Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
XXIII
IL ne restait plus qu'un trou noir entre des cristaux brisés.
Gringo s'est relevé. Ses yeux erraient autour de lui comme s'il sortait d'un cauchemar. Puis l'odeur forte des sapins est entrée en lui, le craquement doux de la neige : il n'osait pas bouger. Ses yeux sont revenus encore à ce trou noir — rêvait-il ? de quel côté était le rêve? Ma était debout derrière la source, très droite et grande dans sa cape blanche, presque confondue avec la neige, immobile. Il n'y avait pas un son. Chacko était parti vers sa toundra gelée, peut-être emportant Rani sur sa crinière et ils galopaient là-bas dans un autre rêve? Il s'est baissé, il a pris une poignée de neige dans sa main ; un rayon de soleil tombait comme une île d'or. La vie était douce et sans un murmure, comme un grand regard qui s'allonge et s'allonge et se perd et regarde seulement cet infini de neige dans son propre cœur ou là-bas, sans distance et sans centre, partout plongé en lui-même, comme une myriade de cristaux regardant chacun son propre infini et les myriades d'infinis de chaque petit cristal. Et tout était pour toujours dans un consentement total. Rani est apparue entre les neiges, toute petite avec sa toque d'hermine, sortie peut-être d'un miroitement de cristal. La vie a recommencé à bouger avec un «toi» et un «moi».
— Alors, tu t'es bien souvenu?... Comment c'est, le souvenir ?
— Ça fait mal.
— Alors à quoi ça sert ?... Mal, qu'est-ce que c'est ? Chacko a brouté toutes mes feuilles, il est parti.
Elle s'est plantée devant lui, a soufflé dans ses joues.
— On s'est bien amusés.
— Et s'il ne revenait pas ?
Elle était sidérée.
— Qu'est-ce que tu dis là! Décidément, tu es bizarre Gringo, tu dois avoir attrapé un «souvenir» encore. Elle s'est retournée vers Ma, les deux poings sur ses hanches :
— Ma, qu'est-ce que c'est, «mal»?
Et sans attendre la réponse, elle a filé comme un dard : «Une réponse, à quoi ça sert? Ça ne se respire pas, ça ne glisse pas sur la neige et ça ne sent rien. Voilà. Et ça ne se broute pas non plus, alors?» Elle vivait l'évidence de chaque minute.
Gringo, lui, voulait des réponses, beaucoup de réponses; il ne savait pas que la vraie réponse, c'est celle qu'on broute, comme Chacko, et puis voilà, c'est fait.
— Ma...
— Tu n'as pas aimé le spectacle ? dit-elle d'un petit ton moqueur.
— Mais...
— Oui-oui, je sais, c'est très sérieux! Et Elle le regardait du coin de l'œil.
— Mais quand c'est très sérieux, c'est le moment de se moquer un peu, non?
— Il y avait tous ces hommes... Oh! Ma, c'était si noir!
— Tu ne souriais pas ?
— Si. Mais... Qu'est-ce que ça veut dire, tout ça? Est-ce que je rêve ici, ou est-ce que je rêvais là-bas?
Gringo prit la main de Ma; ils marchaient ensemble dans la neige et tout semblait se dissoudre : les questions, les souvenirs, la douleur... S'il laissait échapper la question, c'était fini.
— Ma, dis-moi! Je vais retourner là-bas?
— Mais tu es là-bas aussi, petit!
— C'est affreux.
— Oui, c'est affreux... si tu es seulement là-bas. Et si tu étais seulement ici, il n'y aurait pas de monde!
— Rani dirait : à quoi ça sert, le monde?
Ma s'esclaffa comme une petite fille amusée.
— Ça ne «sert» pas : c'est un fait, comme Chacko, la neige et le cri des jars derrière la brume.
— C'est un affreux «fait».
— Si tu es seulement dans le fait. Écoute, petit... Et puis il y a aussi les grillons dans la forêt, non? et les pigeons blancs qui tombent comme des feuilles sur la berge du fleuve, tu ne te souviens pas? Et là, sur le boulevard, l'étudiant souriait au-dessus de la houle.
— Oui, des moments comme ça.
— Mais c'est toujours le moment! C'est toujours comme ça, seulement on ne s'en aperçoit pas. Mon grand pays blanc, il est toujours là, derrière tous les instants et toutes les vies, même derrière cet homme qu'on va pendre — pas «derrière» : dedans. Il est dedans le monde, à chaque minute. On s'en aperçoit ou ne s'en aperçoit pas. N'as-tu pas posé ta main sur le tronc de ce marronnier? Et puis tout s'est arrêté : c'était là. C'est toujours là! Tu ne rêves pas ici — tu rêves là-bas quand tu oublies ÇA, ici. Tu cauchemardes, mon petit, à vrai dire. Il faut vivre l'un dans l'autre — moi, je suis là-bas, dans la forêt, et dans beaucoup d'autres forêts, et je marche ici aussi, avec un certain Gringo. Il n'y a pas deux mondes, petit : il y en a un seul, mon couloir blanc communique avec tous les temps et tous les espaces. C'est LÀ, instantanément. Il faut se souvenir. Les hommes se souviennent seulement du cauchemar.
— Mais pourquoi le cauchemar ?
— Le cauchemar, c'est de ne pas se souvenir.
— Mais on les pend, on les torture, c'est affreux! Ma, on m'a tué et tué... Peut-être qu'en cette minute, on va me tuer encore... quelque part.
— Si tu oublies ton sourire, oui.
— C'est très joli... mais c'est affreux.
— Oui, c'est affreux, mon petit... C'est joli aussi. Il faut faire entrer le joli dans l'affreux.
— Mais pourquoi cet affreux avait-il besoin d'être là! Je ne comprends pas. Non, je ne comprends pas.
Ma est restée silencieuse un moment. Il y avait seulement le craquement ouaté de la neige sous leurs pas.
— Et pourquoi l'eider avait-il besoin d'être poisson avant, et d'être coquillage et petite algue dans un rayon de soleil? Le monde, ça bouge. Tu es entre le poisson et l'eider — un homme entre aujourd'hui et demain. Tu as dévoré aussi de jolis oiseaux — maintenant, les hommes dévorent avec des philosophies, des religions, des ceci, cela... Qu'est-ce que tu sais de demain ?
— Dans la cour, sous le projecteur, c'est affreux. C'est peut-être aujourd'hui, mais c'est affreusement aujourd'hui.
— Mais il faut faire pousser demain dans aujourd'hui! Il faut faire pousser le pays blanc dans la vieille nuit. C'est ça, le «monde». S'il n'y avait pas quelques cris, ils feraient seulement pousser des asperges, mon petit!
— Ma, tu te moques...
— Non, je ne me moque pas. C'est quand je me moque que je suis le plus sérieuse. Écoute...
Elle s'est arrêtée dans la neige. Elle était très droite et grande et majestueuse.
— Petit, il faut faire pousser la terre nouvelle.
— Comment ?
— Pas quelques moments «comme ça». Quand tu auras fait entrer mon grand pays blanc qui ne meurt pas, non seulement dans ta tête et dans ton cœur mais dans ton corps qui va et vient, à chaque seconde, alors...
— Alors ?
— Alors, tu seras tout entier l'eider, et le vieux poisson tombera, comme d'autres bêtes sont tombées, et le joli prendra la place de l'affreux. Il faut faire pousser les ailes nouvelles! Il faut faire pousser la beauté dans son corps et partout, à chaque seconde. Mon grand pays blanc est là, toujours là, à chaque seconde dans la vieille terre !
— Est-ce qu'ils voudront ?
— Est-ce que les poissons ont jamais voulu être eiders?...
— Quand ?
— Marche et tu sauras.
Ils arrivèrent au château. Les grandes fenêtres étincelaient sous la neige. On entendait le cri des jars au loin.
— Regarde, dit-elle.
Gringo s'est penché par la fenêtre. Tout était silencieux dans l'immense salle : un silence solide, comme si le temps était arrêté et pris dans un cristal. Il y avait un être là, seul, vêtu de blanc, penché sur une table.
II s'est retourné.
Un instant son regard est entré dans Gringo. Un immense regard doux. Alors tout a fondu : les ques-tions, les peines, et aujourd'hui et demain, ici et là — c'était ÇA, pur. Un moment éternel qui comblait tout. Une douceur qui se perd dans la douceur et s'enfonce aux confins de la douceur comme dans une neige à jamais et loin-loin au bout de toutes les neiges dans la douceur encore et encore.
Gringo a plongé là comme la mouette dans la houle. Il est reparti dans la vieille nuit pour cette joie-là.
Encore et encore... et toujours.
Comme le cri des jars derrière la brume.
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