’elle se conforme à ses propres petites mesures; qui se saisit avidement de tout ce qui semble la réfuter, nie la présence du Divin (car elle sait que, sans cette présence, le travail est impossible), affirme bruyamment ses pensées, ses jugements, ses désirs, ses instincts et, s’ils sont contrecarrés, se venge en répandant le doute, la négation, les critiques méprisantes, la révolte et le désordre. Telles sont les deux forces en présence maintenant, entre lesquelles chacun devra choisir.

« Mais cette opposition, cette obstruction stérile, ce blocus contre la descente de la Vérité divine ne peuvent pas toujours durer. Chacun doit finalement prendre position d’un côté ou de l’autre. La réalisation supramentale ne peut pas coexister avec une ignorance inférieure persistante; elle est incompatible avec toute satisfaction prolongée dans une double nature. »

Si la nature inférieure est complètement ignorante, comment peut-elle « choisir » ?

Elle n’est pas absolument ignorante. Ce n’est pas tellement absolu; elle peut sentir qu’il lui manque quelque chose. Tout dépend de cela. Naturellement, les gens qui sont tout à fait satisfaits d’eux-mêmes tels qu’ils sont, ce n’est pas la peine d’essayer de les changer, parce qu’ils ne le désirent pas. Mais enfin, même dans la nature inférieure, il peut y avoir une sorte d’impression que cela pourrait être mieux. Par exemple, prenez quelqu’un qui a une mauvaise santé ou qui est faible, qui a des désirs mais qui est trop faible pour les réaliser, qui a des ambitions mais qui n’a aucune capacité, celui-là se dira peutêtre : « Oh! si j’étais mieux que je ne suis, si je savais un peu plus, si j’étais un peu plus fort, si je comprenais un peu ce qu’il faut faire... » Ou supposez, par exemple, dans la vie ordinaire, quelqu’un qui a besoin de gagner sa vie et qui doit choisir une situation, et la situation qu’on lui offre n’est pas très favorable, mais il est pris dans ce dilemme : ne pas avoir de quoi manger ou accepter cette situation peu agréable; il se trouve en face de ce problème et il se dit : « Que faut-il que je fasse? » Il ne sait pas, il ne comprend pas; mais même dans sa stupidité, il aura une espèce d’impression qu’il vaudrait mieux qu’il voie un peu plus clair, qu’il sache un peu mieux, qu’il ait quelques éléments de prévision. Alors cela éveille une toute petite aspiration à faire un progrès — c’est le commencement d’un choix. Quelqu’un disait que, s’il n’y avait pas de tiques pour mordre les chiens, ils vivraient toujours dans un état d’inertie, couchés par terre et sans bouger. Alors cela les gêne, ils commencent à se gratter, ils bougent, et cela les éveille un petit peu de leur « tamas ». Pour les hommes, c’est la même chose. Quand ils ont un petit désir qu’ils ne peuvent pas réaliser, ça les secoue un peu : ils sortent de leur inertie et ils essayent de trouver une solution à leur problème. C’est comme cela. Il n’y a pas d’inconscience absolue — il n’y a pas d’ignorance absolue, il n’y a pas de nuit absolue. Derrière toute inconscience, derrière toute ignorance, derrière toute nuit, il y a toujours la Lumière suprême qui est partout. Il suffit d’une toute petite chose pour qu’un commencement de contact s’établisse.

Au début de cette lettre, Sri Aurobindo écrit qu’il n’a « pas l’intention de donner sa sanction à une nouvelle édition du vieux fiasco ».

Le mot « fiasco » s’applique-t-il à quelque chose de particulier ou de général?

Cela s’applique à tous les Instructeurs qui sont venus dans le monde. L’un a dit : « J’apporte l’Amour », l’autre a dit : « J’apporte la Paix », l’autre a dit : « J’apporte la Libération », et puis, il y a eu un petit changement au-dedans, quelque chose s’est éveillé à l’intérieur des consciences, mais extérieurement tout est resté exactement le même. C’est cela qui fait le fiasco.

La réalisation et les expériences intérieures n’aident-elles pas au changement extérieur?

Pas nécessairement. Cela n’aide que si on le veut; autrement, au contraire, on se détache de plus en plus de la nature extérieure. C’est ce qui arrive à tous ces gens qui cherchent la mukti, la libération; ils rejettent leur nature extérieure avec son caractère et ses habitudes comme quelque chose de tout à fait méprisable dont il ne faut pas s’occuper; ils retirent toutes les énergies, toutes les forces de la conscience vers le haut et, s’ils le font avec une perfection suffisante, généralement ils quittent leur corps une fois pour toutes. Mais dans l’immense majorité des cas, ils ne le font que partiellement et, quand ils sont sortis de leur méditation, de leur contemplation, de leur transe ou de leur samâdhi, ils sont généralement pires que les autres, parce qu’ils ont laissé la nature extérieure sans s’en occuper du tout. Même les gens ordinaires, quand ils ont des défauts un peu trop voyants, ils essayent de les corriger ou de les contrôler un peu pour ne pas avoir trop de déboires dans la vie, tandis que ces gens qui pensent que la vraie attitude est d’abandonner complètement son corps et sa conscience extérieure et de se retirer entièrement sur les « hauteurs spirituelles » traitent cela comme un vieil habit que l’on jette de côté et que l’on ne raccommode pas — et quand on le reprend, il est plein de trous et de taches.

Cela n’aide pas. Cela n’aide que si l’on a sincèrement la volonté de changer; si l’on a sincèrement la volonté de changer, c’est une aide puissante, parce que cela vous donne la force de faire le changement, le point d’appui pour faire le changement. Mais il faut sincèrement vouloir changer.

Le 23 avril 1951

Après lecture du « Surhomme divin » de Sri Aurobindo.

« Tu dois arriver à ton propre sommet », dit Sri Aurobindo. Le sommet est-il le même pour tout le monde ou chacun a-t-il un sommet particulier?

En dernière analyse, c’est toujours le même sommet — l’Unité divine qui est derrière toutes choses —, mais chacun arrivera à son propre sommet, c’est-à-dire avec sa propre nature et sa propre manière de manifester l’Unité divine. C’est ce que nous disions l’autre jour : chacun représente une manière spéciale d’avoir une relation avec le Divin et de manifester le Divin. Vous n’avez pas besoin de suivre le chemin d’un autre! Il faut suivre ton propre chemin et c’est par ce chemin que tu arriveras au sommet, qui est un, mais par ta propre route. Le but est pardelà les sommets — le but est un et par-delà les sommets —, mais on peut atteindre à ce sommet chacun par son propre chemin, gravir sa propre montagne, non la montagne d’un autre.

Mère passe à la lecture d’un autre texte de Sri Aurobindo : « Le Chemin ».

« Ne t’imagine pas que le chemin soit facile : le chemin est long, ardu, dangereux, difficile. À chaque pas il y a une embûche, à chaque tournant une trappe. Un millier d’ennemis visibles ou invisibles se dresseront contre toi, terribles de subtilité contre ton ignorance, formidables de puissance contre ta faiblesse. Et lorsque avec peine tu les auras détruits, mille autres surgiront à leur place. »

C’est pour vous donner du courage, et du courage à agir. Il faut être vigilant et vouloir, quoi qu’il arrive. Si vous mettez les deux choses bout à bout, vous avez la chose complète.

Comment rester conscient dans l’inconscient?

On doit être vigilant.

Et quand on dort?

On peut rester conscient dans le sommeil, nous avons déjà expliqué cela. Il faut travailler.

Alors on ne dort pas!

Pas du tout, on dort beaucoup mieux, on dort d’un sommeil tranquille au lieu d’un sommeil agité. La plupart des gens font tant de choses dans leur sommeil qu’ils se réveillent plus fatigués qu’avant. Nous avons déjà dit cela une fois. Naturellement, si tu t’empêches de dormir, tu ne dormiras pas. Je dis toujours à ceux qui se plaignent de ne pas pouvoir dormir : « Méditez donc et vous finirez par vous endormir. » Il vaut mieux s’endormir sur une concentration que « comme ça », éparpillé et répandu sans savoir même où l’on est.

Pour bien dormir il faut apprendre à dormir.

Si l’on est très fatigué physiquement, il vaut mieux ne pas s’endormir tout de suite, autrement on tombe dans l’inconscience. Si l’on est très fatigué, il faut s’étendre sur son lit, se délasser, détendre tous les nerfs l’un après l’autre jusqu’à ce que l’on devienne comme un chiffon sur son lit, comme si l’on n’avait ni os ni muscles. Quand on y est arrivé, il faut faire la même chose dans la tête. Se détendre, ne pas se concentrer sur une pensée ou essayer de résoudre un problème ou remâcher des impressions, des sensations ou des émotions que l’on a eues dans sa journée. Tout cela, il faut le laisser tomber tranquillement : on s’abandonne, on est vraiment comme un chiffon. Quand on a réussi cela, il y a toujours une petite flamme, là — cette flamme-là ne s’éteint pas et vous en devenez conscient quand vous avez réussi ce relâchement. Et tout d’un coup, cette petite flamme s’élève lentement dans une aspiration vers la vie divine, la vérité, la conscience du Divin, l’union avec l’être intérieur, elle se surpasse elle-même, elle monte, monte, comme ça, tout doucement. Alors tout se rassemble là, et si, à ce momentlà, vous tombez dans le sommeil, vous avez le meilleur sommeil que vous puissiez avoir. Je réponds que si vous faites cela soigneusement, vous êtes sûr de dormir, et vous êtes sûr aussi qu’au lieu de dormir dans un trou noir, vous dormez dans une lumière, et quand vous vous levez le matin, vous êtes frais, dispos, content, heureux et plein d’énergie pour la journée.

Quand on est conscient dans le sommeil, est-ce que le cerveau dort ou non?

Quand est-ce que le cerveau dort? Quand dort-il? C’est de toutes choses la plus difficile. Si vous arrivez à faire dormir votre cerveau, c’est admirable! Quelle marche! C’est un vagabondage. C’est ce que je voulais dire quand je parlais de détente dans le cerveau. Si vous le faites tout à fait bien, votre cerveau entre dans un repos silencieux et cela, c’est admirable; quand on arrive à cela, cinq minutes de ça, et vous êtes tout frais après, vous pouvez résoudre un tas de problèmes.

Si le cerveau travaille toujours, pourquoi ne se souvienton pas de ce qui s’est passé pendant la nuit?

Parce que vous n’avez pas attrapé la conscience dans son travail. Et peut-être que si vous vous souveniez de ce qui se passe dans votre cerveau, vous seriez horrifié! C’est vraiment comme un déménagement, toutes ces idées qui s’entrechoquent, tout cela qui fait une sarabande dans la tête; c’est comme si l’on jetait des balles dans tous les sens. Alors, si l’on observait cela, on serait un peu troublé.

Sri Aurobindo écrit ici : « Rares sont les Êtres de Lumière qui consentent ou qui sont autorisés à intervenir. » Pourquoi?

Il faut aller le leur demander! Mais il y a une conclusion, les dernières phrases donnent une explication très claire. Il est dit : « En vérité, l’immortalité est-elle un jouet que l’on donne légèrement à un enfant, la vie divine, un prix reçu sans effort, une couronne pour l’homme débile? »... Cela revient à demander pourquoi les forces adverses ont le droit d’intervenir, de vous harceler? Mais c’est justement l’épreuve nécessaire à votre sincérité. Si le chemin était très facile, tout le monde s’embarquerait sur le chemin, et si l’on arrivait au bout sans obstacle et sans effort, tout le monde arriverait au bout, et quand on serait arrivé au bout, la situation serait la même que quand on est parti, il n’y aurait pas de changement. C’est-à-dire que le nouveau monde serait exactement ce qu’a été l’ancien. Ce n’est vraiment pas la peine! Il faut évidemment un procédé d’élimination pour qu’il reste seulement ce qui est capable de manifester la vie nouvelle. C’est pour cela, il n’y a pas d’autre raison, c’est la meilleure des raisons. Et, n’est-ce pas, c’est une trempe, c’est l’épreuve du feu, il n’y a que ce qui peut résister qui reste absolument pur; quand tout est flambé, il n’y a que le petit lingot d’or pur qui reste. Et c’est comme cela. Ce qui dérange beaucoup dans tout cela, ce sont les idées religieuses de faute, de péché, de rachat. Mais il n’y a aucune décision arbitraire! C’est au contraire, pour chacun, les conditions les meilleures et les plus favorables qui sont données. Nous disions l’autre jour que ce sont seulement ses amis que Dieu traite avec sévérité; vous avez cru à une plaisanterie, mais c’est la vérité. Ce sont seulement ceux qui sont pleins d’espoir, ceux qui passeront à travers cette flamme purificatrice, à qui les conditions sont données pour arriver au maximum de résultat. Et le mental humain est construit de telle manière que vous pouvez en faire la preuve; quand quelque chose d’extrêmement désagréable vous arrive, vous pouvez vous dire : « Tiens, c’est la preuve que je vaux la peine de recevoir cette difficulté, c’est la preuve qu’il y a quelque chose en moi qui peut résister à la difficulté », et vous vous apercevrez qu’au lieu de vous tourmenter, vous vous réjouissez — vous serez tellement content et tellement fort que même les choses les plus désagréables vous paraîtront tout à fait charmantes! C’est une expérience très facile à faire. N’importe quelle circonstance, si votre mental est habitué à la regarder comme une chose favorable, ne vous sera plus désagréable. C’est très connu, tant que la pensée se refuse à accepter une chose, qu’elle lutte contre elle, qu’elle essaye de l’empêcher, il y a des tourments, des difficultés, de l’orage, des luttes intérieures et toutes les souffrances. Mais de la minute où la pensée dit : « Bon, c’est ce qui doit arriver, c’est comme cela que ça doit arriver », quoi qu’il arrive, vous êtes satisfait. Il y a des êtres qui sont arrivés à un tel contrôle de leur mental sur leur corps qu’ils ne sentent rien; je l’ai dit l’autre jour à propos de certains mystiques : s’ils pensent que la souffrance qu’on leur impose va leur faire franchir les étapes en un moment et leur donner une sorte de marche-pied pour atteindre la Réalisation, le but qu’ils se sont donné, l’union avec le Divin, ils ne sentent plus la souffrance, du tout. Leur corps est comme galvanisé par la conception mentale. C’est arrivé très souvent, c’est une expérience très courante parmi ceux qui ont vraiment de l’enthousiasme. Et après tout, s’il est nécessaire pour une raison quelconque de quitter son corps et d’en avoir d’autres, ne vaut-il pas mieux faire de sa mort une chose magnifique, joyeuse, enthousiaste, que d’en faire une défaite dégoûtante? Ces gens qui s’accrochent, qui essayent par tous les moyens possibles de retarder la fin d’une minute ou deux, qui vous donnent l’exemple d’une angoisse épouvantable, c’est qu’ils n’ont pas conscience de leur âme... Après tout, c’est peut-être un moyen, n’est-ce pas? On peut changer cet accident en un moyen; si l’on est conscient, on peut en faire une belle chose, une très belle chose, comme de tout. Et notez, les gens qui n’en ont pas peur, qui ne la craignent pas, qui peuvent mourir sans sordidité, ce sont ceux qui n’y pensent jamais, qui ne sont pas tout le temps hantés par cette « horreur » qui est en face d’eux et à laquelle il faut échapper et qu’ils essayent de repousser aussi loin d’eux qu’ils peuvent. Ceux-là, quand l’occasion se présente, peuvent lever la tête, sourire et dire : « Me voilà. »

Ce sont ceux qui ont la volonté de faire de leur vie le maximum de ce que l’on peut en faire, ce sont ceux qui disent : « Je resterai ici tant qu’il faudra, jusqu’à la dernière seconde, et je ne perdrai pas une minute pour réaliser mon but », ceux-là, quand la nécessité vient, font la plus belle figure. Pourquoi? C’est très simple : parce qu’ils vivent dans leur idéal, dans la vérité de leur idéal, que c’est la chose réelle pour eux, c’est leur raison d’être, et en toutes choses ils peuvent voir cet idéal, cette raison d’être, et jamais ils ne descendent en bas dans la sordidité de la vie matérielle.

Alors, conclusion :

Il ne faut jamais souhaiter la mort.
Il ne faut jamais vouloir mourir.
Il ne faut jamais avoir peur de mourir.
Et il faut en toute circonstance vouloir se surpasser soimême.

Le 26 avril 1951

« Rejetez aussi l’attente fausse et indolente que le pouvoir divin accomplisse même la soumission pour vous. Le Suprême demande votre soumission, mais ne l’impose pas; jusqu’à ce que vienne la transformation irrévocable, vous êtes libre à tout moment de nier et de rejeter le Divin ou de revenir sur le don de vous-même, si vous êtes disposé à en subir les conséquences spirituelles. »

(Sri Aurobindo, La Mère, I)

Que veut dire « une transformation irrévocable » ?

La transformation est irrévocable quand votre conscience est transformée de telle façon que vous ne pouvez plus revenir en arrière à votre vieille condition. Il y a un moment où le changement est si total qu’il est impossible de redevenir ce que l’on était avant.

La transformation même n’implique-t-elle pas qu’elle soit irrévocable?

La transformation peut être partielle. La transformation dont Sri Aurobindo parle ici est un renversement de conscience : au lieu d’être égoïste et tournée vers les satisfactions personnelles, la conscience est tournée vers le Divin en soumission. Et il a bien expliqué que la soumission pouvait se faire par partie, d’abord — il y a des morceaux qui la font et des morceaux qui ne la font pas. Alors c’est seulement quand l’être entier, intégralement, dans tous ses mouvements, a fait sa soumission que c’est irrévocable. C’est une transformation irrévocable d’attitude.

Quelle différence y a-t-il entre la Shakti divine et la Puissance divine?

La Puissance divine est seulement une partie de la Shakti divine; la Puissance divine est un attribut de la Shakti divine. Sri Aurobindo emploie le mot Shakti divine, ici, au sens de chittapas, le pouvoir créateur, la conscience créatrice; par conséquent, la Puissance divine est seulement une partie de la Shakti.

(Mère poursuit sa lecture) « On confond constamment une inerte passivité avec la soumission réelle; mais d’une passivité inerte rien de vrai et de puissant ne peut résulter. C’est la passivité inerte de la nature physique qui la laisse à la merci de toutes les influences obscures et antidivines. Une soumission heureuse, forte et utile est demandée pour que la Force divine puisse travailler. »

Qu’est-ce qu’une « soumission heureuse, forte et utile »?

Tu sais ce que cela veut dire, être heureux ? Tu sais ce que cela veut dire, être fort? Tu sais ce que cela veut dire, être utile? Eh bien, il faut que la soumission, c’est-à-dire le don de soi au Divin soit heureux, joyeux, que l’on soit content, qu’il soit fort, que ce ne soit pas par faiblesse et impuissance que l’on se donne, que ce soit par une volonté active et forte. Et puis, la soumission ne doit pas rester absolument indolente : « J’ai fait ma soumission, je n’ai plus rien à faire dans la vie, je n’ai qu’à rester assis, ma soumission est faite. » Et il faut qu’elle soit utile, c’est-à-dire qu’elle soit active — qu’elle entreprenne la transformation de l’être ou qu’elle fasse un travail utile.

« Votre soumission doit être la soumission d’un être vivant, non d’un automate inerte ou d’un outil mécanique. »

Vous pouvez parler de la soumission de votre montre, par exemple : vous la remontez et elle marche, mais ce n’est pas une réponse de collaboration consciente.

« La transformation doit être intégrale, et intégral aussi le rejet de tout ce qui s’y oppose. »

Cela se comprend bien. Il ne suffit pas d’avoir un mouvement positif, il faut aussi le mouvement négatif du rejet. Parce que vous ne pouvez pas arriver à une transformation stable tant que vous gardez dans votre être des éléments qui s’y opposent. Si vous gardez des obscurités au-dedans de vous, elles peuvent pendant un temps rester silencieuses et immobiles, si bien que l’on n’y attache pas d’importance, et un jour elles se réveilleront et votre transformation n’y résistera pas. Il faut non seulement le mouvement positif du don de soi, mais il faut aussi le mouvement négatif du rejet de tout ce qui s’oppose à ce don en vous. Il ne faut pas laisser les choses « comme ça », enterrées quelque part, de façon qu’à la première occasion ça se réveille et ça défasse tout votre travail. Il y a des parties de l’être qui savent très bien faire cela, il y a des éléments du vital qui sont extraordinaires à ce point de vue : ça se tient tranquille, ça se cache dans un coin, ça reste absolument silencieux et immobile, au point que vous croyez que ça n’existe pas; alors vous n’êtes plus sur vos gardes, vous êtes satisfait de votre transformation et de votre soumission, vous croyez que tout va bien, et puis, tout d’un coup, un beau jour, sans crier gare, ça bondit comme un diable d’une boîte, et ça vous fait faire toutes les bêtises du monde. Et c’est d’autant plus fort que c’est resté comprimé — comprimé et serré dans un coin —, c’est resté comme enterré pour ne pas attirer votre attention, c’est resté bien, bien tranquille, et au moment où vous ne l’attendiez pas, ça surgit et vous dites : « Oh! à quoi servait toute ma transformation? » Ça, c’était là, et voilà. Justement, ces choses restent là et se cachent si bien que, si vous n’allez pas les chercher avec une lanterne, comme ça, bien allumée, vous ne vous apercevrez pas qu’elles sont là, jusqu’au jour où elles viendront démolir tout votre travail en une minute.

Est-ce que cela arrive même si l’on a une grande aspiration?

Il faut que l’aspiration soit très vigilante.

J’ai connu des gens (beaucoup, pas seulement quelques-uns, je veux dire parmi ceux qui font un yoga), j’en ai connu beaucoup, chaque fois qu’ils avaient une bonne aspiration, que leur aspiration était très forte et qu’ils avaient une réponse à cette aspiration, chaque fois, le jour même ou au plus tard le lendemain, ils avaient un renversement complet de conscience et ils étaient en face de tout le contraire de leur aspiration. Ces choses arrivent presque constamment. Eh bien, ce sont des gens qui n’ont développé que le côté positif. Ils font une espèce de discipline d’aspiration, ils demandent l’aide, ils essayent d’entrer en contact avec les forces supérieures, ils y arrivent, ils ont des expériences; mais ils ont complètement négligé de nettoyer leur chambre, elle est restée aussi sale qu’avant, et alors, naturellement, quand l’expérience est passée, cette saleté devient encore plus repoussante qu’elle n’était avant.

Il ne faut jamais négliger de nettoyer sa chambre, c’est très important; la propreté intérieure est au moins aussi importante que la propreté extérieure.

Vivékânanda a écrit (je ne connais pas l’original, j’en ai lu une traduction française) : « Il faut tous les matins nettoyer son âme et nettoyer son corps, mais si vous n’avez pas le temps de faire les deux, il vaut mieux nettoyer son âme que de nettoyer son corps. »

Comment savoir si les « petites saletés » se cachent ou si elles sont parties?

On peut toujours faire des petites expériences. J’ai dit qu’il fallait se servir d’une torche, d’une lumière forte; alors il faut se promener au-dedans de son être. Si l’on est très attentif, on peut très bien s’apercevoir des vilains coins. Supposez que vous ayez une belle expérience, que, tout d’un coup, en réponse à votre aspiration, arrive une grande lumière; vous vous sentez tout inondé de joie, de force, de lumière, de beauté, et vous avez l’impression que vous êtes sur le point d’être transfiguré... et puis, ça passe — ça passe toujours, n’est-ce pas, surtout au début —, tout d’un coup, ça s’arrête. Alors vous vous dites, quand vous n’êtes pas vigilant : « Voilà, c’est venu, puis c’est reparti, pauvre moi! c’est venu et c’est passé, ça m’a simplement donné le goût de la chose et puis ça m’a laissé tomber. » Eh bien, c’est une bêtise. Ce qu’il faut se dire, c’est : « Tiens, je n’ai pas été capable de le garder, et pourquoi n’ai-je pas été capable de le garder? » Alors, vous prenez votre torche et vous vous promenez au-dedans de vous en cherchant une relation très intime entre le changement de conscience et les mouvements qui accompagnaient l’arrêt de l’expérience. Et si vous êtes très attentif, très attentif, et que vous fassiez la promenade très scrupuleusement, vous trouverez que, tout d’un coup, quelque part dans le vital, ou quelque part dans le mental ou quelque part dans le physique, quelque chose n’a pas suivi, en ce sens que, mentalement, au lieu d’être immobile et attentif, quelque chose a commencé à se demander : « Tiens, qu’est-ce que cette expérience? Qu’est-ce que cela veut dire?... », à essayer de se l’expliquer (ce qu’il appelle « comprendre »). Ou bien, dans le vital, quelque chose a commencé à jouir de l’expérience : « Comme c’est agréable, comme je voudrais que ça augmente, comme il faudrait que ce soit constant, comme... » Ou quelque chose dans le physique a dit : « Oh! c’est un peu dur à supporter, ça, combien de temps vais-je pouvoir garder ça ? » Ce n’est peut-être pas aussi évident que je vous le dis, mais c’est un tout petit peu caché comme ça, quelque part. On trouvera toujours l’une de ces trois choses, ou d’autres analogues. Alors c’est là qu’il faut la lanterne : où est le point faible? où est l’égoïsme? où est le désir? où est cette vieille saleté dont nous ne voulons pas? où est la chose qui se retourne sur soi au lieu de se donner, de s’ouvrir, de se perdre? qui se retourne sur soi, essaye de tirer avantage de ce qui est arrivé, qui veut prendre pour soi le fruit de l’expérience? ou bien, qui est trop faible, trop dure, trop rigide pour pouvoir suivre le mouvement?... C’est cela, vous êtes sur la trace, vous commencez justement à y mettre cette lumière que vous venez d’acquérir; c’est cela qu’il faut faire, la braquer là-dessus, la tourner de telle façon que ça ne puisse pas résister.

Vous n’y arriverez pas le premier jour, mais vous le faites avec persistance et, petit à petit, ou peut-être un jour tout d’un coup, ça va s’évanouir. Alors vous vous apercevrez, au bout de quelque temps, que vous êtes quelqu’un d’autre.

Mais si vous prenez l’attitude dont j’ai déjà parlé et que vous jetiez le blâme sur la Grâce et sur la Lumière, si vous vous dites : « Voilà, elle est partie, elle m’a plantée là », vous pouvez être sûr que trente, quarante, cinquante ans après vous serez toujours au même point, vous n’aurez pas changé. Il y aura toujours quelque chose qui s’éveillera tout d’un coup et qui mangera votre expérience. Et alors, au lieu de progresser, vous serez là à trépigner sur place parce que vous ne pouvez pas avancer. Mais si, immédiatement, on profite de l’occasion... Notez, quelquefois, ça fait un peu mal ; si vous allez brutalement mettre la lumière sur la chose qui veut jouir de l’expérience ou qui veut acquérir la connaissance ou maîtriser l’expérience avec la compréhension mentale, ou qui est trop paresseuse pour faire l’effort nécessaire afin de recevoir l’expérience et de la supporter, ou pour changer assez vite; si vous mettez la volonté avec la lumière de la conscience là-dessus, avec fermeté, ça peut faire un tout petit peu mal. Et l’on se dit : « Oh! pas si vite! j’ai besoin de me reposer, je me suis fatigué inutilement. » Alors tout est à recommencer. Quelquefois, il se passera des jours ou même des mois, et quelquefois des années, sans que cela revienne. Quelquefois, si vous êtes un peu plus actif et intense dans votre aspiration, cela reviendra plus tôt. Mais si vous refaites la même bêtise, il se produira la même chose. Tandis que si, immédiatement, vous êtes très vigilant et quand le mental commence à lever son nez, là, pour comprendre ce qui se passe, vous lui dites : « Silence, tiens-toi tranquille », alors l’expérience peut continuer. Quand le vital commence à dire : « Je veux beaucoup, beaucoup, de plus en plus... » vous dites : « Tranquille, tranquille, ne bouge pas, calme-toi, ne t’agite pas. » Ou bien le physique : « Oh! je vais être écrasé... » — « Un peu d’endurance, s’il vous plaît, vous êtes un lâche, vous ne savez pas supporter l’épreuve. » Si vous arrivez à faire cela à temps, avec la tranquillité qu’il faut, avec la détermination et la volonté qu’il faut, vous arriverez à quelque chose. Mais si vous êtes comme ça, passif, indolent, fataliste, et que vous vous disiez : « Maintenant, je me suis soumis, ce qui arrivera arrivera, nous verrons bien ce qui va arriver, voilà », là, vous savez, je vous donne cinquante ans pour ne pas changer d’un demi-pas.

Dans la dernière leçon, je vous ai dit que ce n’était pas si facile... Si vous voulez le faire, il faut le faire convenablement, autrement cela ne vaut pas la peine; c’est inutile de faire les choses à moitié, il faut les faire bien.

Naturellement, il y a d’autres chemins. On peut simplement ne pas essayer de se perfectionner soi-même. On peut essayer de s’oublier soi-même dans un travail de plus en plus absorbant, c’est-à-dire faire ce que l’on fait comme une consécration au Divin, d’une façon tout à fait désintéressée, mais avec une plénitude, un don de soi, un oubli de soi total : ne plus penser à soi, mais à ce que l’on fait. Vous savez cela, je vous l’ai déjà dit : si vous voulez faire quelque chose de bien, n’importe quoi, un travail quelconque, la moindre chose, jouer un jeu, écrire un livre, faire de la peinture, ou de la musique, ou courir une course, n’importe quoi, si vous voulez le faire bien, il faut devenir ce que vous faites et ne pas rester une petite personne qui se regarde faire; car si l’on se regarde faire, on est... on est encore de connivence avec l’ego. Si, en soi-même, on arrive à devenir ce que l’on fait, c’est un grand progrès. Dans les plus petits détails, il faut apprendre cela. Prenez une chose très amusante : une bouteille que vous voulez remplir avec une autre bouteille; vous vous concentrez (vous pouvez le faire comme une discipline, comme une gymnastique), eh bien, tant que vous êtes la bouteille à remplir, la bouteille que l’on verse et le mouvement pour verser, tant que vous n’êtes que cela, tout va bien. Mais si, par malheur, vous pensez à un moment donné : « Ah! ça va bien, je fais bien », le moment d’après, ça coule à côté! C’est la même chose pour tout, pour tout. C’est pour cela que le travail est un bon moyen de discipline, parce que, si vous voulez faire le travail convenablement, il faut que vous deveniez le travail au lieu d’être quelqu’un qui travaille, autrement vous ne le ferez jamais bien. Si vous restez « quelqu’un qui travaille » et, en plus, que vous ayez des idées qui vagabondent, alors vous pouvez être sûr que, si vous maniez des choses fragiles, elles casseront, si vous faites de la cuisine, elle brûlera, ou si vous jouez un jeu, vous raterez toutes les balles! C’est en cela que le travail est une grande discipline. Parce que, si vraiment vous voulez le faire bien, c’est la seule manière de le faire bien.

Prenez quelqu’un qui écrit un livre, par exemple. S’il se regarde écrire le livre, vous ne pouvez pas imaginer comme le livre devient fade; cela sent tout de suite la petite personnalité humaine qui est là et cela perd toute sa valeur. Quand un peintre peint un tableau, s’il se regarde peindre le tableau, le tableau ne sera jamais bon, ce sera toujours une sorte de projection de la personnalité du peintre; ce sera sans vie, sans force, sans beauté. Mais s’il devient, tout d’un coup, la chose qu’il veut exprimer, s’il devient les pinceaux, la peinture, la toile, le sujet, l’image, les couleurs, la valeur, le tout, et qu’il soit tout entier là-dedans et qu’il vive ça, il fera une chose magnifique.

C’est pour tout, pour tout la même chose. Il n’est rien qui ne puisse être une discipline yoguique si on le fait convenablement. Et si ce n’est pas fait convenablement, même la tapasyâ ne servira à rien et ne vous mènera nulle part. Parce que c’est la même chose, si vous faites votre tapasyâ en vous regardant faire tout le temps et en vous disant : « Est-ce que je fais des progrès, est-ce que ça va aller mieux, est-ce que je vais réussir?... » alors c’est votre ego, n’est-ce pas, qui devient de plus en plus énorme et qui occupe toute la place, et il n’y a pas de place pour autre chose. Et nous avons dit l’autre jour que l’ego spirituel est le pire de tous, parce qu’il est tout à fait inconscient de son infériorité, il est convaincu qu’il est quelque chose de tout à fait supérieur, sinon d’absolument divin!

Voilà. Quand vous êtes à l’école, il faut devenir la concentration qui tâche d’attraper ce que le professeur dit, ou la pensée qui entre en vous, ou la connaissance que l’on vous apprend. C’est cela qu’il faut être. Il ne faut pas penser à vous-même, mais seulement à ce que vous voulez apprendre. Et vous verrez que vos capacités doubleront immédiatement.

Ce qui donne le plus le sentiment de l’infériorité, de la limite, de la petitesse, de l’impuissance, c’est toujours ce retour sur soi, c’est de s’enfermer dans les limites d’un ego microscopique. Il faut s’élargir, ouvrir les portes. Et la meilleure façon, c’est d’être capable de se concentrer sur ce que l’on fait au lieu de se concentrer sur soi-même.

Le 28 avril 1951

« ... tant que la nature inférieure est active, l’effort personnel du sâdhak reste nécessaire. »

(Sri Aurobindo, La Mère, II)

Extérieurement, on croit à sa propre personnalité et à son propre effort. Tant que vous croyez à l’effort personnel, il faut faire un effort personnel.

Il y a une partie de l’être qui n’est pas du tout consciente d’être une partie du Divin. Tout l’être extérieur est convaincu qu’il est quelque chose de séparé, d’indépendant et qu’il n’a de rapport qu’avec lui-même. Cette partie de l’être doit nécessairement faire un effort personnel. On ne peut pas lui dire : « Le Divin fait la sâdhanâ pour vous », car il ne ferait jamais rien, il ne serait jamais changé. Quand on parle à quelqu’un, il faut se servir de son langage 20 , n’est-ce pas.

Qu’est-ce que le « tamas physique » ?

Tu ne connais pas cela, toi, non? Alors, tous mes compliments! Il ne t’arrive jamais, par exemple, d’être assis et ne pas avoir envie de te lever? d’avoir quelque chose à faire et de dire : « Oh! il faut faire tout cela... »

C’est la même chose que la paresse?

Pas tout à fait. Évidemment, la paresse est un tamas, mais dans la paresse, il y a une mauvaise volonté, il y a un refus de faire un effort. Tandis que le tamas est une inertie : on veut, mais on ne peut pas.

Je me souviens d’avoir été, il y a très longtemps, avec des jeunes gens, et ils ont remarqué que quand je décidais de me lever, je me levais d’un bond, sans difficulté. Ils m’ont demandé : « Comment faites-vous? Quand nous, nous voulons nous lever, il faut que nous fassions une concentration de volonté pour arriver à nous lever. » Ils étaient tellement étonnés! et moi j’étais étonnée du contraire. Je me disais : « Comment se fait-il? Quand on a décidé de se lever, on se lève. » Non, le corps était là, comme ça, et il fallait mettre une volonté dedans, pousser ce corps pour qu’il se lève et qu’il agisse. C’est comme cela, c’est du tamas. Le tamas est une chose purement matérielle; il est très rare d’avoir du tamas vital ou du tamas mental (cela peut arriver, mais par contagion), je crois que c’est plutôt un tamas des nerfs, un tamas du cerveau, qu’un tamas vital ou un tamas mental. Mais la paresse, il y en a partout, dans le physique, dans le vital, dans le mental. Généralement, les gens paresseux ne le sont pas toujours, ils ne le sont pas dans tous les cas. Si vous leur proposez quelque chose qui leur plaît, qui les amuse, ils sont tout prêts à faire un effort. Il y a beaucoup de mauvaise volonté dans la paresse.

Sri Aurobindo parle de « la volonté d’ouvrir et de rendre plastiques la conscience et la nature physiques ».

Parce que la conscience et la nature physiques sont fermées et rigides — c’est enfermé dans ses habitudes, ça ne veut pas en changer, ça n’accepte qu’une routine régulière. Il n’y a rien de plus routinier qu’un corps. Si vous changez le moins du monde ses habitudes, il est tout à fait ahuri, il ne sait plus que faire, il dit : « Pardon, pardon! mais ce n’est pas comme cela que ça se fait de vivre. »

Ceux qui ont un vital très actif et très dominateur peuvent arriver à éveiller le corps, et s’ils ont l’esprit d’aventure (ce qui arrive très souvent, parce que le vital est un être d’aventure), le physique obéit, il obéit à l’impulsion, à l’ordre intérieur; alors il consent au changement, à la nouveauté, mais c’est pour lui un effort. Mais pour que l’être physique et la conscience physique soient prêts à recevoir l’impulsion divine, il faut qu’ils soient extrêmement plastiques, parce que le vital se sert de la coercition, il impose sa volonté, et ce pauvre corps n’a qu’à obéir, tandis que le Divin montre la lumière, Il donne la conscience, alors il faut que l’on obéisse consciemment et volontairement — c’est une question de collaboration, ce n’est plus une question de coercition. Il faut que le physique et la conscience physique soient très plastiques afin de pouvoir se soumettre à tous les changements nécessaires; qu’un jour il puisse être d’une façon, le lendemain d’une autre, et ainsi de suite.

Sri Aurobindo parle ici de la « stabilité de la Lumière, du Pouvoir et de l’Ânanda ».

Mais le pouvoir n’est-il pas toujours dynamique?

Oui, il y a un pouvoir statique. Comment vous expliquer cela ? Tenez, il y a la même différence entre un pouvoir statique et un pouvoir dynamique qu’entre un jeu de défense et un jeu d’attaque, vous comprenez? C’est la même chose. Un pouvoir statique est quelque chose qui peut résister à tout, rien ne peut agir sur lui, rien ne peut le toucher, rien ne peut l’ébranler — il est immobile, mais il est invincible. Le pouvoir dynamique est quelque chose en action, qui quelquefois se projette et quelquefois peut recevoir des coups. C’est-à-dire que, si vous voulez que votre pouvoir dynamique soit toujours victorieux, il faut qu’il soit soutenu par un pouvoir statique considérable, une base inébranlable.

Je sais ce que tu veux dire... qu’un être humain ne prend conscience du pouvoir que quand il est dynamique; un être humain ne considère un pouvoir que quand il agit; s’il n’agit pas, il ne s’en aperçoit même pas, il ne se rend pas compte de la force formidable qui est derrière cette inaction — quelquefois, souvent même, une force plus formidable que dans le pouvoir qui agit. Mais vous pouvez essayer en vous-même, vous verrez, il est beaucoup plus difficile de rester tranquille, immobile, inébranlable contre quelque chose de très désagréable — que ce soient des mots ou des actes qui viennent contre vous —, infiniment plus difficile que de répondre par la même violence. Admettez que quelqu’un vous dise des injures; si vous pouvez, en face des injures (pas seulement extérieurement, je veux dire intégralement) rester immobile, sans être ébranlé ni touché d’aucune façon — vous êtes là comme une force contre laquelle on ne peut rien et vous ne répondez pas, vous ne faites pas un geste, vous ne dites pas un mot, toutes les injures qu’on vous jette dessus vous laissent absolument insensible, dedans et dehors; vous pouvez garder les battements de votre cœur absolument tranquilles, vous pouvez garder les pensées dans votre tête tout à fait immobiles et tranquilles sans qu’elles soient le moins du monde ébranlées, c’est-à-dire que votre tête ne répond pas tout de suite par des vibrations analogues et vos nerfs ne se sentent pas crispés avec le besoin de donner quelques coups pour se soulager —, si vous pouvez être comme cela, vous avez un pouvoir statique, et il est infiniment plus puissant que si vous aviez cette espèce de force qui vous fait répondre à l’injure par l’injure, aux coups par les coups et à l’agitation par l’agitation.

Sri Aurobindo parle du « rejet de la stupidité, du doute, de l’incrédulité ».

Si l’on « rejette la stupidité », est-ce que l’on devient intelligent?

Vous voulez dire si l’on peut se débarrasser de la stupidité? oui, il y a un moyen. Il n’est pas facile, mais il y a un moyen. J’ai connu des gens qui étaient extrêmement stupides, vraiment stupides, eh bien, ces gens-là sont arrivés par une aspiration — une aspiration non formulée, qui n’avait même pas le pouvoir de s’exprimer par des mots —, ils sont arrivés à entrer en contact avec leur être psychique. Ce n’était pas un contact constant, c’était un contact momentané, quelquefois très fugitif. Mais pendant le moment où ils étaient en contact avec leur être psychique, ils étaient remarquablement intelligents, ils disaient des choses merveilleuses. J’ai connu une fille qui n’avait aucune éducation, rien, vraiment stupide, on disait : « Il n’y a rien à faire, ce n’est pas possible. » Eh bien, au moment où elle était en contact avec son être psychique, elle comprenait les choses les plus profondes et elle vous faisait des remarques ahurissantes. Mais quand le contact cessait, elle redevenait stupide. Ce n’était pas une chose permanente, c’était seulement le contact qui lui enlevait sa stupidité. Par conséquent, c’est une guérison difficile, c’est-à-dire qu’il faut établir le contact avec son être psychique et le garder toujours.

Il y a une légende musulmane comme cela, concernant le Christ. Vous savez l’histoire : le Christ a guéri des malades, fait marcher les boiteux, fait voir les aveugles et a même ressuscité les morts. Voyant tous ces miracles, quelqu’un s’est approché du Christ et lui a dit : « Oh! j’ai un cas très intéressant à vous soumettre... Oui, j’ai un fils qui est stupide. » Le Christ a ouvert les yeux et il s’est enfui! Il paraît que c’était la seule chose qu’il ne pouvait pas faire! C’est une plaisanterie, bien sûr, et la chose est difficile, mais c’est possible.

« Le Divin est derrière toute action, mais Il est voilé par sa Yoga-Mâyâ. »

Oui, il est voilé par la conscience de la Nature matérielle. Il y a la conscience dans son origine, qui ne voile pas le Divin, qui L’exprime. Il y a la conscience dans sa forme extérieure, qui Le voile. Certains disent que c’est volontaire, que c’est pour permettre au jeu d’être joué; que le Divin se cache derrière la Nature matérielle pour obliger les consciences à Le trouver. C’est une opinion... On dit beaucoup de choses.

L’une des grandes difficultés pour la plupart des philosophies, c’est qu’elles n’ont jamais reconnu ni étudié les différents plans de l’existence, les différentes régions de l’être. Elles ont le Suprême, et puis la Création, et puis c’est tout, rien entre les deux. Cela rend les explications très difficiles... Toutes les explications, en dernière analyse, sont simplement des langages : il y a des langages qui rendent la compréhension plus facile et d’autres qui la rendent plus difficile. Et certaines de ces théories rendent la compréhension des choses très difficile. Tandis que, si l’on reconnaît, si l’on étudie et prend conscience des différents états intermédiaires entre la Nature la plus matérielle et l’Origine suprême, si l’on reconnaît, si l’on devient conscient de toutes les régions intermédiaires, de tous les états d’être intérieurs et de toutes les régions extérieures, cela permet d’expliquer beaucoup de problèmes. Nous avons déjà étudié cela à propos des déterminismes. Si vous dites que le déterminisme est absolu et que vous en restiez là, vous ne comprenez rien; il est tout à fait évident que tous les événements de la vie vous donnent un démenti; ou alors, le problème est tellement compliqué que l’on ne peut pas le saisir. Mais si vous comprenez qu’il y a un grand nombre de déterminismes agissant les uns sur les autres, qui s’interpénètrent, qui changent l’action d’un déterminisme par l’action d’un autre, alors le problème devient compréhensible. C’est la même chose pour expliquer l’action du Divin dans l’univers. Si vous prenez une Force créatrice centrale ou une Conscience créatrice centrale ou un Témoin immobile central, et puis l’univers, c’est tout, rien entre les deux, vous ne pouvez pas comprendre. Il y a des gens qui ont utilisé cela d’une façon tellement simpliste! Ils ont fait un Dieu créateur et puis ses créatures. Alors tous les problèmes se posent. Il a créé le monde, avec quoi? Les uns vous disent que c’est avec de la poussière, mais qu’est-ce que c’est, cette poussière? que faisaitelle avant que l’on s’en serve pour faire un monde?... Ou avec rien! On a créé un univers avec rien — c’est insensé! C’est très gênant pour un esprit logique. Et par-dessus le marché, on vous dit qu’Il a fait cela consciemment, volontairement, et quand Il a eu fini, Il s’est exclamé : « Tiens! c’est très bien. » Alors, ceux qui sont dans l’univers répondent : « Nous, nous ne trouvons pas cela très bien. C’est peut-être très bien pour vous, mais pas pour nous. » Ce sont des conceptions simplistes. Ce sont tout simplement des conceptions ignorantes et simplistes qui font que le problème universel est absolument incompréhensible. Et toutes ces explications sont inadmissibles pour un cerveau un tout petit peu éveillé. C’est pour cela que l’on vous dit : « N’essayez pas de comprendre, vous ne comprendrez jamais. » Mais c’est une paresse de l’esprit, c’est une mauvaise volonté de l’esprit. N’est-ce pas, on sent au-dedans de soi que, puisque l’on a cette sorte de pouvoir d’activité de la pensée, cette aspiration à trouver une lumière, une solution, cela doit correspondre à quelque chose, autrement... autrement, vraiment (je crois l’avoir écrit quelque part) si l’on réduisait l’univers à cette notion-là, eh bien, ce serait la plus sinistre des farces et je comprendrais très bien ceux qui ont déclaré : « Échappez-vous, sortez de là le plus vite possible. » Malheureusement, je ne vois pas comment ils pourraient en sortir, puisqu’il n’y a rien d’autre — comment pouvez-vous sortir de quelque chose qui est seul à exister? Alors, on entre dans un cercle vicieux, on tourne en rond et cela mène tout naturellement au désespoir de l’esprit. Mais quand on a la clef — il y a une ou deux clefs, mais il y en a une qui ouvre toutes les portes — quand on a la clef, on suit son chemin et, petit à petit, on comprend la Chose.

Quelle différence y a-t-il entre la conscience et la Nature physique?

Dites-moi, votre corps est-il absolument conscient, conscient de lui-même, conscient de son fonctionnement? Non, alors qu’est-ce que c’est? Ce ne peut être que la Nature physique. Et s’il y a une Nature physique qui n’est pas consciente, cela veut dire que la Nature physique et la conscience ne sont pas la même chose. La Nature physique inclut tout ce qui est physique : votre corps appartient à la Nature physique, les montagnes, les pierres, le ciel, l’eau, le feu... tout cela appartient à la Nature physique. Mais votre nature physique contient une conscience, elle est animée par une conscience, bien qu’elle ne soit pas entièrement consciente. Et c’est justement parce qu’elle n’est pas entièrement consciente qu’elle peut être inerte, tâmasique, « inconsciente ». Autrement, tout serait conscient; autrement, les pierres aussi seraient conscientes (je ne sais pas dans quelle mesure elles le sont, mais c’est une mesure qui est très petite par rapport à la conscience humaine).

La « soumission » ne consiste-t-elle pas à faire le don de son travail comme un bon serviteur?

Le travail est une bonne discipline. Mais ce n’est pas cette idée, ce n’est pas l’idée d’une obéissance passive, inconsciente et presque involontaire. Ce n’est pas cela. Ce n’est pas seulement dans le travail.

La soumission la plus importante, c’est la soumission de votre caractère, de votre manière d’être afin qu’elle puisse changer. Si vous ne faites pas la soumission de la nature que vous avez en propre, jamais cette nature ne changera. C’est cela, le point le plus important. Vous avez certaines manières de comprendre, certaines manières de réagir, certaines manières de sentir, presque certaines manières de progresser, et surtout une façon spéciale d’envisager la vie et d’attendre d’elle certaines choses, eh bien, c’est cela que vous devez soumettre. C’est-à-dire que, si vous voulez vraiment recevoir la Lumière divine et vous transformer, c’est toute votre manière d’être qu’il faut offrir — offrir en l’ouvrant, en la rendant aussi réceptive que possible, afin que la Conscience divine, qui voit comment vous devez être, puisse agir directement et changer tous ces mouvements en des mouvements plus vrais, plus conformes à votre vérité propre. C’est infiniment plus important que de soumettre ce que l’on fait. Ce n’est pas ce que l’on fait (ce que l’on fait est très important, c’est bien entendu), mais le plus important, c’est ce que l’on est. Quelle que soit l’activité, ce n’est pas exactement la manière de faire mais l’état de conscience dans lequel on fait, qui est important. Vous pouvez travailler, faire un travail désintéressé sans aucune idée de profit personnel, travailler pour la joie de travailler, mais si vous n’êtes pas prêt, en même temps, à laisser ce travail, à changer de travail ou à changer la manière de travailler, si vous tenez à la façon dont vous faites le travail, votre soumission n’est pas complète. Il faut que vous arriviez au point où toute chose est faite parce que vous sentez en vous, d’une façon très claire, de plus en plus impérieuse, que c’est cela qui doit être fait et de cette manière-là, et que vous ne le faites qu’à cause de cela. Vous ne le faites pour aucune raison d’habitude, d’attachement ou de préférence, ni même de conception, même de préférence pour l’idée que c’est la meilleure chose à faire, sinon votre soumission n’est pas totale. Tant que vous tenez à quelque chose, tant qu’il y a quelque chose en vous qui dit : « Ceci peut changer, cela peut changer, mais ça, ça ne changera pas », tant que vous dites à n’importe quel propos : « Ça ne changera pas » (non pas que cela se refuse à changer, mais parce que vous ne pouvez pas concevoir que cela change), votre soumission n’est pas complète.

Il va sans dire que, si dans votre action, dans votre travail, vous avez le moins du monde ce sentiment : « Je le fais parce que l’on m’a dit de le faire » et qu’il n’y ait pas une adhésion totale de l’être, que vous ne fassiez pas le travail parce que vous sentez qu’il faut le faire, que vous aimez le faire; si quelque chose se réserve, se tient à part, séparé : « On m’a dit qu’il fallait faire comme cela, alors j’ai fait comme cela », c’est qu’il y a un grand précipice entre vous et la soumission. La vraie soumission est de se sentir vouloir, d’avoir cette adhésion complète intérieure : vous ne pouvez faire que ça, que l’on vous a donné à faire, et tout ce que l’on ne vous a pas donné à faire, vous ne pouvez pas le faire. Mais à un autre moment, ce travail peut changer; à n’importe quel autre moment, ce peut être autre chose, s’il est décidé que ce soit autre chose. C’est là qu’intervient la plasticité. Cela fait une très grande différence. Il est bien entendu que l’on dit à ceux qui travaillent : « Oui, travaillez, c’est votre manière de faire votre soumission », mais, c’est un commencement. Il faut que cette manière soit progressive. Ce n’est qu’un commencement, vous comprenez?

mai




Le 3 mai 1951

« L’argent est le signe visible d’une force universelle; cette force, dans sa manifestation sur la terre, travaille sur les plans vital et physique et elle est indispensable à la plénitude de la vie extérieure. En son origine et dans son action vraie, elle appartient au Divin. Mais, comme les autres puissances du Divin, elle est déléguée ici-bas et, dans l’ignorance de la Nature inférieure, elle peut être usurpée pour les satisfactions de l’ego ou détenue par les influences âsouriques et détournée à leurs fins. C’est vraiment l’une des trois forces — le pouvoir, l’argent et le sexe — qui exercent la plus forte attraction sur l’ego humain et sur l’asura, et qui sont très généralement mal possédées et mal employées par ceux qui les détiennent. [...] Pour cette raison, la plupart des disciplines spirituelles [...] déclarent qu’une vie pauvre et nue est la seule condition spirituelle. Mais c’est une erreur qui laisse le pouvoir entre les mains des forces hostiles. Reconquérir l’argent pour le Divin, à qui il appartient, et l’utiliser divinement pour la vie divine, telle est la voie supramentale pour le sâdhak. »

(Sri Aurobindo, La Mère, IV)

Comment savoir si sa manière d’employer l’argent est en accord avec la Volonté divine?

Il faut d’abord savoir quelle est la Volonté divine. Mais il y a un plus sûr moyen, c’est de le soumettre à l’Œuvre divine, si l’on n’est pas sûr soi-même. « Divinement », cela veut dire au service du Divin — cela veut dire de ne pas utiliser l’argent pour sa propre satisfaction mais de le mettre au service du Divin.

Sri Aurobindo parle d’un « lien de faiblesse pour les habitudes créées par la possession des richesses ».

Quand on est riche, quand on a beaucoup d’argent à dépenser, généralement on le dépense pour les choses que l’on trouve agréables, et l’on prend l’habitude de ces choses, on devient attaché à ces choses, et si un jour l’argent vous quitte, cela vous manque, on est malheureux, on est misérable et on se sent tout perdu parce que l’on n’a plus ce que l’on avait l’habitude d’avoir. C’est un lien, un attachement de faiblesse. Celui qui est tout à fait détaché, quand il vit dans ces choses, c’est bien; quand ces choses s’en vont de lui, c’est bien, cela lui est totalement indifférent. C’est la vraie attitude : quand c’est là, il s’en sert; quand ce n’est pas là, il s’en passe. Et pour sa conscience intérieure, cela ne fait aucune différence. Cela vous étonne, mais c’est comme cela.

Si l’on a le pouvoir de gagner beaucoup d’argent, est-ce que cela veut dire que l’on a un certain contrôle des forces terrestres?

Cela dépend comment on le gagne. Si vous le gagnez par des malpropretés, cela ne veut pas dire que vous ayez un contrôle. Mais si quelqu’un, en faisant scrupuleusement son devoir, voit que l’argent vient à lui, c’est évidemment qu’il exerce un contrôle sur ces forces. Il y a des êtres qui ont le pouvoir d’attirer l’argent et ils n’ont pas du tout besoin de faire des choses malhonnêtes pour en avoir. D’autres, pour gagner même quelques sous, doivent faire toutes sortes de combinaisons plus ou moins propres. Alors on ne peut pas dire... On voit un homme riche et on pense qu’il doit exercer un contrôle sur les forces de l’argent — non, pas nécessairement. Mais si un homme reste parfaitement honnête et fait ce qu’il considère être son devoir sans souci de gagner de l’argent, et que l’argent lui vienne, c’est évidemment qu’il a une certaine affinité avec ces forces-là.

On dit que « l’on ne peut pas faire un tas sans faire un trou », que l’on ne peut pas s’enrichir sans appauvrir quelqu’un. Est-ce vrai?

Ce n’est pas exact. Si l’on produit quelque chose, au lieu d’un appauvrissement, c’est un enrichissement; simplement, on met en circulation dans le monde quelque chose d’autre qui a une valeur équivalente à celle de l’argent. Mais dire que « l’on ne peut pas faire un tas sans faire un trou », c’est bon pour les gens qui spéculent, qui font des affaires à la Bourse ou de la finance, là c’est vrai. Il est impossible d’avoir un succès financier dans les affaires de pure spéculation sans que ce soit au détriment d’un autre. Cela se limite là. Autrement, un producteur ne fait pas un trou s’il entasse de l’argent en échange de ce qu’il produit. Bien sûr, il y a la question de la valeur de la production, mais si la production est vraiment un acquis pour la richesse humaine générale, il ne fait pas un trou, il augmente cette richesse. Et d’une autre manière, pas seulement dans le domaine matériel, c’est la même chose pour l’art, pour la littérature ou la science et pour n’importe quelle production.

Quand je faisais du commerce (import-export), j’avais toujours l’impression de voler mon voisin.

C’est vivre aux dépens des autres, parce que l’on multiplie les intermédiaires. Naturellement, c’est peut-être commode, pratique, mais au point de vue général, et surtout de la façon dont c’est pratiqué, c’est vivre aux dépens du producteur et des consommateurs. On se fait intermédiaire, non pas du tout avec l’idée de rendre service (parce qu’il n’y en a pas un sur un million qui ait cette idée), mais parce que c’est une façon commode de gagner de l’argent sans faire d’effort. Mais enfin, parmi les manières de gagner de l’argent sans faire d’effort, il y en a qui sont pires que celle-là ! Elles sont innombrables.

Des amis du dehors m’ont souvent posé cette question : « Quand on est obligé de gagner sa vie, doit-on simplement se conformer au code d’honnêteté courant ou est-ce que l’on doit être plus strict encore? »

Cela dépend de l’attitude que votre ami a prise dans la vie. S’il veut être un sâdhak, il est indispensable que les règles de la morale ordinaire ne soient pour lui d’aucune valeur. Maintenant, si c’est un homme ordinaire qui vit la vie ordinaire, c’est une question purement pratique, n’est-ce pas, il faut qu’il se conforme aux lois du pays dans lequel il vit pour ne pas avoir d’ennuis! Mais toutes ces choses qui, dans la vie ordinaire, ont une valeur très relative et qui peuvent être regardées avec une certaine indulgence, changent totalement de la minute où l’on décide de faire un yoga et d’entrer dans la vie divine. Alors, toutes les valeurs changent complètement; ce qui est honnête dans la vie ordinaire n’est plus du tout honnête pour vous. D’ailleurs, il y a un tel renversement de valeurs que l’on ne peut plus employer le langage ordinaire. Si l’on veut se consacrer à la vie divine, il faut le faire vraiment, c’est-à-dire se donner tout entier, ne plus rien faire dans son propre intérêt, dépendre exclusivement de la Puissance divine à laquelle on se remet. Tout change totalement, n’est-ce pas, tout, tout, c’est un renversement. Ce que je viens de lire tout à l’heure, dans ce livre, s’applique uniquement à ceux qui veulent faire un yoga ; pour les autres, cela n’a pas de sens, c’est un langage qui n’a pas de sens, mais pour ceux qui veulent faire un yoga, c’est impératif. C’est toujours la même chose dans tout ce que nous avons lu ces temps derniers : il faut prendre soin de ne pas avoir un pied d’un côté et un pied de l’autre, de ne pas être dans deux bateaux différents dont chacun suit son chemin propre. C’est ce que Sri Aurobindo disait : il ne faut pas mener une « double vie ». Il faut abandonner une chose ou abandonner l’autre, on ne peut pas mener les deux.

Cela ne veut pas dire, d’ailleurs, que l’on soit obligé de sortir des conditions de sa vie : c’est l’attitude intérieure qui doit changer totalement. On peut faire ce que l’on a l’habitude de faire, mais le faire avec une attitude tout à fait différente. Je ne dis pas qu’il soit nécessaire d’abandonner toutes les choses de la vie et de s’en aller dans une solitude, dans un Ashram nécessairement, pour faire le yoga. Maintenant, il est vrai que, si l’on fait le yoga dans le monde et dans les circonstances du monde, c’est plus difficile, mais c’est aussi plus complet. Parce que, à chaque minute, on doit faire face à des problèmes qui ne se présentent pas à celui qui a tout quitté et qui s’en va dans la solitude; pour celui-là, les problèmes sont réduits au minimum. Tandis que dans la vie, on rencontre toutes sortes de difficultés, à commencer par l’incompréhension des gens qui vous entourent et à qui l’on a affaire; il faut être prêt à cela, être armé de patience — et d’une grande indifférence. Mais dans le yoga, il ne faut plus se soucier ni de ce que pensent ni de ce que disent les gens; c’est un point de départ absolument indispensable. Il faut être absolument immunisé contre ce que le monde peut dire et peut penser de vous et contre la façon dont il vous traite. La compréhension publique doit être quelque chose de tout à fait indifférent et qui ne vous effleure même pas. C’est pour cela qu’il est généralement beaucoup plus difficile de rester dans son entourage habituel et de faire le yoga que de tout quitter et de s’en aller dans la solitude; c’est beaucoup plus difficile, mais nous ne sommes pas ici pour faire des choses faciles — les choses faciles, nous les laissons aux gens qui ne songent pas à la transformation.

Si quelqu’un a gagné beaucoup d’argent par des moyens malhonnêtes, peut-on lui en demander pour le Divin?

Sri Aurobindo a répondu à cette question. Il dit que l’argent en soi est une force impersonnelle : la manière dont vous gagnez de l’argent ne compte que pour vous personnellement. Cela peut vous faire un mal énorme, cela peut faire mal aux autres aussi, mais cela ne change en rien la qualité de l’argent, qui est une force tout à fait impersonnelle : l’argent n’a pas de couleur, n’a pas de goût, n’a pas de conscience psychologique. C’est une force. C’est comme si vous disiez que l’air respiré par un chenapan était plus abîmé que l’air respiré par un honnête homme — je ne le crois pas! Je crois que l’effet est le même. On peut, pour des raisons d’ordre pratique, refuser de l’argent qui a été volé, mais c’est pour des raisons tout à fait pratiques, ce n’est pas pour des raisons divines. C’est une notion purement humaine. On peut pratiquement dire : « Ah! non, la façon dont vous avez gagné cet argent me dégoûte et, par conséquent, je ne veux pas en faire l’offrande au Divin », parce que l’on a une conscience humaine. Mais si vous prenez quelqu’un (mettons les choses au pire) qui a assassiné et qui a acquis de l’argent par son assassinat, si tout d’un coup il est pris de scrupules et de remords épouvantables et qu’il se dise : « Je n’ai qu’une chose à faire de cet argent, c’est de le donner là où il peut être utilisé pour le mieux, de la façon la plus impersonnelle », il me semble que c’est un mouvement préférable que de l’utiliser pour sa propre satisfaction. J’ai dit que les raisons qui pourraient empêcher de recevoir de l’argent mal acquis peuvent être des raisons d’ordre purement pratique; mais il peut y avoir aussi des raisons plus profondes — d’ordre... je ne veux pas dire moral, mais spirituel — du point de vue de la tapasyâ. On peut dire à quelqu’un : « Non, vous ne pouvez vraiment pas acquérir de mérites avec cette fortune, que vous avez gagnée d’une façon si terrible; ce que vous pouvez faire, c’est de la restituer. » On peut considérer qu’une restitution, par exemple, ferait faire plus de progrès que simplement de passer l’argent à une œuvre quelconque. On peut voir les choses de cette façon. On ne peut pas faire de règles; c’est ce que je ne cesse pas de vous dire : il est impossible de faire une règle. Dans chaque cas, c’est différent. Mais il ne faut pas croire que l’argent soit affecté; l’argent en tant que force terrestre n’est pas affecté par la façon dont il a été gagné, cela ne peut d’aucune façon l’affecter. L’argent reste le même, votre billet reste le même, votre pièce d’or reste la même, et comme elle contient sa force, sa force reste là. Cela ne nuit qu’à la personne qui a mal agi, c’est évident. Alors reste la question : dans quel état d’esprit et pour quelles raisons votre malhonnête homme veut-il passer son argent à une œuvre qu’il considère comme divine? Est-ce par mesure de sécurité, par prudence et pour mettre sa conscience en repos? Évidemment, ce n’est pas un très bon motif et on ne peut pas l’encourager, mais s’il a une sorte de repentir et de regret de ce qu’il a fait et l’impression qu’il n’y a qu’une façon d’agir et que c’est justement de se priver lui-même de ce qu’il a mal acquis et de l’utiliser pour le bien général autant qu’il se peut, il n’y a rien à dire contre cela. On ne peut pas décider d’une façon générale — cela dépend des cas. Seulement, si je comprends bien ce que vous voulez dire, si l’on sait qu’un homme a gagné de l’argent par les moyens les plus innommables, évidemment, il ne serait pas bon d’aller lui demander de l’argent pour une œuvre divine quelconque, parce que ce serait comme de réhabiliter sa façon de gagner de l’argent. On ne peut pas demander, ce n’est pas possible. Si, spontanément, pour une raison quelconque, il le donne, il n’y a pas de raison de le refuser. Mais il est tout à fait impossible d’aller le lui demander, parce que c’est comme si on légitimait sa manière d’acquérir de l’argent. Cela fait une grande différence.

Et généralement, dans ces cas-là, ceux qui vont demander de l’argent à des fripouilles se servent de moyens d’intimidation : ils les effrayent, non pas physiquement mais pour leur vie future, pour ce qui peut leur arriver, ils leur font peur. Ce n’est pas très joli. Ce sont des procédés dont on ne doit pas se servir.

En dehors de l’argent, quelles sont les autres puissances divines qui sont « déléguées » ici-bas?

Toutes. Tous les pouvoirs divins sont manifestés ici et déformés ici : la lumière, la vie, l’amour, la puissance — tout — l’harmonie, l’ânanda, tout, tout, il n’est rien qui ne soit divin en son origine et qui n’existe ici sous une forme complètement déformée, travestie. L’autre jour, nous avons longuement parlé de la façon dont l’Amour divin se déformait dans sa manifestation ici, c’est la même chose.

Comment reconquérir l’argent pour la Mère?

Ah!... Il y a une indication ici. Trois choses sont interdépendantes (Sri Aurobindo le dit ici) : le pouvoir, l’argent et le sexe. Je crois que les trois sont interdépendants et qu’il faudrait avoir conquis les trois pour pouvoir être sûr d’en avoir un — quand on veut conquérir l’un, il faut avoir les deux autres. À moins que l’on n’ait maîtrisé ces trois choses, le désir du pouvoir, le désir de l’argent et le désir du sexe, on ne peut vraiment en posséder aucune d’une façon ferme et sûre. Ce qui donne une si grande importance à l’argent dans le monde tel qu’il est maintenant, ce n’est pas tant l’argent lui-même, parce que, à part quelques fous qui entassent de l’argent et qui sont heureux parce qu’ils peuvent l’entasser et le compter, généralement l’argent est désiré et acquis pour les satisfactions qu’il donne. Et c’est à peu près réciproque : chacune de ces trois choses a non seulement sa valeur propre dans le monde des désirs, mais elle s’appuie sur les deux autres. Je vous ai raconté cette vision, ce grand serpent noir qui gardait les richesses du monde, la richesse terrestre — il demandait la maîtrise de l’impulsion sexuelle. Parce que, selon certaines théories, le besoin même de pouvoir a son aboutissement dans cette satisfaction, et si l’on maîtrisait cela, si on l’abolissait de la conscience humaine, la majorité du besoin de pouvoir et du désir de l’argent disparaîtrait automatiquement. Évidemment, ce sont les trois grands obstacles de la vie humaine terrestre et, à moins que ce ne soit conquis, il n’y a guère de chance que l’humanité change.

La maîtrise individuelle du désir suffit-elle, ou faut-il une maîtrise générale, collective?

Ah! voilà... Est-il possible d’obtenir une transformation personnelle totale sans qu’il y ait au moins une correspondance dans la collectivité?... Cela ne me paraît pas possible. Il y a une telle interdépendance entre l’individu et la collectivité que, à moins que l’on ne fasse ce que les ascètes ont prêché, c’est-à-dire échapper au monde, sortir de là complètement, le laisser là où il est et se sauver égoïstement en laissant tout le travail aux autres, à moins que l’on ne fasse cela... Et encore là, j’ai mes doutes. Est-il possible d’effectuer une transformation totale de son être tant que la collectivité n’a pas atteint au moins un certain degré de transformation? Je ne le crois pas. La nature humaine reste ce qu’elle est — on peut obtenir un grand changement de conscience, ça oui, on peut purifier sa conscience, mais la conquête totale, la transformation matérielle dépend certainement, en grande partie, d’un certain degré de progrès dans la collectivité. Le Bouddha disait avec raison que tant que vous avez en vous une vibration de désir, cette vibration se répandra dans le monde, et tous ceux qui sont prêts à la recevoir la recevront. De même, si vous avez en vous la moindre réceptivité à une vibration de désir, vous serez ouvert à toutes les vibrations de désir qui circulent dans le monde constamment. Et c’est pour cela qu’il concluait : « Sortez de cette illusion, retirez-vous entièrement et vous serez libre. » Je trouve cela relativement très égoïste, mais enfin, c’était la seule façon qu’il avait prévue. Il y en a une autre : s’identifier suffisamment à la Puissance divine pour pouvoir agir d’une façon constante et consciente sur toutes les vibrations qui circulent dans le monde. Alors, les vibrations indésirables n’ont plus d’effet sur vous, mais vous avez de l’effet sur elles, c’est-à-dire qu’une vibration indésirable, au lieu d’entrer en vous sans être perçue et d’y faire son travail, elle est perçue et, dès son arrivée, vous agissez sur elle pour la transformer, et elle repart dans le monde, transformée, pour faire son œuvre bienfaisante et préparer les autres à la même réalisation. C’est justement ce que Sri Aurobindo propose de faire et, plus clairement, ce qu’il vous demande de faire, ce qu’il a l’intention que nous fassions.

Au lieu de s’enfuir, amener en soi le pouvoir qui pourra conquérir.

Notez que les choses sont arrangées de telle façon que, s’il restait même un tout petit atome d’ambition et que l’on voulait ce Pouvoir pour sa satisfaction personnelle, on ne pourrait jamais l’avoir, ce Pouvoir-là ne viendrait jamais. Les limitations déformées telles qu’on les voit dans le monde vital et physique, ça oui, on peut les avoir, et il y a beaucoup de gens qui les ont, mais le vrai pouvoir, le pouvoir que Sri Aurobindo appelle « supramental », à moins que l’on ne soit absolument libre de tout égoïsme sous toutes ses formes, on ne pourra jamais le manifester. Alors il n’y a pas de danger qu’il soit mal employé. Il ne se manifestera pas, sauf à travers un être qui a atteint la perfection du détachement intérieur complet. Je vous l’ai dit, c’est ce que Sri Aurobindo attend que nous fassions — vous pourrez me dire que c’est difficile, mais, je le répète, nous ne sommes pas ici pour faire des choses faciles, nous sommes ici pour faire des choses difficiles.

Le 5 mai 1951

« Si vous voulez faire vraiment l’œuvre divine, il faut que votre premier but soit d’être totalement libre de tout désir et de tout amour-propre égoïste. »

(Sri Aurobindo, La Mère, V)

Parfois, nous allons faire des achats personnels au bazar, est-ce bien?

On ne peut pas faire de règles générales. Cela dépend de l’esprit dans lequel vous faites vos achats. Il est dit qu’il ne faut pas avoir de désirs — si ce n’est pas un désir, c’est bien. N’est-ce pas, il n’est pas de mouvement, il n’est pas d’action qui soit bonne ou mauvaise en soi ; cela dépend absolument de l’esprit dans lequel on agit. Si, par exemple, vous êtes dans un état d’indifférence totale à l’égard de ce que vous avez et de ce que vous n’avez pas (c’est une condition un peu difficile à réaliser, mais enfin, on peut y arriver — un état de détachement : « Si je l’ai, je l’ai ; si je ne l’ai pas, je ne l’ai pas »), il arrive un moment où, si votre état est tout à fait sincère et que vous ayez vraiment besoin de quelque chose (que ce ne soit pas une fantaisie ou un désir ou un caprice, que ce soit vraiment un besoin), automatiquement, la chose vient à vous. Depuis que je suis ici — il y a longtemps, n’est-ce pas —, j’ai connu des gens qui ne m’ont jamais rien demandé; je ne crois même pas (naturellement, il y a toujours des faiblesses dans la nature humaine), je ne crois même pas qu’ils aient eu un violent désir pour quoi que ce soit, mais quand c’était un besoin, automatiquement ça leur venait. Tout d’un coup, l’idée me venait : « Tiens, il faut donner ça à telle personne », et si ce n’était pas directement par moi, d’une façon quelconque, tout à fait inattendue, la chose leur venait. Tandis que si l’on se préoccupe de ses besoins (je ne veux même pas parler de désirs, parce que là, c’est tout à fait autre chose), mais si l’on se préoccupe de ses besoins, que l’on y pense, que l’on se dise : « Vraiment il faut que j’aie ça », il n’est pas fréquent que cela vous vienne; alors vous êtes obligé de faire un geste pour vous satisfaire vous-même et, si vous en avez les moyens, d’aller acheter la chose. Maintenant, il y a des gens qui prennent toujours leurs désirs pour des besoins, ça... nous ne parlons pas d’eux, c’est l’immense majorité. Ils sont convaincus que sans ceci ou cela, on ne peut pas vivre : « C’est impossible, on ne peut pas vivre sans ça... Je tomberai malade ou il m’arrivera quelque chose de tout à fait désagréable ou je ne pourrai pas faire mon travail. C’est impossible, si je n’ai pas ça, je ne peux pas faire mon travail. » Alors, le premier pas pour ceux-là, c’est de faire une petite expérience (s’ils sont sincères) : « Eh bien, je n’aurai pas cette chose et nous allons voir ce qui va arriver. » Ça, c’est une expérience très intéressante. Et je peux vous garantir que neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, au bout de quelques jours, on se demande : « Mais pourquoi, diable, ai-je pensé que j’avais tant besoin de cette affaire, je m’en passe très bien ! » Voilà. Et comme cela, petit à petit, on fait des progrès.

C’est une question d’éducation — d’éducation de soi-même. Plus on commence tôt, plus c’est facile. Quand on commence tout petit, cela devient très facile, parce qu’on est habitué à ses réactions intérieures, alors on peut agir avec sagesse et discernement, tandis que ceux qui, dès leur enfance, ont été habitués à prendre tous leurs désirs pour des besoins ou des nécessités et qui se sont précipités là-dedans avec l’ardeur de la passion, le chemin est beaucoup plus difficile pour eux, parce que, d’abord, il faut qu’ils acquièrent le discernement et qu’ils distinguent ce qui est un désir de ce qui ne l’est pas; et quelquefois c’est très difficile, c’est tellement mélangé que l’on a de la peine à s’en apercevoir.

Mais finalement, je crois que l’on n’a pas besoin de grandchose. Une fois, je me souviens, nous avons fait à quatre un voyage à pied à travers les montagnes de France. Nous étions partis d’une ville et nous devions arriver à une autre. Cela faisait à peu près huit ou dix jours de marche à travers la montagne. Naturellement, chacun portait son sac sur le dos, parce que l’on a besoin de quelques objets. Mais alors, avant de partir, nous avons fait une sorte de petite conférence pour savoir vraiment les choses dont nous avions besoin, qui étaient tout à fait indispensables. Et l’on arrivait toujours à dire : « Voyons, ça, on peut s’arranger comme cela » et tout se réduisait à si peu... J’ai connu un peintre danois qui disait : « Moi, voyez-vous, si je voyage, je n’ai besoin que d’une chose, c’est d’une brosse à dents. » Mais quelqu’un lui a répondu : « Mais non! si vous n’avez pas de brosse, vous vous frottez avec votre doigt! »

Avant d’entreprendre une action quelconque, on essaye de savoir si l’impulsion vient de la Mère ou non, mais généralement, on n’a pas assez de discernement pour le savoir et on agit quand même. Est-ce que l’on peut savoir, d’après le résultat de l’action, si elle vient de la Mère?

On n’a pas de discernement, parce que l’on ne tient pas à en avoir! Écoutez, je ne crois pas qu’il y ait de cas où l’on ne trouve au-dedans de soi quelque chose de très clair, mais il faut que vous vouliez sincèrement savoir — nous en revenons toujours à la même chose —, il faut vouloir sincèrement. La première condition est de ne pas vous mettre à penser au sujet et à bâtir toutes sortes d’idées : opposer les idées, les possibilités et entrer dans une activité mentale formidable. Il faut d’abord poser le problème, comme si vous le posiez à quelqu’un, puis vous taire, rester comme cela, immobile. Et alors, au bout d’un certain temps, vous verrez qu’au moins trois choses différentes peuvent se produire, quelquefois plus. Prenons le cas d’un intellectuel, quelqu’un qui agit selon les indications de son cerveau. Il a posé le problème et il attend. Eh bien, s’il est vraiment attentif, il s’apercevra qu’il y a (l’ordre chronologique n’est pas absolu, cela peut venir dans un ordre différent) d’abord (ce qui s’affirme le plus chez un intellectuel) une certaine idée : « Si je fais ça comme cela, ce sera bien; il faut que ce soit comme cela », c’est-à-dire une construction mentale. Une seconde chose, qui est une sorte d’impulsion : « Il faudrait faire cela. Ça, c’est bien, il faut faire ça. » Puis une troisième, qui ne fait pas du tout de bruit, qui n’essaye pas de s’imposer au reste, mais qui a la tranquillité d’une certitude — pas très actif, ne donnant pas un choc, ne poussant pas à l’action, mais quelque chose qui sait et qui est très tranquille, très tranquille. Cela ne contredira pas les autres, cela ne viendra pas dire : « Non, c’est faux »; ça dit simplement : « Ça, c’est comme ça », c’est tout, et puis il n’insiste pas. La plupart des gens ne sont pas assez silencieux ou assez attentifs pour s’en apercevoir, parce que ça ne fait pas de bruit. Mais je garantis que c’est là chez tout le monde et que si l’on est vraiment sincère et que l’on arrive à être vraiment tranquille, on apercevra ça. Ce qui pense, commence à discuter : « Mais enfin, telle chose aura telle conséquence et telle autre aura telle conséquence, et si l’on fait comme cela... » et ceci, et cela... son bruit recommence. L’autre (le vital) dira : « Oui, il faut faire comme ça, il faut faire, vous ne comprenez pas, il faut, c’est indispensable. » Voilà, alors vous saurez. Et selon votre nature, vous choisirez l’impulsion vitale ou vous choisirez la direction mentale, mais il est très rare que tout tranquillement vous disiez : « Bon, c’est cela que je vais faire, quoi qu’il arrive », et même si cela ne vous plaît pas trop. Mais c’est toujours là. Je suis sûre que c’est même là chez l’assassin avant qu’il n’assassine, vous comprenez, mais son être extérieur fait tant de bruit qu’il ne lui vient même pas à l’idée d’écouter. Mais c’est toujours là, c’est toujours là. Il y a, en toute circonstance, au fond de chaque être, juste la petite (on ne peut pas parler de voix, parce que cela ne fait pas de bruit), la petite indication de la Grâce divine, et quelquefois pour obéir à ça, il faut faire un effort formidable, parce que tout le reste de l’être s’oppose avec violence, l’un avec la conviction que ce qu’il pense est vrai, l’autre avec tout le pouvoir, la puissance de son désir. Mais ne me dites pas que l’on ne peut pas savoir, parce que ce n’est pas vrai. On peut savoir. Mais on ne fait pas toujours ce qu’il faut, et quelquefois, si l’on sait ce qu’il faut, eh bien, on trouve une excuse pour ne pas le faire. On se dit : « Oh! je ne suis pas si sûr, après tout, de cette indication intérieure; elle ne s’affirme pas avec assez de force pour que je puisse me fier à elle. » Mais si vous étiez tout à fait indifférent, c’est-à-dire si vous n’aviez aucun désir, ni mental ni vital ni physique, vous sauriez avec certitude que c’est cela qu’il faut faire et pas autre chose. Ce qui vient se mettre en travers, ce sont les préférences, les préférences et les désirs. Journellement, on peut avoir des centaines et des centaines d’exemples. Quand les gens commencent à dire : « Vraiment, je ne sais pas quoi faire », c’est toujours qu’ils ont une préférence. Mais comme ici, à l’Ashram, ils savent qu’il y a autre chose et que quelquefois ils ont été un peu attentifs, ils ont une vague sensation que ce n’est pas tout à fait ça : « Ce n’est pas tout à fait ça, je ne me sens pas tout à fait à l’aise. » D’ailleurs, vous disiez tout à l’heure que c’est le résultat qui vous donne l’indication; on a même dit (on l’a écrit dans des livres) que l’on juge la Volonté divine par les résultats : tout ce qui réussit a été voulu par le Divin, tout ce qui ne réussit pas, Il ne l’a pas voulu! Ça, c’est encore une de ces bêtises grosse comme une montagne. C’est une simplification mentale du problème, qui est tout à fait comique. Ce n’est pas cela. Si l’on peut avoir une indication (dans la mesure de sa sincérité), c’est le malaise, un petit malaise — pas un gros malaise, un petit malaise.

Ici, vous savez, vous avez un autre moyen, tout à fait simple (je ne sais pas pourquoi vous ne vous en servez pas, parce que c’est tout à fait élémentaire), vous vous imaginez que je suis en face de vous et puis vous vous dites : « Est-ce que je ferais cela devant Mère, sans difficulté, sans effort, sans quelque chose qui me retienne? » Ça, ça ne vous trompera pas. Si vous êtes sincère, vous saurez immédiatement. Cela arrêterait beaucoup de gens sur la pente de la bêtise.

Il arrive parfois, quand on joue, que l’on ne se souvienne pas du Divin, puis tout d’un coup, on se souvient et on a l’impression que quelque chose se brise, et on ne joue plus bien. Pourquoi?

Parce que tout est dérangé. Voilà un problème! Alors vous croyez que quand on joue et que l’on ne se souvient pas, on joue bien! Non, ce n’est pas tout à fait cela. C’est que l’on fait quelque chose avec une certaine concentration — travail ou jeu — et on est concentré, mais on n’a pas pris l’habitude de mêler le souvenir du Divin à la concentration (ce qui n’est pas difficile, mais enfin, on n’en a pas pris l’habitude) et puis, tout d’un coup, le souvenir vient, alors deux choses peuvent se produire : ou bien la concentration est dérangée parce qu’on a un mouvement brusque pour attraper la nouvelle attitude qui entre dans la conscience, ou bien, on a comme un petit remords, un regret, une inquiétude : « Oh! je ne me suis pas souvenu », cela suffit, ça dérange tout ce que l’on fait. Parce que l’on change de condition totalement. Ce n’est pas le fait de se souvenir qui fait que l’on ne joue plus bien, c’est le fait d’avoir dérangé la concentration. Si l’on pouvait se souvenir sans déranger la concentration (ce qui n’est pas difficile), on jouerait non seulement bien, mais on jouerait mieux.

Et puis, on peut prendre aussi une autre attitude. Quand on joue et que l’on s’aperçoit tout d’un coup qu’il y a quelque chose qui échappe — on commet des maladresses, on est inattentif, quelquefois il y a des courants opposés qui viennent en travers de ce que l’on fait —, si l’on prend l’habitude, automatiquement, à ce moment, d’appeler comme par un mantra, de répéter un mot, cela a un effet extraordinaire. On choisit son mantra ; ou plutôt, un jour, il vous vient spontanément à un moment de difficulté. À un moment où les choses sont très difficiles, quand on a une sorte d’angoisse, d’inquiétude, que l’on ne sait pas ce qui va arriver, tout d’un coup, cela jaillit en vous, le mot jaillit en vous. Pour chacun, il peut être différent. Mais si on note cela et que chaque fois que l’on est en face d’une difficulté, on le répète, c’est irrésistible. Par exemple, si l’on sent que l’on va être malade, si l’on sent que l’on fait mal ce que l’on fait, si l’on sent que quelque chose de mauvais vient vous attaquer, alors... Mais il faut que ce soit une spontanéité de l’être, que cela jaillisse de vous sans que vous ayez besoin de penser : vous choisissez votre mantra parce qu’il est une expression spontanée de votre aspiration; ce peut être un mot, deux ou trois mots, une phrase, cela dépend de chacun, mais il faut que ce soit un son qui éveille en vous une certaine condition. Alors, quand vous avez cela, je vous réponds que vous pouvez passer à travers tout sans difficulté. Même en face d’un danger réel, véritable — d’une attaque, par exemple, de quelqu’un qui veut vous tuer —, si, sans s’agiter, sans se troubler, on répète tranquillement son mantra, on ne peut rien vous faire. Naturellement, il faut être très maître de soi; il ne faut pas qu’une partie de l’être soit là à trembler comme une feuille; non, il faut le faire entièrement, sincèrement, alors c’est tout-puissant. Le mieux, c’est quand le mot vous vient spontanément : vous appelez, n’est-ce pas, dans un moment de grande difficulté (mentale, vitale, physique, émotive, n’importe) et tout d’un coup cela jaillit en vous, deux ou trois mots, comme des mots magiques. Il faut se souvenir de cela et il faut prendre l’habitude de les répéter au moment où les difficultés viennent. Si vous en prenez l’habitude, un jour cela vous viendra spontanément : quand la difficulté viendra, en même temps le mantra viendra. Alors vous verrez que les résultats sont merveilleux. Mais il ne faut pas que ce soit une chose artificielle ou que vous décidiez arbitrairement : « Je me servirai de ces mots-là », ou que quelqu’un d’autre vous dise : « Oh! vous savez, ça, c’est très bon » — c’est peut-être très bon pour lui, mais pas pour tout le monde.

« Votre seul but dans l’action sera de servir, de recevoir, d’accomplir et de devenir un instrument manifestant la Shakti divine dans ses œuvres... »

Quand vous agissez, votre seul but est de servir, c’est-à-dire qu’au lieu d’agir pour votre bien personnel, vous agissez avec le sentiment de servir, de recevoir, non du dehors (il ne faut pas du tout croire que ce soit cela), mais de recevoir la Force divine au-dedans de vous, de vous ouvrir à la Force divine qui se servira de vous pour agir, et d’accomplir ce que cette Force veut que vous accomplissiez. Il n’y a pas de place là-dedans pour l’égoïsme. Il ne s’agit pas de donner une chose et d’en recevoir une autre en échange, ce n’est pas cela ; il ne s’agit pas de recevoir du dehors.

Il y a des disciplines qui établissent comme règle (nous n’aimons pas les règles parce qu’elles sont toujours arbitraires et artificielles) que l’on ne doit absolument rien recevoir de personne, sauf du Divin, ou du Guru qui représente le Divin. Certaines personnes ne recevraient même pas un fruit de quelqu’un, parce qu’il ne vient pas du Guru. C’est une exagération — cela dépend des circonstances, cela dépend des conditions et cela dépend beaucoup de l’attitude que l’on prend soi-même aussi, cela dépend de beaucoup de choses, ce serait très long à expliquer —, mais il y a une chose que l’on doit apprendre, c’est de ne jamais s’appuyer sur qui que ce soit ou quoi que ce soit, sauf sur le Divin. Parce que si vous prenez un point d’appui sur quelqu’un, ce point d’appui cassera, vous pouvez en être sûr. De la minute où vous faites un yoga (je parle toujours de ceux qui font un yoga, je ne parle pas de la vie ordinaire), pour ceux qui font un yoga, s’appuyer sur quelqu’un, c’est comme si l’on voulait transformer ce quelqu’un en représentant de la Force divine, or vous pouvez être sûr qu’il n’y en a pas un sur cent millions qui puisse supporter le poids : ça cassera immédiatement. Alors, ne prenez jamais l’attitude d’espérer support, aide, réconfort de personne, sauf du Divin. Ça, c’est absolu; je n’ai jamais rencontré, dans aucun cas, quelqu’un qui essaye de s’accrocher à quelque chose pour y trouver un point d’appui (quelqu’un qui fasse un yoga ou qui soit mis en rapport avec un yoga) et qui ne soit pas déçu — ça casse, ça cesse, on perd son soutien. Alors on dit : « La vie est difficile » — elle n’est pas difficile, mais il faut savoir ce que l’on fait. Ne cherchez jamais un point d’appui ailleurs que dans le Divin. Ne cherchez jamais une satisfaction ailleurs que dans le Divin. Ne cherchez jamais la satisfaction de vos besoins dans quelqu’un d’autre que dans le Divin — jamais, pour quoi que ce soit. Tous vos besoins ne peuvent être satisfaits que par le Divin. Toutes vos faiblesses ne peuvent être supportées et guéries que par le Divin. Lui seul est capable de vous donner ce dont vous avez besoin dans tous les cas, et si vous essayez de trouver une satisfaction quelconque ou un point d’appui ou un support ou une joie ou... Dieu sait quoi, dans quelqu’un d’autre, vous tomberez toujours sur votre nez un jour, et ça fait toujours mal, ça fait même quelquefois très mal.

Le 7 mai 1951

Après lecture du chapitre VI de La Mère.

Qu’est-ce qu’une « hiérarchie » ?

C’est un groupement organisé par ordre de valeur. Par exemple, vous avez un chef qui est au centre et vous pouvez avoir quatre personnes autour de lui, et autour des quatre, huit, puis douze, vingt-quatre, trente-six, quarante-huit, cent vingt-quatre, et ainsi de suite, chacun avec sa mission spéciale, son travail spécial, son autorité spéciale et tous se référant, par ordre ascendant, au centre. Cela, c’est une hiérarchie. Dans les gouvernements, on essaye de faire des hiérarchies, mais elles sont incorrectes « untrue », elles sont arbitraires, elles ne valent rien. Mais dans toutes les initiations anciennes, il y avait des hiérarchies qui étaient l’expression des valeurs individuelles — des valeurs et des pouvoirs individuels —, ayant toujours à leur centre le représentant du Suprême et de la Shakti; quelquefois, ayant seulement le Suprême, cela dépendait des religions. Mais les groupes étaient toujours organisés de cette façon-là, c’est-à-dire avec un nombre croissant d’individus, chacun devant se référer au chef immédiatement au-dessus. Par exemple, les cent vingt-quatre devaient se référer aux quarante-huit; les quarante-huit devaient se référer aux vingt-quatre; les vingt-quatre devaient se référer aux douze; les douze devaient se référer aux huit, et ainsi de suite. C’est une hiérarchie. On emploie le mot d’une façon très imprécise et très vague. On parle de hiérarchie et on croit que ce sont des gens qui gouvernent et qui ont des sous-ordres. Mais la vraie hiérarchie est une hiérarchie occulte, et cette hiérarchie occulte avait pour but de manifester, d’exprimer une hiérarchie plus profonde qui est une hiérarchie des mondes invisibles.

Qu’est-ce que la « Mère transcendante » ?

Vous ne savez pas qu’il y a trois principes : le transcendant, l’universel et le personnel ou l’individuel? Non ? Le transcendant qui est au-dessus de la création, à l’origine de la création ; l’universel qui est la création ; et l’individuel qui s’explique de lui-même. Il y a un Divin transcendant, un Divin universel et un Divin individuel. C’est-à-dire que l’on peut se mettre en rapport avec la Conscience divine audedans de soi, dans l’univers et, par-delà les formes, dans le transcendant. Alors ces trois aspects sont aussi les trois aspects de la Mère divine : transcendant, universel et individuel... Vous connaissez la fleur que j’ai appelée « Transformation 21 »? Oui. Vous savez qu’elle a quatre pétales : eh bien, ces quatre pétales sont disposés en croix : un en haut qui est le transcendant, deux de chaque côté qui sont l’universel, et un en bas qui est l’individuel.

Le pétale du haut est divisé en deux.

Justement, le transcendant est un et deux (ou duel) en même temps. C’est une fleur presque parfaite dans sa forme. C’était le sens originel de la croix aussi, mais ce n’était pas aussi parfait que la fleur, parce que c’était un, deux et trois. Ce n’était pas si bien — la fleur est parfaite.

La Mère divine est la Shakti divine, c’est-à-dire la Force créatrice. Elle est identifiée au cosmos. Comment peutelle avoir un aspect transcendant?

Mais peut-être la Mère divine existait-elle avant la création! Elle devait certainement exister avant la création, parce qu’Elle ne peut pas être le produit d’Elle-même. Si c’est Elle qui a créé, il fallait qu’Elle existe avant la création, autrement Elle n’aurait jamais pu créer.

Elle existait dans le Suprême, alors, avant la création?

« Dans » le Suprême... C’est un peu difficile de parler de « dedans », « dehors » quand on est en dehors des formes! Si vous voulez, dites qu’Elle est un mouvement du Suprême (si vous comprenez mieux) ou une action du Suprême ou un état du Suprême, un mode... Vous pouvez dire ce que vous voulez, ce qui vous donne le plus conscience de la chose. N’est-ce pas, la mentalité humaine aime à couper les choses en petits morceaux... Je vais vous raconter une petite histoire à l’usage des enfants.

Le Suprême, ayant décidé de faire une création universelle, a pris une certaine attitude intérieure, qui a correspondu à la manifestation intérieure (non exprimée) de la Mère divine, de la suprême Shakti. En même temps, Il a fait cela avec l’intention que ce soit le mode de création de l’univers qu’Il voulait créer, le Pouvoir créateur de l’univers. Donc, il fallait d’abord qu’Il conçoive la possibilité de la Mère divine pour que cette Mère divine puisse concevoir la possibilité de l’univers. Vous suivez? Je vous répète que ce n’est pas tout à fait comme cela (!) mais enfin, c’est à l’usage des mentalités enfantines. Alors, nous pouvons très bien dire qu’il y a une Mère divine transcendante, c’est-à-dire indépendante de sa création. Elle peut avoir été conçue, formée (tout ce que vous voulez) pour la création, dans le but de la création, mais il fallait qu’Elle existe avant la création pour pouvoir créer, autrement comment aurait-Elle pu créer? Cela, c’est l’aspect transcendant, et notez que cet aspect transcendant est permanent. Nous parlons comme si les choses s’étaient déroulées dans le temps à une date que l’on puisse fixer : premier janvier 0000, pour le commencement du monde; mais ce n’est pas tout à fait comme cela ! Il y a constamment un transcendant, constamment un universel, constamment un individuel, et le transcendant, l’universel et l’individuel sont co-existants. C’est-à-dire que, si vous entrez dans un certain état de conscience, vous pouvez à n’importe quel moment être en rapport avec la Shakti transcendante, et vous pouvez aussi, avec un autre mouvement, être en rapport avec la Shakti universelle, et être en rapport avec la Shakti individuelle, et tout cela simultanément — cela ne se déroule pas dans le temps, c’est nous qui nous déroulons dans le temps en parlant, autrement nous ne pouvons pas nous exprimer. Nous pouvons en avoir l’expérience, mais nous ne pouvons l’exprimer que si nous disons un mot après l’autre (malheureusement, on ne peut pas dire tous les mots en même temps; si l’on pouvait les dire tous en même temps, cela ressemblerait un petit peu plus à la vérité).

Finalement, tout ce que l’on dit, tout ce que l’on a dit et tout ce que l’on dira, n’est jamais qu’une façon extrêmement maladroite et limitée d’exprimer quelque chose qui peut se vivre, mais qui ne se décrit pas. Et il y a un moment, quand on vit les choses, où l’on voit que la même chose peut s’exprimer presque avec la même exactitude ou la même vérité dans le langage religieux, le langage mystique, le langage philosophique et le langage matérialiste et que, du point de vue de la vérité vécue, cela fait une très petite différence. C’est seulement quand on est dans la conscience mentale qu’une chose vous paraît vraie et une autre ne vous paraît pas vraie; mais tout cela, ce sont seulement des façons de s’exprimer. L’expérience porte en elle-même son absolu, mais les mots ne peuvent pas la décrire; on peut choisir un langage ou un autre pour s’exprimer, et avec un tout petit peu de précaution, on peut toujours dire quelque chose qui s’approche de la vérité dans tous les cas.

Je vous dis cela, non pas pour vous jeter dans la confusion, mais simplement pour vous permettre de comprendre qu’il y a une différence considérable entre la vérité de l’expérience et la façon de l’exprimer, quelle qu’elle soit, même la meilleure.

Le 10 mai 1951

Après lecture d’un passage de La Mère consacré à Mahâkâlî :

Les histoires que l’on raconte à propos de l’image représentant Mahâkâlî sont-elles vraies? Quelles histoires?

On raconte des centaines d’histoires, mon enfant. De quelle histoire parles-tu? Quelle Mahâkâlî? Les images qu’on en fait, les statues? C’est la façon humaine de voir la chose. Elle n’est pas comme cela.

Je crois que je vous l’ai déjà dit une fois, il y a des êtres originels, dans leur réalité supérieure, et qui sont d’une certaine manière, puis à mesure qu’ils se manifestent dans des régions de plus en plus matérielles et de plus en plus proches de la terre, ils assument des formes différentes et aussi se multiplient étrangement. Si vous voulez, les êtres dont Sri Aurobindo parle ici, appartiennent aux régions toutes proches du Supramental, ils sont encore en contact tout à fait clair et conscient avec l’origine supramentale. Ces entités-là se manifestent aussi dans ce que Sri Aurobindo appelle le « Surmental », et là, la forme devient pour ainsi dire plus singulière, un peu plus précise et en même temps réduite de pouvoir et de capacité. Puis, du Surmental, elles descendent dans le mental humain, le mental terrestre, et là... Prenez, par exemple, cette pauvre Mahâkâlî; vous avez une multitude de Kâlî, qui sont de plus en plus horribles; quelques-unes sont absolument terrifiantes et horrifiantes, et cela devient quelquefois des êtres tout à fait repoussants, qui sont exclusivement des formations humaines, c’est-à-dire que la forme extérieure est donnée par l’imagination humaine, par la capacité de formation mentale humaine. Il peut y avoir là-dedans comme un vague reflet de la force de Mahâkâlî, mais c’est tellement diminué, déformé, rapetissé, mis à la portée de la conscience humaine, que vraiment elle peut très bien nier que ce soit elle! J’ai vu tout ce que l’on peut voir d’horreurs en fait d’images représentant Mahâkâlî. Des images, nous n’en parlerons pas. Si ce sont de grands artistes, peut-être reste-t-il encore quelque beauté, mais comme généralement ce sont des barbouilleurs, il n’en reste plus rien. Quant aux images (statues ou peintures) qui doivent être installées dans un temple, on fait une cérémonie religieuse, et si le prêtre ou l’assistant est un homme ayant des pouvoirs occultes, même limités, il peut, dans son aspiration et par sa cérémonie, amener une conscience extra-terrestre dans ces entités. C’est le principe; on vous dit : « Ce n’est pas un morceau de bois, ce n’est pas une pierre, ce n’est pas une peinture; il y a là-dedans une force que la cérémonie religieuse a attirée et à laquelle vous pouvez vous adresser. » C’est exact, mais reste à savoir la nature du prêtre, sa connaissance occulte et aussi les forces avec lesquelles il est en affinité. Alors, il peut y avoir beaucoup de choses là-dedans... Il y a « quelque chose » (excepté si c’est un ignare stupide qui a fait la cérémonie, qui n’a aucun pouvoir du tout, qui n’a rien attiré, qui a fait un simulacre, mais c’est assez rare; je ne peux pas dire que ce soit fréquent, c’est assez rare), généralement, il y a quelque chose, mais alors la nature, la qualité de ce quelque chose, vous savez... cela varie infiniment et c’est quelquefois un peu inquiétant. J’ai donné l’exemple de Mahâkâlî, parce que la conception de Mahâkâlî dans la conscience humaine est spécialement horrible. Quand on s’adresse à d’autres divinités, comme Mahâsaraswatî, par exemple, à qui l’on attribue toutes sortes de capacités artistiques, littéraires, etc., ce n’est plus si terrible. Mais Mahâkâlî spécialement... Leur conception du pouvoir, de la force, de l’énergie guerrière est si terrible que vraiment ce qu’ils attirent est un peu dangereux pour les gens qui l’adorent. J’ai entendu d’innombrables histoires depuis que je suis en Inde. J’ai été mise en rapport avec d’innombrables images, et j’ai connu beaucoup de gens qui avaient chez eux une Kâlî et qui l’avaient adorée et à qui, quelquefois, il était arrivé des choses assez épouvantables. Je les ai toujours mis sur leurs gardes, je leur ai dit : « Ne croyez pas du tout que Mahâkâlî soit responsables de vos infortunes, parce qu’elle n’en est pas responsable. Mais il se trouve que la Kâlî que vous avez chez vous doit abriter un être assez vindicatif, probablement très jaloux, extrêmement arbitraire et avec un esprit de vengeance très fort, et comme vous aviez foi et que c’est un pouvoir généralement vital, il peut y avoir des conséquences vraiment dangereuses. » J’ai connu des personnes qui, après avoir eu toutes sortes d’expériences infortunées, ont pris la statue de Mahâkâlî et l’ont jetée dans le Gange. Si, en même temps, ils ont acquis une certaine liberté d’esprit, tous les méfaits s’en vont; mais il y en a qui ont tellement peur de ce qu’ils ont fait, que les mauvais effets continuent.

On ne devrait jamais toucher ces choses sans, au moins, les premiers éléments d’une connaissance occulte. Malheureusement, dans les religions — toutes les religions, pas seulement ici, mais partout — la connaissance n’est jamais donnée aux croyants. Quelquefois les prêtres l’ont (je ne dis pas toujours), mais quand ils l’ont, ils se gardent bien de la donner aux croyants, parce que cela leur supprimerait leur autorité et leur pouvoir; et c’est cela, le mal derrière toutes les institutions religieuses.

Enfin, ceci est une digression. Revenons à notre sujet. Dans l’atmosphère terrestre, il y a en effet une Kâlî qui s’occupe des choses de la terre et qui est un peu... on ne peut pas dire indépendante, mais qui n’est pas tout à fait l’expression de Mahâkâlî, mais qui lui est tout à fait soumise et qui a ses qualités majeures. Elles sont diminuées en pouvoir et en efficacité, mais elles existent, et la beauté de sa nature est là. Peut-être quelques-uns d’entre vous ont-ils eu des relations avec cette Mahâkâlî-là. Elle ne se venge pas, elle ne fait jamais de mal à ceux qui l’aiment, elle ne jette pas des épidémies sur les pays qui ne lui témoignent pas assez de respect et de considération. Mais elle aime la violence, elle aime la guerre et elle a une justice foudroyante.

Maintenant, une autre question.

Quelle est la différence entre un Avatâr et une Vibhûti?

Nous avons dit, l’autre jour, que les Vibhûti sont des aspects, des qualités (ce qu’en occultisme on appelle des émanations) d’un être. Ce sont comme certaines forces, certains pouvoirs, certaines qualités, certains attributs qui sont mis en contact avec une forme extérieure — une forme physique, par exemple — et qui se manifestent à travers cette forme. Ce peut être une forme humaine. L’Avatâr (du moins quand on le comprend dans son sens véritable) est l’incarnation terrestre de la Vérité suprême. Maintenant, on donne beaucoup de sens à ce mot. Il y a même un mot « avatar » dans la langue française, qui a un sens très particulier! On dit qu’un aventurier a beaucoup d’avatars, c’est-à-dire qu’il change d’apparence, de personnalité, d’occupation... Mais originellement (comme il est dit dans la Gîtâ, par exemple), quand le Suprême décide de se manifester sur la terre, pour une raison quelconque, et qu’il prend un corps terrestre, on dit que c’est un Avatâr. Il peut prendre beaucoup de corps successifs suivant les besoins et les circonstances, mais c’est toujours ce que nous pourrions appeler l’« être central » qui prend un corps terrestre. C’est ce que l’on appelle un Avatâr. Je pensais que vous saviez cela. Sri Aurobindo l’a expliqué en bien des endroits.

« Impériale, Mahéshwarî demeure dans la vaste étendue au-dessus de l’esprit pensant et de la volonté... »

(Sri Aurobindo, La Mère, VI)

Est-ce qu’il existe un plan de volonté, comme il existe un plan mental, un plan vital, etc.?

Je vous ai expliqué cela à propos du Satchidânanda. Le Satchidânanda existe tout à l’origine des mondes, mais il y a un Satchidânanda derrière tous les autres états d’être. On peut faire un graphique (quoique cela n’explique pas grand-chose, c’est une notion tout à fait erronée, mais c’est pour se faire comprendre plus facilement), vous rangez les états d’être suivant une échelle. Alors, vous avez la terre en bas et le Suprême en haut (ce n’est pas du tout comme cela, je m’empresse de vous le dire! mais enfin, c’est facile à comprendre), vous mettez en bas la terre et en haut le Suprême, et vous divisez cela en un tas de petits morceaux dont chacun représente un état d’être; cela fait une sorte d’échelle. Et puis, vous avez comme derrière cela, derrière votre échelle, quelque chose qui la soutient, contre quoi elle est appuyée. Ce n’est pas un mur (!) mais c’est quelque chose qui soutient votre échelle. Et cela, c’est justement le premier principe de la forme universelle. Dans la terminologie hindoue, on l’appelle « Satchidânanda ». C’est là, tout est appuyé contre cela ; sans cela, rien ne pourrait exister. C’est cela qui soutient et qui permet d’être. Alors, si vous entrez dans un certain état de conscience et que vous vous trouviez, par exemple, dans le mental supérieur (parce que, généralement, c’est plus facilement là que ça arrive; vous êtes parti du physique et vous êtes monté lentement, de degré en degré, jusqu’au mental supérieur), mais au lieu de continuer votre ascension de l’échelle, vous entrez dans une sorte d’intériorisation et vous essayez de sortir de la forme, de passer dans une sorte de silence hors de la forme. Vous passez entre les barreaux de votre échelle et vous entrez tout droit dans le Satchidânanda, qui supporte tout par-derrière. Et alors, vous pouvez avoir mentalement l’expérience du Satchidânanda. J’ai connu des gens qui l’avaient et qui croyaient être arrivés tout en haut du Suprême. Parce qu’il y a une analogie dans l’expérience, une similitude très grande, seulement elle est limitée au mental, il n’y a que le mental qui y participe. Eh bien, pour la volonté, c’est la même chose. Au lieu d’être le support de l’échelle, c’est une sorte de force, de courant très puissant qui traverse tous ces états et qui part d’en haut — c’est la Volonté suprême — pour arriver en bas dans la manifestation physique. Par conséquent, si vous vous mettez en affinité avec cette vibration ou cette force, vous pouvez entrer dans l’« état de volonté ». C’est-à-dire que quel que soit l’état d’être dans lequel vous vous trouviez — physique, vital, mental, etc. —, si vous entrez dans un certain état de conscience et de force, vous entrez en contact avec cette puissance de volonté : elle pénètre en vous et vous pouvez vous en servir pour faire ce que vous voulez. Si votre réception est débarrassée de tout égoïsme, si vous êtes un être pur, complètement soumis et acceptant seulement ce qui vient du Divin, et que vous n’y mélangiez rien, ni égoïsme, ni désirs, ni limitations... enfin, c’est un état un peu difficile à obtenir, mais si vous l’obtenez, vous recevez cette force de volonté à l’état originel, pur, parce qu’elle va de haut en bas, pure (c’est quand on la reçoit qu’on la déforme); alors, au lieu d’être votre volonté, cela devient l’expression de la Volonté divine. Et c’est comme cela sans quitter le physique, vous pouvez recevoir en vous la force de la Volonté divine sans quitter le physique. Seulement, n’est-ce pas, il ne faut pas la transformer et la déformer, l’abîmer en la recevant. Quand vous sentez en vous une sorte d’énergie indomptable pour réaliser quelque chose, quand vous vous dites : « Je ferai cela coûte que coûte, j’irai jusqu’au bout et j’userai de toute ma volonté » (parce que vous dites toujours ma volonté), eh bien, vous ne pouvez être dans cet état que si vous êtes entré en contact avec ce courant de force de volonté. Seulement, naturellement, avec votre petite réaction personnelle, vous la déformez et vous vous en servez tout de travers, et alors vous entrez en conflit avec d’autres éléments. Mais si vous êtes vraiment un yogi, vous recevez le courant et rien ne peut arrêter l’élan de votre action, même physiquement.

Il y a d’autres choses comme cela, d’autres états, d’autres forces, il y en a beaucoup. Au fond, si l’on étudie très attentivement, on s’aperçoit qu’il n’y a rien dans l’être individuel qui ne soit l’expression ou la déformation ou la diminution, la réduction et l’amoindrissement de quelque chose qui a son origine dans le Suprême et qui est d’ordre universel. Alors, n’est-ce pas, toutes ces idées de « tirer », d’« appeler », ce n’est pas très correct. Au fond, la seule chose que l’on doit faire, c’est de se préparer soi-même, c’est de se rendre digne de ce contact et, quand on l’a eu, de ne pas le déformer. Et ceci n’exclut personne. Même un tout petit enfant peut, à certaines minutes de sa vie, entrer en rapport avec l’une de ces grandes forces universelles, d’origine divine, et s’en servir pour ses besoins de tout petit enfant. Malheureusement, on y ajoute tant de limitations, d’égoïsme, d’ignorance, de stupidité que c’est généralement complètement défiguré. On ne peut pas la reconnaître, ce n’est pas reconnaissable. Mais l’origine de la force est la même, et c’est pour cela que, quand on arrive à un certain état de conscience, on s’aperçoit que si ces forces n’étaient pas là on ne serait rien, on n’existerait pas. Et au lieu de dire avec la suffisance habituelle : « je fais cela, je ne fais pas ceci, j’ai décidé ça, je veux telle chose, je réussirai... », tout cela part de vous de telle façon que vous ne pouvez plus jamais penser comme cela ; cela vous paraît tellement ridicule — tellement ridicule. Dès que le petit « je » vient, cela veut dire une déformation, une limitation, un avilissement. Tout ce que, au fond, vous n’appréciez pas, vient avec votre « je » — vous enlevez le « je » et tout cela s’en va en même temps.

Le 12 mai 1951

« L’harmonie et la beauté des pensées et des sentiments, l’harmonie et la beauté dans chaque mouvement extérieur, l’harmonie et la beauté de la vie et de l’entourage, voilà ce qu’exige Mahâlakshmî. [...] Elle ne vient pas là où l’amour et la beauté ne sont pas nés ou ne naissent qu’à regret. »

(Sri Aurobindo, La Mère, VI)

Quand l’entourage, les circonstances, l’atmosphère, le genre de vie, et surtout l’attitude intérieure, sont d’un ordre tout à fait bas, vulgaire, grossier, égoïste, sordide, l’amour ne vient qu’à regret, c’est-à-dire qu’il a toujours une hésitation à se manifester, et généralement il ne reste pas longtemps. Il faut donner une demeure de beauté pour que la beauté puisse rester. Je ne parle pas de choses extérieures — d’une vraie maison, d’un vrai meuble ni de tout cela —, je parle d’une attitude intérieure, de quelque chose au-dedans, qui est beau, noble, harmonieux, désintéressé. Là, il y a une chance que l’amour vienne et qu’il reste. Mais quand immédiatement, dès qu’il essaye de se manifester, il est mélangé à des choses si basses, si laides, il ne reste pas, il s’en va. C’est ce que dit Sri Aurobindo : il ne naît qu’« à regret » — on pourrait dire qu’il regrette immédiatement d’être né. Les hommes se plaignent toujours que l’amour ne reste pas avec eux, mais c’est entièrement de leur faute. Ils donnent à cet amour une vie si sordide, mélangée de tas d’horreurs et d’une telle vulgarité, de choses si basses, si égoïstes, si malpropres, que le pauvre, il ne peut pas rester. S’ils ne réussissent pas à le tuer tout à fait, ils le rendent tout à fait malade. Alors la seule chose qu’il puisse faire, c’est de s’enfuir. Les gens se plaignent toujours que l’amour soit impermanent et passager. À dire vrai, ils devraient être très reconnaissants qu’il se soit manifesté en eux malgré la sordidité de la demeure qu’ils lui donnent.

(Mère poursuit sa lecture) « Mahâsaraswatî est la puissance de travail de la Mère et son esprit de perfection et d’ordre. La plus jeune des quatre, elle est la plus experte en capacité d’exécution et la plus proche de la nature physique. [...] Elle contient dans sa nature et peut toujours donner à ceux qu’elle a choisis la connaissance intime et précise, la subtilité, la patience, l’exactitude de l’esprit intuitif et de la main consciente, et le regard pénétrant du travailleur parfait. »

Dans l’ordre de la manifestation, elle s’est manifestée la dernière. Et dans son genre de nature, dans la qualité de sa vibration, elle est très proche de... même d’un petit enfant. Elle aime les gens jeunes, les enfants, les choses qui sont en formation, qui ont un grand chemin à faire pour se transformer, se perfectionner. Elle aime les activités de la jeunesse. C’est la plus jeune de caractère et c’est la dernière à se manifester.

Sri Aurobindo parle d’une « main consciente ». Qu’est-ce que cela veut dire?

Quoi! Je vous ai raconté cela je ne sais combien de fois, je vous l’ai expliqué des centaines de fois et vous posez encore la question? Je vous ai dit que, quoi que vous vouliez faire, la première chose, c’est de mettre la conscience dans les cellules de votre main. Si vous voulez jouer, si vous voulez travailler, si vous voulez faire quoi que ce soit avec votre main, à moins que vous ne poussiez la conscience dans les cellules de votre main, vous ne ferez jamais rien de bon — combien de fois vous l’ai-je dit? Et cela se sent. On sent. On peut y arriver. On fait toutes sortes d’exercices pour que la main devienne consciente et il y a un moment où elle est tellement consciente que vous pouvez la laisser faire les choses; elle les fait d’elle-même sans que votre petit mental ait à intervenir.

Sri Aurobindo dit ici que « tout ce qui est pauvre empêche la venue de Mahâlakshmî » ?

Oui, pauvre, sans générosité, sans ardeur, sans ampleur, sans richesse de qualités intérieures; tout ce qui est sec, froid, replié sur soi-même empêche la venue de Mahâlakshmî. Il ne s’agit pas de gros sous ici, n’est-ce pas! Un homme extrêmement riche peut être terriblement pauvre du point de vue de Mahâlakshmî. Et un homme très pauvre peut être très riche si son cœur est généreux.

Quand on dit « un pauvre homme... un homme pauvre », quel est le sens exact de « pauvre homme » ?

Un pauvre homme, c’est un homme qui n’a pas de qualités, pas de force, pas de puissance, pas de générosité. C’est aussi un homme misérable, malheureux. D’ailleurs, on n’est malheureux que quand on n’a pas de générosité — si l’on a une nature généreuse, qui se donne sans compter, on n’est jamais malheureux. Ce sont ceux qui se replient sur eux-mêmes et qui veulent toujours tirer les choses à eux, qui ne voient les choses et le monde qu’à travers eux-mêmes, ce sont ceux-là les malheureux. Mais quand on se donne généreusement, sans compter, on n’est jamais malheureux, jamais. C’est celui qui veut prendre, qui est malheureux ; celui qui se donne ne l’est jamais.

Le 14 mai 1951

« Le hasard ne peut être que le contraire de l’ordre et de l’harmonie. Il y a une seule harmonie véritable, et c’est l’harmonie supramentale — le règne de la Vérité, l’expression de la Loi divine. Par conséquent, le hasard n’a pas de place dans le Supramental. Mais dans la Nature inférieure, la Vérité suprême est obscurcie, c’est pourquoi on ne trouve pas cette unité divine d’action et de but qui seule constitue l’ordre. Privé de cette unité, le domaine de la Nature inférieure est gouverné par ce que nous appelons le hasard — c’est-à-dire un champ où se mélangent des forces diverses qui sont en conflit et n’ont pas de but unique défini. »

(Entretiens 1930-31, Aphorismes et Paradoxes, chap. XX)

Si le hasard est l’expression du désordre dans les mondes inférieurs, il y a quand même des hasards « heureux » qui ne sont pas nécessairement l’expression d’un désordre?

Heureux pour qui? Parce que généralement, dans ce monde-ci tel que nous le voyons, ce qui est heureux pour l’un est malheureux pour l’autre; ce qui est heureux dans un cas est malheureux dans un autre, et cela aussi, c’est l’expression d’un désordre. Je ne dis pas nécessairement que ce soit le hasard d’une chose qui vous rende malheureux, je dis que cela ne correspond pas à l’ordre des vérités, ce qui est très différent. On peut être très heureux dans le désordre! il y a beaucoup de gens qui sont parfaitement satisfaits de leur désordre et qui ne voudraient pas en changer.

Le hasard heureux peut venir d’un ensemble de circonstances qui ne nuisent à personne.

On ne s’aperçoit pas que cela nuit à quelqu’un ou à quelque chose, simplement parce que l’on n’a pas les données suffisantes. Nous ne pouvons pas juger des circonstances, parce que nous ne connaissons pas le monde. Qu’est-ce que nous en connaissons? Nous avons une vision tellement courte et tellement limitée. Pensez que jamais un homme ne peut connaître ce qui s’étend au-delà de cent vingt ans, au maximum, et je mets une limite très longue, et je compte les premières années de son existence, alors que généralement il ne se souvient pas de ce qui s’est passé. Qu’est-ce que l’on sait du monde en un temps si court? et des conséquences des choses? Rien du tout. Et même en admettant que l’on puisse se souvenir suffisamment pour connaître le résultat ou l’antécédent d’un soi-disant « hasard », c’est une connaissance tout à fait locale. Qu’est-ce que l’on sait de ce qui se passe aux antipodes ou dans un million d’autres endroits sur la terre au même moment? Nous n’en savons rien. Et comme nous savons que tout ce qui arrive est lié, que toutes les choses sont étroitement liées consciemment, qu’il ne peut pas y avoir une vibration dans un endroit sans qu’il y ait des conséquences dans un autre, comment pouvonsnous savoir si notre hasard n’est pas nuisible pour l’un, même s’il est favorable pour nous? Je crois qu’il est impossible d’avoir une opinion... comment dire? une opinion légitime sur les choses, parce que l’on ne sait pas ce qui se passe dans le monde. Nous ne connaissons pas l’ensemble, nous ne connaissons rien du jeu des forces. Et nous disons que le hasard est le résultat d’un jeu de forces; seulement, au lieu d’être l’expression de l’Harmonie divine, c’est l’expression de volontés en conflit. Les volontés ne sont pas toutes nécessairement mauvaises ou hostiles, mais elles sont, en tout cas, ignorantes. Chacun essaye de réaliser sa propre volonté et la victoire est au plus fort — le plus fort n’est pas nécessairement le meilleur dans ce domaine. Quand une chose se réalise, combien d’autres auraient pu se réaliser, qui ne l’ont pas été parce que celle-là était réalisée? Et toutes ces choses, nous ne les connaissons pas. Nous ne pouvons pas comparer ce qui est et ce qui aurait pu être... Non, je n’ai dit nulle part que le hasard était nécessairement l’œuvre des forces hostiles, mais il est certainement l’œuvre de forces ignorantes.

D’un point de vue scientifique, le hasard est considéré comme une chose qui n’a pas de cause, ou comme le résultat d’un grand nombre de petites causes qui interviennent et qui sont plus ou moins indépendantes les unes des autres, ce qui peut donner lieu à la notion de désordre. Mais comment savoir si une chose, un événement, etc., est dû au hasard ? le mot « hasard » est plutôt une façon de parler, n’est-ce pas?

Mais c’est exactement ce que je dis! Je n’ai jamais dit que le hasard n’avait pas de cause. Vous dites qu’une chose est due au « hasard », parce que vous ne pouvez pas percevoir toutes les causes qui ont amené cette chose. Mais celui qui est en contact avec la Vérité divine, peut très bien savoir si cela vient de là ou non, facilement.

Mais pour celui qui peut suivre les causes et les effets...

Pardon, nous avons donné une définition, nous avons dit qu’à moins qu’un événement ne soit le résultat de l’intervention de la Volonté divine exprimée sans mélange, il s’agissait de ce que nous appelons un « hasard ».

Alors, dans le monde ordinaire, beaucoup de choses sont dues au hasard.

Mais naturellement, je n’ai pas dit autre chose! Dans le monde ordinaire, tout est le règne du hasard, excepté, de temps en temps, quelque chose dont la cause est indiscernable pour la multitude des hommes, mais discernable pour celui qui est en rapport avec la Volonté divine. Il n’y a que cela qui échappe au hasard; cela ne se produit pas très, très souvent, alors on ne risque pas grand-chose en disant que les événements de ce monde sont dus au hasard.

Nous sommes ici par hasard, alors?

On ne peut pas généraliser. On ne peut pas non plus faire de questions personnelles. Donc, nous dirons d’une façon vague que, pour certains, c’est le hasard des circonstances, mais pour d’autres, c’est une Volonté divine.

Même dans le monde ordinaire, ce n’est pas seulement le hasard qui agit. Comme pour les molécules de gaz chaud, il y a deux mouvements qui semblent être surimposés : un mouvement désordonné et un mouvement d’ensemble. Probablement, nous pouvons dire alors que les événements du monde ordinaire sont un mélange de ces deux mouvements : un mouvement de désordre et un mouvement d’ensemble qui vise à une fin déterminée?

Vous avez trouvé cela tout seul !

(Puis Mère passe à une autre question) Vous avez dit dans ce même Entretien : « D’innombrables fois la paix divine vous a été donnée mais chaque fois vous l’avez perdue. »

Oui, combien de fois la paix vous a été donnée et combien de fois l’avez-vous perdue? d’innombrables fois, ai-je dit. La paix divine (pas seulement la paix ordinaire, parce que la paix ordinaire, je crois qu’on peut faire le tour du monde plusieurs fois sans la trouver), mais la paix divine vous a été donnée et chaque fois vous l’avez perdue. Pour quelle raison? Parce que quelque chose en vous refuse de faire l’abandon de sa mesquine routine égoïste.

Mais la paix divine est toujours là, n’est-ce pas, elle n’est pas « donnée » ?

Il ne faut pas oublier que quand j’ai dit cela, nous étions un petit groupe de douze ou seize, qui se réunissaient régulièrement, et que c’est à eux que je parlais. Je n’ai jamais pensé que j’allais lire cela devant plus de cinquante personnes, jamais. Mais je l’ai dit positivement aux gens qui étaient là, dans ce petit groupe, et à qui j’avais donné d’innombrables fois la paix, et chaque fois ils l’avaient perdue. C’est ce que je veux dire, c’était une chose tout à fait précise. Maintenant, d’une façon générale, pour ceux qui sont ici, on peut dire comme tu dis, que la paix est donnée d’une façon constante (comme la conscience, comme la force, comme la connaissance) dans une certaine mesure, dans la mesure où le mental peut la recevoir. Alors on ne peut plus dire qu’elle soit « perdue »; mais alors on en devient conscient, puis inconscient, et de nouveau conscient, puis de nouveau inconscient; tout simplement pour une raison analogue à celle que j’ai donnée (parce que c’est toujours vrai, que l’on soit seize ou dix-huit ou cent cinquante ou sept cents, la raison est à peu près la même), à savoir que même quand on est de bonne volonté, il y a quelque chose dans l’être qui s’accroche désespérément à ses habitudes. Les gens s’imaginent que s’il y a quelque chose de changé dans leurs petites habitudes extérieures, ils ont fait un grand progrès; ils vous disent : « Mais pas du tout! je voyage, je change de milieu, je change de circonstances et je m’adapte très bien. » Tout cela ne veut rien dire du tout. Ce sont les habitudes du dedans, les réactions du dedans, la façon de voir du dedans, la façon de penser, de diriger son action, c’est cela qui refuse de changer, qui a beaucoup de peine à changer.

Quand vous parlez de « donner la paix », est-ce qu’il s’agit d’un don spécial ou de quelque chose de général?

C’est spécial, c’est quelque chose qui est mis sur vous, avec insistance, et puis, pendant quelques secondes ou quelques minutes, ou même quelques heures, on le sent. On sent que, tout d’un coup, on est rempli de paix, de force, de lumière — quelquefois même de choses encore plus précieuses : de connaissance, de conscience, d’amour. Et puis, cela disparaît. Alors on dit : « Oh! vraiment, ces forces divines ne sont pas charitables. Elles vous font goûter les choses pour voir comme c’est bon, puis elles vous les enlèvent pour que vous les désiriez davantage! » C’est la conclusion habituelle.

Pourtant, on connaît les causes qui nous empêchent de garder la paix donnée et on essaye de se débarrasser des obstacles.

Et alors, on se met dans une bataille terrible et on perd encore plus la paix !... Tu veux dire que quand on perd le contact et que l’on fait un effort, on arrive à se débarrasser de l’obstacle? Cela, c’est vraiment quand on est un sâdhak numéro un! Il n’y en a pas beaucoup qui font cela. Ceux qui le font, je les complimente, parce qu’ils iront très vite. Mais il n’y en a pas beaucoup qui savent la cause — je te l’ai dit, quatre-vingt-dixneuf fois sur cent, c’est le pauvre Divin qui est coupable : c’est Lui qui a donné et puis qui retire ce qu’Il a donné; qui est tout à fait capricieux. Il vous fait goûter du fruit merveilleux, comme cela, puis Il vous l’enlève, et puis quand ça lui prend, Il vous le rend... Enfin, c’est un personnage tout à fait fantaisiste!

Au lieu de donner la paix, pourquoi le Divin n’abolit-il pas tout de suite l’ego ?

Ah! cela, c’est la besogne de chacun. C’est ce que je vous ai dit l’autre jour, je vous ai lu ce que Sri Aurobindo avait écrit : « Ne vous bercez pas de l’illusion paresseuse que l’on vous donnera l’aspiration et que l’on fera tout le travail pour vous. » L’aspiration doit venir de vous et l’abolition de l’ego aussi. On vous aide, on vous soutient; chaque fois que vous ferez un pas, vous sentirez qu’il y a quelque chose qui vous donne tout ce qu’il faut pour pouvoir faire le pas, mais c’est vous qui devez marcher, on ne vous prendra pas sur le dos pour vous porter... Abolir d’abord l’ego, voilà un programme merveilleux ! Une fois l’ego aboli, il n’y aura plus rien à faire, tout le travail sera fait, parce que c’est justement l’ego qui vous empêche d’être en contact avec le Divin. Une fois que l’ego sera parti, tout simplement vous serez comme ça, dans une union béatifique avec le Divin, et tout le travail sera fait. Mais généralement, on ne commence pas par la fin. En tout cas, ce que je vous ai dit tout à l’heure tient bon : abolir l’ego, c’est votre travail. On vous aidera, mais il faut que vous marchiez sur vos propres pieds. N’espérez pas du tout qu’on va vous porter sur le dos et que vous n’aurez rien à faire qu’à vous laisser porter.









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