Satprem: Lettres à Yolande


Octobre 1969 – Février 1978

La Rencontre

(Le 7 octobre 1969, première entrevue de Yolande avec Satprem)

Samedi 7 octobre 69

Yolande, voulez-vous ce soir vers 6h à la plage ? Car demain je ne serai pas libre. À bientôt.

Satprem




Le 11/10/69

Chère Yolande,

Puis-je ajouter cette réflexion à notre conversation d’hier. Je crois que l’esprit de propagande est toujours nuisible parce qu’il est artificiel. Par contre je crois que toutes les circonstances et les rencontres nécessaires seront mises sur votre chemin et qu’alors, , vous pourrez avoir une action naturellementutile et spontanée. Il faut comprendre de plus en plus que les choses vraies s’organisent « derrière le voile » et que la plus grande difficulté consiste à « laisser passer » en étant aussi clair que possible – en fait, le monde est merveilleusement organisé dans le moindre détail et notre arbitraire mental trouble plus qu’il n’aide. Il faut apprendre à « se brancher » au-dedans, alors tout s’arrange spontanément au-dehors.

Pardonnez-moi ce long discours. Mes pensées vous accompagnent et ma fraternelle affection.

Satprem




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30.1.70

(Lettre à J.R.D. Tata)1

Cher Monsieur et ami,

Je crois que le moment de l’action est venu.

Yolande a dû vous dire que nous avons traversé des jours dangereux – quelquefois on est très seul au milieu de forces énormes. C’est grâce à Sir C.P.N. Singh que je puis vous 2écrire aujourd’hui. C’est lui qui a protégé l’Œuvre, et notre vie en même temps parce que cette vie dans un corps n’a de raison d’être que pour cette Œuvre. Je suis heureux que vous l’ayez rencontré à Delhi, grâce à Yolande. Incidemment, je ne vous ai pas dit dans ma dernière lettre que je n’ai pas de secrets pour Yolande, parce que cela me semblait évident : elle est « une » avec vous, comme Sujata, près de moi, est « une » avec moi. Nous travaillons tous ensemble, chacun selon ses capacités.

J’ai donc reçu l’assurance de Delhi que la protection officielle de Madame Gandhi était avec notre travail. Par ailleurs, l’une des imprimeries ici (« All India Press » appartenant à

1 Jehangir Ratanji Dadaboy Tata (J.R.D.) (29.7.1904-29.11.1993). J.R.D. signifie « conquérant du monde ». Il fut pendant 60 ans le président du groupe Tata, le plus important et le plus ancien des conglomérats indiens. Premier pilote de l’Inde, premier vol en 1932 : Bombay – Karachi avec sa compagnie privée. Président d’Air India durant 53 ans. Nombreuses fondations : The Family Planning, the Higher Education of Indians.

2 Chandeshwar Prasad Narayan Singh – Sir C.P.N. Singh (18.4.1901-29.11.1994) , « Freedom Fighter », ami proche de Jawaharlal Nehru ; le premier Ambassadeur de l’Inde au Népal, a sauvé la vie du roi de Népal ; puis Ambassadeur de l’Inde au Japon ; Gouverneur du Penjab, a aidé Le Corbusier pour la ville de Chandigarh. Puis Gouverneur d’Uttar Pradesh, proche d’Indira Gandhi et ami de Satprem. Il avait envoyé un gurkha népalais à « Deer House » Nandanam pour protéger la vie de Satprem et Sujata ; par la suite, il a acheté une propriété secrète, isolée dans un « shola » (forêt) des Nilgiris, comme un abri loin des menaces et des assauts que subissaient Satprem et Sujata sans arrêt à l’époque. C’est dans ce lieu de refuge dans les montagnes de l’Inde du sud que Satprem a pu, enfin, commencer son longue travail, assidu et concentré, pour publier les Agendas de Mère sans la censure – intégralement.


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Madanlal Himatsinga) serait encline à vendre peut-être… Je dis peut-être parce que Madanlal n’est pas décidé vraiment et ne se laisserait tenter que s’il recevait une grosse somme d’argent « cash ». Sa première évaluation a été 15 lakhs. Madanlal est en fait très dévoué à Auroville et à la construction du « Matrimandir ». L’argent qu’il recevrait irait donc directement à Auroville – ce qui aurait le double avantage de servir l’Œuvre de Mère ici, sous forme d’une Imprimerie de Mère, et à Auroville, sous forme de participation à la Ville que Mère voulait bâtir.

L’Imprimerie de Madanlal est l’une des plus modernes avec toutes les machines pour impression et tirage en « offset » – les locaux sont là, tout est en marche. Ce serait donc une bénédiction si nous n’avions pas à courir de tous les côtés pour trouver des machines et à monter de toutes pièces une nouvelle Imprimerie. Je crois (autant que je sache) que Madanlal se laisserait tenter par un gros versement immédiat… Voilà. Alors simplement je mets cela devant vous et aux pieds du Divin, avec une prière dans le cœur pour que l’Œuvre de Mère et de Sri Aurobindo s’établisse sur la terre.

En vérité, c’est une œuvre terrestre.

Nous jouons une grande bataille sous des aspects très humbles et très ordinaires. C’est un Moment de choix pour tout le monde.

Et si cette Œuvre s’établit – et Elle s’établira – vous verrez le commencement du grand Mouvement mondial que je vous ai promis, et que je vous re-promets très solennellement en prenant Mère et Sri Aurobindo à témoin.

Que la Grâce soit avec nous. Quoi qu’il arrive mon affection et mon estime pour vous ne varient pas.

Satprem



P.S. : Ce n’est pas sous ma direction que sera cette Imprimerie, mais sous celle de Sir C.P.N. Singh et c’est à lui de


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recevoir toutes les donations. Mon seul travail est de fournir les 16 premiers volumes de l’Œuvre, et nous verrons ce qui suivra. Satprem vous aime en dehors de toutes les contingences humaines.





Le 2 octobre 1971

Chère Yolande,

Votre travail porte ses fruits. Ce matin j’ai reçu un petit mot de Malraux que j’ai lu aussitôt à Mère. Ci-joint, je vous envoie une copie du mot et de ma réponse, pour votre information. Je crois que nous approchons très vite de l’Heure où les gens VERRONT. Quelle Grâce merveilleuse de savoir et de regarder. Et c’est parce que vous avez senti cette Grâce et avez su vous laisser conduire par Elle, qu’elle vous aide et vous aidera encore dans le grand Travail qui va changer merveilleusement ce monde sans que les gens s’en doutent.

Allez de l’avant, Yolande, gardez bien droite votre antenne vers la Chose et appelez Mère en toutes circonstances.

Avec mon affection fraternelle.

Satprem



(Mot d’André Malraux)

« Je vous remercie, Monsieur, de cette « Genèse du Surhomme »1 dont quelques unes de nos amies m’avaient et m’ont parlé – et vous remercie aussi d’avoir eu l’attention de me l’envoyer. »

1 Satprem avait dédicacé son livre avec cette phrase : « Entre deux mondes, ce cri, ce déchirement qui a besoin de vous ».


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(Lettre de Satprem à André Malraux)

Le 2 octobre 1971

Monsieur André Malraux
19 bis Avenue Victor-Hugo
BOULOGNE SUR SEINE
France

Monsieur,

Je suis très touché que vous ayez eu la bonté de me remercier de la « Genèse du Surhomme ». Il y a quelque quinze ans, en cet Ashram, je faisais quelques classes de français aux jeunes disciples Indiens, et j’essayais de leur dire qui était Malraux, dont j’admirais l’action – aujourd’hui, ils se rappellent et, comme moi, sont émus de votre intervention en faveur du Bangladesh.

Le problème est plus profond, bien sûr, comme vous le savez. Il s’agit de créer un nouvel Homme en cette fin du Cycle mental – c’est ce que nous tentons de faire ici avec la Mère et Sri Aurobindo. De grandes Forces sont à l’œuvre ici, humblement. Et je suis touché que cette « Genèse » ne vous ait pas laissé insensible. Son cri d’appel1 a bien besoin de vous et de votre capacité de saisir le Sens profond de notre crise humaine.

Que la Force de Sri Aurobindo et de Mère vous accompagne. En toute fraternité dans la grande Œuvre à accomplir.

Satprem

Sri Aurobindo Ashram
PONDICHERY – 2
INDIA

1 « Volontaire pour le Bengale » a lancé André Malraux et il me demande l’aide de La Mère, traducteur et imprimerie, pour ses discours, sans passer par la langue anglaise. (Y.L.)


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29 décembre 71

Chère Yolande,

Vos amies Klara et Dominique m’ont apporté votre lettre, le livre et les articles de Malraux. Il est évident, dans le Destin supérieur des individus que le Bangladesh était seulement un prétexte pour que Malraux rencontre son Heure de Vérité aux pieds de Mère – s’il saisissait l’occasion. Et je comprends bien qu’il fallait que ses espoirs extérieurs d’action dramatique et spectaculaire s’écroulent pour qu’il se trouve en face du vrai Motif. Dans ces conditions, il est bien possible que votre lettre ait une action utile. Par ailleurs, par une sorte de « hasard » qui révèle toujours la Main conductrice, il se trouve que ma propre lettre à Malraux (adressée à la mauvaise adresse, boulevard Victor Hugo) m’est revenue il y a quelques jours. Je l’ai renvoyée à la bonne adresse, je l’espère. Mais je vois que si cette lettre était arrivée quand il était encore en plein rêve combatif, elle n’aurait pas eu d’effet – tandis que maintenant, il se peut que nos deux lettres conjuguées aient quelque utilité. Nous verrons. Les choses, et les êtres, sont conduits – et tout est toujours bien. Malraux avait rêvé de mourir, comme ses héros, en beauté, selon sa propre tradition, sur les champs de bataille du Bangladesh. Mais cette sorte d’évasion théâtrale ne lui était pas réservée – peut-être parce qu’il y a mieux à faire qu’un beau héros – s’il pouvait devenir le Héraut (excusez le jeu de mot) du Nouveau Monde…

Tout est bien, chère Yolande, restez attentive, à l’écoute de Mère – et dans tous les cas une Paix parfaite. Dans les remous on ne voit plus rien et ne comprend plus rien. Tous les détours mènent exactement et directement au But.

Affectueusement.

Satprem



Je vous envoie le dernier message de Mère… et bonne année.

S.


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Le 13 mars 1972

Madame,

Monsieur André Malraux est en voyage à l’étranger et ne sera sans doute pas de retour avant le 15 avril, mais il m’a chargé de vous demander de dire à la Mère, que pour tout ce qui est du domaine du Comité, elle peut disposer de lui, et qu’il le tient pour un honneur.

Recevez, Madame, l’assurance de mes sentiments distingués.

Sophie Reincke1





18 mars 72

Chère Yolande,

II semble que vous ayez entrepris le yoga de Malraux ! Mais les intellectuels sont… coriaces. Enfin la grâce de Mère est avec vous, je le sens, suivez votre inspiration – et prenez le temps de vous intérioriser de temps en temps pour vous rebrancher sur la Lumière pure, sans mobile, sans action, simplement parce que ÇA EST, et laissez-vous baigner. C’est la Source silencieuse de tout. Et l’heure de la Réalisation est proche.

Très bien pour votre journal de voyage, c’est du bon travail. Voyez, il suffit d’être clair, et tout s’éclaire autour de soi.

Mais n’oubliez pas la Source pure. Je pense à vous affectueusement.

Satprem



1 Secrétaire de Malraux.


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29.3.72

Chère Yolande,

J’ai donc lu à Mère le mot de la secrétaire de Malraux et j’ai aussitôt transmis à André Morisset l’original afin qu’il 1voie la suite à donner, car c’est lui qui s’occupe de toutes ces questions. Peut-être serait-il souhaitable que vous vous rencontriez – si vous connaissez les plans officiels, vous verrez mieux comment aider, et s’il connaît vos possibilités, il organisera mieux le travail.

Merci aussi pour la coupure de presse, et surtout voulezvous avoir la gentillesse de remercier vivement Klara de ma part pour m’avoir trouvé cette pièce de rechange du Grundig. Elle est bien dévouée – voilà un an que cet appareil est en panne !

Je vous souhaite bon travail. Les bénédictions de Mère sont avec vous, et mon affectueuse pensée.

Satprem



P.S. : J’allais clore cette lettre quand je suis tombé sur le passage suivant de Mère :

« Dans le silence est la plus grande réceptivité. Et c’est aussi dans un immobile silence que se fait la plus vaste action. Apprenons à être silencieux pour que le Seigneur puisse se servir de nous. »

Plusieurs fois Mère a répété : « C’est bien, c’est bien » lorsqu’elle a entendu la lecture de la réponse de Malraux.

1 André Morisset, fils de La Mère, polytechnicien, secrétaire général de la Sri Aurobindo Society.


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Le 19 oct. 72

Chère Yolande,

Votre télégramme a été lu à Mère aussitôt. Elle est restée 1longtemps concentrée et elle a donné un « paquet de bénédictions » pour vous (le bleu) et un autre pour A. M. « s’il est encore en vie » quand vous recevrez cette lettre, a dit Mère.

Pour A. M., c’est le paquet doré avec la photo de Sri Aurobindo.

Oui, bien sûr, il y avait un pas à franchir et il est plus facile de passer de l’autre côté… Mais ce n’est pas de l’autre côté qu’on franchit le pas, c’est ici, et il faut revenir et revenir encore jusqu’à ce que ce soit FAIT. C’est là qu’est le vrai courage.

Avec ma fraternelle pensée.

Satprem



Tenez-moi au courant.





28 juillet 1973

Yolande,

Voici ce qu’il me vient à propos de Tata. Il disait, m’avezvous rapporté, que sa vie était un échec, que les quelques millions d’hommes qu’il aidait ou avait aidés étaient simplement engloutis par la marée des millions d’autres.

S’il fabrique de l’huile ou de l’acier – ou que sais-je – il sera nationalisé ou dérobé d’une façon ou d’une autre. S’il fait la charité à quelques millions d’hommes, il sera également volé de ses bienfaits parce que l’on n’aide pas les hommes avec de l’argent ni de la charité mais en élargissant leur conscience.

1 Malraux en urgence à l’hôpital. Le contenu du télégramme : « Si dans deux jours je ne suis pas debout, je me tire une balle dans la g… ».


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Qu’est-ce qu’il peut donc « fabriquer » qui ne lui sera pas volé, quel est ce produit-là ?… Nul ne vole la Beauté et elle chauffe le cœur de millions d’hommes et les aide à grandir vers ce qui est plus grand qu’eux-mêmes. Tous les grands Moyens sont entre les mains du Mensonge – le cinéma, les disques, les éditions. Pourquoi ne serait-il pas « fabricant » de Beauté, pourquoi ne laisserait-il pas derrière lui une œuvre qui ait un sens pour l’Avenir et non pour l’estomac immédiat des hommes – quelque chose qui aide la Beauté de l’Avenir à se concrétiser. Alors il s’éveillerait à une nouvelle jeunesse, il entrerait dans un nouveau courant. Peut-être pourriez-vous l’aider ? On marche ensemble vers un monde plus vrai, plus beau et on aide ce monde à naître à quelque chose qui le délivrera radicalement de toutes ses pauvretés et ses pauvres richesses.

Affectueusement.

Satprem



J’étais très content de vous voir.





14 août 73

Chère Yolande,

Reçu votre mot. Je crois, en effet, qu’il y a quelque chose à faire avec Tata – tout dépend de vous. C’est la femme qui est la véritable force créatrice, c’est elle qui donne l’impulsion, soutient, fait monter – ou qui détruit tout aussi bien. Quand deux êtres sont accordés, ils peuvent faire ensemble un chemin très fécond. Je vous souhaite ce chemin avec Tata, l’Inde a le plus grand besoin d’être délivrée d’un cinéma ignoble, de disques d’une « musique » qui n’est ni indienne ni occidentale et d’une dégradation générale des consciences qui sont avilies par tous ces grands requins du « goût public ». Avec ses moyens, Tata peut faire une œuvre salutaire pour des millions


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d’hommes qui ont besoin d’être mis en contact avec un peu de beauté et de vérité – ce sera infiniment plus salutaire que des charités inutiles qui ne guérissent rien car elles ne guérissent pas les consciences.

Si vous écoutez deux minutes tous les disques qui hurlent au coin des rues de l’Inde et jusque dans les villages de l’Himalaya, et si vous regardez quelques affiches de cinéma, vous comprendrez tout de suite l’œuvre formidable à laquelle je vous convie – quelque chose qui va jusqu’au bout des villages et qui touche tous les yeux, toutes les oreilles… et les cœurs. Voilà.

Très bien pour le Figaro Littéraire – nous verrons les réactions. Ce qu’il faut, en effet, c’est un peu de publicité ici et là. Voilà des gens (Auropress) qui ont imprimé ce livre1 à la main, sous le soleil de l’Inde, avec quatre sous dans leur poche et plein de cœur, et je souhaite pour eux au moins que « leur » livre se répande et justifie leur effort et leur espoir.

Je pense à vous avec une grande affection.

Satprem





17 novembre 1973 : Départ de Mère





1 Satprem, , Robert Laffont, 1974, Par le corps de la terre ou le Sannyasinédité d’abord par Auropress, l’imprimerie d’Auroville.


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20.2.74

Dans la simplicité de la Vérité.

Avec affection

Satprem



16 mars 74

Chère Yolande, active Yolande,

oui, vous travaillez bien et la Force circule bien à travers vous. Ça bouge partout, les livres sortent ou vont sortir (« L’Orpailleur » relancé par le Seuil mi-avril, « Le Sannyasin » peut-être en juin, « La Genèse du Surhomme » en septembre), le travail de Mère se fait partout, on sent que la Force est si formidable et que dès qu’elle rencontre la moindre petite faille, un petit trou de sincérité, elle est prête à faire des merveilles – partout, à tous les niveaux, avec une extrême précision de détails qui fait vraiment dire : enfin le Supramental est là dans la Matière, Sri Aurobindo et Mère l’ont bel et bien tiré chez nous.

Moi, je me cache, ou voudrais beaucoup me cacher (mais ce n’est pas toujours possible) pour faire mon vrai travail : ce livre sur Mère. J’aimerais bien me cacher derrière mes livres et que l’on ne parle pas de la « personne » – en fait, c’est quand il n’y a plus personne que ça marche très bien et que le travail se fait miraculeusement.

À la Grâce de Mère
et très affectueusement
Simple, toujours simple
Yolande, c’est la grande clef,
la porte ouverte à tous les Possibles.

Satprem



Quelle gentille pensée ces journaux pour ma mère !


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27.5.74

Yolande ! Bonjour !

Je suis là mais oui !

Et pense à vous affectueusement.

Satprem



22.6.74

Chère Yolande,

J’ai tardé à vous répondre mais pensé à vous. Je suis accablé de travail. L’article que vous suggérez serait certainement utile, mais il est plus important que j’arrive à trouver le temps d’écrire ce livre sur Mère. En fait la Puissance qui est à l’œuvre avance comme un bulldozer et rien ne résistera, avec ou sans article, avec ou sans notre bonne volonté – les écluses sont ouvertes. Le « constat d’échec » est en fait la première porte qui s’ouvre sur le Nouveau Monde. Avec vous très fraternellement dans votre action.

Satprem



9.9.74

Chère Yolande,

Vous m’étourdissez ! Mais vous êtes un témoignage vivant de ce que peut faire la force de Mère quand elle trouve un bon relais limpide. J’allais vous écrire quand votre lettre est arrivée. Oui, j’avais reçu la dactylographie du texte d’André Brincourt1 qu’il m’a envoyée avec un mot si touchant – les

1 Rédacteur en chef des pages littéraires du quotidien .Le Figaro


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âmes sont généreuses. J’ai beaucoup prié Mère et Sri Aurobindo pour lui – qu’il sente d’une façon vivante, par une expérience, la lumière nouvelle. Et je lui ai aussitôt envoyé un mot au Figaro. Mais Yolande, j’aurais tellement voulu me cacher derrière l’œuvre – déjà, signer un livre me semble si outrecuidant, autrefois les peintres ne signaient pas leur prière. Et cette photographie de moi que vous annoncez… J’ai reçu un véritable déferlement que je ne m’expliquais pas et qui complique beaucoup le travail. Mère et Sri Aurobindo peuvent tout avaler et laisser impunément leur photo aller partout, mais des pensées centrées sur une photo c’est comme si j’étais criblé de flèches. J’avale tout, Yolande, je suis à des milliers de kilomètres et c’est très fatiguant. Voilà – dit simplement. Si l’on peut éviter d’autres publications avec photo, ce serait mieux. L’élargissement de la conscience a ses inconvénients !

Mais que leur volonté soit faite ! En tout cas, ils savent que vous faites du bon travail, ils vous aident, et plus vous serez limpidement SIMPLE, plus vous verrez la Merveille.

P.S. : Je suis avec vous très affectueusement. Sujata vous envoie son sourire. Elle me disait hier, je sens Yolande très fort. Et gratitude.

Satprem



23.9.74

Chère Yolande,

Merci pour la photo, vous êtes vraiment très gentille. Oui, chacun a sa tonalité particulière dans cette Grâce de les servir et si on se laisse modeler, chacun arrive à sa note pure. Le « cirque ambulant », c’est la cocasserie extérieure – derrière il y a quelque chose de très frais et joyeux comme la petite source


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au milieu des prairies de montagne. Yolande, c’est quelqu’un de très « accordé ».

Que cette joie reste avec vous toujours.

Je vous aime bien.

Satprem



Votre Tata, j’y pense. Si un jour nous nous rencontrons, je le ferai avec cœur, c’est-à-dire avec Mère.





18.11.74

Chère Yolande,

Content de vous savoir ici. Vous avez bien des égards pour mon temps, et c’est vrai, il est lourdement chargé.

Malgré ma réclusion, je serais heureux de voir J. Tata, d’abord parce qu’il est votre ami, et puis j’estime ce qu’il fait. Il n’est pas besoin d’intermédiaires – oh ! surtout, ni de fixer des jours – mais il faut que je sois prévenu le matin parce que je sors tous les soirs me promener à l’air entre 5h et 6h15, et c’est le seul moment de la journée où je pourrais recevoir votre ami, disons 5h30 n’importe quel jour. J’espère qu’il n’a pas peur du silence parce que je n’ai rien à dire.

Malraux… Comme je crois vous l’avoir déjà dit, il faut se taire, ne pas intervenir, cela ne sert qu’à soulever des réactions contraires. Et autant que je comprenne, depuis deux ou trois ans déjà, il a tourné le dos à l’avenir, il fait du trapèze volant dans les vieilleries mentales. Il est très utile là où il est – laissons-le.

Mais si vous voulez que nous nous rencontrions deux minutes silencieusement, venez demain avec la voiture de Sujata, je serais content.


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Très affectueusement.

Satprem



La voiture partira à 11h15 de chez Sujata.





18.12.74

Chère Yolande,

Nous communiquons bien. Votre ami T. m’intéresse infi-1niment plus que Malraux et je crois qu’il a quelque chose à faire pour l’Inde. Mais le problème est infiniment plus grave et plus profond que de remplacer un premier ministre par un autre meilleur. C’est toute la structure mensongère qui doit s’écrouler. C’est l’Inde qui doit renaître. C’est un état nouveau (je ne dis pas « État ») sans partis, sans fausse démocratie inepte, sans faux « ismes » périmés. L’Inde doit cesser d’être une fausse copie de l’Occident, elle doit renaître des pieds à la tête – il faut que ça s’écroule, cette énorme façade toutde Mensonge. Et ça vient. Et je crois que, , votre ami T. alorspourra quelque chose. Il faut qu’émerge un homme de large conscience qui guidera par sa vision, et, avec lui, à côté de lui, T. pourra organiser, créer, inventer – non plus des machines ou quelque super-mécanique pour un monde dont la Mécanique et l’Argent sont en train de crouler, mais une mise en ordre de la matière en partant de la plus simple base.

Bientôt l’heure viendra. T. aura son heure. À lui de s’ouvrir à Sri Aurobindo et à Mère qui ont un amour si grand pour l’Inde et qui continuent de veiller sur sa destinée. S’il s’ouvre à eux dans le silence de son cœur, alors de grandes choses sont possibles – il suffit d’être sincère, simplement sincère, et confiant.

1 J.R.D. Tata.


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Votre briquet est une merveille. Je pense à vous très affectueusement.

Satprem



Bonne année ! Toute fraîche, toute nouvelle, et large, large… comme Mère.





5 février 75

Chère Yolande,

En hâte quelques lignes. Non, Dieu n’a pas « décroché son 1téléphone » pour la bonne raison qu’il n’a pas besoin de téléphone et qu’il est parfaitement ici conduisant les opérations imperturbablement vers le chaos qu’il veut pour le nouveau monde qu’il veut. Nous crions après nos jouets cassés, mais nous sommes très enfantins, à la vérité. Ils voudraient probablement faire un nouveau monde avec des machines améliorées – mais ce n’est pas comme cela… heureusement ! Que les hommes appellent ou n’appellent pas, le nouveau monde sera, aussi inévitablement que les mammifères ont été avec ou sans cris de mammifères. La seule différence, c’est que ceux qui ont le privilège d’appeler comprendront mieux et verront plus clair au lieu d’aller comme des aveugles là où ils n’ont pas envie d’aller – mais tout le monde y va !

Bon. J’accueillerai votre ami T., mais vraiment je n’ai pas grand-chose à dire, sauf si Mère s’empare d’une langue.

Je suis fatigué, Yolande, ce nouveau livre [Le Matérialisme Divin] est une épreuve assez radicale – ma foi, comme pour nous tous, comme pour le monde.

Affectueusement.

Satprem



1 Satprem répond à la question posée par Arthur Koestler dans Le zéro et l’infini (Paris, 1947) : « Dieu a-t-il décroché son téléphone ? »


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Très déçu par le briquet merveilleux ! Moi qui croyais en avoir pour toute la vie, une sorte de Brahman électronique, il faut le recharger ! Les machines sont décidément trompeuses.





Le 26 juillet 1975

Chère Yolande,

Je ne suis pas un devin, je ne suis pas un « voyant ». J’ai une certaine perception globale du mouvement du monde et, parfois, des êtres au centre de ce Mouvement ; votre ami est l’un de ceux-là, il me semble qu’il y a une Lumière ou une Force avec lui, d’une qualité particulière, qui appartient à ce Mouvement tout naturellement – tandis que d’autres êtres, comme Malraux, par exemple, s’effacent, sont comme enveloppés dans la grisaille et ne semblent pas faire partie du Mouvement. J’ai perçu aussi en votre ami un autre homme, le vrai qui attend l’heure. Vous, Yolande, vous êtes très bien accordée au Mouvement, il y a une Harmonie naturelle qui vous fait tout naturellement faire ce qu’il faut pour travailler dans ou au Mouvement. Par vous, les choses ou les êtres ou les circonstances se joignent bien.

Maintenant, où va-t-il, ce Mouvement ? Là aussi, j’ai une perception globale de ce que l’on pourrait appeler le grand Plan du monde, parce que Sri Aurobindo et Mère me l’ont appris. Je où ça va, et dans une certaine mesure je perçois saisles évènements qui vont dans le sens ou non, qui sont symptomatiques ou épisodiques. Et je que tout – dans le moindre saisdétail – va vers ce BUT. Un nouveau monde infiniment plus radical que tout ce que nous pouvons imaginer, et plus beau, et vrai. L’Inde a son rôle très particulier à jouer dans ce grand Plan, un rôle symptomatique du tout et de tout le reste du monde. « L’Inde, disait Mère, est devenue la représentation symbolique de toutes les difficultés de l’humanité moderne. L’Inde sera le lieu de la résurrection à une vie plus haute et plus vraie – c’est dans l’Inde que sera la guérison. » C’est-à-dire


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que le mouvement de transformation de l’Inde est le signe et le symbole du Mouvement de transformation du monde. Mais c’est aussi le symbole de toutes les difficultés à résoudre. L’Inde est devenue une énorme façade mensongère avec des millions et des millions de fonctionnaires comme une pieuvre qui paralysent le pays. Ces millions-là sont des « électeurs ». Ils ne produisent rien, ils ruinent le pays. Et personne ne veut se priver des « électeurs ». Cet énorme mensonge doit s’écrouler. Et l’écroulement de ce mensonge sera le signe précurseur du changement du reste du monde. Quand on demandait à Sri Aurobindo : « Où va l’Inde ? », Il répondait : « India is going towards European Socialism, which is dangerous for her, whereas we were trying to evolve the genius of the race along Indian lines ». Et quand on lui demandait si l’Inde serait libre et indépendante, Il répondait : « That is all settled. It is a question of working out only. The question is what is India going to do with her Independence ?... Bolshevism ? Goonda-raj (banditisme) ?… Things look ominous. » C’était en 1935.

Il voyait loin.

I. G.1 poursuit simplement et achève « l’œuvre » de son père. Probablement fallait-il qu’elle amène l’Inde à ce point d’impuissance et de stérilité si totale que le pays sera de obligébasculer dans Autre Chose – cette Autre Chose, justement, que Sri Aurobindo et Mère ont travaillé à implanter dans la conscience de la terre.

Il donc un écroulement, pas seulement dans l’Inde, y auramais partout, pour que la Nouvelle Chose, le Nouvel Ordre de Vérité puisse s’installer sur la Terre. Le monde entier est conduit vers ce point de rupture ou de bascule. C’est à cette charnière-là, à ce moment de changement, que j’ai perçu un rôle, une place, pour votre ami, parce qu’il a les qualités que

1 Indira Gandhi, premier ministre de la République d’Inde de 1966 à 1977, puis de 1980 à sa mort en 1984, et seconde femme au monde élue démocratiquement à la tête d’un gouvernement, fille unique de Jawaharlal Nehru.


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Mère cherchait – il peut. Il aime l’Inde, il comprend. Et s’il s’ouvre à la Force de Mère et de Sri Aurobindo, il recevra tout ce qui est nécessaire, les circonstances s’organiseront pour lui. Il faut seulement qu’il prie, qu’il appelle, qu’il reste avec son aspiration pour la grandeur de l’Inde, la vérité de l’Inde, la beauté de l’Inde, le grand rôle mondial de l’Inde.

Comment se produira cet écroulement ? Quand ? Je ne sais pas, je ne suis pas devin. Quand votre ami est venu me voir sur la petite terrasse, j’ai dit spontanément : deux ans.

Par quelle voie le Divin arrivera-t-il à ses fins ? Je n’en sais rien, mais je sais que tout y conduit inéluctablement – c’est un formidable Pouvoir qui est là, c’est celui-là même qui est en train de secouer tous les pays, toutes les consciences, toutes les structures. C’est un irrésistible Pouvoir qui monte du fond de la Matière et qui organise ou réorganise toute la Matière… en catimini (et pas trop, parce que ça commence à devenir très visible, et ce le sera de plus en plus). Donc je ne peux pas dire si ce sera l’écroulement de tel ou tel chef politique – en fait ce sera l’écroulement de tout ce qui résiste au Mouvement. Et la politique est le plus vilain des mensonges.

Ma seule crainte pour l’Inde, c’est sa torpeur, ce qu’on appelle ici le « tamas » [inertie] – il lui faut des coups pour l’obliger à bouger. Dieu veuille lui épargner le sinistre coup des Chinois.

Si votre ami veut garder devant lui, sous les yeux, la Grande Perspective, le Grand Plan de Sri Aurobindo et de Mère, il comprendra le sens absolu de tout ce qui arrive et il recevra les forces et les indications nécessaires. L’Heure est grande – elle est formidable. Et je crois que votre ami a honnêtement travaillé pour l’Inde et a aimé l’Inde, et qu’il avoir son doitœuvre, sa part dans la résurrection de l’Inde – s’il ne perd pas de vue la Grande Perspective et s’il sait se brancher sur la Grande Force, le Mouvement de transformation du monde.

Qu’arrivera-t-il à I. G. ? Je n’en sais rien. Mais je sais qu’il arrivera tout ce qu’il faut pour que l’Œuvre soit accomplie, et par des détours que nous n’avons peut-être pas prévus. Il faut


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rester en éveil, et attendre l’Heure avec foi, confiance, et cet appel dans le cœur pour que la Vérité de l’Inde se réalise.

Voilà tout ce que je sais.

Avec affection à vous deux.

Satprem



Au fond, si j’ai un rôle à jouer auprès de votre ami, c’est surtout de l’aider à établir le contact avec la Force qui est là – et cette Force se débrouillera très bien pour lui faire faire ou lui donner tout ce qu’il faut. C’est ce que j’ai essayé de faire le jour où il est venu. Je ne suis qu’un switch-board.

29 oct. 75

Chère Yolande,

J’ai tardé à répondre, mais j’ai terminé il y a 48 heures seulement mon livre sur Mère – deux volumes, plus de mille 1pages. Un tour de force (ou de Grâce). Je vous ai vue plusieurs fois « en rêve », dans des zones claires et toujours souriantes – vous êtes d’un joli monde limpide. J’ai vu aussi votre ami il y a quelques jours, et c’était un contact très agréable, là où on se préoccupe de choses un peu larges. Vous voyez que le contact intérieur est là et meilleur que toutes les postes. Rien à dire vraiment, sinon mon affection. Ma mère reste à Paris ces jours-ci, je pense – je ne sais pourquoi, vous devriez la rencontrer !

C’est le roc breton et une eau limpide et forte aussi. Pas grand-chose de commun avec la famille que vous connaissez.

Bon. Et je me débats avec mes problèmes d’édition – pas à Paris où, je pense, Robert Laffont prendra mon livre, mais ici… tous les problèmes sont ici. Le problème reste celui que je vous ai dit un jour sur la petite terrasse. Pas d’aide autour, des

1 Satprem, et Mère ouLe matérialisme divin Mère ou l’Espèce Nouvelle(publiés plus tard chez Robert Laffont, Paris).


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obstructions plutôt. Il va peut-être falloir que je fasse éditer mon livre chez un éditeur de Madras, alors que nous avons une superbe imprimerie avec toutes les machines payées par Mère ! Barun a toujours ses compositeursà main – pour 1000 pages, c’est trop. Et il reste le même point d’interrogation. Alors je crois que si Mère a fait le tour de Grâce de me tenir la plume pendant 10 mois, Elle fera peut-être bien un autre tour pour arranger mon édition aussi. Il n’y a rien de plus récalcitrant que les disciples intimes. Et puis je m’inquiète de cet « Agenda » de Mère : 13 volumes, plus de 6000 pages, que je voudrais commencer maintenant à éditer puisque mon livre ouvrira le chemin. Si j’avais une imprimerie, ce serait bien commode. C’est comme partout, il ne manque de rien au monde, sauf des bonnes volontés et des sincérités. Il faudrait que toute la vieille poussière ashramite soit secouée – dieu qu’il y a de poussière dans le monde, sans parler de radioactivité. Mais ça va craquer un jour. Je crois que mon livre sur Mère prépare les voies du grand craquage.

En attendant, on besogne et on regarde le tableau.

À bientôt, j’espère, encore sur ma petite terrasse. Dites mon affection à votre ami. Je « pense » à lui.

Avec vous.

Satprem



5 décembre 1975

Cher Monsieur1 et ami,

Voici la situation comme je la vois.

Une situation du monde avec des petits êtres, dont nous sommes, qui se trouvent à une certaine intersection des forces.

1 Lettre à J.R.D. Tata.


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Toujours, la situation nous échappe parce que nous n’avons pas la perception juste du Mouvement des forces, alors notre « intersection » ne sert à rien et nos moyens sont gaspillés ou nous sommes emportés comme des aveugles par le Courant. Si nous avons la perception juste, alors nos moyens peuvent devenir de vrais moyens. C’est cette compréhension du Mouvement qui est d’une suprême importance – tout le reste découle de là. Et une fois qu’on voit clair, on peut se mettre consciemment au service de la Force, et alors nos moyens sont comme multipliés par la poussée même de la Force.

Il y a d’abord le Fait d’un monde nouveau, radicalement nouveau, qui s’élabore de plus en plus visiblement par la Force queSri Aurobindo et Mère ont plantée dans cette Matière depuis le début du siècle. Ça, c’est le phénomène numéro 1 à comprendre. C’est cette Force-là le vrai levier. C’est ça qui tire tous les fils du monde. C’est ça qui est en train de démolir et de réorganiser le monde sur de nouvelles bases. Je vous l’ai déjà écrit.

Alors, qu’est-ce que, nous, Tata, Satprem, et peut-être Indira Gandhi, pouvons faire dans cette conjonction ? – Beaucoup de choses, ou rien, selon que nous adhérons à cette Force et acceptons de nous laisser mouvoir par Elle sans préjugés, ou continuons la vieille routine.

J’ai l’impression qu’il y a un nœud de forces qui relie ou peut relier ces 3 éléments et les faire concourir ou collaborer au Grand Dessein du Monde nouveau. Seulement, pour cela, il faut vraiment être pur, sincère – c’est-à-dire sans ambition personnelle, sans goût de gloire ni du pouvoir, seulement le Goût de faire un monde nouveau plus vrai, plus vivant, plus vivable, plus beau. Et l’Inde d’abord qui est le pays de notre cœur – qui est le pays d’où devrait partir la nouvelle Vague. Parce que c’est le pays de Mère et de Sri Aurobindo.

Prenons les éléments un par un, et nous verrons comment les 3 peuvent se joindre.

L’élément Satprem.


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Il est le dépositaire de l’œuvre de Mère. Plus de 6000 pages, 13 volumes qui sont l’Action de Mère. Ce n’est pas un « message », ce n’est pas « enseignement », ce ne sont pas des (un)« livres à publier », c’est une formidable Force. Chaque mot de ces 6000 pages contient la Force de l’expérience ou plutôt de l’Action de Mère. Publier cela, c’est déverser dans l’atmosphère terrestre un formidable ferment qui précipitera le Mouvement. C’est accélérer d’un seul coup le processus évolutif que nous voyons, en montrant son vrai Sens, sa vraie Direction. C’est ouvrir la conscience mentale humaine à l’ampleur de l’Action qui est en train de se produire. Cette publication, c’est vraiment une révolution évolutive comme il n’y en a pas eu depuis la dernière révolution qui a fait apparaître le monde mental parmi les singes. Ce n’est pas une « publication » : c’est une Action.

L’Inde devra être la première touchée par cette Action. Et c’est là où je vois, ou sens, que l’élément Tata et l’élément Indira Gandhi pourraient peut-être se rejoindre et s’entendre, chacun apportant la qualité qu’il ou elle représente. Avec un talent d’organisation comme le vôtre, et un rayonnement humain comme celui d’Indira, de grandes choses pourraient être faites pour l’Inde. Le tout est de savoir si Indira Gandhi accepterait de se laisser modeler par cette Force et de comprendre l’extraordinaire Nouveauté de cette conjoncture où tout est possible, si l’on se laisse emmener dans la vraie direction sans continuer à tisser les vieux principes et les vieux préjugés et les vielles idées. Une Force infiniment plus grande que celle de tous les pays et tous les gouvernants réunis est à l’œuvre – c’est la Force même du Monde nouveau qui se fera envers et contre tout – mais pourquoi pas ceux qui sont là…?avec

J’ai une sorte d’impression que Mère pousse les forces dans ce sens-là, d’une réunion et d’une coopération de Tata et d’Indira Gandhi. En tout cas, un essai va dans ce senslà. Pratiquement, je ne sais pas comment les circonstances s’organiseront, mais si l’on comprend la situa tion, si on est ouvert, les circonstances s’arrangeront automatiquement. Et


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les choses se feront sans même que l’on sache comment : tout d’un coup, une porte s’ouvrira. Le principal, c’est que la porte s’ouvre d’abord dans la conscience de Tata, qu’il regarde par . Yolande vous dira ce que, de mon côté, je peux faire ou essayer de faire avec Sir C.P.N. Singh qui vient souvent ici.

Mais le vrai rôle de Satprem, ce n’est d’aucune façon de se mêler des choses, sauf, si possible, pour établir des contacts, mettre les gens en contact avec la Force – et la Force fera d’ellemême tout ce qu’il faut.

Le rôle de Satprem, c’est un rôle silencieux, c’est de jeter dans l’atmosphère terrestre le ferment évolutif de Mère et de Sri Aurobindo – ces 13 volumes, et les deux volumes que je viens d’écrire pour ouvrir le chemin, préparer les esprits à l’Action de Mère et de Sri Aurobindo.

Ma préoccupation, c’est que cette œuvre ne soit pas aussitôt dévorée par des requins de toutes sortes, c’est d’avoir les mains libres pour pouvoir imprimer et diffuser cette œuvre. C’est donc d’avoir une impri merie de Mère et à Mère et pour Mère, ici, sous ma direction. Il faut donc, d’abord, que je sois protégé – et c’est là oùSir C.P.N. Singh est tombé assez miraculeusement chez moi. Il peut, s’il le veut, lancer un « projet gouvernemental » qui mettrait mon travail sous la protection du gouvernement de l’Inde, avec peut-être quelques fonds. Une sorte de Trust au sein de l’Ashram, dont je indépendantserais responsable, avec pour tâche de publier l’œuvre de Mère pour son centenaire en 1978.

Tel est l’aspect « légal » du problème. Car j’ai besoin d’être protégé des nombreuses mauvaises volontés qui m’entourent et qui n’ont cessé d’entourer Mère tant qu’Elle vivait.

Reste l’aspect technique. C’est là oùTata pourrait aider, peut-être. Comment ? Je ne le sais pas encore. Il faudrait monter de toutes pièces une Imprimerie ? C’est-à-dire des machines à trouver dans l’Inde (même des machines d’occasion, parce que nous n’avons pas le temps de suivre tout le processus des importations). Il faut que mon livre (ou plutôt mes deux livres) sur Mère sortent dans les mois qui viennent. Ils sont prêts.


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Puis les 13 volumes de l’Action de Mère suivront. Tout sera traduit en anglais au fur et à mesure. Tous ces livres se vendront, ce n’est donc pas une opération à fonds perdus. Mais ces machines, il faut les trouver, et cela représente des sommes importantes. Cela veut dire aussi une action rapide – vous seul pourriez trouver le matériel qu’il faut. Est-ce possible ? Est-ce trop ?

Ainsi, à 1’occasion de cette publication de 1’œuvre de Mère, qui a ce sens et cette puissance que je vous ai dits, il semble que les trois forces puissent se joindre ; dans LA Grande Force, s’ouvrir à la Grande Force, et chacun pourrait mettre au service du Monde nouveau ses qualités et capacités. Et finalement c’est l’Inde et le monde que nous servirons. N’est-ce pas, les années passent vite et nous avons passé le temps des ambitions personnelles – nous voulons mettre les années qui nous restent au service d’un Dessein plus grand que nous. Dans ce don de soi et cette compréhension du grand Dessein la vraie force nous viendra, la vraie action nous viendra, la vraie efficacité nous viendra. Je prie pour que Indira Gandhi ouvre son cœur à la merveilleuse Possibilité qui est là. C’est un Monde Nouveau à incarner. La Force est là, si nous voulons nous mettre de tout cœur et de toute âme à son service.

Avec l’affection

et la grande estime de Satprem

(Réponse de J.R.D. Tata)

Bombay House

Fort, BOMBAY 400 023





Le 5 janvier 1976

Cher Ami,

Pardonnez ce long silence depuis la réception de votre lettre du 5 décembre. En partie il a été dû au fait que j’ai été beaucoup en voyage mais surtout parce que j’attendais, cherchais,


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la juste réponse qu’il fallait à votre demande du conseil ou de l’action au sujet du projet d’imprimerie pour publier vos deux livres sur l’œuvre de Mère.

Je me rends compte que je ne peux vous offrir une solution simple du problème car, vraiment, je n’en connais pas suffisamment les données précises.

Une chose qui cependant me parait claire est que la solution de créer une imprimerie « de Mère, à Mère et pour Mère » à Pondy sous votre Direction n’en est pas une qui est pratiquement faisable en dehors de l’Ashram et de sa Direction.

Vous ne m’avez pas expliqué la raison pour laquelle « Auropress » qui a déjà imprimé « Le Sannyasin » ne pourrait aussi imprimer vos deux livres. De même en ce qui concerne l’imprimerie de l’Ashram. Mais ayant récemment discuté avec Roger Anger1 certaines difficultés et problèmes que les Auroviliens ont avec la Shri Aurobindo Society et son président, et lisant entre les lignes de votre lettre, je crois comprendre votre désir que l’œuvre que vous voulez entreprendre, commençant par la publication de ces deux livres, suivie par celle des 13 volumes représentant « l’Action de Mère » soit indépendante des autorités légales de l’Ashram aussi bien que de la Société propriétaire et gérante d’Auroville.

Si je comprends bien votre pensée vous craignez, sans doute avec bonne raison, que cette œuvre ne soit « dévorée » comme vous le dites, aux bénéfices de personnalités ou entreprises dont les buts et les ambitions seraient contraires à ceux et celles totalement désintéressées et dévouées à Mère que sont les vôtres.

Comme ces livres sont entièrement les vôtres, je veux dire, leurs droits de publication, ne pourrait-on pas faire en sorte qu’ils soient imprimés par une imprimerie existante comme Leida dont le désintéressement et la probité professionnels seraient hors de doute ? Les Tatas ont eux-mêmes une belle imprimerie à Bombay et sont d’autre part associés dans la

1 Architecte d’Auroville ; dans les années soixante, il a collaboré dans la construction de l’Île Verte à Grenoble


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publication de livres, principalement éducatifs, avec une grande maison éditrice internationale, McGraw-Hill.

Je ne sais pas du tout pour le moment si McGraw-Hill serait intéressée dans cette proposition et sous quelles conditions mais je pourrais, si vous le désiriez, me renseigner discrètement. Un important problème technique sera posé par le fait que la première édition devra être en français. Je ne sais pas, d’emblée, comment il sera résolu. Ayant publié plus d’un livre en français vous-même à Pondy vous en savez beaucoup plus que moi sur cette question secondaire mais difficile s’il faut aller ailleurs.

En ce qui concerne le problème principal, évidemment si Madame Gandhi (et son gouvernement) était prête à donner son appui à cette œuvre sous des conditions qui vous paraissent acceptables, toutes les difficultés s’évanouiraient. Mais je dois vous avouer quelque scepticisme à son sujet étant donné les circonstances créées par elle-même en Inde depuis juin dernier. Je suis cependant, comme vous, d’accord que rien ne pourrait mieux servir la cause sublime à laquelle vous vous êtes totalement dévoué, que l’apport de son immense prestige et influence. Je prie que votre espoir à ce sujet soit comblé par le Divin.

En ce qui concerne la question plus simple de la publication de vos livres, voudriez-vous que je lui en parle personnellement ? Peut-être Sir C.P.N. Singh l’a-t-il déjà fait ?

En ce qui me concerne, sachez, cher Satprem, que, quoi que j’aie une opinion bien différente de la vôtre sur le rôle que je serais capable de jouer dans cette vision de l’avenir que vous avez, étant donnés mon âge et le terrain fort restreint sur lequel j’opère, sans parler de mes capacités intellectuelles et spirituelles, je suis prêt à ouvrir ma fenêtre ou ma porte à cette immense force dont vous et Yolande m’avez parlé et écrit si éloquemment, mais qui ne s’est pas encore révélée en moi…

Pour terminer cette longue et quelque peu incohérente lettre, puis-je vous suggérer, si vous avez de Roger Anger la même haute opinion que la mienne et la même confiance en


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lui et en son cœur plein de dévouement à Mère, que vous discutiez le problème de la publication de vos livres avec lui pour qu’il la discute à son tour avec moi à son prochain passage à Bombay ? C’est tellement plus facile de parler que d’écrire !

Avec toute mon amitié affectueuse.

Jeh1





31.1.76

Chère Yolande,

Je continue de voir, avec une gratitude infinie pour la Grâce divine, comme vous êtes un instrument clair et comme tout s’organise merveilleusement à travers vous. Vous ne savez pas à quel point l’Action est grave et formidable sous des apparences très simples. Pendant des années et des années on a parlé du « Monde nouveau » et de « l’Heure de Dieu » et maintenant c’est là, ça se fait, nous sommes dedans – j’ai seulement un regard ouvert quelques mois d’avance. Maintenant il est évident pour moi que toutes les lignes de force sont en train de se rejoindre lentement, se raccorder, et que nous arrivons à l’Évènement mondial, terrestre. Et je vous dis, ou plutôt je vous répète que ce livre – ces 3 volumes2 – sont la concrétisation matérielle de cette formidable Action. Dès que la première ligne s’imprimera, nous verrons tout bouger – ça bouge déjà depuis la fin du livre. La bataille est autour de cette Imprimerie, ça n’a l’air de rien, mais c’est comme cela. Les grands Actes terrestres ont toujours eu pour Moment de départ, un acte insignifiant. Après on voit et on comprend. La Grâce infinie qui nous est donnée est de savoir un peu et d’avoir le regard ouvert d’avance.

1 J.R.D. Tata.

2 La trilogie : Satprem, , essai, 1977.Mère

1 : Le matérialisme divin. 2 : L’Espèce nouvelle. 3 : La mutation de la Mort.


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Alors j’ai écrit à notre ami. Le moment est venu. C’est une heure grave pour nous parce que toutes les forces qui ont déjà essayé une fois de m’éliminer essaieront encore une fois. Mais la Victoire est sûre. Les gens et les choses se démasquent. Lorsque je me suis trouvé devant la première vague d’assaut, Mère m’a dit simplement : « Laisse-les se démasquer ». C’est l’Heure où tous les masques tombent.

Il faut joindre votre prière à la nôtre. C’est l’Heure où il faut prier. Il faut prier dans votre cœur pour que votre ami comprenne et agisse – de toutes façons l’œuvre se fera, c’est seulement une Grâce qui nous est donnée de choisir et d’être sur les rangs du combat. Je ne voudrais pas que notre ami manque cette heure, parce que je l’aime. Mais il ne faut rien dire, il faut prier.

À vous, toute ma gratitude fraternelle de rencontrer une sœur au cœur clair qui travaille et laisse couler la Force purement à travers elle – nous œuvrons ensemble.

Votre frère

Satprem



12.2.76

André Brincourt,

J’ai trois livres pour vous. Je dis pour vous parce que vous êtes (pour moi) un symbole de l’esprit vivant en Occident avec du cœur (l’essentiel caché).

C’est une grande révolution, mais d’abord une bataille. Je suis dans la bataille pour les faire imprimer – un jour vous comprendrez ce que je veux dire et ce que tout cela signifie. Ce ne sont pas des « livres », c’est la Puissance même du Nouveau Monde qui se heurte, comme il se doit, aux représentants de la vieille espèce. Symboliquement, je veux que mes livres soient d’abord imprimés en Inde ; c’est le plus près de la Lumière qu’est l’obscurité la plus profonde.


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Parce que finalement, il ne s’agit pas de la nouvelle espèce – il faut la faire. On est en train de la faire. Je voulais vous porter ces quelques lignes comme un signal fraternel. Et puis j’ai de l’affection pour André. C’est tout. Il est autour de moi. J’espère que tout sera fini vers la fin de cette année.

Vous pouvez prier parce que c’est dur.

Avec vous

Satprem




(Lettre de J.R.D. Tata à Satprem)

Bombay House,
Fort, Bombay 400029

16 February 1976

PERSONAL

My dear Friend,

I am sorry for the delay in replying to your letter of the 30th January, and also for replying in English. Ido so because Ido not have facilities for French dictation, and also in the knowledge that you are as fluent in English as in French, and because Iwanted to be able to consult one or two of my close colleagues and to show this reply.

2. You may have heard from Sir C.P.N. Singh that I went to see him in Delhi and read to him (in translation) a part of your letter. He may, therefore, have told you how difficult Ifind it to respond to your request. While I do not give up hope of being able to find a solution, I think I must put the difficulties frankly and fully before you.

3. Thirdly, although it may seem strange to you, I have myself no personal wealth. My father was in financial difficulties when he died fifty years ago, and I have never since made


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any attempt to accumulate money. In fact, I have given away a large part of the little I had. What I have today, mostly as a provision for my wife after my death, is not much more than the total amount you have referred to as being expected by Madanlal Himatsingka for his Press.

4. So far as the Tata philanthropic Trusts are concerned, a grant for the purchase of the Press would not be legally permissible under their Trust deed, quite apart from the fact that the Trustees, other than myself, would feel that the publication of the words and teachings of the Mother could not be given priority over the enormous requirements for the relief of poverty, distress, and other urgent needs of the suffering people of India today.

5. It would be even more difficult to justify the purchase of the Press to the Boards of Directors of any of the major Tata Companies, all of which include a number of representatives of Government or Government financial Institutions.

6. For these reasons, ever since I received your letter, I have been seeking some inspiration which would enable me to find some way of making it possible to achieve your purpose. I got none, and was on the point of writing to you to tell you that I found it impossible to respond. However, after a talk with a colleague of mine, who, incidentally, is responsible for the collaboration with Dr Chamanlal Gupta in energy research in Pondicherry, I have a glimmer of hope that some solution may ultimately be found, provided the problem is not considered of immediate urgency, provided the expenditure can be spread over a few years, and provided that the All India Press can be examined and valued by experts. This would necessitate my sending one or two men to Pondicherry, who would naturally need to have the approval of Madanlal before they could visit and inspect the Press.

7. Have you, or anyone else on your behalf, had any further discussion with Madanlal ?Inyour letter to me you have expressed hope, but no certainty, that he would be willing to sell. Have you now made sure of this ?Ifyou can let me know


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that he is willing for an expert examination and evaluation of his Press to be made, and also willing to consider payment by installments of the ultimate price that might be negotiated, I will pursue the matter further, but I would beg you not to assume that this would automatically lead to success, for the reasons I have mentioned earlier.

8. Finally, I am sorry to say that I have to leave for Europe on an extended business trip next week, and will not be back until about the middle of March. Now that your earlier and immediate fears about possible hostile developments have been set at rest by Sir C.P.N. Singh, at least for the time being, I presume that the matter is no longer of desperate urgency.

9. I am sorry, dear friend, if I disappoint you, but I know you will not, because of it, doubt my sincere desire to be helpful to you in your great task.

With deep regard and friendship,

Yours very sincerely

J.R.D. Tata





20 février 76

Chère Yolande,

Voici donc la réponse de notre ami. Il ne faut pas que vous ayez de la peine Yolande, vous avez fait tout ce que vous avez pu et vous avez très bien fait – votre aide me reste un baume dans le Cœur au milieu des désertions générales. Et notre ami a certainement fait ce qu’il pouvait aussi – tout est toujours très bien selon le Plan Divin. L’Œuvre se fera de toutes façons.

Nous sommes tous mis à l’épreuve. Un monde nouveau, ce n’est pas facile, n’est-ce pas ? On en parle, on le brandit, on l’approche – mais qui a le courage de le faire ?

Mais je continue de vous associer très étroitement à l’œuvre, j’ai confiance en vous, et puis je vous aime bien, voilà.


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Alors pas de regrets, mais une prière dans le cœur, un appel pour que le nouveau monde puisse s’incarner en dépit de tous les obstacles.

Avec vous

Très affectueusement

Satprem



Si vous voyez notre ami, dites-lui ma pensée invariable et que je lui écrirai bientôt. Et puis je voulais que vous sachiez que j’ai toute confiance en Carmen, c’est un cœur pur que 1j’aime beaucoup. À deux, on se soutient mieux.

Avec confiance.

S.

P.S.2 : Le dilemme se résume ainsi : bien sûr je peux publier en France directement mes 3 volumes. Mais les 6000 pages de l’Agenda de Mère sont la propriété légale de l’Ashram Trust (comme toutes les autres paroles de Mère). Si je donne ces 6000 pages à l’Imprimerie de l’Ashram, ils en supprimeront tout ce qui les gêne ; et si je ne leur donne pas, ils essaieront de me les prendre de force. Alors il faut que je les imprime moimême, et quand ce sera une fois noir sur blanc, ils ne pourront plus en retrancher une ligne. Ce sera établi. Voilà.





26.2.76

Chère Yolande, bonjour !

Voulez-vous lire mon mot à Tata et lui faire parvenir si possible ?

1 Carmen Baron (Loizaga Corcuera y de Mier) – 19.3.1911 – 9.10.1983


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Maintenant ils essaient de détruire Auroville. C’est la bataille de plus en plus. Les épaules sont lourdes, mais le cœur est confiant.

Nous vaincrons.

Il faut prier pour la Victoire.

Satprem



(Lettre de Satprem à J.R.D. Tata)

Satprem
Sri Aurobindo Ashram
Pondicherry

Cher Monsieur et ami,

Je désirais beaucoup que vous soyez associé à cette Œuvre, par affection pour vous et puis je sentais que vos dons créateurs devaient avoir leur place dans le Monde Nouveau que 1nous essayons de bâtir, qu’ils devaient se raccorder au Courant nouveau – et voilà que notre panne de papier m’a donné cette occasion. Je suis très heureux de votre aide, j’aime que vous soyez avec nous. C’est aussi simple que cela. Hier, nous n’avons pas pu joindre Bombay téléphoniquement, mais demain la commande sera confirmée à votre Presse. Bientôt j’aurai donc le plaisir de vous envoyer mon premier volume.

Par les uns et les autres, et notre chère amie Yolande, je savais l’aide que vous essayez d’apporter à Auroville. Après une longue bataille assez éprouvante, je crois que nous approchons d’une solution indépendante qui nous mettra à l’abri de ces gangsters. Alors nous pourrons peut-être publier l’œuvre à Auroville même – et vous commencerez à saisir plus concrètement ce que j’essayais de vous dire un certain jour sur ma petite terrasse. Vous assisterez bientôt à la naissance manifeste

1 Tata venait d’offrir trois tonnes de papier spécial qui manquaient pour l’impression clandestine des « livres de Mère » à Madras.


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de ce qui se préparait invisiblement je crois. Je souhaite que nous nous retrouvions encore, mais cette fois non plus pour vous parler d’un avenir lointain, mais pour organiser cet avenir et le mettre dans la Matière.

Soyez assuré que je n’oublie pas ce cœur si chaud que j’ai rencontré et que je lui garde mon affection. Ce que vous appeliez un « échec » était la préparation d’une réalisation plus grande, dont l’heure approche.

Voilà, très sympathiquement et avec gratitude.

Satprem



4.3.76

Chère Yolande,

Vous dites : « Nous avons tous voulu quelque chose en même temps » au lieu de laisser faire le Divin.

Ce n’est pas exactement comme cela.

J’ai toujours vu et senti que Tata était fait pour l’Inde et non pour Auroville, l’Ashram, ni même les papiers de Mère. Seulement Mère m’a dit : « Il faut voir le gouverneur1 et le trésorier ». J’ai obéi. 2

Mon interprétation est la suivante : la publication des œuvres de Mère n’est pas vraiment une question d’argent et, je crois, tout finira par se résoudre avec l’aide du « gouverneur » qui ne vacille pas et n’a pas vacillé une seconde depuis qu’il est venu me voir.

Mais je crois que Mère voulait donner une chance à Tata de participer à l’œuvre nouvelle. C’est tout.

Je ne fais rien pour moi-même, car je ne peux rien faire et je ne bouge pas, mais je donne l’impulsion à ceux que Mère m’envoie. Le reste ne me regarde pas.

1 Sir C.P.N. Singh, alors Gouverneur de l’état indien d’Uttar Pradesh.

2 J.R.D. Tata.


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Je pense qu’Elle doit bien savoir si je pourrai résister plus longtemps à l’assaut de mauvaise volonté qui rage autour. C’est son affaire. J’attends. Et comme il n’y a rien à dire, je me tais.

Je pense seulement que les bonnes volontés autour peuvent prier. C’est peut-être le seul moyen de hâter l’issue de cette obscure et épouvantable bataille.

Avec ma fraternelle pensée.

Satprem



(Lettre de Satprem à André Brincourt)

18 mars 76

Cher André,

Votre pensée me touche. On se sent un grand besoin de compréhension – ou peut-être de participation. Et votre intelligence va droit au problème. Il n’est pas possible de tout dire.

Un Ashram sans gourou ?… C’est une Église ! C’est l’éternelle histoire depuis (et avant) le Christ, sans oublier Mahomet et les prophètes et Ramakrishna – ni Karl Marx ! Quoique celui-ci ait trouvé son Mao Tsétoung. Sa révolution perpétuelle est tout simplement géniale, mais c’est une autre histoire.

Sri Aurobindo et Mère connaissaient bien le piège, et ils ont assez proclamé : pas d’Église, finies les religions. Ils sont venus pour faire de l’évolution concentrée, trouver le processus de la nouvelle espèce – comment elle se fabrique. Elle ne va pas tomber du ciel, n’est-ce pas. L’« ashram », c’était leur laboratoire avec un certain nombre d’échantillons humains – si possible un représentant de chaque type humain. C’est avec des hommes tels qu’ils sont qu’on fait le prochain pas de l’évolution, c’est avec leurs difficultés, leur sottise, leur négation justement, qu’on fabrique ce qui sur-montera la négation. La chenille est une sorte de négation du papillon, et pourtant


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c’est avec ce NON-là qu’on fabrique le produit suivant. Ainsi leur laboratoire terrestre symbolique était une collection de petits nons sur tous les tons et à tous les niveaux, avec quelques étincelles de demain. Mais en fait l’étincelle est là, dans partouttous les échantillons, sous tous les revêtements : bons-mauvais, « supérieurs », « inférieurs »… et que veut dire « supérieur » ou « bons » ? – c’est encore de la meilleure chenille, pas du papillon.

Ils ont travaillé là-dedans, pris cette somme humaine dans leur propre corps, et à travers ces mille et quelque difficultés, ils ont trouvé le passage dans leur propre substance. Sri Aurobindo et Mère n’ont aucun « enseignement » : ils sont venus pour faire.

Ce processus de fabrication de la prochaine espèce, il était à peu près impossible de le dire : allez donc expliquer à une collection de chenilles irréfutables et triomphantes et vertueuses par-dessus le marché, ce qui dépasse et piétine peut-être toutes leurs vertus de chenille, et dérange énormément leurs petites habitudes. Et plus les habitudes sont « saintes », plus elles sont collantes !

Sri Aurobindo est parti sans rien dire – sauf ce qui pouvait s’« enseigner » mentalement. Mère en a dit davantage, mais même le peu qu’Elle a dit était à peu près incompris – et peutêtre probablement parce qu’Elle était Elle-même en plein dans le processus et qu’on ne peut vraiment rien dire avant d’être arrivé au bout de l’opération. C’est le bout qui compte. Et tant qu’on n’est pas au bout – disons papillon – on ne peut pas comprendre si telle ou telle opération fait ou ne fait pas partie du procédé. Il y a ces pattes qui tombent et cette vision qui change et la peau qui se racornit… mais tout cela, qu’est-ce que c’est ? Est-ce la désintégration, ou est-ce le commencement de l’autre espèce ?

Pendant 19 ans j’ai été près de Mère et j’ai eu – je ne sais par quelle grâce – le privilège qu’Elle me fasse le témoin silencieux des milliers et dizaines de milliers de petites « opérations » qui font ou feront peut-être le prochain être. J’ai assisté pas


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à pas à l’incroyable processus. J’ai le redoutable legs, maintenant, de dire, ou tenter de dire l’opération évolutive. Ça, c’est la grande Histoire. C’est la vraie Histoire.

Maintenant il y a toute la petite histoire, la misérable histoire. Les échantillons regardent d’un œil très inquiet ce qui risque de bouleverser leur quiétude qui n’est pas toujours sainte. Il y a des petits potentats, il y a de grands potentats – ils ont tout bouclé déjà, y compris Mère et Sri Aurobindo, dans leur affaire. C’est leur « affaire », en effet. Les livres, ce n’est pas un enseignement, c’est une source de revenus… Bref, c’est leur Ashram et ils ont déjà répertorié et catalogué la Vérité – l’éternelle histoire. Et là-dedans, derrière, ou dessous, des petites étincelles sincères qui travaillent, graissent les voitures, lavent la vaisselle, coulent les plombs de l’Imprimerie : l’Ashram vrai, qui n’a pas voix au chapitre et ne comprend pas très bien tout ce qui se passe. Et Satprem là-dedans : une sorte d’hérétique dangereux. Il n’y a plus de bûcher, mais il existe des myriades de petits bûchers sordides. Voilà, c’est tout, je me bats. Et je me bats d’abord pour protéger ce legs qu’ils voudraient bien expurger, tronquer ou censurer et mettre dans un cadre pas trop dérangeant. Je ne peux pas tout vous dire, mais c’est plus féroce que vous ne soupçonnez et si Mère n’avait pas mis sur mon chemin l’homme de confiance d’Indira Gandhi1, qui a compris la situation, je serais déjà de l’autre côté. La chenille n’a pas du tout envie de devenir papillon, c’est un risque à la sécurité publique des chenilles. C’est évident. Etlorsque mon livre sortira en Europe, je m’attends bien aussi à être mis en pièces – mais cela n’a pas d’importance : l’Œuvre sera établie. Il faut beaucoup de courage pour être de la prochaine espèce au milieu de la vieille. Il faut se battre d’abord avec la vieille espèce en soi-même. Tout se noue ensemble : le sort de l’échantillon, et celui de l’ashram et celui de la terre. Il n’y a qu’UN sort.

Et il y a ceux qui comprennent. Les frères. Ceux qui regardent l’avenir, qui ont besoin de l’avenir.

1 Sir C.P.N. Singh.


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Non seulement je sais votre amitié, mais je sais votre cœur.

Avec toute mon affection,

Satprem



P.S. : Faut-il dire que tout ceci doit rester secret.

Je n’ai parlé, un peu, que par amitié pour vous.

J’ai l’impression qu’un jour, André aura un grand rôle à jouer dans la bataille du nouveau monde.





Le 15 avril 76

Yolande,

Le père de Sujata est parti hier.

Nous venons de passer quinze jours de bataille avec Sir C.P.N. Singh, venu ici, pour tenter une dernière fois d’obtenir qu’on me laisse les mains libres pour publier l’Œuvre de Mère. Pour cela nous avons demandé aux « Trustees » qu’All India Press (qui ne fonctionne pas) soit confié, sous leur direction à Abhay Singh qui veillerait à la sécurité et à l’intégralité des 1manuscrits. C’était vraiment leur offrir les meilleures conditions possibles. Ils ont refusé. Ils préfèrent avoir leur homme sur place (qui surveille les machines vides) que les papiers de Mère. Ainsi leurs intentions sont parfaitement démasquées. Ce ne sont pas les papiers de Mère pour publication qui les intéressent mais s’en emparer pour les dépecer, censurer et pour mettre à l’abri leur Mensonge qu’ils craignent de voir dévoilé par Mère.

Nous avons donc échoué. On ne peut rien faire avec ces gens-là. Hélas l’Ashram entier semble pris par ce Mensonge, soit parce que les gens ont peur d’être renvoyés ou privés de visa, soit parce qu’ils ne veulent pas perdre leur « place »

1 Abhay Singh Nahar (30.4.1924-14.8.2001), frère de Sujata.


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– soit tout simplement parce qu’ils haïssent Satprem et qu’ils ont transféré sur moi toute l’obscurité qu’ils jetaient sur Mère. C’est une abominable atmosphère et il faut vraiment tout l’amour que j’ai pour Mère pour continuer à m’accrocher. Mais Elle nous a laissés pour faire la bataille. On se bat, c’est tout. C’est sordide, c’est nauséeux. C’est triste comme la misère du monde.

C.P.N. Singh leur a fait entrer dans le crâne que s’ils touchaient physiquement à Satprem et à ses papiers, les conséquences seraient graves. On a mis un gardien népalais pour me protéger. J’ai dispersé la plupart des papiers de Mère. J’ai changé d’adresse parce que mes lettres à l’Ashram risquent d’être interceptées – ci-joint ma nouvelle adresse. C’est pitoyable.

Et j’ai écrit une lettre à Indira Gandhi pour lui demander son aide : un acte d’autorité. Je doute qu’elle choisisse de briser ce gang de « trustees » à moins qu’ils ne commettent quelque acte trop visiblement illégal, mais j’espère (c’est seulement un espoir) qu’elle décidera avec C.P.N. Singh de me procurer les éléments d’une Imprimerie que nous installerons à Nandanam, où les papiers seront publiés intégralement et sans censure, sous notre direction personnelle et le patronage d’Indira Gandhi.

Nous sommes au milieu de gangsters sans scrupules. C’est avec cela que Mère s’est battue toute sa vie. Ce sont les mêmes éléments qui l’ont poussée dans la tombe et qui voudraient bien en faire autant pour Satprem. Mais tout cela sera démasqué dans mon livre. Alors on comprendra dans quel « laboratoire » Mère a travaillé sur la misère du monde, et avec quels misérables éléments son corps s’est battu et débattu jusqu’à ce qu’Elle suffoque complètement. Il n’y a que l’Amour divin qui pouvait supporter tout ce qu’elle a supporté.

Et le dernier Acte n’est pas joué.

Reste donc mon livre ou plutôt mes 3 volumes à imprimer. Cela devient urgent. Sir C.P.N. Singh va voir si l’on peut faire l’opération à Delhi. Heureusement j’ai gardé une somme assez


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importante, prévoyant cette ultime ressource. Je veux, je vais mettre toutes mes forces pour que ces trois volumes sortent cet hiver, qu’ils soient en octobre entre les mains de Laffont (il m’a écrit une lettre très gentille).

Maintenant nous ne connaissons pas tous les imprévus et aléas de la situation. C’est une difficile bataille, jour et nuit, dans une atmosphère d’hostilité qui pèse lourdement sur le corps (de Sujata au moins autant que sur le mien). Mais Mère est là, Elle nous conduit, Elle nous protège et nous aime, et je suis sûr que tout ce qui arrivera fera partie de Son Plan.

Je pense à notre ami Tata, je garde mon affection pour lui. Je me bats aussi pour Auroville. C’est de tous les côtés. Vous pouvez montrer cette lettre à Carmen, je suis trop débordé et fatigué pour écrire.

Avec mon affection.

Satprem



P.S. : Je crois que le temps de la « discrétion » est passé et que vous pouvez mettre au courant nos vrais amis. Qu’ils joignent leur prière à notre travail.





7.7.76

Chère Yolande,

Mon affection pour vous n’a pas varié.

Nous sommes à un Moment de l’histoire de la terre (je ne parle pas de l’Ashram ni même d’Auroville), de la Terre entière où la partie se dispute entre les forces du passé et celles qui veulent faire l’avenir, le Monde nouveau, le vrai monde. À ce Moment-là, chacun choisit : chaque conscience choisit comme chaque groupement ou chaque peuple. Nous ne sommes plus à la Renaissance italienne ni même aux merveilleux temps de Voltaire où chacun pouvait jouer avec des humanismes


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divers et plus ou moins chatoyants et tolérants. Ce n’est plus le moment de l’humanisme, c’est celui où l’Homme tout simplement est en jeu, son avenir ou sa mort dans la grande Suffocation qui est en train d’étrangler le monde. Alors… Alors il faut savoir où on est. Il faut savoir ce que l’on veut. Et avoir le courage de le vouloir. La toute première qualité du Nouveau monde, c’est le Courage, Mère l’a assez dit. Pour faire et créer cet Avenir, il faut avoir une âme de Héros, c’est encore Mère qui l’a dit. Donc on se bat. Et si, dans notre cœur profond, nous savons que l’Ennemi lui-même est le Divin qui se cache, si nous savons que les bourreaux et les traîtres et les Menteurs innombrables sont là pour forger notre propre force et notre propre unité et notre propre pureté – et que même la Mort est là pour nous contraindre à découvrir ce que cache son masque – ce n’est pas une raison pour embrasser la mort et le mensonge et les gangrènes diverses qui s’attaquent au Corps de la Terre. Un jour Sri Krishna est venu sur le champ de bataille avec Arjuna et il a mis en pièces les Kauravas. On ne joue pas avec les Kauravas : on les tue. Seulement nos armes ne sont plus le glaive extérieur : elles sont le glaive intérieur, le courage, la pureté, la transparence – et sans compromis. Tout ce que l’on donne à l’Ennemi, en pensée, en paroles ou en actes, est une trahison de la Vérité de notre âme. Nous sommes au temps de la Bataille, Yolande. Voilà, c’est tout ce que je voulais vous dire sur cette petite terrasse, et les guerriers de Mère, les rares petites étincelles qui croient en Elle sont trop peu nombreuses pour que l’on puisse fléchir, sophistiquer et perdre notre sang.

Si vous comprenez cela vraiment, si vous avez ce courage-là et cette compréhension-là qui vient du cœur et non de la tête, alors votre voyage aura été salutaire et nous nous reverrons pour le travail.

En hâte je vous quitte car le travail m’attend.

Avec mon affection.

Satprem




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Le 21/8/76

Chère Yolande,

Êtes-vous de retour de vos vacances ?

Ici les choses commencent à se dénouer.

Le livre avance. Mais depuis 3 mois le marchand de papier nous roule. Toujours pas de papier. Donc hier Luc a télé-1phoné à Bombay à notre ami. Il est si gentil, cet ami. Il a tout de suite pris des mesures, fait des enquêtes, informé Luc. Alors ce matin nous allons passer une commande ferme.

Expédié de Bombay aujourd’hui par camion, le papier arrivera demain à l’Imprimerie. Donc lundi pourra commencer l’impression vraie. Ouf ! Depuis le temps que ça dure !

Le reste du travail avance plus ou moins rapidement. Mais de la Victoire de Mère nous n’avons aucun doute. On approche.

Savez-vous que ce 24 novembre c’est le « Golden Jubilee » de la descente de « Overmind » ? Le jour où Sri Aurobindo s’est retiré en 1926 en mettant Mère devant, avec la lourde tâche de l’Ashram.

Ici il pleut depuis quelques nuits assez régulièrement. La température a baissé mais c’est encore assez étouffant.

Rajiv Gandhi2, avec sa femme italienne, est attendu le mardi 24, ils vont visiter Auroville.

Mon frère Noren va mieux. La famille vous envoie sa pensée amicale.

Satprem vous embrasse.

Très affectueusement

Sujata

1 Luc Venet, Agrégé de Mathématiques à Paris, Professeur de Mathématiques en France et en Inde ; il a été pendant longtemps l’ami et le fidèle collaborateur de Satprem, avec qui il a écrit , Éditions La Vie sans MortRobert Laffont, 1985.

2 Fils d’Indira Gandhi et petit-fils de Jawaharlal Nehru, fut Premier ministre de l’Inde de la mort de sa mère le 31 octobre 1984 jusqu’à sa démission suite à son échec aux élections législatives du 2 décembre 1989.


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8.10.76

André, Jane, 1

Votre petit mot m’émeut, votre affection, votre compréhension. On a tellement besoin de savoir qu’il y a quelqu’un à l’écoute – que la Terre répond. « Admiration » non, c’est si poignant ce qui a essayé de se dire par cette phrase, ce n’est pas « moi », c’est vraiment un cœur, un représentant de la Terre, qui était près d’Elle, à écouter, essayer de déchiffrer ces balbutiements du prochain monde – j’ai écrit ces 3 volumes comme un somnambule, c’était presque une torture pendant 20 mois, jour et nuit. Je ne savais pas ce que j’écrivais, comme si j’avais la TÊTE dans un sac à charbon et mes mains écrivaient écrivaient tandis que tout mon corps était comme un peu immobile. J’ai lu après et puis on ne sait pas très bien ce que ça signifie pour d’autres, et pourtant c’était toute la Terre qui battait dans cette découverte de son lendemain, qui ne savait même pas très bien nommer ses objets. Ce n’est pas fini, vous n’avez pas encore commencé la Forêt, la grande Forêt de Mère, l’extraordinairement nouveau qui est presque comme un catalyseur de toute notre habitude de comprendre, voir, sentir. C’était ça ma folle angoisse devant ce néant sans nom qu’il fallait nommer, faire exister par un verbe. Oh ! Comme j’attends de savoir si cette plume aura bien accompli sa tâche, c’est si formidablement nouveau, vous verrez. Dans le troisième volume, j’allais comme demi-mort.

Ai-je réussi, je ne sais pas ? C’est la Terre, c’est la Terre, André, Jane, qui doit entendre son propre prodige, qui doit, oh !, qui doit accepter l’autre manière d’être, comprendre, seulement comprendre un peu.

Enfin vous verrez. D’ici huit jours le deuxième volume sortira. Je ne l’envoie qu’à vous et R. Laffont. Puis le 3ème avant la fin d’octobre. Peut-être faudrait-il que tout cela paraisse simultanément ? Je ne sais. Je n’ai pas besoin de succès, je n’ai pas besoin de « moi » – j’ai besoin que la terre comprenne –,

1 André Brincourt et son épouse Jane.


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j’espère que Laffont comprendra – qu’il aimera. Il faut aimer absolument pour jeter ce livre sur la terre – il faut y verser tout son cœur. J’ai tant d’ennemis ici, je ne sais pas si la communication avec Laffont ne sera pas obscurcie par des voix malignes, c’est une bataille, on continue cela jour après jour, et puis je suis en vie, c’est vrai. Mon cœur est rafraîchi par votre affection. Je me bats tout seul depuis 3 ans. On arrive au bout. J’aimerais vous revoir, connaître Jane.

Avec affection, profondément.

Satprem



12.10.76

Chère Yolande,

Votre dernier mot m’a plu. Une vibration claire. Non, il ne faut pas accourir ici – et j’apprécie beaucoup votre réponse, votre présence toujours prête – mais il faut attendre que tout soit réglé, établi, non seulement les livres sortis de la Presse et en dehors de toute atteinte physique, mais que tout soit mis en route chez Laffont. Alors seulement nous pourrons commencer la distribution aux amis. Nul d’entre vous ne peut réaliser à quel point ces livres sont une révolution et comme ils vont tous nous tomber dessus lorsqu’ils sortiront – un peu comme Soljenitsyne ! Le K.G.B. fonctionne ici. Savez-vous (par exemple, parmi des dizaines d’autres) que le marchand de papier de Madras a été soudoyé par eux pour nous berner pendant trois mois, et lorsque finalement nous étions prêts à imprimer, que les plombs s’oxydaient déjà, nous avons compris – et c’est grâce absolument à Monsieur Tata que l’impossible papier a été immédiatement obtenu. Je pourrais vous en raconter beaucoup d’autres, mais finalement c’est trop lamentable.

Leurs histoires ne m’intéressent pas ni leur Ashram, c’est l’Histoire du monde qui m’importe et la Transformation du monde et l’œuvre dans le monde. Donc, je ne veux pas qu’ils


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bloquent le travail encore une fois, par je ne sais quel détour « légal » ou autre. Quand tout sera compris et bien compris par Laffont, alors nous pourrons aller, il ne restera plus que ma peau personnelle à laquelle je ne suis pas attaché.

Aussi, je crois qu’il ne faut pas bouger avant la mi-novembre – je vous ferai signe.

Evidemment, il y a encore une bataille à livrer avec Laffont – nous sommes noyautés de tous les côtés. Comme disait Mère : « le mélange est partout » – eh oui ! il est même dans nos consciences.

Brincourt… un soulagement de savoir qu’il a compris et saisi. Je manie le glaive de tous les côtés. C’est une tâche harassante. Sujata et moi, nous sommes usés. Encore quelques mois à tenir. Auroville sera sauvé. Reste encore l’Agenda de Mère avec un grand point d’angoisse – mais j’ai tort, Elle arrange tout.

L’amitié des amis fait du bien.

Avec affection.

Satprem



P.S. : Je n’oublierai pas Edgar Faure parmi les tous premiers amis. Nous avons eu une vraie rencontre sur cette petite terrasse. Je ne l’oublie pas. Et puis à Dieu vat !

Et Yolande toujours là, à l’heure juste. Cela est bien aussi.

Satprem



27.10.76

Chère Yolande,

L’idée de Jane me semble très bonne. Seulement j’ai un peu de doute que Malraux accepte – j’ai plusieurs fois essayé d’attirer son attention, il y a 20 ans même, quand je parlais


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de la « Condition humaine » à mes élèves indiens de l’école 1de l’Ashram ! J’avais toujours senti que , aurait dû com-luiprendre, mais… Peut-être le moment n’était-il pas venu, je ne sais. Dans ces 3 volumes il trouverait beaucoup de réponses à ses questions et verrait peut-être un grand pan de mur s’ouvrir – mais comment lirait-il tout cela ? Enfin, que Jane suive son inspiration. Ce serait bon que, pour une fois, une grande voix française ait quelques mots pour Mère qui a tant fait…

Dans quelques jours, le 3 vol. va sortir. Le fardeau est èmelourd, Yolande. S’il n’y avait pas cette tendresse au fond, je quitterais. Il arrivera ce que Mère voudra. L’important est que l’Œuvre sorte. Vous aidez beaucoup. Je pense aussi à J. dont j’ai bien mesuré le cœur et la fidélité. Ce sont ces petites lumières-là qui aident à continuer.

J’ai le sentiment que Jane et André entrent dans une nouvelle vie et qu’une grande Grâce est avec eux.

Je serai content de vous revoir. Je retarde la sortie du livre ici parce que ce sera le déferlement. Il faut que tout soit assuré avant. Laffont... Mère m’a tant donné que je me dois bien d’essayer un peu… Voilà, on essaye.

Avec tendresse.

Satprem



Je ne sais pas, l’idée m’a pris d’écrire 3 lignes moi-même à Malraux, si André et Jane sont d’accord.

S.



1 André Malraux, , Gallimard, Paris, 1933.La condition humaine


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26 novembre 1976

Chère Yolande,

C’est pour vous dire combien j’étais avec vous quand j’ai ouvert le journal du 24. Quand je l’ai dit à Satprem, l’après-1midi, devant Luc … et maman, il est resté longtemps à regar-2der… puis il a dit : c’est la fin d’une ère.

Le lendemain de votre départ, j’avais trouvé la copie de la lettre que vous cherchiez. L’original a été donné à André Morisset.

Satprem a rajouté un exemplaire de sa lettre à Malraux d’il y a 20 ans. Satprem pense que cela pourra vous intéresser.

Immédiatement après votre départ, mon frère a trouvé un télégramme pour vous. Carmen lui a conseillé de regarder. Le voilà donc tout ouvert.

Vu J. S. la rencontrera demain.

Affectueusement.

Sujata





8.12.76

Chère Yolande,

Reçu votre lettre de Paris et les journaux. Oui, je sentais bien que les Brincourt ne réagissaient pas. Ils sont en bois. Ils ne comprennent que les exercices de trapèze mental comme les adorait Malraux, et si on veut leur donner la solution, le vrai remède, celui qui guérira la mort et tous leurs cancers, ils poussent des cris médicaux, ou bien ce n’est pas assez esthétique et littéraire. Tant pis, laissons les cancériser dans leur littérature poussiéreuse – ils ne laisseront même pas une jolie ruine comme à Thèbes. Malraux est aussi périmé qu’André Gide il y a vingt ans. Mais après Karl Marx et Mao Tsé Toung, il y a Mère.

1 23 novembre 1976 : décès d’André Malraux.

2 Lisette Enginger, la mère de Satprem.


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Aujourd’hui donc, vous rencontrez E. Faure. J’ai espoir en lui. C’est un homme d’action. Savez-vous la dédicace que je lui ai écrite, c’est venu très clair : « Quand l’heure vient… de saisir le levier… le pouvoir profond… du prochain monde ». Je penserai à vous à l’heure de votre rencontre.

R. L. = pas de réponse. Attendons encore avant d’entre-1prendre de nouvelles voies. Vous ne savez pas comme je suis usé, Yolande et comme les attaques sont féroces, jour et nuit. Attendre encore des mois… ? Enfin, il est rafraîchissant, il est réconfortant de sentir l’amitié et la compréhension de quelques uns. Cela aide à continuer. Carmen va écrire un mot à R. L. pour tirer sa sonnette. Nous verrons.

Le 6, indépendance d’Auroville. Enfin c’est fait, grâce à Sir C.P.N. Singh, quelle bataille ! Vous n’imaginez pas tous les obstacles et l’immense corruption qu’il a rencontrée jusque chez les plus hauts dignitaires – il s’est battu comme un lion. Enfin c’est fait. Reste la bataille de l’Ashram et des papiers de Mère. Le centre de la bataille. C.P.N. Singh a parlé à Indira Gandhi de Satprem et de ces papiers. Nous verrons… C’est long, c’est interminable, c’est usant.

Je vais vous envoyer quelque chose par ma mère qui part le 9. Reçu une lettre affectueuse de notre ami. Je l’aime beaucoup et profondément – il m’intéresse dix milles fois plus que tous les Malraux. J’ai l’impression que nous approchons du grand tournant. Les livres, c’est la clef.

Avec toute ma fraternelle tendresse.

Satprem



Oui, il y a une réponse de Malraux à une lettre de 1955. Sujata est si débordée de travail qu’il est difficile de vous envoyer cela tout de suite. Elle est bien martelée, elle aussi.

1 Robert Laffont.


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13.12.76

Chère Yolande,

Voici donc enfin la grande nouvelle, juste arrivée pour l’anniversaire de Sujata, à la minute près, avec cette merveilleuse Exactitude : lisez la lettre de Laffont, c’est tout simplement miraculeux comme cet homme a compris et . Notre Car-sentimen danse de joie tout en pétrissant son pain à la « boulange » d’Aspiration. Elle a bien travaillé. J’avertis Carole. 1

Maintenant nous avons jusqu’au mois d’avril pour préparer le grand lancement de Mère – l’Amérique suivra, Harper à New York suivra, et des traductions allemande, italienne, hollandaise sont en cours – mais il faut d’abord ouvrir tout grand le chemin en France, il faut mobiliser tous nos amis, ou en tous les cas les quelques voix qui pourront nous aider dans la Presse et la diffusion du livre. Mais il y en a d’autres, je ne sais qui puisque je n’ai plus du tout de relations en France, mais peut-être votre transmetteur limpide va-t-il encore une fois faire des miracles… naturels. Si vous voyez des amis à qui nous pourrions envoyer le livre, dites-le-moi. Cette fois, c’est l’heure de la bataille à Paris, il ne faut pas la manquer. Certes, je pourrais venir moi-même comme le demande Laffont, mais ce corps est si fatigué et il est devenu comme une passoire à travers laquelle tout passe, tout rentre, sans murs, alors c’est un peu « déchirant », et à Paris cela risque d’être déchiquetant. Enfin si je vois que je peux et si Mère me donne clairement l’ordre, je viendrai. J’ai des doutes… Il y a tout de même ici un travail à finir et je ne peux pas tout à fait me permettre le risque de craquer en route.

Nous allons donc probablement envoyer 50 ex. à Paris, chez les Étevenon2, mais la distribution « officielle » ne peut pas se faire maintenant, je le vois, il faut que tout soit préparé et « protégé » ici même d’abord, afin qu’il ne puisse pas y avoir de choc en retour. C’est une meute vous savez. Mais l’indépendance d’Auroville est un premier trou dans leur mur et

1 Carole Weisweiller.

2 Micheline Étevenon (29.7.1930-17.5.2001) et son mari Pierre.


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tout va s’écrouler bientôt. Je veux que tout le terrain soit prêt, ici et à Paris, avant que les gens ne puissent nuire et risquer de déranger le travail.

Voilà, chère Yolande, on dirait que ce Oui de Laffont, c’est comme un premier Oui de la terre et que maintenant Mère va couler à flots sur le monde. L’essentiel de la bataille est gagné avec Laffont. C’est un immense soulagement, mais je suis encore trop fatigué pour en jouir.

Nous sommes ensemble, très affectueusement.

Satprem



(Réponse de Robert Laffont)

Paris, le 3 décembre 1976

Cher Satprem,

J’ai mis très longtemps avant de vous répondre, mais j’espère que Carmen Baron aura su être mon interprète fidèle auprès de vous en vous expliquant les raisons de mon long silence.

Je ne voulais pas vous écrire avant d’avoir pris connaissance par moi-même de vos ouvrages, ce qui était une entreprise assez longue puisque je dois faire face chaque mois à la lecture d’une trentaine de manuscrits.

Carmen Baron vous aura dit combien j’avais été touché, profondément ému par votre œuvre. Je craignais, étant donné mon manque de culture en ce domaine, de me trouver un peu dépassé. Avec joie, j’ai pénétré facilement dans votre œuvre.

Dans son premier tome, j’ai été conquis par le personnage extraordinaire de la Mère, tel que vous savez le rendre, en termes simples et pleins de foi. Dès le premier chapitre, j’ai été surpris par cette volonté de nier la mort, d’aller au-delà plutôt que de l’épouser sur le mode mystique habituel. Je ne crois pas que cela puisse laisser le lecteur indifférent et vous avez su merveilleusement alterner le récit par des citations qui l’illuminent sans le couper.


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Le second volume aurait pu être plus difficile, par volonté d’approfondissement de la conscience, du mental, de tout ce que Sri Aurobindo – et après lui la Mère – ont tenté d’explorer. Il était très difficile – presque impossible – de décrire le monde supramental, dans cet effort d’une perception nouvelle mais, là encore, grâce à vous, on retrouve une relation très concrète aux vivants. On a l’impression de vivre à côté de la Mère, de l’entendre dans sa lutte pour la vie, contre la loi, cette vraie vie qu’elle privilégie constamment contre l’ordre fossilisant et la loi sclérosante.

Ces textes sont très beaux. Ils parlent directement à l’esprit avec simplicité. Ils méritent d’être diffusés et je n’ai pas hésité une seconde quant à la réponse à vous apporter. Combien entendront le message ? C’est mon seul point d’interrogation. C’est mon souci de ne pas vous décevoir. Je me battrai de mon mieux, mais je ne sais pas si la longueur même de l’œuvre ne représentera pas un certain handicap. J’hésite à en informer le lecteur au début car il me semble que ceux qui auront été conquis par le seul premier tome seront des lecteurs fidèles par la suite, alors que si on annonce dès le départ trois volumes, beaucoup renonceront.

Nous pourrons publier ainsi un volume tous les trois mois mais peut-être est-ce contraire à ce que vous sentez ! J’aimerais que vous me l’exprimiez directement. Si vous êtes d’accord, je mettrai tout de suite le premier volume dans notre programme. J’aurais aimé le publier en mars, mais avec les élections municipales françaises ce mois risque d’être assez perturbé. Je crois qu’il serait préférable de reporter au premier avril. D’ici là, trois de nos collaborateurs se mettront en contact avec vous pour régler tous les détails de la parution : Jacques Peuchmaurd, qui est le directeur des services littéraires ; Huguette Rémont, qui s’occupe des contrats français et étrangers et qui vous adressera un projet de contrat dans le même esprit que celui du « Sannyasin », mais auquel vous pouvez apporter des suggestions. Enfin, Claude Anceau, notre chef de fabrication. (En réponse à une de vos questions, ce dernier préfèrerait


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recevoir, si c’est possible, la réduction photographique en 11 points pour la couverture). Je ne sais pas me rapprocher de la couverture de vos ouvrages. Je ferai tout mon possible et vous enverrai un projet.

J’espère de tout cœur que le climat qui semblait si tendu autour de vous se sera dissipé et je suis sûr que cette œuvre ne peut qu’être un objet de communion fervente.

Je sais combien il est difficile de vous arracher à votre retraite. Mais si par exception vous envisagez un voyage en France, je crois que votre venue serait très utile au moment de la sortie du livre. Elle nous permettrait de nous battre avec plus de force.

Voilà une longue lettre, mais je l’espère positive. Par la suite je répondrai immédiatement à chacune de vos interrogations.

Avec toute ma très profonde sympathie.

Robert Laffont

P.S. : Isabelle m’a fait part de votre réponse au sujet des réclamations américaines. Nous allons faire tout notre possible auprès de Barun pour que les contrats soient respectés.

Premier février 77

Mois de Mère

Chère Yolande,

Je sentais beaucoup votre pensée depuis quelque temps ou me tournais vers vous comme si vous étiez, je ne sais pas, dans une question. Au reçu de votre lettre, mon cœur a volé vers votre ami, je lui ai même télégraphié – et je prie Mère. J’ai prié, prierai pour qu’Elle lui fasse la Chose. Je l’aime bien, je toucherveux beaucoup qu’il entre dans le nouveau monde.


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Aujourd’hui, j’ai lâché le premier oiseau à Auroville (je veux dire « Le Matérialisme Divin »). Il y a là réellement un noyau qui se forme très activement et de jour en jour – c’est un grand espoir. J’attends l’autorisation de Laffont pour les 50 ex. à Paris et je téléphonerai aussitôt à Étevenon. Je ne sais comment doit s’organiser cette distribution, moi, je compte sur vous, sur Carole, sur Carmen, pour ouvrir un monde que je ne connais plus (extérieurement). Il faut que Mère rentre activement dans l’atmosphère de France. Ils voudraient que je vienne à Paris, mais la fatigue est grande. Ce n’est pas terminé ici.

À notre ami, dites que les plantes « sentent » très bien leurs cellules, ou les vivent. C’est notre cerveau qui masque la perception naturelle du corps. S’il pouvait « faire le lotus », chaque jour, quelques minutes : oui, comme un lotus ouvert dans le soleil – le merveilleux soleil de la Conscience qui est partout. Baigner là-dedans, tremper là-dedans dans un abandon total, confiant, sans question, comme la plante qui boit le soleil, alors il sentira peu à peu comme des millions de minuscules décrispations, comme d’innombrables petites bulles de lumière – pas chercher à comprendre, boire, boire , se laisser çapénétrer par . Pas chercher à saisir : se donner, se donner. Et çaquand on fait vraiment ça, alors c’est tout plein d’amour partout, dans le corps dedans, dehors, comme une seule chose qui aime. C’est l’Amour du monde sans barrières. C’est seulement dans le corps qu’on peut comprendre le monde. Qu’il essaie, juste quelques minutes tous les jours, Mère l’aidera, Mère veut beaucoup l’aider, car il est aimable, notre ami.

Avec tendresse.

Satprem




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8 mars 77

Chère Yolande,

Je suis content de vous savoir dans cette « bataille de Paris », je bénis la Grâce qui m’a donné ces quelques amis fidèles. Je ne sais pas ce qui se passe en ce moment, je sens toutes sortes de choses qui s’apprêtent sous la surface, comme si j’étais un volcan. Et puis je sens Mère qui m’enveloppe si tendrement. Alors tout va ensemble dans un mélange indicible : la férocité sentie et la douceur si douce, la boue effarante et la lumière si pure, la fatigue écrasante parfois et le sentiment que ça peut durer indéfiniment, la paix complète et à des milliers de kilomètres de toute cette sordidité, et puis la bataille sans répit. Je vis là-dedans un peu comme un somnambule les yeux ouverts qui se demande quand le cauchemar cessera.

Ce mot surtout parce que vous m’aviez demandé quelle réponse Malraux m’avait faite à cette lettre du 2 Août 55 que je vous avais communiquée, il y a longtemps déjà. J’ai fouillé les vieux dossiers pour vous, et voilà. Du même coup je vous envoie l’autre mot de Malraux en 71, pour la « Genèse du Surhomme »1. Comme cela vous aurez tout ! C’est peu.

Et puis je voulais vous dire toute ma très fraternelle affection avec Sujata.

Satprem



9.3.77

Chère Yolande, je suis très content pour la revue trèsféminine de votre amie de Saint-Phalle. C’est très important 2que les femmes soient touchées, plus que les ministres – ce

1 Éditions Buchet-Chastel, Paris (1974).

2 Thérèse de Saint Phalle avait fait un commentaire du « matérialisme divinVotre Beauté » de Satprem dans la revue féminine .


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sont elles qui comprennent vraiment et (même des bébés fontministres à l’occasion !).

Avec vous.

Très affectueusement.

Satprem



Oui, je verrai vos amis Aigueperse.1





26 mars 77

Chère Yolande,

Je ne sais encore quelle décision vous prendrez pour notre trésor. Je me demandais si notre ami de Bombay n’aurait tout 2de même pas quelques réticences, mais J. semble avoir tout emporté par sa foi – elle est merveilleuse cette J., avec cette sorte de confiance évidente qui dissout d’avance les obstacles. Tout cela pesait beaucoup sur moi. Maintenant, c’est à vous. Je dois faire face à beaucoup de graves décisions et je ne peux pas me permettre de jouer les optimistes imperturbables quand des choses si précieuses pour le monde sont en jeu. C’est une véritable diaspora. Il est bien probable que « leurs » hommes ne seront pas immédiatement mis en place ni notre « ceinture de sécurité » à Auroville démolie instantanément, mais c’est une question de jours je crois. En fait, je ne sais rien, j’agis dans le noir. Je sais seulement qu’un grave tournant pour le monde vient de s’opérer. Je sais que beaucoup de poison et de saletés vont sortir.

La Chine semble ravie du nouveau changement de gouvernement, ce qui n’est pas rassurant. Les Américains ont littéralement déversé des tonnes de roupies, ils sont ravis aussi. Le « business » est également ravi. Tout cela fait tant

1 Drs. en médecine, Marion et Jacques Aigueperse. J. Aigueperse était un chirurgien cardiaque à Paris, qui plus tard, irait avec Yolande en urgence à Kotagiri, quand Satprem souffrait de douleurs cardiaques.

2 , 6000 pages manuscrites.L’Agenda de Mère


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de ravissement, que l’on se demande, finalement, est ravi quiquand l’instrument de Mère a été démoli ? Le centre invisible de toute cette bataille, c’est l’Agenda, c’est le chemin du Nouveau Monde. Micheline Étevenon dit admirablement bien quand elle m’écrit : « C’est une bénédiction que les livres existent… heureusement que vous avez fait vite car s’il y avait eu seulement 6 mois de retard de plus… ». C’était en effet une bataille avec le temps, à chaque pas, avec les imprévus de Madras – vous ne savez pas quelle bataille c’était, nous sentions que chaque jour comptait. Au moins cela est assuré, semble-t-il, en dépit de leurs chantages au procès. Maintenant reste notre Trésor (et quelques autres qui se sont envolés ici et là). C’est entre vos mains. Il est évident que cela doit rester notre secret, entre J., vous et les Étevenon (et Luc). Il y a trop de rapaces qui guettent. Le jour où, dans mon innocence, après le départ de Mère, j’ai annoncé que j’allais publier l’Agenda dans le « Bulletin » de l’Ashram (mon dieu ! Quelle innocence !), Mère m’a tout de suite donné la vision – qui reste infiniment valable : je me trouvais près d’un arbre immense, immense et couvert de fruits ; j’étais tout petit et vêtu de blanc comme lorsque j’allais voir Mère, et j’étais près de cet arbre, comme le gardien de cet arbre (je me voyais d’en haut), et puis tout d’un coup j’ai vu des centaines et des centaines de corbeaux qui arrivaient de partout, une nuée, pour dévaliser cet arbre. C’était au début de 74.

C’est clair. C’est devenu clair très vite !

Maintenant l’Inde ? Ils annoncent tous la « victoire de la démocratie ». Mais là aussi, dans cet Agenda, Mère m’a souvent parlé de cette « démocratie » qui est en train de révéler son énorme visage d’espionnage par derrière et ses trafics d’armes, sans parler du reste, mais un jour Mère m’a dit, j’entends encore Sa voix : « Déjà, toute petite, quand j’étais en France, la démocratie me semblait une idiotie, mais telle qu’elle est appliquée en Inde, c’est quelque chose de tout à fait pestilentiel ». C’est cette pestilence qui va se manifester après s’être manifestée en petit dans l’Ashram. Il fallait bien que


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tout cela sorte – et ça va sortir ! Je ne crois pas que cela dure très longtemps, mais c’est une étape dangereuse et nauséeuse, avec un certain nombre de corbeaux, aussi, qui d’alentour se précipiteraient volontiers sur le Grand Arbre indien.

C’est tout ce que je sais, et en fait je ne sais rien, car c’est vraiment « l’heure de l’Inattendu » quand toutes les vieilles normes s’écroulent. Là-dedans, il y a notre Trésor du Nouveau Monde, dont vous devenez la gardienne. Le silence est notre grande sécurité.

Et puis peut-être, quelques autres documents dont je vous parlerai plus tard lorsque je saurai exactement ce que je dois faire.

Priez pour que Mère me fasse faire les pas justes.

C’est une Grâce immense d’avoir cette poignée d’amis.

Très affectueusement.

Satprem



2 avril 771

Chère Yolande,

Votre lettre de Bombay, forte, calme – je sentais que tout irait bien. Vous avez été solidement dans ma conscience ce 31. Pas encore reçu extérieurement la bonne nouvelle. Vous avez là fait un travail courageux et précieux pour la Terre – les dieux se souviendront.

Savez-vous qu’au moment même où vous atterrissiez à Paris, une pensée m’a frappé : ce n’est pas seulement une action négative, pour la protection de l’Œuvre, qui s’est faite ce 31 mars – c’est une action positive. Je peux traduire ainsi la force qui s’est imposée à moi : « Maintenant, c’est la France ». Cette accumulation de pouvoir, ces pages qui renferment tant de secrets vivants et agissants, que Mère a tenues sur ses

1 Lettre concernant l’envol des Agendas vers la France, dans les valises de Yolande à bord d’un avion Air France…


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genoux, qu’Elle a gardées dans sa chambre… Quel invisible rayonnement sur la France ! Cela a un sens pour la France. Ce n’est pas seulement parti de l’Inde : c’est en France. alléIl y a là toute une courbe à méditer – à voir. Et cela arrive là-bas au moment même où sort le livre… comme si, depuis trois ans, chaque jour comptait, chaque heure presque, pour arriver au moment voulu. Tout est d’une minutie effarante et merveilleuse. Nous allons voir. Que nous arrivions à un grand tournant est évident.

Je me souviens, en juin (le 2) 75 lorsque notre ami est venu me voir sur la petite terrasse, il m’avait demandé si ce serait encore long pour arriver au changement. Spontanément j’ai répondu 2 ans. Nous sommes à l’heure.

Voilà donc la France dans une position très spéciale, sous une Pression très spéciale. La chute d’Indira a provoqué cet envol. Quelle autre chute se prépare là-bas ? Quelle double écluse va s’ouvrir ? Ou peut-être l’écluse partout ?

Giscard m’est toujours apparu comme devant être de courte durée – il symbolise très bien le vieux monde. Mao est mort, Malraux est mort. Les vieux symboles sont morts. La Russie est au bout de son expérience marxiste. C’est le temps de Mère.

Vous voilà donc la dépositaire. Depuis un an, je me suis désespérément battu pour mettre les papiers sous la protection du gouvernement de l’Inde. Et j’ai échoué – mais oui ! C’est évident, ce n’est pas la protection de Monsieur M. Desai1qu’il fallait. Et tout d’un coup c’était clair aussi : il faut établir l’Œuvre sur une base internationale, scientifique, sous une protection internationale. Alors cet envol en France prenait encore un autre sens. Nous allons peut-être nous battre maintenant là-bas pour frapper à la vraie porte (un moment, l’idée de l’Unesco a traversé ma tête, mais j’ai l’impression qu’il faudrait quelque chose de plus scientifique que cela). C’est à voir. Je crois que nous approchons de la solution maintenant que j’ai cessé de me battre comme un fou à la porte de l’Inde.

1 Morarji Desai, Premier Ministre de l’Inde de 1977-1979.


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La « courbe » se précise. Il faut que nos amis Étevenon regardent la « courbe » aussi avec nous. Beaucoup dépendra du « succès » que remportera ou non le livre. Cela aiderait puissamment à ouvrir les portes voulues.

Je n’ai donc pas de « consignes » à vous donner. Mère vous donnera toutes les impulsions voulues. Vous avez de la chance ! Il faut seulement veiller aux insectes et à l’humidité. Peut-être sceller chaque paquet dans une enveloppe de plastique ? Et toujours avoir prête une position de repli.

À la SECONDE on m’apporte votre télégramme ! Oh ! Seigneur, Ta Grâce est merveilleuse. Oui, « tous réunis », bien serrés contre Mère, ensemble.

Avec beaucoup d’amour.

Satprem



P. S. : Faut-il dire ma profonde Gratitude à notre ami…

Je crois que notre Carmen doit se serrer avec nous dans Mère. La goutte cristalline qu’elle est a son sens dans notre secret.





13.4.77

Chère Yolande,

Votre lettre du premier avril si bonne, à votre arrivée à Paris, m’a été remise hier soir par votre ami Aigueperse. Oh ! quel gentil homme, vous avez décidément des amis de cœur. J’ai passé près de deux heures avec lui sur ma petite terrasse, seul (je dois le revoir avec sa femme et son fils Habib aujourd’hui ou demain). Il voulait me voir seul la première fois. Nous avons parlé à bâtons rompus, mais en fait ce n’était pas tellement « dire » des choses que pour établir ce contact profond avec la vibration de Mère, qui l’aidera automatiquement à comprendre tout ce qu’il a à comprendre sans que je


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m’en mêle. Un homme extrêmement réceptif et d’une grande modestie (qui va avec la grandeur de conscience), et puis un cœur si sensible qui se cache. Je l’ai beaucoup aimé, voilà.

Sujata ne l’a vu que quelques secondes mais elle a senti comme moi. Nous nous reverrons. Et c’est très amusant, figurez-vous que le chauffeur de la voiture a déclaré avec conviction (à Sujata) : « Nalla Aya » – ça c’est un bon Monsieur. Les Indiens comprennent très bien.

Je suis très content que ces papiers soient chez vous. Ils sont à leur place. Vous avez dû recevoir ma dernière lettre où j’envisageais la « courbe » possible. Tout est en suspens. Il semblerait que le « propriétaire » d’Auroville n’a pas encore réussi à démolir notre « Auroville Committee » protecteur, mais il aurait déclaré à Delhi qu’il allait faire un procès au gouvernement d’I.G. … Nous luttons pied à pied et notre ami C.P.N. Singh essaye de parer au désastre avec les quelques contacts politiques qu’il peut avoir dans le nouveau gouvernement. Tout cela a l’air très provisoire. Nous savons aussi que notre ami de Bombay nous aidera, mais en vérité j’ai l’impression qu’une situation mondiale se prépare – je ne suis pas prophète.

Oui, Palkhi1 est sûrement assez honnête (c’est un très honnête homme) pour défendre le choix de notre ami en dépit de ses propres convictions, mais il ne comprend pas vraiment la situation de l’Ashram ni la duplicité des « trustees ». Il est trop honnête pour voir la malhonnêteté « spirituelle » qui se cache là. Je lui avais écrit pour tenter de lui faire comprendre la situation et lui demander un renseignement d’ordre purement juridique – manifestement sa réponse était négative, mais gentille.

Dans cette situation confuse, je suis incapable d’avoir des projets, mais je prépare un voyage éventuel [en France] avec Sujata pour fin mai. Carole doit me dire les dates exactes qui seraient commodes aux divers « mitrailleurs » qui m’attendent (!). Oh ! je suis prêt à tout, pour Mère. Mais la santé

1 Nanabhoy Ardeshir Palkhivala (16.1.1920-11.12.2002), juriste; Ambassadeur de l’Inde en Amérique de 1977-1979. (En 1963, il avait refusé l’offre de servir à le Cour Suprême de l’Inde.)


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est fragile, c’est de plus en plus vrai. Je suis tellement touché de votre « j’irai vous chercher » à Bombay !

La grande découverte de toutes ces batailles, c’est le cœur de mes amis. Il y a ça, heureusement. Où aller à Paris ? Je voudrais me faire tout petit, tout petit… J’aime mieux laisser à vous et à Carmen le soin de décider ce qui est le plus commode et le plus intime. Je serais très embarrassé de faire un choix. J’ai une pension du Gouvernement Français (à cause des camps) qui subviendra à tous les frais (c’est avec cela que 1j’ai pu imprimer les 3 vol. ici), sauf peut-être le prix excessif de deux billets avion, mais là, ou bien l’à-valoir de Laffont pourrait me dépanner, ou bien Sir C.P.N. Singh qui voulait payer le voyage sur le fonds des « publications de Mère » (il a contribué presque à la moitié de l’impression des 3 volumes). Mais je ne sais pas quelle est la situation maintenant… Voilà, en toute simplicité.

Dernière chose : pour M. Courtois je n’ai plus rien à dire maintenant que le « style » est établi avec le tome I. J’avais été alerté par D. D. du projet de M. Courtois et avais tenté d’insister sur la couleur des titres, un peu à la manière de notre édition de Madras, mais sans doute était-il trop tard. Il n’y a qu’à accepter le fait et les laisser faire à leur idée. Je dois dire que cette couverture mortuaire m’a un peu secoué – mais après tout, Mère doit traverser la Mort.

Avec beaucoup de tendresse et beaucoup de gratitude pour la Grâce du Divin qui met chacun là où il faut pour aider. C’est une merveille de précision et de Grâce.

Satprem



Et puis notre ami de Bombay qui est si cher à notre cœur, ça, c’est vrai.

1 Satprem, Résistant au cours de la Deuxième Guerre Mondiale, avait été trahi, puis arrêté par la Gestapo à Bordeaux le 15 novembre 1943. Il a été déporté d’abord au camp de Buchenwald au nord de Weimar en Allemagne et ensuite à Mauthausen en Autriche près de Linz, où il était prisonnier jusqu’au la libération de ce camp par les soldats américains le 5 mai 1945.


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Je brûle votre lettre, cela va de soi.

Oui, et puis notre dernière aventure : subitement le jour de Pâques, nous avons fait partir par Kartik et Sushama deux valises contenant les manuscrits originaux de mes transcriptions des conversations avec Mère. Ce n’était pas en sécurité là où c’était, et J. m’a décidé à tout envoyer d’un coup. Il y a eu toutes sortes de péripéties. C’est parti chez les Étevenon. Je n’ai pas encore le télégramme de bonne arrivée.





18.4.77

3h45

Yolande,

Un bonjour avec un peu d’amusement pour votre famille ou vous-même peut-être ? C’est pour vous dire mon affection. C’est tout.

Tout à l’heure commence l’éclipse du soleil.

C’est l’anniversaire de C.P.N. Singh.

Nous commençons à ouvrir nos ailes pour vous rejoindre. Milieu de mai probablement.

Affection.

Sujata





3 mai 77

Chère Yolande, juste reçu l’article de Thérèse de Saint-Phalle, je lui écris un mot que vous voudrez bien lui remettre (après l’avoir lu) et je bondis sur mon autre plume pour vous dire… deux choses très frappantes. D’abord, c’est admirable comme vous êtes un bon conducteur du Courant, mais cela je l’avais vu depuis le début – tout a une façon si simplement harmonieuse de s’organiser à travers vous, et si efficace, comme cela, sans avoir l’air de rien. Brincourt s’est tu cette fois (pas


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surprenant) mais je trouve beaucoup plus intéressant de voir Mère faire son apparition au milieu des jolies « pépés » et des soins de beauté ! Elle doit bien s’amuser et cela va faire un excellent travail. Il y a quelque chose qui est très coupé en deux dans toutes ces femmes – on le voit même dans le visage encadré de votre amie Thérèse – et Mère va faire un pont subtil entre leurs deux moitiés en guerre. Alors la femme VRAIE, complète, va faire des miracles, parce que c’est ellequi peut. Les hommes sont surtout très bons pour faire des discours – d’ailleurs, une fois de plus, vous êtes une excellente démonstration « in vivo » ! Non ?

Si mon voyage s’arrange, j’aimerais beaucoup voir votre amie Thérèse, prendre ses mains et faire couler un peu d’amour que Mère m’a donné. Elle est au bout de quelque chose, c’està-dire que quelque chose d’autre doit pouvoir commencer en elle. (…)

Satprem



Nandanam, le 2 mai 77

Chère Madame1,

Notre amie Yolande, la transparente, m’a fait parvenir votre message sur Mère dans « le but d’une civilisation ». Je suis tellement touché dans mon cœur que vous ayez parlé de Mère – vous êtes la toute première. Et vous le faites avec tant de simplicité, vous avez si bien vu comme les questions de Malraux débouchaient sur Elle – car finalement, la question que nous pose la Mort peut se regarder à travers les vitraux du sacré – les oiseaux noirs de Van Gogh, le microscope du physicien mais ultimement nous sommes conduits au lieu de la Réponse dans notre propre corps. Tous nos chants et nos œuvres n’avaient pas pour but de poétiser la Mort ni de la nier dans une soi-disant Éternité qui bafouait notre petite vie – ni

1 Thérèse de Saint Phalle : Satprem la remercie de son article sur son livre Le Matérialisme DivinVotre Beauté dans sa revue féminine (cf. lettre du 9/3/77).


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de faire des civilisations jolies qui croulaient toutes devant ce seul Regard, – mais d’arriver à ce point étranglant où il FAUT trouver la Réponse, c’est-à-dire la réponse matérielle, pour nos corps, pour nos cellules qui un moment avaient poétisé, ces cellules qui depuis tant de millions d’années avaient fait tant de chemin pour arriver à leur réponse : la fin de la mort – la Victoire sur la Mort. Nous sommes à ce moment du grand périple où les corps doivent avoir leur Réponse – pas seulement les gentils esprits. C’est une évolution de la matière, pas seulement de l’Art et des pirouettes momentanées. Si cette matière s’est mise en route, c’est qu’elle aussi doit avoir son Plein – sa Vérité. Mère, c’est le secret de la matière. C’est le Chemin de l’immortalité à rebours – pas dans les pâles cieux de l’Esprit mais dans les premiers balbutiements d’une cellule dans notre matière clarifiée, désencombrée de ses mémoires atomiques. Il n’y a pas eu d’aventure plus puissante, plus courageuse, plus révolutionnaire vraiment depuis que nous avons commencé à sortir de l’âge de Ptolémée. C’est la dernière révolution. Car vraiment, la vie tant qu’elle n’aura pas dissout la mort. n’est pasComme je regrette que Malraux n’ait pas vécu un peu plus pour entendre la Réponse de Mère – pas une réponse dans la tête mais, une de plus, mais un procédé, un chemin cellulaire qui est le but de tous ces millions d’années de douleur.

Soyez remerciée, du fond du cœur, d’avoir parlé d’Elle en termes si simples, côte à côte avec Malraux. Et je note bien que c’est un journal féminin qui le premier a parlé d’Elle, car les femmes, disait Mère, seront les premières à faire le pont avec la prochaine Espèce – « l’Espèce Nouvelle », l’espèce sans mort –, leur corps comprend – c’est le corps qui doit comprendre.

Avec ma profonde sympathie, et de tout cœur.

Satprem



(Lettre de Satprem à J.R.D. Tata)


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Je regrette de vous avoir manqué à Paris, mais je suis sûr que nous allons nous rencontrer au moment juste – pour une action.

Je ne sais pas quelle sera cette action mais elle semble se dessiner lentement dans l’obscurité qui nous entoure : il faut aller pas à pas. Une grande lumière veut poindre à cause même de cette obscurité.

Le premier pas qui se dessine pour moi et peut-être pour le monde, comme cette expérience de Mère que l’on appelle « L’Agenda », ces milliers de pages qui balbutient le passage de l’homme à une autre espèce, à une autre conscience matérielle ou de la matière, et donc à un autre pouvoir d’action dans la matière et sur la matière. Ce Document prodigieux, je croyais qu’il était impossible de le publier en dehors de ceux qui se disent les propriétaires de Mère, de Sri Aurobindo, d’Auroville, et donc qu’il fallait le laisser dans le silence plutôt que de le voir tronqué et censuré.

Or, j’en ai parlé à mon éditeur R. Laffont qui m’a envoyé consulter son avocat – Maître Mercier, spécialiste de ces questions et avocat de 60% de l’édition française. Cet expert m’a aussitôt déclaré qu’il n’y avait aucun problème et que j’étais non seulement le dépositaire de ces interviews avec Mère mais l’auteur ! Les interviews enregistrées au magnétophone sont légalement considérées comme la création et la propriété de l’intervieweur lorsque l’interviewé (Mère) disparaît. Cet homme connaît son métier. Il m’a conseillé de faire une Fondation qui prendrait la responsabilité de publier les 13 volumes de l’Agenda. Il voulait situer en Suisse le siège de cette Fondation mais lorsque je lui ai dit que son but n’était pas de gagner de l’argent pour moi ni de m’approprier personnellement cette Œuvre, son sourire s’est ouvert et un peu de son cœur aussi, et il a décidé qu’il allait s’occuper personnellement de créer les statuts de cette Fondation en France, de telle sorte que notre organisation pourrait être reconnue d’utilité publique par le gouvernement français et d’autres éventuellement.


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Mais mon cœur et ma pensée ne vont pas seulement à la France – ils vont d’abord à l’Inde, mon vrai pays. Je voudrais donc que le comité directeur comprenne non seulement quelques personnalités françaises mais des Indiens éminents – éminents surtout par la capacité créatrice par l’action et non par les discours philosophiques. Parce qu’il s’agit d’une Actiondans le monde. J’ai d’abord pensé à vous et à Sir C.P.N. Singh, que je respecte profondément. Accepteriez-vous de participer à cette action ?

En fait pratiquement, la participation à la création de cette Fondation – que j’ai appelé provisoirement « Institut de Recherches Évolutives » – ne consiste pas à apporter de l’argent (ce n’est pas nécessaire : nos amis de France ont assez d’argent pour assurer la publication du premier volume de l’Agenda et la vente du premier volume assurera les frais d’impression du 2ème volume, jusqu’à la fin, ni même à apporter l’honorabilité d’un nom pour décorer les papiers à en-tête de l’Institut, mais pour réellement un nouveau type de

CRÉERmouvement ou de courant qui tendra à changer les vieilles structures éducatives en Inde et en France. Ces structures reposent toutes sur le développement de l’Institut comme suprême moyen de connaissance et d’action. Mais nous arrivons justement à la fin de ce cycle mental au commencement d’une nouvelle évolution de l’espèce mentale par ce qui la dépasse et il faut, il importe de découvrir quels seront les moyens, les instruments de cette prochaine espèce et de ce prochain cycle, et donc de mettre en œuvre dès maintenant les moyens et instruments qui aideront au passage de notre espèce mentale et à la prochaine espèce imminente. Toutes les vieilles structures craquent. Il faut découvrir le secret de l’avenir. Le Levier de l’avenir et les moyens de l’avenir.

Participer à cet Institut est donc avant tout un acte créateur, une découverte ou une prospection de l’avenir afin d’aider cette malheureuse espèce à faire sa transition avec le minimum de dégâts et de désarroi. C’est un peu comme de préparer les hommes du Néolithique à sortir de leur état


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instinctif et arboricole pour les préparer à entrer dans l’aire mentale – il faut préparer l’homme d’aujourd’hui à une espèce trans-mentale et découvrir les moyens – les forces – les courants qui animeront le prochain cycle. L’éducation est le laboratoire le mieux choisi et le plus important.

Voici donc ci-joint en quelques points les buts principaux de notre Institut de Recherches Évolutives. C’est un premier pas. Le reste découlera automatiquement des hommes qui sont là. C’est une aventure dans la fabrication de notre propre avenir. Si nous n’avons pas le courage d’inventer cet avenir, il nous brisera et brisera nos vieilles structures afin d’instaurer brutalement les siennes. Nous pouvons collaborer à cette évolution au lieu d’en être les cobayes passifs et aveugles et désespérés. C’est le temps d’un merveilleux Espoir, si nous avons le courage de l’espoir et le courage de sortir des vieilles structures.

Telle est donc l’aventure à laquelle je vous convie. Tout est possible. Nous sommes seulement quelques hommes de bonne volonté qui tentent et veulent se donner au nouveau Courant, à la nouvelle Force évolutive qui bâtira inéluctablement une nouvelle espèce plus complète, plus pleine, plus harmonieuse – parce que l’Évolution a un sens suprêmement positif et heureux, quels que soient ses détours provisoires. Nulle semence n’aboutit à un non-arbre. Cette merveilleuse semence évolutive a plus d’un secret et un but de joie et de plénitude que nous voulons servir, accueillir – raccourcir un peu cette misère de notre transition humaine – découvrir ce que prépare cette douleur, trouver les moyens et les instruments de la joie. Nous avons cru seulement en une mécanique évolutive, qui a produit seulement des monstres : il y a une essence évolutive plus profonde, un pouvoir plus profond. C’est ce Pouvoir qu’il faut mettre en œuvre.

Appelons ensemble l’Avenir.

Avec tout mon cœur.

Satprem




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Delhi, 8 août 77

Chère Yolande,

Voici donc une étape bouclée, et une autre qui commence. Maintenant nous allons dans le positif : les bases sont jetées. C’est-à-dire que l’écroulement du négatif va s’accélérer. Dans l’Inde, la situation se détériore, comme prévu. J’ai la sensation qu’il faut faire vite et que chacune de nos heures est précieuse pour terminer à l’heure exacte notre travail. Luc vous dira ce que je lui ai écrit. Il faudrait, si possible, que vous veniez en Inde au de septembre – est-ce possible ? J’ai deux tout débutlourdes valises à vous confier (Luc vous dira). Elles seront déposées chez notre ami en temps voulu, s’il accepte de nous aider encore une fois – voulez-vous voir avec lui si nous pouvons faire appel à lui sans l’ennuyer ? Vous savez l’inestimable valeur de ce qui est entre nos mains. C’est un trésor pour le monde. Il faut que cela reste en , et sans tarder. Si vous Francevenez, je compte beaucoup vous voir à Pondy. Entre temps vous saurez peut-être si Chancel se décide à venir.

J’ai eu notre ami1 au bout du fil – si plein de cœur. Je crois qu’il est temps que nous nous rencontrions – c’est important, je le sens. Peut-être saurez-vous arranger cette rencontre. J’étais prêt à voler à Bombay pour le voir, mais il faut un prétexte.

Vu longuement I. Gandhi. Mais je ne peux pas parler de 2ces choses ici. Peu à peu tous les fils se joignent. Les temps sont proches. Dois-je dire que notre rencontre à Paris était

1 J.R.D. Tata.

2 Après la création de l’Institut de Recherches Évolutives et l’émission de Jacques Chancel (, interview avec Satprem le 4 juillet 1977), RadioscopieSatprem sent l’urgence d’un retour en Inde sans savoir pourquoi. J.R.D Tata appelle de Bombay : « Où est Satprem ? » À coté de moi, sans trouver une place pour l’Inde. Le directeur « Paris » d’Air India l’emmènera à Genève et il aura la liaison directe sur Delhi cette nuit-là. L’attendaient Sir C.P.N. Singh et Indira Gandhi aux prises avec un procès, après la perte de son poste de premier ministre. Sir C.P.N. Singh remet à Satprem une enveloppe en provenance de Londres. À l’intérieur, une photo de La Mère, pour Indira Gandhi, et sur l’enveloppe est écrit « Do not bend » (ne pas plier). Satprem appuie le doigt d’Indira Gandhi sur le « Do not bend ». Elle reprendra le pouvoir deux ans plus tard.


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un baume pour le cœur et si efficace dans l’affection. Chacun remplit son rôle merveilleusement ; vraiment on sent l’immense Horlogerie de Mère qui met chacun à sa place et fait faire à chacun le geste exact. Soyons purs, transparents, et toujours à l’écoute. Maintenant le jeu va devenir très serré.

Je vous aime très profondément et vous estime.

Satprem



P.S. : Reçu le papier de votre amie Sylvie. Je tâcherai de répondre dès que possible. Un travail fou devant moi. Mais son papier est juste de ton, bien senti et m’a intéressé. Il faut que toute cette jeunesse suive le Mouvement.





31 août 77

Chère Yolande,

En hâte quelques lignes. Notre ami est si merveilleux, je le découvre de plus en plus. C’est lui-même, je crois, qui ira demain à Delhi chercher les 2 grosses valises. Donc vous pourrez venir très bientôt, dès que notre ami vous donnera le feu vert. J’espère que vous ferez un détour par ma petite terrasse à Nandanam. Je sens que nos trésors doivent quitter l’Inde – des choses radicales se préparent ici, et dans le monde. C’est en France, d’où est partie Mère, que la nouvelle vague doit partir. J’ai envoyé à Harper, New York, le 1er volume anglais qui vient de sortir. Tout se matérialise très vite. Nous arrivons inévitablement à une intersection mondiale. J’attends le déclic quand chaque chose sera à sa place. Luc reste à Paris avec une grande mission. Il faudra l’entourer un peu, c’est dur pour lui.

Vous avez dû recevoir une cascade de lettres et télégrammes E. Faure, Chancel, Thérèse de Saint-Phalle. Il faudrait « suivre » cela. Je compte sur vous et vos intuitions. Je crois que Thérèse aussi peut aider beaucoup. Les choses iront nécessairement de plus en plus mal à Auroville jusqu’à ce que le terrain soit nettoyé de ces imposteurs et financiers véreux. C’est


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incroyable ce que Nava joue sur la corruption totale du haut en bas de l’échelle – l’argent coule à flots. Mais grâce à lui, nos Auroviliens deviennent vraiment très bien, très éveillés, ils prennent conscience de l’autre « loi » qui peut tout changer. Je suis content mais éreinté de travail.

Ces bandes de Mère, je ne sais où les caser à Paris car c’est très encombrant. J’aimerais beaucoup que ce soit chez vous, mais n’est-ce pas vous encombrer beaucoup ?? En tout cas, il faut que ce soit à l’ ou des radiateurs trop abri de l’humiditéproches.

Bien faire attention, lors du transport, à ce que les valises ne passent pas par les « champs magnétiques » de la police ou autres instruments de détection, sinon toutes les bandes seraient effacées d’un coup !

Ce serait affreux. Dites cela à Tata. Dès que nous aurons les moyens à Paris, nous ferons recopier toutes ces bandes afin, au moins qu’il y ait un exemplaire de secours. C’est l’unique copie existante au monde.

Cela me fera très plaisir de vous voir. Vous êtes dans mon cœur. Je vous estime beaucoup et vous aime.

Satprem




(Lettre à Edgar Faure1)

Le 6 septembre 1977

Monsieur Edgar Faure

Présidence Hôtel de Lassay

1 rue de l’Université

75007 Paris

France

Monsieur le Président,

J’ai reçu votre télégramme avec beaucoup de gratitude. Ci-joint, je vous envoie la liste des 41 personnes exactement

1 Président de l’Assemblée Nationale


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qui ont été abusivement arrêtées, puis mises en liberté provisoire – très provisoire. C’est en effet la deuxième série d’arrestations depuis un an – il y en aura d’autres.

Succinctement, Auroville, fondé en 1968, est un grand projet humain qui n’a rien à voir avec les petits ashrams ou les « écoles » ni les « missions », ni même les « spiritualités » : quelque 200 hommes sont là, venus de tous pays, qui depuis 7 ans, qui depuis 5 ou 2, pour essayer de trouver comment on passe à un prochain stade de l’évolution. C’est un travail dans le corps, sur la conscience du corps, difficile, silencieux, qui n’a rien de commun avec les grandes publicités humaines. C’est justement ce que n’entendaient pas les nouveaux « propriétaires » d’Auroville, dont un certain Keshav Poddar (dit Navajata), déjà impliqué dans plusieurs affaires frauduleuses à Bombay. Cet homme circule entre Londres, New York et Paris ; il a des « relations » partout, à l’Unesco, dans les ambassades, le gouvernement de l’Inde. Les millions coulent entre ses doigts. En effet, Auroville pourrait être un grand commerce spirituel international, comme Rome, comme La Mecque, avec des ramifications commodes partout pour les trafics moins spirituels de ces financiers. Une « Sri Aurobindo Society » a ses agences dans presque tous les pays du monde. Quelque 30 millions de roupies ont été versées à cet organisme, qui serait bien embarrassé de fournir des comptes.

Les « propriétaires » d’Auroville ont donc commencé par retirer leur garantie financière (c’est-à-dire le passeport et le visa de séjour) aux Auroviliens qui ne voulaient pas de cette mascarade. Puis ils ont tenté de soulever les villageois tamouls contre les « Occidentaux » en jouant sur le racisme. Ils ont coupé les fonds et voulu étrangler économiquement Auroville. Ils sont les « tenants » des terres et vendent les récoltes alors que les Auroviliens n’ont pas de quoi vivre. Et comme la résistance des Auroviliens s’exaspérait, ils ont soudoyé la police, forgé de fausses accusations, tenté « d’accidenter » certains d’entre eux – j’ai failli être assassiné moi-même dans les canyons près d’Auroville, le 27 août 1976. Chaque fois qu’une


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décision était prise par le gouvernement central de l’Inde pour arrêter ce scandale, l’action était bloquée aux échelons subordonnés. Une première vérification de comptes opérée par le gouvernement de Pondichéry a révélé de vastes irrégularités et des détournements, mais aucune mesure n’a été prise encore.

Je ne sais pas si, une nouvelle fois, votre intervention, après d’autres, ne finira pas dans le même no man’s land administratif.

Puisque Auroville a été reconnu par l’Unesco et le gouvernement français (avec beaucoup d’autres gouvernements), la France ne pourrait-elle pas prendre l’initiative de demander au Premier Ministre de l’Inde, M. Desai, la mise d’Auroville – ce laboratoire de l’évolution, vraiment – sous un contrôle scientifique ou culturel indépendant des pressions financières et politiques ?

Je n’ai pas outre mesure confiance en ces démarches, mais nous sommes quelques êtres sincères, ici et là, et nous frappons, un peu désespérément, aux portes de ceux qui, en Occident, croient encore en la liberté et le désintéressement.

Avec ma profonde reconnaissance.

Satprem



P.J. : Liste des 41 Auroviliens arrêtés.

5 oct. 77

Chère Yolande,

Je sens beaucoup votre présence et votre silencieuse efficacité. Cette rencontre à trois à Bombay, avait je ne sais quel écho, comme une vieille entente simple et profonde, plus d’une fois vécue. Notre ami est beaucoup dans mon cœur, avec une sorte de prière très consciente, même active : qu’il participe au Monde nouveau, que ce vieil échec soit au contraire le prélude


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d’une réalisation nouvelle. Je sens que Mère le tient contre son cœur, il est très cher et très pur. Nous sommes en plein dans le décrochage du vieux monde, c’est douloureux pour tous et de mille façons, mais si l’on tient la suprême Positivité de cet apparent négatif, alors tout bascule autrement et s’emplit de sens. Notre ami a 35 ans dans son cœur – il vivra autant qu’il croira. Et s’il croit dans le Nouveau Monde, tout est possible et facile. Je crois que nous allons très vite vers le décrochage radical : justement le changement que j’annonçais à notre ami voilà deux ans et quatre mois. C’est dans l’Inde qu’est l’épicentre du séisme de Mère, c’est l’Inde qui représente la bataille du monde, c’est le lieu de la Bataille – c’est là aussi où l’ennemi est le plus obscur, le plus épais, le plus tapi pourrait-on dire, comme une bête dans son repaire. Elle est en train de sortir du repaire. N’est-ce pas, on pourrait dire que le Véda est chassé de l’Inde : tous ces papiers, tous ces enregistrements du Monde nouveau, en dépit de mes efforts désespérés pour publier cela icifaudra. Cela veut dire une grande Nuit, un chaos où il que l’Inde délivre son âme de tous ces faussaires – ou meure.

L’Âme de l’Inde ne peut pas mourir. Indira en prison, c’est un autre symbole, comme Nandanam assiégé par tous ces faussaires. Les coups de l’Ennemi sont faits pour purifier l’âme. En attendant, la tourmente s’apprête comme un orage noir qui voudrait tout engloutir – mais moi je sens la victoire toute proche, d’autant plus proche que la Nuit est plus noire. Seulement il reste le noir du noir à traverser. Et puis un souffle et ça y sera. Que notre ami garde sa prière dans son cœur – j’ai l’impression que sa prière importe pour toute l’Inde, comme si quelques vibrations pures, ici et là, avaient le pouvoir d’établir le contact avec la Grâce et de changer tout. On a besoin de lui, voilà. L’Inde a besoin de lui.

Et à Paris, votre présence comme un silencieux relais des forces. J’ai très confiance en vous. Il faut que tous ces pas de préparation de l’Institut soient sagement mesurés. Je suis très heureux de cette réunion chez vous. Brincourt m’a écrit une lettre pleine de feu, comme jamais avant. Je serais curieux


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de savoir ce que Thérèse de Saint-Phalle dit de ma « Lettre à l’Occident », si elle compte en faire quelque chose. En fait, je voudrais à tout prix décrocher l’Institut du vieux cercle des « fidèles de Mère et Sri Aurobindo » et des adhérents auroviliens – mettre cela sur une base universelle, scientifique, sans petites écoles et petites églises. Que fait Towarnicki ? – je suis sûr, je que vous faites beaucoup et exactement dans la saisdirection qu’il faut. J’ai reçu aussi une lettre très lumineuse de Janine Monnot.1

Ici, rien à dire : c’est la bataille empoisonnée. On a des années sur les épaules. Etrange comme je me suis trouvé allégé dès que je me suis embarqué avec vous pour Bombay. Enfin, il faut là aussi entretenir la vibration de Mère au milieu de tout ce poison. C’est cela qui finira par dissoudre le cauchemar.

Je vous embrasse avec Sujata.

Satprem



P.S. : Pas écrit pour le départ de Lucie Faure (ou pas encore) parce que je sentais d’immenses secrétariats entre moi et E. Faure. Ça viendra peut-être ? S.

Note de Sujata manuscrite dans la marge : « J’ai écrit un mot à notre ami, le remerciant de l’accueil à S. Je l’ai senti très fortement ce samedi soir (le 1er oct.). Vous embrasse. Sujata

1 Janine Monnot a secondé Maître Deshimaru pour l’introduction du Zen en France en 1968.


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(Lettre à Edgar Faure)

Pondichéry, Le 7 octobre 1977

Monsieur Edgar Faure
Présidence Hôtel de Lassay
1 rue de l’Université
75007 – Paris

Monsieur le Président,

J’ai appris avec peine le départ de Madame Lucie Faure. Une minute, avant de nous séparer en juillet dernier, elle m’a regardé si intensément en posant cette seule question : « est-ce qu’on peut ? »

La mort regardait. C’est la seule question, au fond, et le seul Pouvoir dont découleraient tous les autres pouvoirs – et parce que nous n’avons pas trouvé ça, nous errons dans nos cœurs, dans nos pensées, dans nos pays, nos Églises… dans toutes ces façons d’être qui ne sont pas 1’être vrai et pas le pouvoir vrai.

Quel est le levier ?

Il me semble qu’elle regarde par-dessus mon épaule et vouspose la question comme si c’était vraiment pour cela qu’il valait la peine de rester.

Il y en a un.

Alors ce ne serait pas une nouvelle « école », mais quelque chose de si bouleversant. Il me semble que pouvez com-vousprendre et que si, à travers vous, la France comprenait, ce serait une page si extraordinaire de son Histoire, qui changerait plus profondément le monde que toutes nos vieilles révolutions.

Un seul esprit éclairé qui comprenne.

Et qui lancerait le monde sur cette piste nouvelle. Alors tous nos conflits irréels s’effaceraient devant ce seul levier qui change tout.

Qu’est-ce qu’on peut ?

Elle vous le demande.


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En souvenir de cette petite terrasse du bout du monde où nous étions réunis tous les trois devant ce « changement de programme », je vous dis ma certitude que vous serez aidé et inspiré si vous saisissez le vrai pouvoir. Ce serait comme le sens qu’elle a cherché jusqu’au bout.

Avec ma profonde sympathie,

Satprem



Le 28 octobre 1977

3h45 p.m.

Yolande,

J’allais vous écrire ce matin quand reçu tout le courrier d’Igor, hier, tard dans l’après-midi. Ce matin avons envoyé un télégramme vous disant notre amour et tendresse. Vous demandant aussi de tenir bon, car le danger est grand (pour nous, d’où ce besoin d’avoir des amis qui comprennent). C’est un cri du cœur qui va vers vous.

Il y a deux nuits S. a fait un rêve où figurait notre ami. S. le sortait de sa maison qui dégringolait et conduisait l’ami à un endroit sûr.

E. Faure a répondu. Un mot très gentil. Je vous l’envoie. Ici, nous gardons de moins en moins de papiers. Nous ne savons pas ce qui nous attend le lendemain.

Noren va mieux. Il a fait un tour : Bangalore – histoire d’exposition philatélique.

Je n’ai pas oublié les quatre membres (de la) famille Parras.

Pas encore vu Igor.

A. M. se manifeste… Bon !

Vous savez, Dr. Ponnou est un brave type. Mais je viens d’apprendre qu’il est un copain de Counouma. Alors…


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En attendant, nous continuons de recevoir les contenus des poubelles de pas mal de côtés – « tombereaux » disait Mère. On accepte tout, on regarde, on continue.

Continuons. Si possible imperturbablement.

Toujours avec ma profonde affection.

Sujata

Oui, ensemble, pas à pas et obstinément.

Satprem



13.XI.77

Chère Yolande,

Je suis très soulagé de ce dernier voyage, mais pas tout à fait encore. J’avais parlé de paquets « moins importants », mais c’est relativement : chaque chose est un trésor et rien ne doit être laissé à l’abandon. Sujata et moi, nous sommes pleins de gratitude pour qui vous savez. J’ai l’impression que l’on arrive au point décisif, à la ligne de partage des eaux. Il n’y a rien à dire, mais à prier beaucoup. J’espère que ma dernière lettre aura éclairé les nuages. J’espère aussi que votre prochain voyage ici sera très proche. Si Dieu veut, nous nous rencontrerons, avec la même affection.

Vôtre.

Satprem



Fin 1977

Yolande,

Entre le vieux qui s’achève et le Nouveau qui arrive, ma pensée se tourne vers vous. Vers Yolande amante du Nouveau.


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Ne nous en voulez pas. La retraite de Satprem était devenue indispensable. Le résultat est bénéfique. Mais vous êtes, vous restez très proche de lui. Il vous voit « en rêve ».

Le jour viendra peut-être où il ne sera plus nécessaire que nous restions en incognito ! Qui sait ?

Bonne Année à notre cher ami et à vous (avec un baiser si vous voulez bien l’accepter).

Sujata





20 janvier 78

Chère Yolande,

C’était une bonne rencontre. J’ai retrouvé ce coin d’âme clair que j’aime en vous – et l’efficacité qui va avec cette clarté. Le courant passe bien. Et notre ami si positif et combatif qui m’a mis un vrai baume dans le cœur. C’est effrayant, la dimension presque policière de cet Ashram avec, des espions partout, les télégrammes recopiés, les téléphones écoutés, les lettres disparues, les voyages en filature, même les billets d’avion et les taxis sont sur leur liste – ce n’est pas le rideau de fer, mais un rideau de Mensonge épouvantable. Il est temps que cette vaste imposture s’écroule. J’ai bon espoir que Mère va leur fêter son Centenaire d’une manière toute spéciale et inattendue.

Et puis l’Agenda va sortir, enfin, quelle bataille depuis quatre ans ! Bien sûr, Mère m’a soutenu tout du long, mais sans le support de cette poignée d’amis dévoués, cela aurait été très difficile, presque impossible. Cette sortie de l’Agenda, c’est vraiment le symbole de la naissance du Nouveau Monde en dépit de tous les obstacles forcenés du vieux monde. Même si je disparaissais aujourd’hui, l’Œuvre est désormais sûre.

Je voudrais beaucoup que notre ami André Brincourt dise un peu la fabuleuse aventure de Mère, le Grand Possible qu’Elle est venue semer dans le cœur et le corps des hommes. Il n’y avait rien eu de plus important depuis qu’un premier


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homme a commencé de penser et fait notre monde mental – maintenant c’est une autre vibration qui va refaire le monde. Il ne faut pas rater cette grande première du Nouveau Monde. Il y a presque 3 ans maintenant j’annonçais le « temps des physiciens de la conscience » – je ne croyais pas si bien dire.

Mais il y a un Sourire merveilleux qui échappera toujours à toutes nos explications. C’est la poésie de Mère.

Vous m’avez dit qu’André, un jour, avait exprimé le désir de faire partie de l’Institut de Recherches. S’il a toujours ce souhait, nous pouvons arranger cela tout de suite : il y a un médecin, un polytechnicien, une représentante de l’éducation de l’enfance, un mathématicien – mais personne qui représente les Lettres. Moi, je suis seulement le guerrier de la plume, avec un style par hasard (mais à dire vrai, j’aime mieux la « machette »).

André aurait donc une place très spéciale en ce temps où l’écrivain doit être à la pointe de la Recherche. Et si André rentre, j’aimerais que vous soyez là aussi à titre de… Shakti souriante. À moins que vous ne préfériez rester en dehors – vous êtes là de toute façon. À vous de juger ou sentir. Mais le fait est que nous devons sortir ce tome I de l’Agenda en beauté et dignité – Mère a payé cher cette expérience. À voir, justement, ceux qui se débattent à mort pour empêcher, censurer ou « ashramiser » ce Mensonge, on comprend la grandeur de l’enjeu. Si je n’avais pas été là, après tout, ce Message aurait été impitoyablement tronqué et commercialisé comme Auroville, et nous aurions vu fleurir une Église de plus. On aurait remplacé l’expérience par un culte. Si je ne suis pas passé sur le bûcher, c’est une chance de ce bon XXème, mais je suis assiégé, entouré de policiers et d’espions et je ne sais pas ce que dureront mes os ou mon cœur à ce compte assez féroce. D’ailleurs, ils m’ont déjà excommunié. Mais comme notre ami Tata m’a fait du bien avec son courage combatif et plein de cœur !

À propos de cœur, notre ami Aigueperse était très impressionné par ses visites à Auroville. Il s’attendait à trouver quelque « groupement » de plus et il a découvert


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un laboratoire avec des hommes qui cherchent à et à vivreexpérimenter la nouvelle conscience dans les faits quotidiens et à cause même de leurs difficultés : toute la vieille espèce s’est liguée contre eux justement pour les obliger à vouloir la nouvelle espèce et à chercher les de la nouvelle espèce. moyensQuand on est cerné par les policiers et étranglé par les financiers, il faut absolument trouver l’autre moyen. C’est cela, le laboratoire. Une force matérielle plus grande que les forces de la fausse matière que nous vivons tous. L’envers de la trame, il faut y aller et mettre en œuvre son énergie. C’est cela, au fond, la vraie créativité : au lieu de créer sur du papier ou des épures, on crée dans son propre corps – on invente l’Homme. Nous ne sommes pas irrémédiablement des singes supérieurs. Revenu des U.S.A. mécanisés, Aigueperse comprend bien maintenant l’urgence de cette nouvelle expérimentation qui seule peut nous faire sortir du Monstre. Ou alors le Monstre devient de plus en plus monstrueux, jusqu’à ce qu’il éclate. Pourquoi ne pas éclater dans la vraie terre, de préférence ? C’est cela qu’André Brincourt devrait vraiment, combien voirla solution doit être pratique, expérimentale, physiologique. La nouvelle physique, c’est très bien, mais il faut l’appliquer – à quoi servirait la nouvelle physique des reptiles en voie d’extinction, s’ils ne devaient pas inventer des ailes ? Il faut que nous soyons quelques uns à inventer ces ailes-là. Donc l’Agenda, c’est un évènement.

J’arrête cette longue lettre. J’ai le cœur plein et un peu battant de cette première sortie de l’Agenda. Si Mère pouvait faire une entrée royale dans cette France où Sri Aurobindo cherchait seulement 200 lecteurs, ce serait bien réconfortant et je pourrais quitter ce Pondichéry pour toujours à la recherche de lieux meilleurs. J’aimerais oublier ce cauchemar et entrer dans une vie nouvelle de beauté et de créativité.

Je suis heureux que vous soyez . Votre présence est inesti-mable et très chaude dans mon cœur.

Satprem




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Nandanam, février 19781

À mes amis lecteurs et lectrices

Nous sommes dispersés, éloignés, chacun sur son petit

continent, avec des petits soucis, des grands soucis, et la vie

comme tous les jours. Pourtant, ce n’est plus comme tous les

jours, une merveilleuse histoire cherche à se glisser à travers les

fils de notre trame – si nous voulons bien. Que pouvons-nous

faire pour aider cette histoire, pour hâter son Moment – il

faudrait tellement que cela aille plus vite. La terre est dou-

loureuse, nos petits continents sont si gris et périmés. Ici et là

nous sommes quelques uns comme des petits points de soif

ardente, et que faire pour aider cette espèce nouvelle à naître

parmi nous ?

Certainement la plus grande aide est d’appeler cette

« autre chose », ce demain de la terre, dans son cœur, dans

ses actes, ses pensées, avec chaque pas, chaque geste, sourde-

ment, obstinément comme on cogne à une porte, comme on

appelle l’oxygène et l’espace et le sourire dans cette grisaille

suffocante. Appeler, c’est faire invisiblement pousser les

ailes de l’autre espèce, c’est faire un trou dans la carapace de

l’habitude. S’il n’y avait pas une nécessité, jamais les espèces

ne seraient sorties de leur trou gluant. Nous sommes dans le

trou gluant du Mental. Appeler – on ne sait quoi –, c’est déjà

tâtonner dans l’avenir, c’est déjà toucher une plage ensoleillée

pour laquelle nous n’avons pas encore d’yeux. Mais peut-être

faut-il beaucoup d’yeux pour qu’elle soit : une espèce nouvelle,

ça se fait ensemble. Il y a une contagion dorée, comme un jour

beaucoup d’oiseaux prennent leur vol pour le pays ensoleillé.

Si nous étions beaucoup, cela hâterait peut-être l’heure du

pays de Mère.

Cet appel dedans, vous pouvez le faire partager, l’éveil-

ler autour. Travailler à la grande Contagion supramentale.

1 Jardin de l’Ashram de Sri Aurobindo, en dehors de Pondichéry où Satprem a une maison avec une terrasse au milieu d’un immense jardin de fleurs avec des haies de bougainvilliers de toutes les couleurs.

Nandanam, février 19781

À mes amis lecteurs et lectrices

Nous sommes dispersés, éloignés, chacun sur son petit continent, avec des petits soucis, des grands soucis, et la vie comme tous les jours. Pourtant, ce n’est plus comme tous les jours, une merveilleuse histoire cherche à se glisser à travers les fils de notre trame – si nous voulons bien. Que pouvons-nous faire pour aider cette histoire, pour hâter son Moment – il faudrait tellement que cela aille plus vite. La terre est douloureuse, nos petits continents sont si gris et périmés. Ici et là nous sommes quelques uns comme des petits points de soif ardente, et que faire pour aider cette espèce nouvelle à naître parmi nous ?

Certainement la plus grande aide est d’appeler cette « autre chose », ce demain de la terre, dans son cœur, dans ses actes, ses pensées, avec chaque pas, chaque geste, sourdement, obstinément comme on cogne à une porte, comme on appelle l’oxygène et l’espace et le sourire dans cette grisaille suffocante. Appeler, c’est faire invisiblement pousser les ailes de l’autre espèce, c’est faire un trou dans la carapace de l’habitude. S’il n’y avait pas une nécessité, jamais les espèces ne seraient sorties de leur trou gluant. Nous sommes dans le trou gluant du Mental. Appeler – on ne sait quoi –, c’est déjà tâtonner dans l’avenir, c’est déjà toucher une plage ensoleillée pour laquelle nous n’avons pas encore d’yeux. Mais peut-être faut-il beaucoup d’yeux pour qu’elle soit : une espèce nouvelle, ça se fait ensemble. Il y a une contagion dorée, comme un jour beaucoup d’oiseaux prennent leur vol pour le pays ensoleillé. Si nous étions beaucoup, cela hâterait peut-être l’heure du pays de Mère.

Cet appel dedans, vous pouvez le faire partager, l’éveiller autour. Travailler à la grande Contagion supramentale.

1 Jardin de l’Ashram de Sri Aurobindo, en dehors de Pondichéry où Satprem a une maison avec une terrasse au milieu d’un immense jardin de fleurs avec des haies de bougainvilliers de toutes les couleurs.


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Nous avons besoin d’être ensemble, mais non pas comme des adeptes d’une nouvelle Eglise, bien tassés autour de quelques idées commodes. L’« idée », elle n’est pas commode du tout. C’est plutôt comme si une infinité de recherches dans toutes les directions devaient s’allumer autour d’un Sens central, d’une Poussée centrale, d’une Force qui propulse excentriquement chaque petit point de lumière en lui faisant traverser des couches de conscience différentes, des zones d’action humaine différentes. Au passage d’une couche, chacun allume les points correspondants qui à leur tour vont défricher d’autres zones. Et c’est tout un ensemble de travail terrestre qui s’opère. Il faut que beaucoup de types de vibrations arrivent au point de mutation : un peintre ou un chirurgien n’ont pas la même manière d’« opérer », et pourtant le bout de leur concentration peut déboucher sur un autre univers, qui est le même. Il faut déboucher sur un autre univers et comme une multitude de points de sortie ou de perforation de la vieille bulle qui nous emprisonne. C’est le phénomène qui est en train de se produire innombrablement. Il faut comprendre le Sens du phénomène, qui n’est pas de faire de la super chirurgie ou des super tableaux, mais de déboucher sur un autre pouvoir d’être et une autre perception. Comprendre, c’est hâter le phénomène, c’est participer à la grande Contagion du Nouveau Monde. L’Expérience de Mère, c’est la force de propulsion. Alors nous nous retrouverons tous, non pas empaquetés dans une petite Eglise mais éclatés, et indiciblement réunis dans une autre dimension matérielle, comme autant de papillons sur la prairie « nouvelle ».

Pratiquement, vous pouvez aider au Travail en répandant l’Œuvre, le Sens, la Dynamique de tout cela. Il faut que d’autres . Il faut que d’autres sentent, respirent un touchentpeu cet air léger qui tente de se faufiler à travers les mailles de la vieille trame. Il faut goûter la Chose. Se laisser aller un peu à Ça… Vous qui aimez Mère, qui avez senti ce Sourire, ce grand Possible battre, donnez-vous un peu. Sortez de votre coquille. Allez porter cet imperceptible frémissement du Monde


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Nouveau. Les livres de Mère, l’Agenda ne sont pas vraiment des « livres » ni même une « explication », une philosophie nouvelle : c’est un Pouvoir d’action, c’est une Force en mouvement. C’est un Levier. Si vous les mettez dans les mains d’un ami, dans la vitrine d’un libraire de votre quartier ou de votre ville, dans un coin de journal ou de revue, sur un bout d’affiche improvisée, au-delà de toute compréhension, ils agirontaux niveaux les plus inattendus, comme un minerai radioactif. C’est peut-être bien le Minerai du Nouveau Monde. Alors empoignez-vous, faites le travail. Et un grain de cœur a des résultats inattendus. En comblant d’autres, vous serez comblés. Et finalement nous y serons tous, ensemble, comblés, dans ce jardin de l’avenir qui est le Sens même de ces millions d’années d’espèce mentale inadéquate.

Si chacun de nous touche dix personnes, il aura fait un travail inestimable.

Si nous regardions un peu les « petits miracles » de Mère se multiplier autour de nous avec ce sourire si léger… se multiplier tant que le monde fondra dans un sourire et l’autre Loi nous prendra par surprise comme le petit axolotl désembourbé.

Que notre sourire embrasse toujours plus de sourires. Que la terre soit légère.

Ensemble

Satprem



Nandanam, 17.II.78

Chère Yolande, votre lettre nous a fait très très plaisir à Sujata et à moi. On voit, on touche comme l’Occident est en train de s’ouvrir rapidement à la vibration de Mère, simplement parce qu’il y a quelques êtres purs et sincères à faire le travail. C’est merveilleux à voir. Cela va très vite. Le film de François, quelques mots de Brincourt, Chancel peuvent arriver juste à temps pour le lancement de l’Agenda. Mère


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organise tout merveilleusement quand on la laisse faire. Seulement il faut être là comme une petite pulsation pure qui fait rayonner la Chose.

Si l’Occident s’ouvre, l’Inde par contre est comme un énorme bloc d’intensité obscure et corrompue dont l’Ashram est seulement un symbole. Je ne sais pas ce qu’il faudra pour casser tout cela et réveiller tout cela au vrai sens de l’Inde. La façon honteuse dont on a chassé notre ami est bien symbolique aussi. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui écrire un mot 1d’affection profonde, parce que je sens qu’il souffre, même s’il ne veut pas l’avouer. Tout cela est un tel échec pour lui, et j’essaye de lui faire comprendre que son échec est au contraire la porte ouverte sur la nouvelle chose. Dans mon dernier mot, je lui disais que son Air India est seulement le symbole d’un grand Vol en lui, qui ne s’arrêtera pas aux frontières du vieux monde. Et je , je suis sûr que notre ami appartient au nou-croisveau monde. Il est jeune comme un adolescent. Il a un cœur en or, Mère l’aime beaucoup et prendra soin de son corps. Mais il ne faut pas qu’il se désole, il ne faut pas qu’il prenne négativement son échec apparent : tout cela est très positif et va quelque chose. vers

Je regrette un peu que notre ami n’ait pas voulu être président des « Amis d’Auroville », mais je le comprends et le principal est que son cœur soit là. Je ne sais pas les dernières nouvelles de Delhi, mais j’ai demandé que ce soit Bejoy Nahar le président, et non moi. J’espère que cela va entrer vite en action, il est temps. Le siège continue ici. Luc vous donnera les dernières nouvelles peu agréables.

En vérité, Sujata et moi nous voulons partir d’ici, sortir de ce bain de poison et commencer enfin un travail positif, créateur, quelque part dans un coin de l’Inde… si on veut bien nous laisser tranquilles. Nous allons prendre la route ces jours-ci pour explorer le Kérala – espérons que ce sera plus fructueux que l’Himalaya, et moins espionné ! Nous avons si soif de commencer une vie de beauté et de création.

1 J.R.D. Tata perd la présidence d’Air India.


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Au reçu de votre lettre, j’ai téléphoné à C.P.N. pour lui rappeler Thierry (ci-joint la copie de mon télégramme). J’espère que tout ira bien. Je suis toujours dans l’attente de je ne sais quel évènement inattendu qui changera toutes les données du monde. C’est bon d’être avec vous à ce croisement. J’ai beaucoup d’affection et d’estime pour vous.

Satprem




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