Gringo 230 pages 1980 Edition
French

ABOUT

Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Gringo

Satprem
Satprem

Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Books by Satprem - Original Works Gringo 230 pages 1980 Edition
French
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*

«L'expérience de la vie humaine sur une Terre
ne se joue pas pour la première fois maintenant.
Elle a eu lieu des millions de fois avant
et le long drame se répétera des millions de fois encore.
Dans tout ce que nous faisons maintenant, tous nos rêves, nos accomplissements rapides ou difficiles,
nous profitons subconsciemment de l'expérience d'innombrables précurseurs,
et notre labeur fécondera des planètes inconnues de nous et des mondes pas encore nés. »

SRI AUROBINDO

ET le jeu recommençait.

C'était une fois, il y a cent millions d'années, après bien des fois et bien des contes perdus — des peines et des joies, des maîtrises fabuleuses, des écroulements gigantesques, et cette petite joie encore qui pousse, qui pousse, comme la fleur secrète de tous ces mondes et ces étoiles. Un million d'étoiles, un million de mondes, et ce labeur d'une petite pousse toujours, d'homme ou d'oiseau, ou d'iguane rose sur le bord d'un torrent, ou d'espèce pas encore née sous le regard de grandes étoiles inquiètes.

Petit d'homme, seras-tu celui-là pour qui ce grand jeu fut lancé, pour qui cette petite joie se vêtit d'un million de peines et de parures, ou ton voyage sera-t-il encore à recommencer sous les grandes étoiles insatisfaites ?

C'était une fois de plus il y a cent million d'années : des prophètes étaient venus, partis; des triomphes d'or, d'acier; des vérités irréfutables; des saluts et des saluts sur d'autres planètes ; des petits enfants qui meurent, qui meurent, c'est pour plus tard. Plus tard.

C'est pour quand ?

Le conte de tous les contes, le ça-y-est enfin. Ou n'y sera-t-on jamais... jamais?

Une toute petite pousse accrochée à un rocher, tendre, verte, comme une grappe d'étoiles dans le bouil-lonnement du torrent, aspirant l'eau, la lumière, jouant et jouant pour nul regard, pour aucun colibri jamais né, aucun homme à venir — purement verte... «Encore-encore», murmure-t-elle, «toujours-toujours» dans un délice d'eau fraîche qui s'en va vers la mer.

Pour une petite algue verte, ces galaxies tournent-elles?

Elles ont toujours tourné, elles tourneront toujours, mais quand tourneront-elles pour la joie d'un petit d'homme, purement?

Et la Terre dit : «Essayons encore.»

I

LE GRAND VOYAGE

ALORS, dans un obscur continent antarctique, la terre trembla. Des geysers de feu jaillirent jusqu'au ciel. Les cris d'oiseaux et de macaques se turent dans un silence de plomb tandis que les nuées gorgées de pluie et d'éclairs venaient envelopper les collines vertes d'un linceul doux. Et la terre brisa ses amarres.

Elle se mit à grincer comme une gigantesque gabarre sur un banc de basalte crevé, oscilla, laissa échapper par mille crevasses soudaines un sifflement de laves en colère et d'eau bouillante; lentement, elle roula sur sa coque de granit, abandonnant au port une Australie pétrifiée et gagna le large dans une dévastation d'écume.

Peut-être, quelque mouette oubliée lança-t-elle un dernier cri dans les cordages fous du vieux monde. La terre glissa dans les eaux bleues, laissant derrière elle un chapelet d'émeraudes naufragées. D'autres billes sombrèrent corps et biens avec leurs sagesses précaires et quelques triomphes arrogants, tandis qu'une petite algue verte accrochée à son rocher et quelques hommes, peut-être, aux grands yeux de songe, dérivaient sur une Inde lisse et rose vers un continent barbare.

Les étoiles roulaient comme d'habitude, les ères, les âges tranquilles. L'immense radeau oublia un tronçon d'Afrique bruissante et lourde dans un énorme borborygme, poursuivant sa course vers l'Ouest, toujours vers l'Ouest, chargé de crépitements et de tonnerre et d'un timide espoir comme un battement d'aile.

C'était l'Amérique, comme un grand squale vert laissant filer un aileron d'argent dans le tumulte des eaux. C'était il y a cent millions d'années avant cette ère ou après cette ère et tant d'ères vaines, cruelles et assoiffées, inquiètes, en marche, toujours en marche vers un petit d'homme ou d'iguane qui ferait un cœur apaisé, peut-être un cœur nouveau qui prendrait toutes les étoiles et tous les contes de toutes les étoiles dans son filet léger ?

Quel était donc le but du grand voyage depuis tant de peines et de pyramides englouties et de petits enfants d'enfants morts-morts-morts, pour quoi? Pour la gloire de quel ciel, quel dieu, quel canon, quel sépulcre de sagesse préhistorique ou d'électronique indubitable? Où est la terre? Où donc, la terre d'une petite algue verte, purement verte, purement chantante et délicieuse, d'un petit d'homme ou d'un autre homme purement lui-même sur la berge du grand torrent ?

D'un dernier coup d'épaule, le vieux radeau s'est enfoncé dans les hauts-fonds du Pacifique, soulevant un cataclysme d'écume et de neige, comme là-bas un Himalaya tranquille pour quelque regard impavide, consentant éternellement au lent labeur de la joie parmi les cris éteints des macaques et des petits hommes avides.

Une fois de plus, l'histoire recommençait.

II

GRINGO ET LE SERPENT VERT

LA pluie tombait, immense, équatoriale, sans fin, sur la grande houle verte de la forêt amazonienne, lavant chaque petite feuille d'un million d'arbres, comme une caresse pour chacune, comme un frisson tiède sur la peau douce des collines, lavant les peines, les âges, les mémoires, roulant d'énormes rios spongieux et des petites cascades, pareille, imperturbable, miséricordieuse, emportant les vies et les morts et les jours après les jours dans un même croule-ment liquide parfois déchiré du cri rauque d'un ara qui résonnait soudain comme une première blessure de la vie sur une éternité de silence.

Et la houle encore, la pluie encore, l'immense murmure comme une prière. 

Puis tout s'est tu.

C'était le soleil, la forêt soudain comme un délire mousseux éclatant de mille verts, un torrent chatoyant allumé d'une myriade de perles, une ruée d'odeurs dans une débâcle de bois morts et de fougères.

Un rayon net transperça une clairière.

Il y avait un petit d'homme, là, seul, pensif, les joues entre les mains, assis au bord de l'igapo1.

Il était nu, sauf un bracelet de coques au-dessous de son genou droit. Sa peau était cuivrée comme le reflet du soleil sur le tronc du balsa. Son corps était dru comme une liane et si parfaitement tranquille. On l'appelait Gringo, «l'étranger». Il avait quinze ans peut-être et l'eau dégoulinait de ses mèches brunes. Son front était haut et large comme celui d'une icône. Rien ne bougeait. Deux yeux intenses regardaient... quoi?

L'avenir, le passé? Ou cette seule goutte d'eau accrochée à la mousse tendre du balsa.

Puis un grillon se mit à chanter dans une haute branche au-dessus de l'igapo, un autre grillon, un autre, se répondant là-bas sous la grande voûte déchiquetée de soleil : un son grave qui montait, montait, s'enlaçait, se figeait dans une immense note perçante couvrant tout l'igapo, s'enfonçant à travers les piliers rosés, se perdant dans un dédale de lianes, puis mourait au loin sur les premières pentes de la serra pour revenir encore envahir l'igapo tranquille de sa seule note aiguë, entêtante, inlassable, comme une marée grésillante ou comme une prière du fond des âges perdus.

1 Igapo : lac intérieur ou marécage.


II eut un sursaut, et... zzt! une flèche habile siffla à son oreille et vint clouer un petit serpent vert, si joli! vert comme une pousse à peine née, sur le tronc d'arbre devant lui.

Comme un viol.

Le serpent se tortilla autour de la flèche, se noua.

Gringo n'avait pas bougé, il savait.

Son cœur s'est seulement pincé d'une douleur poignante.

Des branches mortes craquèrent, et puis ce rire odieux, énorme, ventru :

— Alors, Gringo, pas peur?

— Tu perds tes flèches, répondit simplement Gringo sans lâcher ses joues. Mais ses mains étaient devenues blanches. Puis il ajouta tranquillement :

— Tu ne vas pas manger Jacko, non?

L'homme, rageur, arracha sa flèche sur le tronc, faillit glisser dans la boue tiède du petit lac, désem-pala Jacko et le jeta sur les genoux de Gringo.

— La prochaine, ce sera pour toi. L'igapo est à moi. 

Et l'homme s'en fut dans un clapotement spongieux.

Lentement, le petit d'homme prit le serpent dans ses mains : il frémissait encore. Puis il ferma les yeux.

Les grillons reprirent leur haute note inlassable sur l'igapo tacheté d'or.

III

LA CAVERNE

C'était comme une cave, profonde, obscure. Gringo pressait-pressait contre le mur — toute sa douleur était ramassée là. Et c'était comme tant et tant de douleurs ramassées ensemble, on ne sait pas d'où ça venait. Ça n'avait pas de nom, pas de sens, mais ça peinait fort; c'était peut-être vieux — oh! oui, c'était bien vieux, certainement autant que la poussée de tout un arbre, peut-être même de beaucoup d'arbres. Ça allait loin-loin là-bas, au fond de cette cave obscure. Et Gringo pressait-pressait contre le mur. Le petit serpent vert était froid et flasque contre sa cuisse. Il était mort. C'était ça, la mort : une cave de douleur. Gringo remontait-remontait le bout de la cave — c'était sans fin. Il n'y avait pas un son, il n'y avait rien : seulement de la douleur, pure. Pour rien. Les murs étaient faits de douleur. Et c'était si vieux, c'est cela que Gringo ne comprenait pas, comme si tout d'un coup il avait tout le poids de... on ne sait pas, il y avait beau-coup de fois un petit serpent mort sur sa cuisse, des oiseaux, des tribus entièrement mortes, assassinées, comme la sienne. C'était bien vieux, la mort. C'était une très vieille cave. Et un gros rire d'homme, oh! ce rire... toute la douleur était là-dedans. C'était la solitude dans la forêt, tout d'un coup — plus rien ne communiquait. C'était Gringo, seul : Gringo «l'étranger». Mais je ne veux pas!

Et Gringo serrait son petit serpent mort, il pressait-pressait contre le mur de cette cave, comme s'il fallait aller jusqu'au bout — plus jamais il ne pourrait rouvrir les yeux et siffler dans la forêt avec cette cave au fond de son cœur. On ne peut pas vivre avec la mort dedans! Il fallait tuer la mort.

Soudain, c'était le fond de la cave. Un mur lisse et complètement noir, comme au-dessous de la cascade là-haut, sur la pente de la serra. Il n'y avait rien à faire, c'était noir pour toujours.

Un cri de perroquet résonna loin, dehors. La vie, la forêt. Mais ce ne serait plus jamais pareil. Ce ne serait plus jamais la vie : c'était pourri au fond.

Alors Gringo ouvrit les mains, lâcha son petit serpent. Gringo coula dans la douleur nue. Tout devint très immobile, par-delà tous les cris, par-delà même la peine — de quoi? Ce n'était plus de la peine, ce n'était plus rien : une masse de silence, presque suffocante, comme si sa vie allait s'arrêter là, comme si tout son être était ramassé dans un petit coin poignant, si poignant, et si fragile — comme un tout petit souffle au fond, oh! bien vieux aussi, qui rejoignait toutes les tribus mortes et tous les serpents morts et tous les morts des morts : là où ça commence. Un premier souffle léger sous des couches et des couches noires. Il n'y avait plus de sens, là. Il y avait seulement une petite respiration pure, comme un oubli de tout sauf ce petit point palpitant.

Un oubli de tout.

C'était chaud, c'était doux, ce petit point, comme le creux d'un nid.

Comme le début du monde.

C'était comme «j'aime», purement.

C'était la seule chose étante.

Alors il y eut une déchirure au fond de la caverne. Une petite lueur blanche comme un nuage. C'était tout rond, tout doux; il lui a semblé qu'il était aspiré là. Il a coulé dans le puits blanc. Les murs sont tom-bés, évanouis ; il n'y avait plus de cave, il n'y avait plus de mort, quelle drôle de chose! Et ça grandissait-grandissait, Gringo était comme plein d'un floconne-ment blanc, une mousse de lumière douce comme du pollen : ça se contractait, se dilatait, se contractait, se dilatait..., un battement chaud comme un cœur d'oiseau, mais qui emplissait tout — tout. Il n'y avait plus de Gringo : le monde était un battement blanc qui faisait un petit serpent, un basilic, une feuille dans le vent et un petit d'homme, et tout ce qu'on veut.

C'était même un peu doré.

On aurait dit une autre vie.

Ou la même, mais si différente.

— Haï!

Il faillit basculer. Une main chaude tenait son épaule. Ses yeux papillotèrent. Le petit serpent vert coula entre ses doigts et s'en fut dans l'igapo.

Sous son nez, il y avait un visage rond avec un bandeau rouge. C'était Quiño, son ami.

— Eh bien, t'as un drôle d'air!

Il avait treize ans peut-être, sa peau était comme de l'or sombre. Il avait une flûte dans la main. Ils éclatèrent de rire tous les deux et c'était si bon de rire.

La nuit tombait ; tout l'igapo s'était couvert de moire rose. Les maringouins venaient susurrer aux oreilles et mordre1. Gringo ramassa sa pelure d'écor-ces et s'enveloppa d'un geste. Il était beau, tout droit contre les fûts baignés de rose.

— On dirait que tu viens des montagnes de neige, comme Ma.

1 Maringouins . moustiques.

Les grenouilles se mirent à accorder leurs instruments d'abord un petit marteau d'argent, tout clair, tout seul, puis des dizaines, puis des raclements graves. Le chant de la nuit commençait.

— Quiño... si on savait voler ?

Quiño redressa le nez, huma l'air, se gratta l'oreille.

— Ma foi... il faudra que je demande ça à ma flûte.

Il se gratta encore l'oreille, tira son bandeau au milieu de son front :

— On n'a rien à bouffer ce soir.

Silencieusement, ils reprirent la piste du carbet1.

Mais quelque chose restait écrit comme du feu sur le front de Gringo : «II faut tuer la mort.»

Et tout à coup il pensa : «Mais bon sang, mon serpent était mort ! »

1 Carbet : hutte, campement.



IV

LA GRANDE RESPIRATION

LA faim.

Gringo ne voulait pas avoir faim, c'était humiliant. C'était dégoûtant. Mais tout de même...

Les minuscules souï-manga1 n'avaient pas faim : ils voletaient, voletaient, comme dans une danse sur place, et puis ploc! ils embrassaient le calice de la fleur, d'un coup, comme à la dérobade, comme on rit, parce qu'elle était jolie, et puis une fleur toute seule, ça a besoin de compagnie. Mais le piracuru2 salé... de père en fils. D'ailleurs, il n'avait pas de père. Donc il n'était pas le fils — il était quoi ? Ni crocodile, ni souï-manga, ni Indien Tucanoan. En somme, un bâtard inexistant. Mais tout de même...

— Veux-tu me ficher le camp d'ici! bon à rien...

Une voix d'homme grognait derrière le carbet. Un filet de fumée bleue montait dans le ciel.

1 Souï-manga : oiseau-mouche.
2Piracuru : poissson.

— Sait pas chasser, sait pas tisser, sait pas pêcher... hein?

Si Gringo vivait même aujourd'hui, c'était une grâce de l'Ancienne, sinon il serait mort il y a belle lurette, avec toute sa tribu, dans un trou du rio Xingu. «Celui-là, il est mien», avait-elle dit, et personne ne discutait l'Ancienne — quoique... là aussi, on entendait des grognements depuis quelque temps.

Gringo s'en fut à pas lents, digne, nonchalant, son éternelle pelure d'écorces pendue au cou comme une étole. Il était mince avec des muscles longs, comme s'il les cachait. Il savait très bien grimper aux arbres, mais ça, il ne le disait pas. Et puis à quoi ça sert?

Il sauta par-dessus un tronc mort, d'un bond précis, comme une biche des marais, hésita un instant devant la piste de l'igapo : un œuf de tortue, ce ne serait pas mal. «L'igapo, c'est à moi.»

À moi, à moi... et moi et toi. C'était un drôle de monde, tout de même. Est-ce que le souï-manga était «moi», le jacuaru, le gros pamba1? OÙ est-ce que ça commençait à faire «moi»? — Gringo, c'était terriblement «moi», de temps en temps, c'est ça qui faisait la douleur.

— Psitt !

Il s'arrêta net. Un petit rire fusa dans le taillis.

1 Jacuaru : grand lézard. Pamba : serpent.



C'était Rani, la sœur de Quiño, bien entendu, avec ses yeux bridés fendus comme une plume d'oiseau au milieu de ses joues brunes.

Sans un mot, elle lui tendit une machette et disparut dans un craquement de brindilles mortes.

Un homme sans machette, ce n'est pas un homme, n'est-ce pas, ou qu'est-ce que c'est? En tout cas, pas un Tucanoan. Il haussa les épaules, continua encore un peu, regarda vers l'Est, vers le Nord... les savanes ou la serra? Mais non, c'était la cascade qu'il voulait — que ses pieds voulaient. C'est curieux, dans ces cas-là, c'étaient toujours les pieds de Gringo qui décidaient. Ses pieds savaient mieux que lui. Ce matin, ses pieds avaient décidé pour la cascade, mais il y avait autre chose derrière, il ne savait pas très bien quoi — quelque chose qui le tirait.

Il noua sa pelure d'écorces autour de ses reins et se mit à marcher... et puis il n'y avait plus de Gringo tout d'un coup.

Il y avait des racines longues et serpentines, comme un pipe-line — il savait où couper exactement, et clac! clac! un bout de tronçon juteux entre ses mains, la tête rejetée en arrière, il but avidement : c'était frais comme de la vie, ça coulait dans son corps comme un petit ruisseau pétillant, aah! encore, encore... Il se sentait gonfler à vue d'œil comme la tige du nénuphar dans l'igapo.

La forêt commençait à devenir un immense igapo où l'on coulait, pompait du suc, touchait un peu par-tout par mille petites fibres et membranes délicates — une forêt savoureuse et légère. Gringo marchait, mais c'était une drôle de chose qui marchait, comme si ses jambes s'étaient emparées de lui, de plus en plus vite, de plus en plus vite : son bracelet de coques clic-claquait. Il y avait de longs sipos1 qui pendaient en travers, et hop! des bois morts, des racines traîtresses fraîchement coupées avec leur biseau d'acier déjà couvert d'un bouquet de feuilles, et hop! On sentait la forêt par mille petits pores, dont on ne savait pas très bien si c'étaient ceux de la liane, du bois ou du rocher moussu, ni si c'était le serpent qui disait : «Attention» ou le pied qui passait simplement par-dessus : un gros truc, tout lové, immobile et parfaitement glauque, et hop! on était déjà loin, avec d'autres tiges et broussailles... vite-vite, c'était un éclair de sensation, une exactitude si drôle, tout répondait. Gringo soufflait un peu, et puis c'était agaçant ce souffle encore qui faisait un Gringo là-dedans avec un petit grelot de coques. Là, c'était le dernier coup : «Vas-y.» — Vas-y, c'était le Sésame. Alors il se penchait un peu en avant, une dernière fois ses muscles se bandaient... comme un seuil à franchir. Et puis c'était la grande respiration. Ça, c'était si amusant!

1 Sipo : liane.



C'était toute la forêt qui respirait à travers lui, ou lui à travers la forêt, et il n'y avait plus de lui, plus de troncs, plus de souches ou de rochers : ça marchait tout seul, c'était une seule chose qui était la jambe et le caillou et le petit serpent couleur de bois mort et des tas de choses partout, et si plein de joie dans les jambes et dans le caillou, et hop ! on ne savait pas quoi passait par-dessus quoi : ça touchait à peine terre. Alors il y avait quelque chose qui prenait dans les poumons, comme une bouffée de délice ou de rire, oh! une joie, une joie à fermer les yeux, une respiration, un rythme, on n'y voyait plus rien, on ne s'y reconnaissait plus, c'était un immense plongeon léger dans un grand souffle qui était comme du rire ; un pétillement de rire, immense, innombrable, partout, exhilarant, bruissant comme la sève et la cascade, coulant comme le serpent, frémissant avec la feuille... Alors on décollait, les pieds ne touchaient plus terre, le monde s'ouvrait, on entrait dans la danse.

Une respiration légère qui était comme la respiration même du monde.

Plouff!

Il s'est laissé tomber par terre : Elle était là.

V

LA RENCONTRE

ELLE était incroyablement belle.

Droite, hiératique contre le haut rideau de la forêt. Blanche. Comme faite de blancheur. Enveloppée d'une sorte de châle d'aucune écorce, qui venait d'ailleurs. Blanc aussi, avec un peu de miel dedans. Était-elle grande, était-elle petite? Vieille, jeune? On entrait dans un autre monde. C'était étrangement immobile. Il n'y avait plus un son, plus rien qui vibrait : on entrait en Elle comme dans une clairière de lumière, et puis on était pris là, saisi, comme si l'on s'enfonçait dans les siècles immobiles ; il n'y avait plus de moi-toi, ici-ailleurs, ni j'étais ni je serai — on était parti, disparu dans une douceur blanche, sans borne, comme si l'on remontait le temps, les âges, les peines, dans un lent battement d'aile pour toujours, pardessus les forêts, les vies, les morts, infiniment dans une nuée de lumière douce. Et puis un grand regard au bout, comme un puits de sourire qui s'ouvrait. Alors c'était chez soi pour toujours, à l'abri pour toujours, et tout était reconnu, compris, aimé dans un oui total; le cœur fondait, transpercé d'éclair, battant soudain d'un million d'ailes.

On ne savait pas d'où Elle venait. Certains disaient des montagnes blanches à l'Ouest, qui retenaient le soleil. On ne savait pas quel âge Elle avait. Elle était vieille comme la forêt et comme toutes les tribus nées. Et puis Elle était si jeune d'un coup, son visage se fendait dans un rire de petite fille, cristallin, malicieux, oh! comme Elle se moquait.

— Alors, petit, tes ailes ont poussé?

Gringo passa sa langue par le coin de sa bouche, renifla un peu. Et subitement il s'écria, retrouvant la tête:

— Ma! mais qui es-tu?

Alors Elle se mit à rire, et chaque rire faisait tomber une ride, une autre ride, arrondissait ses joues et creusait au milieu une petite fossette — Elle avait quinze ans : exactement l'âge de Gringo.

— Donne-moi ta main... Tu sais, je suis vraie!

Et elle pouffa.

Un instant, Gringo hésita, passa sa main dans sa mèche... L'image d'une petite vieille courbée en deux, traversant l'abattis1 avec son éternel sac d'herbes et de racines, passa dans sa tête... Et instantanément, la

1 Abattis : clairière d'arbres abattus pour dresser le campement.



petite vieille était là — pas petite, non : assez formidable, avec cette lumière blanche toujours qui semblait l'envelopper comme la buée fine à l'aube sur l'igapo tranquille. C'était «l'Ancienne».

Gringo se frotta les yeux.

Elle s'assit près de lui sur le rocher, tira son sac, l'ouvrit, chercha parmi les herbes, les cailloux, les racines brunes. Il y avait un rayon de soleil sur sa nuque. Le cœur de Gringo était étrangement ému. Et sans savoir ce qu'il faisait, il attrapa cette main très blanche avec ses petites veines d'améthyste, et il l'embrassa.

Elle sourit du coin de l'œil, fouilla encore dans son sac.

— Ma, j'ai vu le puits de neige dans la caverne... et puis Jacko est parti tout vivant.

Il se racla la gorge, parce qu'il était toujours un peu timide devant Elle. On entendait le bruit de la cascade à côté.

— Tiens, voilà, dit-elle, regarde bien... Tu vois ces petites-là...

Elle posa trois petites pousses vertes dans le creux de sa main droite.

— On les trouve sous la cascade. Elles sont accrochées au rocher... Et puis, tu vois ces deux cailloux? Ils ont des petites étoiles dedans. Donne ta main.

Elle se mit à frotter un caillou contre l'autre : un peu de poudre tomba dans la main de Gringo.

— Ceux-là, on les trouve dans le lit du torrent. Mais il ne faut pas les prendre quand ils commencent à être tachés de vert ou de brun : il faut qu'il y ait beaucoup de petites étoiles dedans. Et puis...

Elle prit les trois pousses, les malaxa bien avec un doigt dans la paume de sa main, fit une petite boule verte qu'Elle mélangea à la poudre dans le creux de la main de Gringo.

— Maintenant mange, tu n'auras plus faim. Et Elle sourit encore.

Il y avait cette douceur blanche autour de son visage, ces yeux plissés qui laissaient filtrer une moquerie et une tendresse. Ces yeux-là fascinaient Gringo : ils n'étaient jamais pareils.

Sans un mot, il prit la boulette verte ; ça crissait un peu sous les dents à cause de la poudre, mais... que c'était frais et astringent ! on aurait cru goûter le petit arc-en-ciel du torrent.

— Ma, tu sais...

Il prit son souffle, il y avait des tas de mots et de questions qui s'entrechoquaient là-dedans, il fallait tout sortir d'un coup avant que ça ne retourne dans la caverne.

— Ils me haïssent.

— C'est pour t'obliger à être plus grand, coupat-elle.

Et Elle pouvait être aussi brusque qu'Elle était tendre.

— Ma, je voudrais...

Ce mot était tellement gonflé de choses indicibles, comme si toutes ces heures et ces jours silencieux à écouter les bruits de la forêt faisaient toute une musique à lui, Gringo.

— Ma, on est là depuis longtemps-longtemps à écouter les grillons, la cascade, les singes rouges dans la nuit. On écoute... quoi? Les arbres aussi écoutent depuis longtemps-longtemps : la pluie, les souï-manga, le cri du petit tinamou. Qu'est-ce qu'on écoute, qui est là, au bout, après le silence, comme si ça venait de loin-loin, peut-être des montagnes de neige là-bas? Comme si ça résonnait loin-loin, sans bruit, sans mots. Et ça brûle dedans. J'ai tout le temps envie de marcher, partir comme si j'allais trouver... quoi ? Ce qui est au bout du silence, là, quand les grillons se sont tus et que ça continue ; ce qui est au bout de la pluie, là, quand la pluie s'est tue dans les feuilles et que ça continue ; ce qui est au bout des singes rou-ges quand les singes rouges sont partis dans la nuit et que ça continue — Ma, c'est comme si on n'était pas! On est là-bas, là-bas, où ce n'est pas encore. Et si je marche, c'est encore après la marche. Al'Ouest, c'est encore des arbres et des arbres; au Sud, au Nord, partout, ce sont des grillons et des grillons encore, des souï-manga, des Jacaré1 — c'est APRÈS, tu comprends? Qu'est-ce qu'il y a au bout? Les balsa, les sipos, les bois-violets2, ils poussent, ils poussent, ils seront toujours des arbres... C'est fou, Ma! Et puis, moi, Gringo, je serai toujours Gringo : le piracuru salé et la farinha3, et la farinha et le piracuru salé, et puis on me brûlera, et puis il y aura d'autres petits Gringo, toujours Gringo — et j'écouterai encore ce qui est après le silence, après les grillons, après les singes rouges et la pluie, la pluie encore. Oh! Ma, dis-moi ce qui est après, dis-moi! Est-ce qu'il y a quelque chose après ou est-ce que ça brûlera toujours?

Il dit, et le silence retomba, perlé d'une petite cascade éternelle qui perle et perlera encore quand les Gringo n'y seront plus et que d'autres Gringo seront là, pareils — un homme, c'est des millions d'hommes, comme les bois-violets au bout des siècles des siècles, jusqu'au jour où la planète sème sa cargaison d'hommes et de douleur, et on recommence... une Atlantide, deux Atlantides — un petit perroquet rouge, une hirondelle et un petit d'homme avec sa question encore dans une clairière où perle la cascade jolie.

1 Jacaré : caïman.
2 Bois-violet : amarante.
3 Farinha : farine (de manioc).



— Oh! petit...

Elle joignit les mains sur ses genoux, ferma les yeux : Elle était enveloppée de lumière blanche et d'un sourire. On aurait dit la Mère de tous les temps penchée sur ses petits d'homme.

— Je t'attendais depuis longtemps, toi qui brûles pour la terre. Je t'attendais... Je suis la Vieille des temps, j'ai attendu dans plus d'une clairière. On m'a brûlée, enterrée plus d'une fois; j'ai peiné, cherché dans plus d'un homme; on m'a tuée, adorée, haïe tant et tant de fois; je suis venue, partie avec des sagesses et des sagesses qui ne changent rien, des secrets et des miracles qui vont au fond des eaux...

La pluie recommença, dense, tiède, comme un murmure sans fin. Des petites gouttes de diamant coulaient de ses cheveux noués sur sa nuque. Elle avait l'air d'une statue de lumière douce penchée dans un sourire.

— Mais mon secret n'est dans aucun miracle, aucune poudre magique, aucune sagesse — mon secret est dans ta question, petit.

Et Elle ouvrit les mains sur ses genoux.

— J'attendais et j'attendais ta question à travers tant de petits Gringo — et comme il faut longtemps pour que mûrisse une brûlure, comme il faut des peines et des peines... Ils m'ont vénérée, ils m'ont ensevelie sous leurs guirlandes de jasmin doux et leurs prières pour de petites bénédictions et des triomphes douteux — beaucoup de piracuru, beaucoup de farinha et des jolis bébés... ou de jolies songeries sur des immensités somnolentes. Mais qui, petit, qui a su brûler assez longtemps pour arracher le Secret, brûlé pour rien, brûlé dans la marche et dans le silence, brûlé pas après pas et jour après jour pour faire mûrir cette seule question de la terre et forcer les murs du petit d'homme ?

— Dis-moi ! dis-moi le Secret ?

Elle ouvrit les yeux tout grands, comme des portes de diamant sur un lac bleu.

— On ne dit pas le Secret : on DEVIENT le Secret.

— Dis-moi, je n'en peux plus!

— Regarde longtemps la pluie : deviens la pluie. Regarde longtemps l'oiseau : deviens l'oiseau. Regarde longtemps le rien qui est là-bas derrière le silence : deviens ce quelque chose qui est au bout, de tout. Au bout de tout...

— Ma, j'ai mal dans mon cœur.

— Petit, tu es mien et je t'emporterai dans ma terre nouvelle.

— Mais c'est loin !

— C'est en une seconde.

Alors Gringo attrapa cette main aux petites veines d'améthyste et qui semblait si blanche :

— Je ne te laisserai pas.

— Non, tu ne me laisseras pas. Jamais. Que ce soit ici ou là, avec ou sans cette main que tu tiens, je te conduirai à mon Secret vivant, au bout du cri des grillons et des singes rouges, au bout d'un petit d'homme, là où commence l'homme après l'homme. J'ai dit.

Elle se leva. Elle était grande et droite et blanche. Ses yeux immenses étaient ouverts comme un porche de lumière. Le vent a soufflé dans la clairière. Une petite goutte perlait sur le nez de Gringo. C'était il y a cent millions d'années derrière un rideau d'arbres et de pluie. C'était comme une seconde qui brillait — qui brille encore dans chaque petit d'homme assoiffé du Secret.

Qui veut, qui veut le Secret?

— Te reverrai-je encore?

— Chaque fois que tu auras fait un pas en avant.

VI

ET PLOUFF!

MAINTENANT, Gringo savait.

Sa vie était bouleversée par un cataclysme plus profond que le jour où, dans une clairière, une première bête se prit à penser — ou était-ce le même cataclysme, d'âge en âge? Une première anguille, un premier phoque, un loriot, une musaraigne, un papillon jaune qui volette : chaque fois le monde éclatait comme s'il ne s'était jamais vu. Un coup d'œil fou. Tout s'arrêtait, changeait de couleur, le monde n'était plus comme d'habitude. C'était une formidable interrogation subite : il y avait l'homme après l'homme, et qu'est-ce que c'est?

Un temps d'arrêt, nu. La Terre, de bête en bête, cherchait-elle donc à se regarder autrement, et toujours plus?

Gringo plongea ses mains dans le torrent, il regarda ses mains ; il aperçut son visage comme une tache cuivrée qui s'étirait, se lissait, s'éparpillait tout d'un coup dans un tourbillon de petites bulles. Gringo, c'était subitement un redoutable mystère. Ses yeux même s'étaient élargis; les fougères, les lianes qui trempaient, les gros rochers luisants surgissaient un à un avec le moindre détail, sortis de leur habituel tableau touffu, et lui posaient une question. Tout le regardait. C'était presque menaçant, ce silence qui enveloppait les choses, même l'aiguillette translucide et immobile, le ventre contre le rocher. Plus rien n'était fait pour manger, boire, marcher, s'accrocher ou compter la chute du soleil sur les étages verts du grand kapokier — tout était fait pour autre chose. Mais quoi? Une première petite bête pensive dans le vieux Carbonifère regardait-elle autrement sa terre en dérive? Elle regardait-regardait, et Gringo regardait-regardait. C'était presque douloureux, ce regard.

Gringo se sentit soudain formidablement seul.

Et comment on devient l'homme après l'homme ? là, tout seul, avec des millions d'arbres qui recom-mencent et recommencent et des millions de petites bêtes qui continuent et continuent, et quelques tribus comme d'habitude et pour toujours? Comment ça change, comment? Quoi? Est-ce que ça pouvait même changer, et par quel bout ?

À fleur d'eau, immobile, entre les cailloux cernés de bulles, il aperçut deux yeux jaunes pointés de noir : c'était Jacaré. Un bébé jacaré qui le regardait en fronçant ses sourcils de corne — un festin. C'était suc-culent, la queue de jacaré. Si Vrittru, l'arrogant, avait été là avec ses flèches méchantes, c'était vite fait... Gringo approcha sa main doucement dans le courant frais — a-t-on jamais attrapé un caïman en lui met-tant les doigts dans la bouche? Gringo ne savait pas ce qu'il faisait, il n'avait même pas idée d'attraper le caïman; peut-être voulait-il jouer? Il regardait ces deux petits yeux jaunes enfoncés dans un triangle d'écaille; il regardait rien et tout. Et d'un seul coup, tout son corps s'est empli d'une immobilité fraîche et si parfaitement claire, comme l'eau du torrent ; c'était tellement immobile, délicieusement immobile, avec toutes ces petites bulles qui couraient sur le dos et les rochers; il n'y avait pas de dos vraiment, il n'y avait pas de rocher, pas de main qui jouait dans l'eau fraîche : il y avait un grand corps limpide qui s'étirait-s'étirait dans le torrent, bouillonnait avec les bulles dans une myriade de petits éclatements de lumière, se prenait dans un treillis d'algues et glissait encore sur le ventre parmi les petites aiguillettes onduleuses et les galets doux comme des siècles polis.

Et plouff! il tomba la tète la première dans le torrent, ouvrit une grande bouche comme une gargouille trop pleine, cracha, se coupa la main sur le rocher et sortit de l'eau en s'ébrouant comme un tamanoir. Il était glacé et parfaitement Gringo.

Le petit caïman avait disparu, l'eau gouttait de son nez.

Un homme, c'était parfaitement dans une peau étanche. Voilà. Et on n'en sortait pas.

Et par où en sortait-on, donc?

Il posa son menton au creux de ses mains et regarda longtemps.

Une clameur monta du campement.

VII 

LE DÉFI

TOUTE la tribu était en émoi.

De loin, Gringo aperçut Vrittru, l'arrogant, qui gesticulait au milieu d'une troupe grondante. Les femmes piaillaient et caquetaient dans l'abattis comme une bande d'agamis1 en déroute. D'autres étaient assises silencieusement. Gringo sut tout de suite : ça entrait par tous les pores de sa peau comme s'il les avaient avalés d'un coup — la guerre. La peur, la menace. Le meurtre. C'était inscrit dans son sang avec le premier air qu'il avait respiré au monde.

Une petite tache blanche restait seule à l'écart, immobile comme l'aigrette sur les hautes tiges de la mangrove.

Gringo s'approcha. Il savait, c'était tout fait. Il avait une étrange manière de savoir ; quelque chose s'arrêtait, se fixait en lui, comme si l'instant se découpait du tableau et tout était microscopiquement vu

1 Agamis : pintades de la forêt.



dans le moindre détail : «Ce sera.» Ou alors ça coulait à travers. Il s'approcha lentement de Vrittru comme l'oiseau du serpent.

Celui-ci s'est retourné d'une pièce.

Il était puissant, les jambes un peu écartées comme un pugiliste prêt à sauter ; ses cheveux noirs étaient taillés haut sur le front et retombaient en crinière. Il avait un bracelet noir au-dessus du biceps droit, un autre au poignet, tordu comme une liane, et une peau de puma sur le sexe.

— N'aie pas peur, Gringo, dit-il d'un ton persifleur.

Gringo fendit la foule et vint se planter devant lui.

— Tu m'as jamais vu m'enfuir ?

Il y eut un silence. Vrittru était puissant, mais il y avait quelque chose autour de Gringo qui faisait le vide. Il était petit, gracile au milieu de ces bêtes, mais on sentait une invisible trempe qui le faisait sûr comme la flèche.

Un piha1 se mit à vociférer dans une branche.

Vrittru regardait Gringo, et ce regard luisant serrait le cœur de Gringo comme un mal. C'était toujours cette douleur, incompréhensible. Et si vieille.

— Tu es agile comme le douroucouli2 dans la nuit, personne n'est plus rapide que toi, Gringo...

1 Piha . harpie ou aigle.
2Douroucouli : petit singe nocturne.



Sa voix grasse devenait caressante — un jour, Gringo l'avait vu caresser un petit douroucouli captif et l'étrangler d'un coup. Pour rien.

— Sûrement, reprit-il, ton âge est tendre et tu es hautement protégé, mais si tu nous montrais un peu ton art qui surpasse nos barbares occupations...

— Assez, dit Gringo, je suis prêt.

Il y eut un murmure. Quelques têtes se retournèrent vers la petite forme blanche assise et silencieuse sur le tronc du bois-violet. Vrittru se mit à aboyer :

— Ils sont à quatre heures de marche dans l'Ouest. Brujos a vu la fumée qui venait de leur camp. Tu vas nous dire combien ils sont et s'il y a des femmes avec eux. Dans une heure, il fait nuit.

Les regards se portèrent sur le haut kapokier.

Il y eut un silence de mort. Chacun savait ce qu'était la forêt la nuit. Et où était l'Ouest dans la nuit? L'Ouest immense avec ses millions d'arbres.

Sans se donner le mot, le cercle des hommes s'est ouvert. Il y avait Vrittru, seul, face à la petite forme blanche. Il enfonça les pouces dans sa peau de puma et redressa le menton en défi. Gringo regardait. Il voyait tout cela comme d'au-dessus. Pourtant son cœur battait. Et tous les yeux étaient fixés sur Elle. Elle hocha la tête, leva les yeux dans un sourire. Le temps d'un éclair, leurs regards se rencontrèrent. Alors le cœur de Gringo se gonfla d'une joie farouche. Il serra sa pelure d'écorces autour de ses reins, planta ses yeux dans ceux de Vrittru, qui cilla, et il s'en fut tandis que la tribu s'écartait.

Il eut le temps d'apercevoir Rani, un doigt sur le bout de son nez comme dans ses moments de grande émotion. Et il disparut derrière le rideau d'arbres.

VIII

LE RAYON BLANC

DÉJÀ, la nuit tombait.

Gringo avait le choix : courir dans la nuit et se perdre peut-être, ou attendre les premières heures avant l'aube et filer, et arriver trop tard aussi, quand le camp sera déjà éveillé?

Dans ces cas-là, c'étaient les pieds de Gringo qui savaient, et ses pieds avaient envie de filer. Mais filer... on ne voyait pas à trois mètres devant soi.

Un dernier rayon transperçait la forêt devant lui, tout rosé. Il s'arrêta, se fixa devant ce rayon comme si tout son corps devait s'emplir de ce rayon de l'Ouest. Il ferma les yeux. Ses narines palpitaient. Il buvait l'Ouest : «Oh! reste-reste, tiens-moi par ton fil rose», il fallait tracer un invisible chemin, ne plus bouger, surtout ne plus bouger de cette guirlande de feu qu'il jetait de son cœur à travers la nuit.

Lentement, il se mit en route, les yeux clos, les mains tendues. Les pipa-pipa1 avec leur petit marteau

1 Pipa-pipa : grenouilles.



d'argent sonnaient l'immense cristal de la nuit, envahissaient l'ombre, enveloppaient Gringo d'un million de notes tintinnabulantes, puis les insectes, les gril lons, les gros scarabées vrombissants, la haute stridulation montante. Gringo n'écoutait pas, il marchait à pas lents et les yeux clos toujours, il écoutait ailleurs, plus profond, encore plus profond, à se rompre le cœur, comme si ce roc de nuit allait se fendre et laisser filtrer un rais de lumière. Ses mains frôlaient des écorces lisses, ses pas titubaient, se heurtaient et repartaient; des branches folles cinglaient son visage, les épiphytes passaient sur son front des doigts gluants; il avançait comme à travers un rideau, un pas, encore un pas, dans une marée glissante, cui sante, et tout d'un coup tombait sur un genou, se rele vait, repartait, serré aveuglément autour de ce point brûlant au fond, qui était lui, purement lui, tout petit et si intense dans cette immensité de nuit. Il marchait comme à la rencontre de lui-même, là-bas, au bout... au bout de quoi ? d'un million de peines et de nuits sif flantes et d'âges entassés comme des couches d'humus noir au bord des rios disparus ; il suivait le lit profond creusé par des vies et des vies vaines, des marches et des marches encore, pour rien, à travers des forêts pareilles, bruissantes, inexorables; il allait sans fin vers un petit point là-bas, un seul petit quelque chose qui serait chaud et doux et plein, une seule clairière de toutes ces marches, un seul point sûr, oh! quelque chose enfin, quelque chose... Il s'enfonça d'un coup jusqu'à la ceinture dans un marais bourbeux — Ma !

Il a crié.

Alors il lui sembla qu'une douceur blanche l'enveloppait.

Il s'est extirpé, a longé le marais, et ce fil d'Ouest semblait partir à la dérive : il fallait tourner, tourner, il allait perdre le fil — ou était-ce le fil qui le tirait?

Gringo pencha sur la gauche. Il n'écoutait plus ses pieds ni ses mains ni ses yeux ; il écoutait tout au fond ce seul battement, cette brûlure d'être, comme s'il fallait couler là absolument, comme si c'était le seul lieu du monde, le seul chemin. Il descendait dans cette crevasse de nuit, serrant dans ses mains un invisible fil rose tandis que ses pas enjambaient les obstacles, montaient, descendaient, se cognaient et avançaient encore. Il crut qu'il allait tomber, et puis c'était fini, il ne pourrait plus bouger, c'était la nuit de la nuit — Ma!

Il a crié. Un tout petit cri qui n'avait pas de son. Un cri du bout quand tout va s'en aller dans un hausse-ment d'épaules.

Il s'est arrêté.

Il est resté planté là, les yeux clos, les mains tendues vers rien. Jamais-jamais il ne traverserait cette nuit.

«Vas-y!»

Alors, d'un cri Gringo s'est empoigné; il a empoigné toute cette nuit grinçante, sifflante, épaisse, comme on empoigne un python par le cou, et il s'est jeté à corps perdu dans le rien gluant, et qu'importe! il a coulé corps et biens dans une marée douce et stri-dulante — il n'y avait plus de Gringo. Il y avait une faille soudain qui laissait passer un rayon blanc — Ma!

Une troisième fois, il a crié.

Et Gringo est entré dans le rayon blanc.

Une flamme immobile. Blanche.

Comme un porche de feu entre deux piliers de nuit.

Il était cette flamme blanche.

C'était si parfaitement immobile et doux : tout son corps se gorgeait de douceur lumineuse, s'étendait, se dilatait, s'ouvrait d'un million de pores et de petites portes de lumière, et par chaque porte, par un million de portes comme une mousse de lumière, se répandait, s'étalait, partait dans une effervescence blanche... immobile. Immobile comme peuvent l'être des siècles et des siècles tranquilles et doux quand toutes les chansons ont été chantées et tous les cris perdus. Un million de petites fenêtres blanches qui regardaient par des espaces légers, qui clignotaient ici et là et là, et partout, comme sile monde était seulement cette douceur blanche qui se touchait elle-même partout, se retrouvait elle-même partout. Gringo avançait dans une lumière vivante et fraternelle, et plus rien ne heurtait, plus rien ne blessait, plus rien n'était incertain. Il allait dans une grande nuit de neige, porté par un million de pipa-pipa, enveloppé dans les plis doux d'une traîne scintillante qui emportait les étoiles et l'écume des continents et tous les pas des bêtes avec chaque petite feuille frémissante et chaque cri dans la nuit.

Et plus rien n'était la nuit.

Il n'y avait plus de nuit nulle part, plus de distances, plus d'étrangeté. Le monde était chez soi. Gringo était chez lui pour toujours, il voyait par toutes les portes de son corps ; il se mouvait léger parmi d'éter-nels semblables, et c'était comme un million de joies dans un seul cœur, de grillon, de pipa ou d'étoile. Il s'arrêta net.

Une odeur de fumée emplit ses poumons.

Alors il grimpa dans un arbre touffu, se mit à califourchon sur une branche et attendit l'aube. Et dans un éclair, il sut : cette lumière blanche, c'était la non-mort.

IX 

HUAGRAH

IL se laissa glisser de l'arbre sans un bruit.

La forêt somnolait avant l'aube. Un lacis pâle se découpait dans la haute voûte, projetant des ombres noires dans la nuit plus épaisse. On sentait l'humus dense comme une deuxième nuit dans la nuit. Gringo était immobile : il sentait la grande nuit. Elle entrait en lui par petites langues humides comme une marée brune gonflée d'algues lisses et de scolopendres. Et soudain il aperçut une tache plus claire : un abattis.

Lentement, il se mit en marche. Son cœur battait. La peur, il n'avait plus peur, mais ces hommes assou-pis qu'on allait poignarder d'un coup... Gringo ne comprenait pas. Les bêtes, la nuit, l'eau, même les cailloux, il comprenait si bien, mais cette bête-là, qui prenait plus que sa faim?... qui jouait de la flûte aussi, si joliment — pourquoi entendait-il la flûte de Quino dans cette aube blême ?

Il s'est coulé dans le taillis. À vingt mètres devant lui, une machette luisait, abandonnée. Gringo la glissa dans sa ceinture : il était dans l'abattis. On ne voyait rien. Ce silence lui semblait insupportable. Du regard, il cherchait un arbre où se cacher. Il s'est retourné brusquement : deux yeux glauques, phos-phorescents, le regardaient. C'était Huagrah, le grand chat. Gringo est devenu immobile comme une pierre — pas un frémissement, pas une onde, pas même un souffle. Il est devenu... rien. Ses yeux fixaient Huagrah : il était lui, parfaitement tranquille, et Huagrah était lui, parfaitement tranquille. Rien ne bougeait. Pas un muscle ne tressaillait. Gringo se sentait enveloppé de lumière blanche, un peu bleutée, qui faisait comme un écran. C'était intraversable. Et il savait instantanément : si le moindre frémissement le traversait, Huagrah détendait ses muscles d'acier et c'était fini, en une seconde. Et cette lumière était très douce, comme une buée, et si parfaitement immobile. Il sentit les petites oreilles rondes du grand félin qui tressaillaient — il les sentit comme ses propres oreilles; il ne voyait rien, que ces yeux glauques. Et cette buée pâle autour de lui, si sûre, si tranquille, comme s'il était derrière des siècles et des siècles de paix à regarder. Huagrah détourna ses yeux et disparut sans un son.

Gringo sentit une sueur froide sur son front.

Il relâcha ses muscles ; il avait mal dans toutes ses jambes comme s'il sortait d'un cadavre de pierre. Il fit un pas vers l'arbre. Un bébé se mit à vagir dans le silence.

Puis des cris, un tumulte, des bruits rauques.

Ils étaient une dizaine peut-être. Une femme se mit à hululer : un long cri déchirant.

Huagrah partait avec sa proie.

Gringo s'en fut comme un voleur.

X

LA SOURCE ENCHANTEE

ALORS, dans cette forêt, des choses étranges commencèrent à se produire.

Gringo rentrait au campement, mais il n'y avait pas de joie dans son corps, pas d'entente avec les arbres, il faillit même poser le pied sur un serpent. Il était un homme, tout simplement, muré dans sa peau d'homme, avec une barre sur le front et des pensées douloureuses : on pensait, et c'était le mur instantané, plus rien ne communiquait. L'homme, c'était celui qui ne communiquait plus. Chacun allait avec sa coquille autour, peinte de rocou ou de bleu candide, comme les œufs du colibri ou du pamba — sauf Ma : c'était Celle qui n'avait pas de coquille.

Cette pensée amena un sourire sur ses lèvres. Il déboucha sur le marais, là où il avait failli s'enliser. Une merveille de marais comme un bijou d'émeraude serti de hautes fougères arborescentes. On aurait dit des danseuses rangées là, immobiles, avec leur aigrette sur le front, prêtes à s'envoler, comme si elles attendaient un signe.

Gringo s'approcha doucement. Il y avait une petite cascade, toute petite, surmontée de deux énormes troncs de bacaba qui filaient là-haut avec leur cargaison de palmes et d'oiseaux. Deux troncs noirs comme un portail par où coulait cette petite source. Il se pencha, ouvrit les paumes de ses mains comme une coupe et but longuement. Il entendit la machette qui glissait de sa ceinture et roulait sur le rocher avec un éclat clair. Le bruit a résonné-résonné dans sa tête.

Ce fut tout.

Il n'y avait plus de Gringo. Il y avait quelqu'un qui était là devant un immense portail de lumière blanche. C'était lui, ça ne faisait pas l'ombre d'un doute, mais lui autrement, comme s'il était plus léger. Il tendit ses bras en avant pour traverser le porche. Ses doigts touchèrent la flamme. Alors il se sentit soulevé, envahi de lumière comme par une myriade de petites bulles légères qui se mettaient à éclore dans ses mains, ses jambes, ses bras. Et il passa le porche de flamme.

C'était un long couloir dallé de lumière douce. Gringo remontait le couloir, c'était très long. Et immense. Un gigantesque couloir où il était comme une toute petite, petite forme blanche qui s'en allait pour toujours. Des jours ou des années, les mains tendues devant lui dans une songerie de lumière douce. Les dalles étaient fraîches sous ses pieds nus, il les touchait à peine. Il allait dans un grand silence blanc comme si le corridor était fait de silence, comme à travers des âges doux et sans mémoire qui coulaient lisses et frais sur les dalles effacées de tout signe. Il remontait le cours du temps, mais c'était seulement le temps de couler, vers nul but et pour nulle cause, chaque seconde comme un flocon léger qui glissait sur lui-même et faisait un autre flocon qui faisait une neigée douce sur les flancs d'une colline éternelle. Il s'enfonçait dans un silence rayonnant, comme la neige dans la neige et la lumière dans une buée d'aurore.

Brusquement, ses mains touchèrent quelque chose de froid.

C'était un mur.

Une grande dalle carrée qui sembla s'emplir de braise comme il la touchait. C'était très chaud tout d'un coup, son corps s'est empli d'un fourmillement de flammèches.

Il poussa la porte de braise.

Son corps est devenu plus lourd soudain.

Il eut l'impression de basculer en avant.

Un souffle frais a couru sur ses tempes.

Ses pieds étaient posés sur une natte de papyrus, auprès d'un lit de pierre sculptée.

Il était dans une autre vie et continuait comme d'habitude.

XI

LA REINE DES ROSEAUX

GRINGO se leva. Un rayon de soleil frappait l'angle de la fenêtre et le banc de pierre avec l'écri-toire sous le rebord. Un rouleau de papyrus brillait. Les dalles étaient froides sous ses pieds, il laissa ses mains errer dans le soleil. Un vol de pigeons blancs glissa sur l'aile et dans un éclatement de lumière vira ' sur le Nil.

Il prit un grain de raisin dans une coupe, poussa la porte d'ébène et descendit l'escalier de pierre jusqu'au fleuve. On entendait les gongs du temple au loin.

Et là-bas, les crêtes rosés et nues des chaînes Liby-ques comme une caravane en marche vers aucune source.

Gringo serra sa tunique et plongea dans le fleuve. Un instant, il flotta, les yeux dans le ciel et la tête dans les roseaux pointus. Il avait vingt-six ans aujourd'hui. C'était il y a des milliers d'années et des milliers comme aujourd'hui. C'était presque déchirant tout d'un coup, ce petit bonhomme en tunique blanche qui glissait sous un ciel torride ; c'était n'importe quel jour dans le battement des gongs qui batteront demain, batteront toujours, tandis que le Nil clapotait et clapotera pour nul instant enfin, pur et planté là. Gringo secoua ses pieds vigoureusement à cause des bêtes, tout de même, et remonta sur les marches brûlantes. Il détestait ces gongs.

— Psitt!

Un petit visage rond apparut derrière les roseaux, les yeux fendus de soleil et une mèche brune sur le front.

Gringo lui fit signe d'approcher. Elle secoua la tête.

Il fit un pas dans les roseaux, ses chevilles s'enfonçaient dans l'éponge douce des racines. Elle s'est cachée dans les roseaux. On voyait son petit visage doré comme derrière une grille de soleil. Il fit un pas encore.

— S'ils me voyaient, murmura-t-elle, ils me tueraient. Et soudain, elle était là, gracile et un peu rose comme une gazelle de Nubie, avec ses longs yeux d'or sombre qui envahissaient son visage.

— Comme tu es belle, Rani! Es-tu la reine des roseaux ?

— Tchtt! tchtt! fit-elle, tu ne sais pas ce que tu dis. Ils se sont réunis chez le grand-prêtre, ils complotent contre la Reine — ils te haïssent, ajouta-t-elle. Et sa petite voix était serrée d'angoisse.

Gringo resta un moment, les yeux droit devant lui, à regarder par-dessus l'ondoiement vert. Un à un les pigeons s'égrenèrent sur la berge comme des feuilles de papyrus mortes.

— Avertis-la.

Elle se détourna, écarta les roseaux d'une main. Sa longue jupe, serrée sous sa poitrine, était semée de petites flammes d'or.

— Attends, attends!

— Ce soir, chez Quino.

Et elle disparut dans un froissement de tiges et d'ombelles échevelées.

XII

UN JOUR, QUAND LA TERRE ÉTOUFFERA...

IL cueillit une poignée de jasmins pour Elle, passa une tunique blanche, un châle qu'il laissa pendre à son cou et s'apprêtait à sortir, quand il se ravisa, prit le rouleau de papyrus sur l'écritoire et ouvrit le coffre sculpté sous la fenêtre : son trésor. LE Trésor. Des dizaines de rouleaux couleur de paille — ça sentait bon l'huile de cèdre. Il ferma le coffre et sortit par la petite porte derrière la tenture.

Puis le couloir immense, bas, trapu, avec ses ajours troués de soleil par où éclatait un bouquet de palmes. Il allait vers Elle et déjà une lumière sortait de ses yeux, un souffle léger caressait son torse nu, il dansait presque ; ce moment-là était le seul à exister au milieu de l'obscur battement des gongs et du cri des perruches, dans un dédale de petits gestes pareils et de riens poignants pour faire un jour, deux jours, des milliers j de jours qui vont et viennent comme un cri jamais crié.

Et quand donc sera ce cri-là qui fera crouler les murs?

Et on y sera pour toujours dans le vrai Plein, à chaque seconde.

Il serrait sa poignée de jasmins ; il allait vers Elle comme à la source. Comme à l'espoir.

Les gardes poussèrent l'énorme porte.

Il était dans la salle du trône.

Elle était toute petite, là-bas, et blanche dans sa longue robe, assise sur ce trône droit taillé d'un seul bloc de diorite noire. Et tout était si immense, et nu, sous le grand faucon bleu aux ailes ouvertes.

Elle était un peu penchée sur elle-même ; un bandeau blanc serrait son front, serti d'une améthyste.

Gringo resta immobile un instant, tout était éternel ici ; on entrait là comme dans les sables rosés d'Abou-Simbel caressés par l'odeur douce du Nil. Et tout s'enfonçait dans un consentement total, tel un puits de tendresse sous les paupières usées du monde.

Elle ouvrit les yeux. Gringo courut vers Elle comme la biche.

— Bonne fête, petit! bonne fête!

Elle prit les mains de Gringo, il coula dans ces yeux comme s'il y avait au bout, là-bas, au fond de son

cœur, des siècles de larmes gardées derrière une porte — oh ! ouvrir cette porte et partir pour toujours dans une débâcle merveilleuse, et tout serait dit, et ce serait le jour clair sur le monde.

Il se ressaisit.

— Ma, tu sais, ils...

— Chut! Je sais.

Elle fit un geste vers la tenture. Ils étaient donc là aussi... Le cœur de Gringo s'est pincé. Elle était si seule dans cette salle immense. Elle était si petite au milieu de ces siècles froids. Les jasmins s'éparpillèrent sur ses genoux. Elle eut un sourire de malice :

— Alors, toujours pas content, petit? Tu as envie de partir ?

— Oh! Ma... quand je suis là, c'est bien, mais...

— Partir où, enfant, les quatre coins du monde sont pareils, le monde est dans tous les coins! Dans mille ans, tu regarderas un petit lézard et tu te gratteras la tête...

Un petit gecko vert dévala les marches à toute allure, jetant ses pattes de chaque côté comme s'il allait s'aplatir d'un coup sur le ventre.

— Ma, dis-moi! Dis-moi une seule chose irréfutable! Gringo frappait les marches de sa main nue.

— Mais petit serin, on ne dit pas des choses irréfutables. La seule chose irréfutable, c'est de changer le monde !

Et Elle rit en montrant la tenture derrière.

— Le pauvre bougre, qu'en pense-t-il?... Il veut seulement changer de reine.

Elle rit, et son petit rire était si délicieux, comme une cascade claire parmi ces siècles figés. On aurait dit qu'Elle avait quinze ans.

— Attends, soyons sérieux...

Elle tira des plis de sa robe un petit paquet soigneusement plié dans une étoffe de soie, l'ouvrit. Il y eut un chatoiement bleu. Et Elle passa autour du cou de Gringo une guirlande de lapis-lazuli.

— Tu vois ça...

Elle posa son doigt sur chaque pierre en pressant fort contre la poitrine de Gringo.

— Chaque pierre sur le chemin, chaque pierre pour une vie...

Et ses doigts coururent sur la guirlande.

— Mais au bout de toutes les pierres, il y a l'anneau qui relie tout. Chaque pierre pour une question, chaque pierre pour une réponse. Mais au bout... il y a autre chose... Autre chose.

— Dis-moi!

— Mais on ne dit pas l'autre chose, petit : on la fait.

— Comment ?

— Et comment le petit gecko court-il sur ses pattes ?

— J'ai assez couru dans une peau d'homme, Ma.

— Tu veux devenir un dieu ? une hirondelle?

Gringo resta à considérer l'hirondelle ; ce n'était pas mal, une hirondelle...

— Mais une hirondelle pour toujours et toujours ?

— Ah! voilà, petit... Quelque chose qui sera tout : une hirondelle, un petit lézard, un caillou rond — une guirlande d'hommes, une guirlande de quoi d'autre?

— Plus de guirlande ! Chaque seconde pleine !

Elle eut un sourire de malice :

— Ils disent qu'il faut aller au ciel pour ça, ou au pays des morts.

— Ce n'est pas vrai, tu le sais bien, tu me l'as dit mille fois, j'ai mille papyrus dans mon coffre! Tu m'as dit tant et tant de secrets, Ma, je suis ton scribe. Mais les sagesses sont vieilles, j'ai vingt-six ans et j'ai soif.

Le visage de Ma devint grave. Elle ferma les yeux. Son corps semblait s'emplir de lumière comme le vase d'albâtre sous la flamme.

— Écoute, petit... Ils me disent vieille... et j'attends depuis si longtemps qu'ils veuillent bien autre chose. J'ai des millénaires et j'attends. J'ai des trésors d'aventure. Mais qui a soif, petit, sauf de petites

merveilles et de progéniture heureuse ? Qui croit en plus que l'homme ?

— Je crois.

— Que feras-tu, tout seul d'une autre espèce parmi les vieilles tribus ?

Un silence est tombé. On entendait le bruit étouffé des gongs. Gringo se sentait lourd, soudain, comme s'il portait le poids du monde avec ses gongs, ses morts, ses marchés d'épices dans un grouillement bavard.

— Quel est le secret du changement, murmura-t-il ? Où est le Passage ?

— Un jour, quand la terre étouffera de sa science d'homme et de ses myriades barbares...

Alors Elle leva ses grands yeux de diamant sur Gringo.

— Tu seras là, je t'appellerai. Maintenant, va, on nous attend.

Gringo posa son front sur ces genoux. Il lui sembla fondre dans un brasier blanc.

XIII 

LA LOI

GRINGO ne croyait pas à toutes ces menaces, cela lui paraissait une histoire inventée. Il avait vécu si longtemps près d'Elle comme dans un cocon de lumière et c'était la seule histoire vraie. Comment pouvait-on ne pas aimer la Beauté? Leurs dieux étaient grands, peut-être, ils étaient compatissants comme Isis et chauds comme Amon, mais cette douceur du cœur comme un lotus qui s'ouvre et boit un invisible soleil? Et parfois, il lui semblait que tous les dieux allaient avec tous les maux, fût-ce pour les guérir.

Il passa devant l'énorme pylône qui se découpait dans la nuit avec ses oriflammes, prit une ruelle, une autre dans un dédale d'aromates et de citrons mûrs, longea le fleuve, grimpa l'escalier raide : il était sur la petite terrasse de Quino, au-dessus du Nil.

Quino n'a pas bougé.

Le fleuve luisait comme un reptile.

— Quoi, Quino?

Il était accroupi par terre, sa flûte sur ses genoux, son bandeau serré sur le front. Gringo se pencha vers lui, caressa ses cheveux :

— Tu ne dis rien, tu ne joues pas ?

Quino secoua la tête, prit sa flûte entre ses mains.

— Je ne sais pas, frère... J'ai un poids sur le cœur. On dirait que la nuit n'en finit pas.

Il esquissa un sourire, jeta deux petites notes aiguës qui traversèrent la nuit comme un oiseau frappé au vol.

— Tu vois, elle ne veut pas.

Et tout à coup Gringo sentit, oui, cette immobilité intense qui descendait sur lui. Il savait... Il prit les mains de Quino, le regarda longuement. Un bouquet de palmes se détachait derrière lui, avec une cascade de petits rayons d'argent. On entendit un chien hurler. Une seconde intense avec un grand regard transparent ; une seconde qui avait sonné bien des fois, bien des vies, et l'on est soudain entouré de distances : une toute petite personne dans un grand regard. Il s'est relevé lentement, sa tunique blanche éclatait. Il a porté sa main à son cou : «Chaque pierre pour une vie...» Et tout était tranquille, comme derrière un rideau qui se ferme sur les peines et les bruits. Il y avait tout juste un petit Gringo de l'autre côté, comme une image.

Cette petite image-là s'est retournée. Il y eut un bruit de pieds nus sur les dalles, un froissement de robe, des petites flammes d'or. Puis des pas lourds, un cliquetis d'armes.

— Sauve-toi.

Elle était très droite contre un immense ciel blême. Leurs regards se sont fondus dans une douceur de toujours. Alors les hommes ont bondi sur la terrasse. Gringo s'est ressaisi : «Le coffre, le Trésor!»

Une seconde, sa tête s'est retournée.

— Sauve-toi! cria-t-elle.

Elle s'est jetée sur eux, il a couru vers la balustrade.

— Chienne! entendit-il hurler, puis un bruit mou.

Il a sauté dans le fleuve, nagé, couru dans les roseaux : «Le trésor, il faut sauver le trésor...» Il se déchirait les pieds, avançait dans une marée frôlante, trébuchait et avançait encore — Ma!...

Il a poussé la porte d'ébène : les flambeaux étaient allumés. Ils étaient là. L'arrogant Vrittru, coiffé de sa toque de grand-prêtre, les mains enfoncées dans sa ceinture.

— Alors, joli scribe séditieux...

Gringo s'est jeté sur le coffre. Ils avaient tout ouvert, les rouleaux jonchaient le sol.

— Non, non!

Et puis ce gros rire retentissant, affreux. Gringo s'est retourné vers lui :

— Vous ne pouvez pas! Mais vous ne pouvez pas, vous ne comprenez donc pas !

Un vertige le prit, il balbutiait comme à travers une nuit de cauchemar, il a saisi le bras de Vrittru :

— Comprends, mais comprends donc, insensé! oh! Vrittru, tue-moi si tu veux, mais c'est l'or du monde qui est là, c'est l'espoir — l'espoir tu comprends?

— L'espoir de quoi ?

— Le Secret... La Chose... Le Passage... Tu comprends, le Passage. Et puis c'était si futile, là, au milieu de ces bêtes avides.

— Ton passage, il va au fond du Nil, et toi avec elle, en pâture pour Sobek-Rê1...

Gringo laissa retomber son bras. C'était vain. C'était dérisoire. Il regardait les rouleaux blancs, il regardait cette lumière et cet amour pour rien, et la nuit qui montait comme une clameur barbare. Il entendait au loin cette voix de gnome musclé :

— Vous voulez bouleverser la terre et la loi des dieux, hein ? mais la Loi est la Loi et nul homme n'est plus grand que le ciel — es-tu capable de t'envoler maintenant?

Le visage de Ma est apparu dans un éclair : «Tu veux ? »

Et il sut qu'il pouvait.

Gringo regardait autour de lui ; mais il n'avait

1 Sobek-Rê : dieu crocodile.



pas envie de s'envoler, même si des ailes lui étaient données. Il regardait ces hommes avides, et son cœur était plein de tristesse comme si le long passage n'avait pas fini de traverser des nuits cruelles et des lois de fer, et tant d'hommes armés de lois pour protéger leur petitesse. Et quelles ailes, pour un homme tout seul?

— Tu vois, tu es impuissant.

Il dit et ramassa un rouleau blanc qu'il froissa entre ses mains. Gringo regardait cette lumière d'amour, cet espoir dans le poing d'un homme qui ne voulait pas de l'espoir, qui ne voulait pas de l'amour, qui voulait seulement la loi et la loi.

Il était par-delà les paroles. Il était dans le silence d'amour qui attend, oh! qui attend depuis si longtemps qu'un cœur d'homme fonde et consente à la Beauté et consente à la Merveille.

— Emmenez-le.

Gringo ouvrit les mains et sourit à la nuit.

Une lame de fer a résonné sur les dalles.

Le bruit a résonné-résonné dans sa tête.

Ce fut tout.

Il souriait à la nuit.

XIV

ET LE PETIT IGUANE TROTTAIT...

IL souriait à la lumière.

Le chant de la forêt entourait Gringo avec amour. Les hautes fougères s'étaient juste posées sur la pointe et attendaient, un peu penchées, de reprendre le ballet. Gringo passa ses doigts dans la cascade, il tenait encore un fil d'argent, et puis... Et puis les grillons emportaient les songes dans une haute vague stri-dulante, comme une autre mémoire de toutes les mémoires, douce et profonde dans les plis moirés des âges. Un petit échassier vert posa une patte délicate sur le rocher, hésita, plongea son bec dans la cascade et s'envola d'un coup avec un cri flûte — vers quel pays ? Car le monde est un pays de mille pays, rosés et bleus, chantants et graves comme le cœur de la nuit ou soudains et légers comme un sourire furtif.

Gringo souriait et c'était le plus joli de tous les pays.

Un instant, il hésita, porta la main à son cou comme à la recherche de quelque chose, regarda autour de lui, chercha encore, car l'homme cherche sans savoir un grand pays de toujours comme si sa terre n'avait pas très bien trouvé ses yeux ni de quel songe elle vient ni sa guirlande qui relie tout, et nous allons dé-ci dé-là, à tâtons dans cette histoire, vêtus d'oripeaux et de peines, de blanc, de rouge, de noir, avec quelques lambeaux de sourire et des grands yeux troués.

Ses yeux tombèrent sur la machette.

Un pli barra son front.

Encore, il ne voulait pas voir, encore il voulait se souvenir seulement du joli souvenir : c'était comme une douceur d'amour sans cause qui enveloppait tout dans ses plis nacrés — la nuit, le jour, le mal, les peines et les petites joies, pareil; c'était du fond des temps comme une caresse inoubliable — oh! se sou-venir de ça seulement...

Mais cette machette n'était pas comme la sienne.

Alors il sut, regarda le soleil, ses pieds ensanglantés par la longue course. Il s'est rappelé de la peine. Il était de nouveau un petit d'homme et il serra sa ceinture d'écorces autour de ses reins.

Vrittru l'attendait dans la clairière avec toute la tribu silencieuse.

C'est Elle qu'il vit d'abord, paisible et blanche dans un creux du bois-violet, comptant ses graines comme si de rien n'était. C'était chaud et léger dans son cœur comme un petit bond de gazelle. Elle sourit.

Vrittru s'avança, les pouces enfoncés dans sa ceinture.

— Tu as dormi, hein, et tu veux nous faire croire...

Gringo regarda un instant Vrittru : de vagues ombres venaient lécher un rivage ensoleillé. Il sourit.

— Eh bien, parle!

Sans un mot, Gringo tira la machette de sa ceinture et d'un coup la planta entre les pieds de Vrittru. Vrittru blêmit. Il y eut un murmure amusé.

— Combien sont-ils? dit-il d'une voix rageuse.

Gringo hésita : s'il disait trop peu, il allait les tuer ; s'il disait trop...

— Ils sont peut-être cinquante. Je n'ai pas vu. Il y a des femmes et des enfants.

— Nous allons les tuer.

— Non, tu ne les tueras pas, dit tranquillement une petite voix claire.

Tout le monde s'est retourné vers Elle.

— Mais...

— J'ai dit.

Un silence est tombé.

Vrittru s'est retourné vers la tribu :

— Si nous ne les tuons pas, c'est nous qui serons affamés. Il n'y aura plus de gibier. Ils viennent sur notre territoire, ils vont voler nos femmes. C'est à nous, ici, depuis des tribus et des tribus. Est-ce que nous nous laisserons envahir comme des lâches ?

Il y eut un long murmure dans la tribu. Vrittru s'est rengorgé comme une pintade. Ma ne bougeait pas. Elle était si immobile et si frêle au milieu de cette meute, et pourtant si impérieuse dans son silence.

Gringo alla se mettre près d'Elle.

— Depuis des tribus et des tribus, c'est la Loi, continuait Vrittru. Nous sommes tués ou nous tuons. Si nous ne suivons pas la Loi, les esprits de nos pères nous poursuivront et nos enfants seront frappés.

Brujos, la glissante limace, est venu se mettre près de Vrittru. C'était le guérisseur.

— Si nous sommes frappés par le mal, dit celui-ci, comment vous guérirai-je? Depuis des tribus et des tribus, l'esprit du mal est vaincu par la Loi sage et si nous trahissons la Loi, qui nous protégera?

Maintenant la tribu était ébranlée. Gringo écoutait au loin comme une clameur qui montait du fond des temps, une vieille clameur inexorable comme la peur et la faim. Et tout cela était irréel : il n'y avait pas de mal, il n'y avait pas d'ennemi, il n'y avait pas de gibier manquant, personne n'était frappé! Et pourtant tout le monde était frappé.

Il s'est retourné vers Brujos, vers Vrittru : c'étaient les inventeurs du mal et de la guérison du mal. Ma prit son poignet :

— Tais-toi, petit.

Tout le monde regardait Ma.

— Ce soir, dit-elle, j'irai souffler la fumée de leur camp, et si, demain, Brujos voit encore un feu, c'est qu'il aura pris trop de niopa1.

Et d'un seul coup, la commotion est tombée. Tout le monde s'est regardé, puis il y eut un rire partout — il n'y avait plus d'ennemi, plus de guerre, plus de loi, plus d'esprits, plus de tribu des tribus, c'était tout envolé, comme une nuée de chauve-souris dans la lumière. Il y avait un matin comme tous les jours et le petit iguane qui trottait pondre son œuf dans l'igapo.

Gringo aperçut Rani, un doigt sur le bout de son nez. Elle avait mis une jupe d'écorces serrée sous ses seins ronds, et un trait de rocou rouge comme une petite flamme sur son front.

1 Niopa : poudre hallucinogène.



XV 

PETITE-REINE

CETTE fois, ses pieds avaient décidé pour la mangrove.

Rani sautillait derrière lui comme l'agouti après les noix sauvages, s'arrêtait, levait le nez en l'air, reniflait une herbe et plongeait dans le taillis avec un rire ravi.

— Bouh!...

— Quoi, reinette?

— Regarde-moi celui-là...

Elle était accroupie devant un gros basilic vert foncé, la crête bombée, une patte en l'air et l'œil courroucé qui tournait comme une toupie :

— Et moi, je vous dis, depuis des tribus et des tribus, c'est pas des manières de basilic et vous serez frappés par le gros caméléon bleu... qui n'existe pas.

Et elle partit dans une fusée de rire.

— Oui, il est jaune maintenant.

Gringo haussa les épaules et poursuivit son chemin dignement. Pas pour longtemps.

— Gringo, eh! Gringo... est-ce que l'esprit des tribus flotte dans les arbres? ou dans quoi? Qu'est-ce que c'est, l'«esprit»?

Gringo se gratta la tête.

— C'est... Curupira, ils disent.

— Ah! Curupira, alors1...

Elle posa son doigt sur son nez, hocha la tête.

— Et ça, c'est quoi?

Elle ramassa une noix par terre.

— C'est une noix de chawari.

— Et Chawari, c'est quoi?

— C'est une noix.

— Alors c'est une noix, et chawari c'est l'esprit de la noix — à quoi ça sert, tout ce chawari?

— Écoute, reinette...

— Mais non! je te dis, une noix c'est une noix, pourquoi veux-tu lui ajouter une queue ? A-t-on jamais vu une noix avec une queue — tu vois Vrittru... avec une queue d'iguane ?

Elle rit et rit.

Gringo était perplexe.

— Bon, ne te fâche pas, ce que j'en dis, c'est pour éviter les complications. Maintenant je sais : chaque fois que je ne sais pas, c'est Curupira, voilà.

Elle s'arrêta un moment, tira sa mèche.

1 Curupira : autre nom de l'Inconscient collectif...



— Et si je mange trop de noix, c'est Curupira qui me fait mal au ventre.

Elle dit et se remit à sautiller en ajoutant entre ses dents : «A-t-on besoin d'ajouter des Curupira partout.»

Car elle était très obstinée.

Ils arrivèrent à la cascade au lieu de la mangrove. Comment? Gringo ne le sut jamais, à moins que ses pieds n'aient changé d'avis en route.

— Comme c'est jo-li! s'exclama Rani. Et elle serra sa poitrine entre ses mains.

Un écroulement de diorite noire s'ouvrait aux flancs de la serra, lavé d'écume, bouillonnant de lumière, dans un brouhaha cascadant percé de cris d'oiseaux, puis s'enfonçait d'un coup comme une longue nappe lisse dans l'immense houle crépitante de verts, jusqu'à la savane, là-bas, frangée d'argent, et la mer.

Gringo s'assit, le souffle coupé; il lui semblait plonger dans son pays enfin, sans borne.

Rani secoua la tête, posa le doigt sur le bout de son nez, comme si c'était trop-trop... inquiétant peut-être. Elle regarda Gringo, puis la savane encore, encore Gringo ; on aurait dit qu'elle suivait une invisible piste entre ce cœur-là et cette fuite de lumière. Et pour la première fois, son cœur se pinça comme devant un danger plus grand que Vrittru.

— Attends, dit-elle, laisse tes pieds dans le torrent. C'était glacé, brûlant.

Et elle se mit à laver ses plaies.

— Tu as faim? Tu veux une noix... de chawari? Gringo secoua la tête. Il écoutait le roulement sans fin, percé du cri d'un colibri comme un long sifflement tendre pour nulle oreille, ou pour l'infini, peut-être, brûlé de lumière, au bout de toutes les pistes.

— Petite-reine, dit-il enfin, qu'est-ce qu'il y a après l'homme ?

— Après l'homme ? Elle était médusée. Gringo reprit doucement :

— Après la forêt, il y a la mer ; après la mer, il y a les nuages — après l'homme, il y a quoi ?

Elle resta longtemps à contempler, une main sur sa joue, et cela faisait une brûlure dans son cœur.

— Après Gringo, je veux toujours Gringo.

— Toujours avec deux pattes, toujours avec la faim? Et puis des bébés Gringo, et puis des Gringo de Gringo dans la forêt de la forêt... pour toujours?

Elle le regarda longtemps et ses yeux se perdaient au bout de tous ces petits Gringo.

— Avec deux pattes, avec trois pattes, je vais avec Gringo. Après les nuages, la pluie aime encore la

forêt.

Il caressa ses cheveux ébouriffés.

— ... Où tu vas, je vais, tu es ma grande forêt.

— Écoute, petite-reine... je ne sais pas. J'ai quinze ans et j'ai beaucoup d'ans pas comptés, d'avant Gringo ou de toujours Gringo, et c'est...

Il restait suspendu comme par-dessus une incompréhensible faille qui béait au milieu de cet enchevê-trement vert.

— Il y a après la forêt, il y a après Gringo, je ne sais pas. Après, tu comprends? Elle hocha la tête, se secoua :

— Après, il y a mon cœur qui bat toujours.

Et Gringo restait avec cette espèce de faille dedans qui faisait comme une flamme blanche, un trou de feu jamais comblé.

— Tu connais la porte de feu?... Un feu tout blanc. Elle eut un sursaut.

— La porte?... Cette nuit-là où tu as couru, j'ai vu un grand feu blanc. J'ai couru avec toi et nous sommes entrés dans le feu blanc. J'ai tout oublié.

Elle resta le nez en l'air, à muser, comme si elle regardait... quoi?

— C'est peut-être ça, la porte d'après? murmura-t-elle.

Puis elle eut un cri tout d'un coup, comme un oiseau blessé :

— Avec toi, toujours-toujours! Par n'importe quelle porte !

Alors Gringo prit sa main. Elle était toute petite et brune et glacée. Il serra cette petite main comme on réchauffe un oiseau. Quelques grosses gouttes de pluie tombèrent sur leurs mains.

Puis il dit lentement, comme on chante la mélopée, le soir, pour apprivoiser les songes :

— Ensemble nous passerons la porte blanche et nous irons dans le pays d'après.

Et la pluie se mit à crouler, énorme, tiède, consentante, enveloppant la cascade et la forêt, et deux petites formes serrées comme une prière de la terre dans l'immense crépitement vert.

XVI 

SUKURI

LA pluie tombait depuis des jours, des semaines, et Gringo errait avec sa question — quand on a faim, est-ce une question? La vie semblait devoir être pareille à jamais, avec cette piste ou cette autre et des petites bêtes qui, elles, ne voyaient pas les jours passer. L'homme, c'est d'abord celui qui compte le temps, comme si un éternel «quelque chose» était là-bas, plus loin, au bout... de quoi? Comme si quelque chose n'était pas là, et qu'est-ce qui n'est pas là?

Le petit pamba est parfaitement là, lové dans les feuilles, la huppe aussi, rayée de brun et de blanc. Ils font et puis c'est fait.

Nous faisons et ce n'est jamais fait.

Et qu'est-ce qui n'est pas fait, pas là, jamais là et rien n'est fait?

Gringo était perché dans l'entrelacs des hautes racines de la mangrove ; il regardait les palétuviers à demi submergés, les limons noirs criblés de pluie où parfois éclatait la feuille verte d'un nénuphar. Il regardait la pluie interminable, le serpent silencieux qui s'enroulait à la racine et se mouvait comme ne se mouvant pas en pointant sa petite langue. Il était perdu là, ni serpent ni racine, ni même cette goutte de lumière qui brillait sur la feuille du nénuphar. Il aurait pu chasser, pêcher, et chasser encore et remplir les jours d'un millier de gestes rassurants, et puis... et puis quoi?

Un malaise le prit. Il s'est retourné.

Sukuri, l'anaconda, glissait vers lui, marbré d'or et de noir.

On ne pouvait pas courir dans ces racines enchevêtrées et Sukuri nageait encore mieux qu'il glissait. Il glissait lentement comme une onde vivante.

Gringo se redressa. Il était nu et cuivré; son corps ruisselant était comme une flamme dans cet énorme grouillement. Il regarda Sukuri avec toute cette flamme ramassée dans ses yeux.

«Va-t-en», dit-il d'une voix claire, neutre.

Sukuri s'est arrêté. Il regardait Gringo.

Tout était immobile, sans un frisson.

Il était gros comme un tronc de palétuvier.

«Va-t-en», répéta Gringo en détachant ses mots. Et tout d'un coup, il sut, sentit que Sukuri ramassait ses longs muscles — Ma! cria Gringo.

Il y eut un éclair de lumière blanche. Gringo vacilla, faillit tomber à la renverse dans le marécage. Sukuri tourna sa tête plate et s'en fut à travers les racines, sans un son, comme une coulée de mort.

Gringo se retourna : Elle était là, toute blanche et immobile sur la berge de la mangrove. Alors il a plongé, nagé vers Elle :

— Ma!

Et il s'est jeté à ses pieds.

— Debout, petit. Un homme, ça va debout.

Elle a caressé ses cheveux ; il la regardait comme on plonge dans la source claire, comme on se perd dans le brasillement des eaux au bout de la savane. Et tout était arrêté. C'était le temps immobile, là où c'est plein et sans là-bas.

— Écoute, petit...

Elle souriait, et l'on était si tranquille dans ce sourire, et si sûr comme si tous les siècles étaient déjà vécus.

— Bientôt, je vais partir...

— Non-non, pas encore!

— Ils sont las de moi, ils tournent dans leur petite histoire pareille. Déjà, ils grondent.

— Que ferai-je sans toi ?

— Quand tu ne m'auras plus, il faudra bien que tu me trouves là où je suis toujours.

— Oh! Ma, le chemin s'en va sous mes pieds. Je ne sais pas le chemin.

— Ton cri fait le chemin, c'est le chemin même! comme la soif conduit au torrent.

— Mais pourquoi dois-tu partir ? Ne peux-tu pas tous les arrêter, comme Sukuri, dans un éclair?

— Je peux, dit-elle...

Et il y eut comme l'ombre d'une tristesse sur son sourire :

— Mais qui restera debout parmi les petits hommes? Je ne suis pas la reine d'un peuple épouvanté.

— Mais pourquoi ne t'aiment-t-ils pas? Pourquoi?

— Tout ce qui change la loi est un malheur pour l'homme. Ils ne veulent pas changer de loi, ou changer seulement pour en prendre une autre. Ils veulent chasser, pêcher, dormir... ou rêver un peu, jouer de la flûte comme Quino.

— Ma, Sukuri suit sa loi, et quelle est la loi de l'homme ?

— C'est de défaire la loi, petit. C'est celui qui peut changer la loi : Sukuri ne peut pas.

— Comment déferai-je ces jours et ces jours avec leur faim et leur sillage de sommeil ?

— La question, c'est la réponse même, comme la goutte d'eau qui fend le rocher.

— Ma, ne peux-tu pas fendre mon rocher?

— Je peux, dit-elle...

Et Elle resta un instant à regarder au loin comme si Elle traversait ces jours et ces jours peuplés de petits gestes et de vains désirs.

— Mais fendre le rocher, c'est le pouvoir même de devenir l'autre chose.

— Jusqu'où faudra-t-il aller?

— Jusqu'au bout de tout, quand tous les chemins sont usés. Écoute, petit... passe encore une fois la porte blanche et je te délivrerai du fardeau des vains espoirs — ce qu'on espère, c'est encore l'épaisseur du rocher pas fendu. Quand le rocher est fendu, c'est là.

Elle se retourna légèrement.

Un martin-pêcheur fusa dans l'air avec un bruit de crécelle.

Vrittru était là, les bras croisés.

— Et n'oublie pas : l'ennemi, c'est celui qui t'aide à marcher sur le chemin ; je l'ai mis là pour secouer ton sommeil, comme Sukuri pour ton cri. Maintenant va, on nous attend.

Et Elle alla vers l'homme.

— Ô Reine, dit-il...

Il leva le menton, écarta un peu les jambes, qu'il avait cagneuses. Il aurait voulu être roi, mais roi, pour quoi ?

— Tu nous as promis une terre heureuse et nous t'avons suivie jusqu'ici, mais où est ton abondance? Nos enfants sont frappés par la fièvre — le mien va mourir. Montre-moi ta puissance.

Il passa ses pouces dans sa ceinture. Elle semblait si frêle.

— Allons, dit-elle simplement.

Et ils disparurent derrière les hautes racines de la mangrove.

XVII 

POURQUOI FAIRE?

SI le fils de Vrittru mourait, Elle allait partir.

Elle allait partir...

Il regardait les arbres, un bois-tombe dont les petites pousses cherchaient de nouveau le ciel, l'inter-minable procession des fourmis-feu avec leur butin de feuilles — tomber, pourrir, dévorer, grimper encore. La loi de la vie. Et par où changer la loi, par quel bout? Elle allait mourir et toute cette forêt n'était plus qu'un grouillement hostile. La mort, qu'est-ce que c'est? La loi de la vie, ou la loi de la mort? Changer la mort?

Elle avait vécu des âges. Elle était venue des neiges là-bas, dit-on — des tribus et des tribus pareilles, des Gringo et des Gringo encore avec quelques Vrittru et des processionaires sous leur petit chapeau de feuille. Mille ans comme cela ? À quoi sert d'arrêter la mort si cette vie ne change pas?

Changer la vie ?

— Ça veut dire quoi, hein, reinette, changer la vie ? Tu sais ça ?

Elle le regardait avec ses grands yeux bridés qui lui mangeaient les joues, elle était accroupie devant la procession des fourmis-feu, son poing sous le menton. Elle hocha la tête à droite, hocha la tête à gauche

:

— Tu es bizarre, Gringo... Moi, mon cœur est plein et la vie est changée.

— Elle va partir.

— Qui ? Ma ?

Elle est devenue pâle sous son cuivre doré.

— Ils vont te tuer.

— Ah! tu vois... la vie n'est plus pleine.

— Mais moi, je le tuerai d'abord, dit-elle dans un souffle.

Gringo regarda un instant cette petite bonne femme avec sa ligne de rocou rouge sur le front — elle était parfaitement belle.

— Il y a des tas de petits Vrittrus...

— Je les tuerai tous.

Il y avait une telle flamme sauvage dans ses yeux ; Gringo la regardait comme s'il ne la connaissait pas.

— Alors on sera tout seuls sur la terre.

— Et Quino ?

— On sera trois, c'est déjà quelque chose! Allons, viens, petite-reine, ne sois pas si sérieuse...

— Tu peux parler! dit-elle entre ses dents. A-t-on idée de changer la vie, c'est le Curupira dans ta tête qu'il faut changer !

Gringo rit, mais il n'était pas si sûr.

— Et toi, là-haut, qu'est-ce que tu en dis?

La tête de Quino émergea parmi les branches, il avait l'air de tomber de la lune, sa flûte entre ses mains, ses cheveux noirs hirsutes comme la queue du tamanoir et son nez en trompette. Il se laissa glisser le long du tronc.

— Moi, quoi?

— Il veut changer la vie, dit Rani, tu vois ça?

— Aah! dit Quino en ouvrant la bouche comme un poisson... Et pourquoi faire? Tu veux du miel? Il y a toute une ruche là-haut... Mais ça pique.

Gringo haussa les épaules et se remit en marche. «Pourquoi faire?...» Et il ne comprenait pas bien pourquoi il n'était pas content d'un rayon de miel et d'une petite reine qui sautillait si gentiment.

Ils arrivèrent au lac d'émeraude.

— Comme c'est jo-li! s'exclama Rani.

Ils s'assirent sur le rocher près de la petite source. Quino tira sa flûte et lança deux notes comme l'appel ravi du souï-manga quand il a bu la fleur et s'envole d'un coup.

Gringo ouvrit ses mains comme une coupe.

Les deux notes résonnèrent et résonnèrent dans la tête de Gringo. Et ce fut tout.

XVIII

LA CITADELLE

IL est entré par la porte de flamme. C'était comme un vent qui le traversait : ses jambes, ses bras, sa tête

; il s'en allait dans un vent de lumière, les yeux clos, comme sillonné et baigné à la fois d'une onde blanche et douce qui fondait les limites, défaisait la trame dure de son corps, défaisait les nœuds, les fils, les opacités, dans une myriade de petits craquements de lumière, et l'emportait nu et léger dans une immense tendresse de toujours. Un instant, il voulut retenir ce fil de lui, ce battement de cœur sur une rive verte, là-bas, et ce murmure ensoleillé, comme s'il cherchait une mémoire dans les plis de velours d'un lac ombreux, puis il ouvrit les mains comme on lâche un oiseau... il a glissé dans le vent doux d'une berge sans mémoire où plient les roseaux lisses comme une houle sans laisser de trace. Il allait dans les grands siècles oubliés, vêtu de lumière et comme porté par une mémoire d'oiseau, vers un pays léger sur des méridiens roses; il allait là-bas, au bout des temps, dans une immense tendresse qui était comme le pays même et l'Arctique tranquille sous un blanc battement d'aile.

Puis il a chuté soudain, comme de très haut. Il y avait des murs, un couloir. Tout baignait dans une lumière douce et dans un silence si profond qu'il semblait se réverbérer au loin sur une haute crête de cristal et battre là-bas, longtemps, comme un carillon sous les neiges.

Ses doigts touchèrent le mur. Il y avait une dalle carrée. Elle sembla s'emplir d'une flamme bleue sous ses doigts, comme un brasier de saphir. Il y eut un vent frais, son corps prenait une autre densité. Il poussa la dalle.

Ce fut un éclatement de soleil.

Il est arrivé dans le bruit aigre des mouettes, au pied d'une citadelle battue par l'écume et le vent. Gringo était assis sur un rocher, il regardait.

La mer se gonflait comme un énorme ventre bleu et s'enfonçait d'un coup de boutoir, giclant d'écume dans les grottes au-dessous de lui.

— Encore! Encore! criait Rani, en battant des mains.

Ses longs cheveux dorés flottaient dans le vent, elle tirait la langue pour lécher les embruns salés. Gringo était ailleurs, comme d'habitude.

— Eh! Gringo, tu vas manquer ta leçon!

Elle était perchée au-dessus de lui sur un gros rocher mangé de fenouil.

— Tu entends ?

Et vrrm! une lame a giclé sur Gringo, s'éparpillant dans une fusée de mousse. Il a bougé un peu.

— Oh! Gringo, Son Excellence va tempêter, tu seras mis au cachot.

Cette fois Gringo rit et, d'un bond, comme s'il était porté dans l'air, se retrouva près d'elle :

— Je passerai à travers les murs.

— Bon. Mais il te donnera mal à la tête. Alors?

— Alors, flûte!

Il serra sa tunique, prit la main de Rani, puis s'arrêta soudain :

— Tout à l'heure, j'ai vu une drôle de chose...

Il regarda Rani comme s'il essayait de poser un autre visage sur le sien. Elle était belle, toute droite dans le vent, les cheveux défaits et ses yeux toujours fendus dans un rire, ou peut-être à cause des embruns.

— Tu étais penchée sur moi. C'était au bord d'un lac entouré d'étranges arbres verts, comme des fougè-res, tu sais, légers, comme une dentelle de feuilles. Et tu étais à demi nue avec une mèche noire sur le front. Tu me regardais très fort, tu semblais avoir du chagrin, ou peur peut-être, je ne sais pas. Quino était là aussi. Ça avait l'air d'une grande forêt. Mais c'étaient surtout tes yeux... Tu n'as pas les yeux noirs et pourtant c'étaient tes yeux, si pleins de... je ne sais pas. Et puis c'était le sentiment : il faut faire vite-vite, ils vont la tuer...

— Oh!

— Mais faire quoi ? Il y avait quelque chose à faire. C'était très intense. Quelque chose qui pourrait la sauver, ou nous sauver, je ne sais pas. Et puis j'étais nu et tout à fait immobile, comme si je dormais, ou je rêvais. Pourtant je voyais tout très bien.

Elle posa un doigt sur le bout de son nez, elle avait l'air grave pour une fois.

— Alors ils voulaient la tuer... Dis-moi, est-ce que ce n'est pas une vie d'avant ?

— D'avant? Ou d'après?... Mais on avait l'air très primitifs.

— Dis-moi, est-ce qu'ils vont la tuer toujours? Est-ce qu'ils l'ont tuée toujours?... Ou bien, simplement, tu as rêvé.

— Et maintenant, est-ce que je rêve?

Ils rirent tous les deux et le vent claquait leurs vêtements blancs comme s'il allait les emporter sur une autre île, là-bas, derrière le cri des mouettes et les embruns, dans les cyclades de l'Atlantide.

XIX

SON EXCELLENCE

GRINGO courut à travers les grands corridors bleus de la Citadelle, il touchait à peine terre, il semblait se mouvoir sans un effort. Tout était étrangement feutré ici, sous cette phosphorescence bleue des murs, comme si l'on naviguait dans un ciel sous-marin. Il arriva à la grande porte — était-ce une porte? C'était bleu foncé comme la mer et semi-circulaire. Il serra sa tunique blanche, passa sa main dans sa mèche et toucha du bout des doigts cette substance bleue, qui glissa sur elle-même. Il était dans la salle de travail.

Personne n'a bougé.

Ils étaient vingt peut-être, assis en rond, vêtus d'une tunique bleue comme les murs, sur un tapis mousseux. L'immense salle circulaire était ceinte de douze piliers blancs, coupés par des pans bleus, qui soutenaient un dôme laiteux. Il y avait un gong au milieu, tenu par une chaîne. Chaque fois qu'il entrait là-dedans, Gringo commençait à étouffer, mais enfin... Il a regardé sa tunique blanche, incongrue, s'est lissé les cheveux tout poisseux d'embruns, a regardé l'homme encore — une vague mécontente et dure est venue dissiper tout le joli soleil qui l'entourait. D'un coup, il entrait dans la mécanique. La «mécanique», pour Gringo, c'étaient tous ces petits rayons froids et volontaires qui pliaient la substance et les hommes. Car ils étaient dans ce pays des Atlantes où quelques hommes avaient maîtrisé les forces de la Nature par les pouvoirs occultes, comme d'autres, plus tard, ont cru les maîtriser par les pouvoirs de la Science.

L'Excellence a hoché la tête et reprit son discours. Gringo s'est infiltré dans la ronde, à côté de Quino.

— C'est ici qu'est la source du rythme...

Il a touché le creux de son estomac en arrêtant son souffle. Il était vêtu d'une toge violet foncé et trônait sur un coussin de brocart ; on aurait dit un vieux condor au regard perçant : Vrittru vieilli et armé d'une barbe pour cacher ses plis amers et son menton violent.

— Si vous maîtrisez ça, ici, vous le maîtrisez partout, dans les cailloux, les bêtes ou les hommes, parce que c'est un même rythme dans tout. C'est le Rythme qui enclôt le monde et chaque chose dans son réseau précis...

Il s'est levé.

— Vous voyez ce corps, c'est une matière comme n'importe quelle autre, mais qu'est-ce que c'est, la matière?... Ce sont des énergies assemblées dans un réseau vibratoire — il faut défaire le réseau. Il faut agir sur le Rythme qui fait ce réseau-là plutôt qu'un autre...

Il dit, prit son inspiration... et disparut lentement comme un objet qui se désagrège sans laisser de trace ou qui cesse peu à peu de refléter de la lumière. On entendait encore sa voix dure :

— Alors, vous pouvez dématérialiser n'importe quoi, n'importe qui... Vous êtes le maître de la vie. Et vous pouvez matérialiser n'importe quoi, par l'émission de la vibration correspondante...

On entendit un sifflement et... un serpent noir se mit soudain à glisser sur le tapis entre les disciples muets. Puis la voix reprit :

— La matière opaque qui vous enferme, c'est tout simplement une vibration lourde qui correspond au petit spectre de lumière que vos yeux stupides peuvent saisir — il y a tout le reste du spectre.

Et il réapparut brusquement sur son coussin doré. D'un claquement de doigts, il fit disparaître le serpent.

— Et comme ça s'en vont tous les petits serpents inutiles.

Puis il sortit un objet rond et transparent des poches de sa tunique.

— Toi, Quino, viens ici. Répète l'exercice.

Quino était vert de peur. Il vint s'asseoir devant le Maître, se racla la gorge, posa ses mains sur ses genoux et prit son souffle. Vrittru tenait l'objet dans la paume de sa main. Quino regardait et regardait l'objet.

— Tu as peur, hein, tu es une larve. Pourquoi viens-tu ici? Ce n'est pas une école pour les bébés. Allez, va, tu peux grouiller avec le reste.

Sans un mot, Quino s'est levé et il est sorti de la salle. Gringo avait les mains moites de colère.

— Nous sommes ici pour former une humanité nouvelle, reprit Vrittru. Nous voulons sortir de la ronde de la peur et de la faim et de la soumission au petit rythme opaque qui enferme les bêtes et les êtres — compris? et le monde. Nous voulons un nouveau monde, libre.

Il avait l'air de planter ses dents dans le monde.

Il rempocha son objet et se tourna vers Psilla. On disait qu'elle était sa favorite. Elle était belle, grande, comme une statue, mais il y avait ce nez pointu que Gringo n'aimait pas et ces yeux brillants qui cher-chaient à prendre.

— Toi, Psilla, qu'est-ce que cela veut dire, pour toi, un monde libre ?

Elle leva la tête, prit son souffle et regarda le gong un moment. Lentement, le gong se mit à vibrer : un bruit sourd, cuivré, montant, comme si l'on avait touché son centre. Puis elle dit d'une voix claire, détachée, comme on découpe une galette de riz :

— Ne plus dépendre de rien.

L'Excellence a hoché la tête. Gringo sentit un rayon froid qui venait frapper son cœur. Il savait que c'était son tour.

— Et toi, Monsieur le rebelle, qu'est-ce que tu dis? Il eut envie de dire «Flûte!» mais se retint. Non, il n'avait pas peur, Gringo n'avait jamais peur, mais s'il était chassé, la porte de la Citadelle se refermait sur Elle et il ne la verrait plus.

— Un monde libre ?... Gringo serra les dents.

— Voler dans les airs, oui, ne plus dépendre de cette gravitation lourde, oui — mais libre pour quoi, si je n'aime pas tout et si tout ne m'aime pas?

Il y eut un murmure autour.

— Montre-moi ta puissance... Qu'est-ce que tu peux faire pour changer le sort des millions grouillants?

— Et toi? demanda Gringo. À part sonner le gong et traverser les murs. Vrittru blêmit sous sa barbe.

— Quand tous auront la puissance, ils sortiront de leur misère.

— Ou ils foudroieront tout ce qu'ils n'aiment pas.

— Tu es non seulement rebelle mais obscurantiste : tu dénigres la Science. Tu n'es pas digne d'être ici. Une dernière fois, montre-moi ta puissance.

— Je peux voler quand mon cœur est heureux.

— Et puis?

Gringo sentit un cercle de fer qui venait serrer ses tempes. Il ferma les yeux un moment. Libre, pour-quoi, si tout ne sourit pas? Puissant, pourquoi, si le cœur n'est pas léger, et rassasié de quoi, si l'âme a faim?... Il ouvrit ses yeux, regarda autour de lui ces «disciples» murés dans des murs plus épais que ceux de la Citadelle — ces murs-là, les traverseraient-ils? Le silence était comme du plomb autour de lui et il se sentait si étranger, si vain...

— Allons, reprit Vrittru, quoi encore? Montre-nous ta puissance d'amour. Lentement, Gringo se leva.

— Si ma puissance vous foudroyait, vous seriez convaincus...

— Et arrogant, par-dessus le marché.

— Même si je pouvais, je ne ferais rien — j'ai besoin d'aimer seulement. Psilla se retourna vers lui comme un serpent :

— Qui te dit que nous n'aimons pas? Quelques-uns traverseront le mur, et nous entraînerons tout le reste. Nous sommes les pionniers, ces hommes sont dans l'esclavage — veux-tu être esclave avec eux?

— Si d'aimer est être esclave, alors je préfère être esclave avec eux à vos brillants pouvoirs.

— Ah! tu vois, tu es accroché à la nuit.

— Suffit, coupa Vrittru. Demain à l'aube, tu iras sur la grande plate-forme de la Citadelle, et si tu peux voler, comme tu dis, tu iras plonger dans la mer... ou sur les rochers. Est-ce que, par amour pour Elle, tu voleras ?

Alors Gringo sut que ce n'était pas lui qu'il voulait frapper, mais Elle.

Vrittru se leva, enfonça ses pouces dans sa cordelière. Une lumière bleu foncé enveloppait sa tête comme une radiation.

— J'ai dit. Demain, tu feras la preuve.

Et d'un coup d'ceil, il fit sonner le gong à toute volée.

XX

LA SAISON DES HOMMES

VOLERAIT-il?

La vie était étrangement pareille, même avec le pouvoir de voler. Et qu'est-ce qui ferait que ce ne serait plus pareil? Quoi? On sort de la cage, oui, et puis on y rentre et tout est pareil. On traverse les murs, et puis il y a d'autres murs. Mais un monde sans murs et sans cage ? Inventerions-nous un nouvel organe? Même les bêtes inventaient des organes pour explorer leur monde, et quel organe nouveau inventerions-nous pour déjouer tous les murs et toutes les cages? Voler, c'était encore mettre des ailes sur la cage; Vrittru connaissait seulement le secret d'une cage améliorée. L'organe, quel organe? La chose qui ferait que ce ne serait plus pareil, à jamais.

Gringo regardait le cerisier géant dans la cour de la Citadelle, croulant de fleurs : une cataracte rose sillonnée d'oiseaux-mouches en fête ; il regardait la grande fenêtre rectangulaire au-dessus du cerisier, et tout était si paisible. C'est Elle qui avait dessiné la cour, mis le gazon sous le cerisier et un bassin où l'eau murmurait. Et Gringo regardait-regardait, comme ce pauvre Quino la boule de cristal, à se faire éclater les yeux. C'était poignant, ce cerisier — peut-être ne le reverrait-il jamais, mais ce n'était pas cela : c'était cette beauté, cette cascade rose, comme cette mer qu'il aimait tant, gonflée d'écume et de pays au-delà. C'était AUTRE. C'était quelque chose que l'on «regardait» pour en absorber la couleur et la beauté. Et puis le regard se lasse, on passe ailleurs et c'est encore autre, et encore le regard se lasse. Mais qu'est-ce qui ferait que ce ne serait pas autre, quel organe complet? Quel million de regards éclatés, comme un million de colibris fous dans le grand arbre du monde ?

Gringo voulait être le cerisier, il voulait être la mer. Couler dans les siècles lents du cerisier et dans la houle avec un cri de mouette. Et où était-il, cet organe-là ?

Non, il ne volait pas ce soir-là, il montait lentement les marches vers cette fenêtre au-dessus du cerisier : un petit escalier en colimaçon, tapissé de mousse dorée.

Elle était assise dans l'embrasure de la baie, les mains jointes sur ses genoux et les yeux clos sur ce cerisier qu'Elle ne voyait plus. Ou le voyait-elle autrement ?

Elle a relevé la tête. Elle était enveloppée d'une petite cape de soie blanche, et toujours, quand on approchait d'Elle, ces distances neigeuses comme si l'on entrait dans un lent battement d'aile sur des cimes égrenées. Ma, c'était le grand voyage sans fin. On partait en Elle à travers des siècles doux comme de la nacre.

Gringo a pris sa main. Elle était fraîche et parcourue de petites veines violettes.

— Oui, petit, je sais...

— Je n'ai pas peur de mourir.

— C'est vivre qui est difficile.

— Ma, je connais ton grand couloir blanc. J'ai ouvert la porte de jade sur un lac ensoleillé. J'ai ouvert la porte de braise, je connais la porte bleue. Je connais aussi la porte de neige, toute seule, dans mon cœur. Quand frapperons-nous à la vraie porte?

— Mais elles sont toutes vraies, petit.

— Oui, mais on en sort. Demain, je sortirai par la porte bleue.

— Tu n'aimes pas le spectacle ? dit-elle avec ce petit sourire moqueur.

— Ma, j'ai appris bien des choses, tu m'as appris bien des secrets, mais où est LE Secret ?

— Mais il grandit avec toi, à chaque porte.

— Est-ce que c'est de voler? de se dématérialiser, se rematérialiser, comme Vrittru, de passer à travers les murs et de boire au grand courant des Énergies ? Je peux tout ça, enfin un peu... je connais le truc — mais ÇA, qui n'a pas de truc, ça qui est simple comme on respire et qui est là toujours-toujours, partout, comme s'il n'y avait plus besoin de portes ni d'autres portes là-bas : on y est. On y est pour toujours. Ça coule comme le cerisier et comme la mer. Ma, le cerisier est plus grand que Vrittru, la mer aussi, même le brin d'herbe est bien dans sa peau d'herbe et plus léger que Vrittru — mais cette peau d'homme? Je ne connais pas le secret de cette peau-là. C'est une prison, avec des ailes de temps en temps. Est-ce que Vrittru a trouvé la vraie clef — mais il repassera, lui aussi, par la porte bleue, et tant qu'on en sortira, c'est qu'on n'y est pas!

— Ils vont empoisonner la terre avec leur «truc», dit-elle simplement.

— Alors ?

Elle resta songeuse un moment, comme si Elle voyait loin-loin devant Elle et par-dessus le cerisier et

d'autres cerisiers.

— Ils inventeront encore d'autres trucs.

— Alors où est la porte, quelle porte?

— Tu ne peux pas passer tout seul la porte, petit, à quoi bon ?

— Il faut que tout le monde y passe?... Mais alors c'est loin-loin... Est-ce que Vrittru veut seulement passer par la vraie porte ?

— Petit, tu demandes des secrets qui ne sont pas de ton temps.

— Je vais mourir demain.

— Petit serin, tu sais très bien qu'on ne meurt pas. Et si tu veux, tu peux voler demain.

Gringo eut une seconde blanche.

— Tu veux? demanda-t-elle avec un sourire.

— Ils vont faire un monde cruel et sans pitié avec leurs pouvoirs.

— Oui.

— Je ne veux pas pouvoir : je veux aimer. Je veux que ça coule!

— Petit...

Elle a pris ses mains, et tout était très doux et comme pour toujours, sans là-bas, sans ici et je veux et je ne veux pas.

— L'amour seul ne suffit pas. Le pouvoir seul ne suffit pas. Il faut joindre le glaive à l'amour.

— Tuer Vrittru ?

— Il repoussera ailleurs — les hommes aiment les «trucs».

— Alors ?

— Écoute, petit, ceci seulement je peux te dire...

On entendait le cri des mouettes par-dessus le cerisier.

— Quand nous arriverons à la porte noire... quand il n'y aura plus d'autres portes et que tous les trucs auront échoué, alors les petits hommes par millions et millions arriveront à l'heure du choix.

— Quel choix?

— L'intensité du besoin fera jaillir l'autre homme, comme la fleur du cerisier à la saison. Il y a une saison des hommes. Il y a une intensité des êtres... ou pas : les feuilles mortes tombent. On secoue l'arbre.

Elle se pencha un peu vers lui, effleura ses cheveux.

— Demain, tu voleras si tu veux.

Puis Elle ajouta avec cette petite malice :

— À moins que nous ne nous envolions tous avec les mouettes!

Et Elle rit comme une petite fille amusée.

XXI

AVEC LE CRI DES MOUETTES

A l'heure dite, Gringo était prêt.

Il a traversé la cour, regardé encore le grand cerisier et la fenêtre là-haut. Un instant, il est resté les yeux clos. Des grenouilles coassaient dans le bassin. Cette heure, il la connaissait bien, elle était vieille en lui, comme si des aubes et des aubes pareilles se retrouvaient ; il pouvait presque toucher toutes ces formes de lui, petites et vêtues de blanc, en marche les yeux clos : une longue procession des morts dans un matin pareil, chacun avec sa flamme au creux des mains — une flamme, c'est tout ce qui reste. Un grand regard sur rien, et qui s'emplit de douceur.

Gringo a monté les marches de la Citadelle ; la pierre était froide sous ses pieds, un vent d'en haut a caressé ses épaules. Il a frissonné. Il ne se demandait pas s'il volerait ou ne volerait pas ; le monde était tombé de lui comme un manteau, comme une histoire usée et pas très sûre ; il tenait cette flamme au creux de ses mains et c'était la seule histoire, le seul battement de tous ces battements vains ; c'était très doux comme un oiseau, et chaud et plein — un million de gestes pour ce seul geste, un millier de jours pour cette minute... blanche, ce seul regard pour rien et qui est pourtant le regard de tous ces regards, le pays qu'on cherche par mille fenêtres. Gringo serrait cette petite flamme au creux de son cœur, cette seule chose battante et sûre, si sûre, comme le consentement de toutes ces peines, le sourire qui avait fait des milliers de pas pour se rencontrer encore au bout des pas, et tout était simple et évident. Alors il a fermé les yeux, il a laissé monter la flamme, monter le grand pays tranquille comme une houle de douceur perlée de bulles et de murmures sur une petite plage nue.

La mer frisait au large.

Il a débouché sur la terrasse avec le cri des mouettes.

Rani était là, les cheveux défaits au vent, toute droite contre le ciel et la mer, comme une proue prête à fendre l'espace. Leurs yeux se sont croisés un instant. C'était du feu.

Et puis le cercle obscur : lui en avant, sa toge violette claquant au vent et les bras croisés sur le ventre ; les disciples muets avec la peur dans le ventre ; Psilla penchée comme pour cueillir quelque délice pervers dans les yeux du condamné.

Il regardait la mer, oh! si belle, comme un million d'oiseaux d'argent.

Il a fait trois pas vers le bord, le vent sentait le fenouil.

Elle a fait trois pas.

Et puis tout s'est passé très vite : il a vu l'éclair d'un poignard; elle s'est jetée sur Vrittru, lui a transpercé le cœur. Il s'est affaissé, les disciples ont crié, Psilla a bondi comme une tigresse.

Il y eut un éclair blanc.

Alors il a senti cette petite main chaude qui prenait la sienne tandis qu'un fracas énorme secouait la Cita-delle et fendait le roc derrière eux.

La terre a grincé comme un navire qui s'éventre, rompant toutes ses haussières d'un coup dans un bouillonnement de mer en fusion et de rocs éclatés. Les mouettes se sont toutes envolées.

— Vas-y! cria Gringo.

Ils ont ouvert leurs ailes.

Ils sont partis dans le vent, avec le cri aigre des mouettes et l'écume folle.

XXII

LA PORTE DE NEIGE

ILS ont volé-volé dans le grand corridor blanc hors du temps, comme deux oiseaux vers nul port, nul lieu, pour la seule joie de battre et battre dans cette coulée de lumière coupée de lacs profonds et bleus comme un sommeil. Il n'y avait nul passé, nul futur : un présent immense et doux comme une aile sur les champs lisses de l'infini; il n'y avait ni toi ni moi, ni ici ni là-bas : un seul battement lent et de grands yeux posés sur une beauté à jamais. Et le vol continuait-continuait, comme l'écho lumineux d'une joie pour elle-même sur les crêtes blanches de l'éternel.

Ils arrivèrent à la porte de neige.

Déjà le temps prenait un corps et une mémoire, et des doigts blancs pour caresser son monde.

Il a pressé la porte ; elle s'est emplie d'une flamme douce comme la corolle du pêcher. Elle s'est ouverte dans un souffle.

Gringo était assis au bord d'un lac gelé. Il était immobile et tranquille comme les brumes du matin qui se perdaient dans les roseaux. Il était là depuis des aurores et des aurores peut-être : il regardait. Il regardait le songe au fond de ses yeux ou la nacre du matin qui glissait entre les roseaux droits tandis que les brumes se levaient. Et le lac comme un grand coquillage de lumière pris aux mailles de la nuit. Un jar s'est mis à crier derrière les roseaux; son cri se perdait loin-loin dans un marais d'ombres déchiré de rayons blancs, ou là-bas, peut-être, au fond de son cœur comme une mémoire aiguë prise dans un gel de silence. Quelque chose a commencé à vibrer en lui : il s'éveillait au temps et au souvenir, comme une première blessure sur des neiges refermées ou comme un premier sillage frémissant de la joie de vivre.

Et l'aurore éclata de mille feux, semant un poudroiement d'or sur les lambeaux de nuit et découvrant les îles vertes des roseaux parmi les nappes gelées.

Où est-elle? pensa-t-il.

Car le temps, c'était toujours «quelque-chose-qui-n'est-pas-là».

Instantanément, Rani est apparue en haut des marches qui descendaient au lac. Elle était emmitouflée dans une grosse fourrure au poil bouclé, avec une petite toque d'hermine qui laissait juste passer ses joues rondes et de grands yeux fendus dans un rire. Elle tenait une brassée de feuilles de bouleau sous le bras.

— Je vais nourrir Chacko, tu viens dans la forêt?

— Petite-reine, dit-il en montant les marches, tu ne te souviens pas ?

— De quoi ?

— Je ne sais pas. Tu ne te souviens pas?

— Tu es bizarre, Gringo. Le soleil est beau aujourd'hui et la neige est douce comme un duvet d'eider. Ça sent bon le sapin.

— Et Ma ?

Rani pointa le menton vers le château, et instantanément Elle apparut dans la grande allée de neige bordée d'épicéas. Gringo courut vers Elle, Rani gambadait comme un ourson en liesse avec sa botte de feuilles sous le bras.

— Comme tu es belle! s'écria Gringo en prenant la main de Ma.

Elle avait l'âge du matin ensoleillé, Elle était si grande dans sa cape blanche.

— Tu m'as appelé, petit?

— Ma, s'écria Rani, on va nourrir Chacko dans la forêt, tu viens avec nous ?

Et ils partirent tous les trois, la main dans la main, Elle au milieu et Gringo à sa gauche.

La neige craquait doucement sous leurs pas, le soleil trouait les sapins empoudrés, laissant tomber des colonnes d'or sur les cristaux éblouis. Ils allaient dans un silence peuplé d'odeurs, ils avançaient à travers des jours et des jours pareils, d'une coulée d'or à une autre coulée d'or qui les embrasait soudain comme s'ils allaient rester pris dans un rayon de soleil enchanté. Gringo laissait sa main errer dans le rayon, et puis ils continuaient, c'était encore un autre rayon et l'odeur forte de la résine et la neige qui s'enfonçait dans la neige.

— Ma, pourquoi...

Et il restait là, perdu dans sa question qui n'avait pas de mots : c'était tout simplement «pourquoi», et plus rien n'était enchanté.

— Il veut se souvenir, dit Rani en haussant les épaules, a-t-on idée!

— Ma, j'ai entendu le cri des jars ce matin, dans les roseaux, et c'était... je ne sais pas, quelque chose de loin-loin qui m'appelait.

Ma sourit; ses yeux étaient bleus comme le lac quand les glaces commencent à fondre. Il y avait une étincelle de moquerie dans ces yeux, ou d'amusement : Ma, c'était celle qui s'amusait toujours. Gringo, c'était celui qui ne s'amusait jamais. Il voulait le radical définitif — mais qu'est-ce que c'était, le

«définitif»? C'était peut-être bien cela, sa question. Rester pris dans la coulée d'or... pour toujours et toujours?

— Tu veux déjà partir ?

Son cœur s'est pincé soudain, comme devant un abîme.

— Partir ?

Il a regardé les sapins, Rani qui sautillait, la neige si douce et tranquille.

— Ma, qu'est-ce que c'est que ce cri?

— Attends, je vais te montrer.

Rani s'est mise à appeler : «Chacko-Chacko!...» Sa petite voix claire s'enfonçait dans le silence comme

 un cristal. Les grands sapins étaient si immenses avec leur fût violet. Gringo ne se sentait pas plus haut qu'un lutin. Puis on entendit une foulée sourde, un craquement de branches mortes : Chacko, le grand renne, était là, les naseaux fumants et la ramure toute droite. Rani dansait :

— Ô Chacko, grand Chacko, beau Chacko...

Elle levait une jambe, puis une autre, puis tournait sur elle-même. Elle était parfaitement ravie. Chacko aussi, bien que plus dignement; il brouta quelques feuilles de bouleau tendre et ils partirent tous les quatre.

Ils arrivèrent près d'une source gelée au milieu de gros rochers couverts de givre.

— Tu veux savoir? dit Ma.

Gringo n'était plus si sûr. Rani caressait le col de Chacko, qui dodelinait à droite, dodelinait à gauche, avec approbation. Elle se dressait de toute sa taille sur le bout de ses bottes pour lui tirer les poils : «Grand Chacko, beau Chacko, gentil Chacko...»

— Ma, cria-t-elle, si je lui montais sur le dos et on galoperait, hein?

— Tu vois, elle aussi, elle veut partir!... Eh bien, regarde. Je vais te montrer.

Ma se pencha, prit un caillou et brisa le miroir de la petite source.

Un trou noir apparut entre les cristaux brisés.

Gringo n'était plus sûr du tout — mais Gringo ne serait jamais sûr jusqu'au Jugement dernier, à moins qu'on ne le change... en quoi ? Peut-être en gargouille pétrifiée dans un rayon de soleil. Gringo, c'était la perpétuelle question.

Ma posa sa main sur le front de Gringo.

— Penche-toi et regarde.

C'était noir. Il aperçut d'abord son visage blanc sous un bonnet de fourrure. Rani chantonnait toujours : «Grand Chacko, beau Chacko...» Tout était tranquille comme pour l'éternité. Gringo regardait ce visage, ces yeux qui brillaient comme un puits de lumière. Il sentit qu'un charme allait être brisé; son cœur s'est serré, la voix de Rani s'éloignait. C'est devenu tout blanc. Il a plongé dans le puits blanc, comme la grèbe d'un cri dans le lac scintillant. C'était tout rond. Il sentit qu'il allait culbuter en avant mais quelque chose le retenait encore, peut-être cette petite voix qui venait de loin-loin comme à travers des champs de neige. Une porte ronde s'est emplie d'une flamme verte, mouvante. On aurait dit des algues lumineuses. Le rideau d'algues s'est écarté : Gringo regardait d'au-dessus, comme penché sur un hublot, un lac et de grandes fougères, et une forme nue au teint cuivré qui semblait endormie sur les rochers ; il y avait un sourire sur ces lèvres.

— Tu vois : ça, c'est toi, dit Ma d'une voix claire.

Une autre forme un peu plus petite regardait ce moi, une main sur la joue, avec un regard intense : c'était Rani. Tout était très immobile, comme sus-pendu. Gringo regardait et regardait.

— Tu vois, tu souris.

Il sentit un souffle chaud et bruissant monter en lui. Ma posa la main sur son épaule :

— Attends.

Le lac s'est brouillé doucement, comme des algues qui ondulent et se referment. La flamme est devenue blanche, il lui semblait entendre au loin la voix de Rani comme une petite cascade. Puis le blanc s'est teinté d'améthyste, c'étaient comme des volutes qui montaient ; les volutes se sont écartées laissant un hublot blanc. Gringo s'est penché : il y avait un homme enchaîné, d'autres hommes aussi qu'on emmenait au supplice; une lourde charrette aux moyeux grinçants dans un sable presque rouge, et puis ces crêtes déchiquetées à l'infini, teintées du premier soleil. L'homme souriait.

— Tu vois : ça, c'est toi. Tu souris.

Gringo regardait et regardait cet homme au torse nu, il sentit qu'il allait couler dans ce regard et ce regard couler dans le soleil sur les crêtes là-haut, au-dessus des pistes rouges du Turkestan, où grondaient des hommes vêtus de peaux sauvages tandis que claquaient des oriflammes dans un vent de feu.

— Attends.

Les crêtes se sont brouillées, le regard s'est perdu dans une dernière coulée de soleil. C'était blanc de nouveau et la petite voix de Rani chantait encore derrière les neiges.

— Tu veux voir encore ?

Gringo ne savait pas, il restait là fasciné par ce puits de neige comme si quelque secret allait jaillir tout d'un coup. Alors le rideau de neige s'est empli d'une flamme couleur paille, presque jaune, qui s'est écartée lentement sous la pression du regard. Il y avait un homme dans une cellule de pierre, assis sur un banc, les mains jointes entre ses genoux et les yeux clos. La porte de la cellule s'est ouverte. Il y avait un sourire sous ces yeux clos comme une flamme douce qui se fondait dans un amour à jamais.

— Tu vois : ça, c'est toi.

Et la voix de Ma résonnait à côté de lui comme à travers des champs de lumière, comme s'ils marchaient ensemble et pour toujours dans un grand pays serein où toutes les peines sont effacées, n'existent même pas, s'évanouissent comme un rideau d'ombre sur une grande neige immuable. Et Gringo s'enfonçait dans cette douceur, s'enfonçait comme le grand renne là-bas dans la toundra gelée sous un rayon de soleil.

Un prêtre a posé la main sur son épaule : il y avait une croix dans sa ceinture et une main qui serrait une cordelière. Gringo a eu un petit choc, tout est devenu blanc.

— Tu veux encore ?

Gringo ne voulait rien, il était plongé dans une sorte de cataclysme. Il regardait et regardait cette question blanche sur le rideau chaque fois refermé. Et tant que cette question brûlerait, il faudrait que le rideau s'ouvre encore et encore.

Il s'est ouvert sur une avenue ensoleillée : un boulevard grouillant de monde au milieu des klaxons. Une marée d'hommes qui allaient on ne sait où, pressés et sombres, le regard bas et fixé sur le ciment, ou sur quelque hâte là-bas, derrière cette houle d'ombres. Et puis un étudiant, soudain, des livres sous le bras, qui s'arrête, pose la main sur un marronnier au bord du trottoir, lève les yeux et regarde — regarde quoi? Simplement regarde cette houle qui s'en va, ou peut-être ce reflet du soleil sur une vitre, peut-être rien, un rien si intense que ses yeux sont comme des hublots vides. Il regarde et regarde le rien qui s'en va, le jour qui passe, la vitre qui brille, et c'est si RIEN tout d'un coup que sa main tombe et ses yeux se ferment une seconde — une petite seconde nulle... Et puis ce nul s'emplit d'un indicible quelque chose qui est comme la seule chose : une petite flamme blanche comme une prière ou comme un cri avant le naufrage. Alors Gringo a vu ces yeux s'ouvrir comme une mer et toute la foule se perdre dans un scintillement blanc. Il regardait et regardait ce scintillement dans son cœur, cette seconde arrêtée, et c'était comme un sourire qui montait du fond de rien, du fond d'une mémoire blanche. Un sourire pour rien. Et c'était le seul quelque chose.

Gringo se reconnut.

— Ma! encore, je veux savoir!

Alors le rideau de paille s'est soudain empli d'un feu noir. Gringo a senti une douleur intense. Il a ouvert de grands yeux vides sur une cour blanche de neige. Ils étaient quatre par quatre, vêtus de bure rayée. Ils étaient comme des morts regardant la mort. Il y avait deux hommes sur une petite charrette, tirés par d'autres hommes en bure rayée. Il y avait des projecteurs blancs sur la neige et des ombres. Et un adolescent qui regardait et regardait ceux-là qu'on allait pendre, qui regardait ce lui-même nu aux grands yeux vides, ces ombres et ces ombres comme lui-même, ce rien-noir-nu sous des projecteurs blancs, ah! ce cri — ce CRI dedans comme du fond de vies de mort, de nuit, de rien, de vies et de vies pour rien, de néant nul comme de la douleur écrasée, comme un millier de cris dedans d'un millier d'hommes ramassés dans un seul battement, dans une seconde atroce, comme un millier de morts ramassées dans un seul souffle au bout, dans ce seul cœur debout, ce seul regard de feu, et tout allait culbuter une fois de plus sous des projecteurs blancs ou noirs, des peines et des peines et des cris encore : POUR QUOI ? Et ce «pour-quoi» résonnait dans la nuit de neige comme la clameur de la terre entière.

Alors tout a chaviré.

La nuit s'est emplie d'une flamme douce comme la corolle du pêcher et d'une musique au loin, comme si toutes ces morts et ces morts venaient livrer leur chant et leur secret de beauté sous l'horreur et leur secret d'amour sous la peine, et le secret tranquille derrière les cris :

— Tu sauras, dit-elle.

Et c'était comme une promesse pour toute la terre.

— Cette fois-ci? demanda-t-il.

— Cette fois-ci.

Car cette fois-ci, c'était le conte de tous les contes de la terre.

XXIII 

ÇA

IL ne restait plus qu'un trou noir entre des cristaux brisés.

Gringo s'est relevé. Ses yeux erraient autour de lui comme s'il sortait d'un cauchemar. Puis l'odeur forte des sapins est entrée en lui, le craquement doux de la neige : il n'osait pas bouger. Ses yeux sont revenus encore à ce trou noir — rêvait-il ? de quel côté était le rêve? Ma était debout derrière la source, très droite et grande dans sa cape blanche, presque confondue avec la neige, immobile. Il n'y avait pas un son. Chacko était parti vers sa toundra gelée, peut-être emportant Rani sur sa crinière et ils galopaient là-bas dans un autre rêve? Il s'est baissé, il a pris une poignée de neige dans sa main ; un rayon de soleil tombait comme une île d'or. La vie était douce et sans un murmure, comme un grand regard qui s'allonge et s'allonge et se perd et regarde seulement cet infini de neige dans son propre cœur ou là-bas, sans distance et sans centre, partout plongé en lui-même, comme une myriade de cristaux regardant chacun son propre infini et les myriades d'infinis de chaque petit cristal. Et tout était pour toujours dans un consentement total. Rani est apparue entre les neiges, toute petite avec sa toque d'hermine, sortie peut-être d'un miroitement de cristal. La vie a recommencé à bouger avec un «toi» et un «moi».

— Alors, tu t'es bien souvenu?... Comment c'est, le souvenir ?

— Ça fait mal.

— Alors à quoi ça sert ?... Mal, qu'est-ce que c'est ? Chacko a brouté toutes mes feuilles, il est parti.

Elle s'est plantée devant lui, a soufflé dans ses joues.

— On s'est bien amusés.

— Et s'il ne revenait pas ?

Elle était sidérée.

— Qu'est-ce que tu dis là! Décidément, tu es bizarre Gringo, tu dois avoir attrapé un «souvenir» encore. Elle s'est retournée vers Ma, les deux poings sur ses hanches :

— Ma, qu'est-ce que c'est, «mal»?

Et sans attendre la réponse, elle a filé comme un dard : «Une réponse, à quoi ça sert? Ça ne se respire pas, ça ne glisse pas sur la neige et ça ne sent rien. Voilà. Et ça ne se broute pas non plus, alors?» Elle vivait l'évidence de chaque minute.

Gringo, lui, voulait des réponses, beaucoup de réponses; il ne savait pas que la vraie réponse, c'est celle qu'on broute, comme Chacko, et puis voilà, c'est fait.

— Ma...

— Tu n'as pas aimé le spectacle ? dit-elle d'un petit ton moqueur.

— Mais...

— Oui-oui, je sais, c'est très sérieux! Et Elle le regardait du coin de l'œil.

— Mais quand c'est très sérieux, c'est le moment de se moquer un peu, non?

— Il y avait tous ces hommes... Oh! Ma, c'était si noir!

— Tu ne souriais pas ?

— Si. Mais... Qu'est-ce que ça veut dire, tout ça? Est-ce que je rêve ici, ou est-ce que je rêvais là-bas?

Gringo prit la main de Ma; ils marchaient ensemble dans la neige et tout semblait se dissoudre : les questions, les souvenirs, la douleur... S'il laissait échapper la question, c'était fini.

— Ma, dis-moi! Je vais retourner là-bas?

— Mais tu es là-bas aussi, petit!

— C'est affreux.

— Oui, c'est affreux... si tu es seulement là-bas. Et si tu étais seulement ici, il n'y aurait pas de monde!

— Rani dirait : à quoi ça sert, le monde?

Ma s'esclaffa comme une petite fille amusée.

— Ça ne «sert» pas : c'est un fait, comme Chacko, la neige et le cri des jars derrière la brume.

— C'est un affreux «fait».

— Si tu es seulement dans le fait. Écoute, petit... Et puis il y a aussi les grillons dans la forêt, non? et les pigeons blancs qui tombent comme des feuilles sur la berge du fleuve, tu ne te souviens pas? Et là, sur le boulevard, l'étudiant souriait au-dessus de la houle.

— Oui, des moments comme ça.

— Mais c'est toujours le moment! C'est toujours comme ça, seulement on ne s'en aperçoit pas. Mon grand pays blanc, il est toujours là, derrière tous les instants et toutes les vies, même derrière cet homme qu'on va pendre — pas «derrière» : dedans. Il est dedans le monde, à chaque minute. On s'en aperçoit ou ne s'en aperçoit pas. N'as-tu pas posé ta main sur le tronc de ce marronnier? Et puis tout s'est arrêté : c'était là. C'est toujours là! Tu ne rêves pas ici — tu rêves là-bas quand tu oublies ÇA, ici. Tu cauchemardes, mon petit, à vrai dire. Il faut vivre l'un dans l'autre — moi, je suis là-bas, dans la forêt, et dans beaucoup d'autres forêts, et je marche ici aussi, avec un certain Gringo. Il n'y a pas deux mondes, petit : il y en a un seul, mon couloir blanc communique avec tous les temps et tous les espaces. C'est LÀ, instantanément. Il faut se souvenir. Les hommes se souviennent seulement du cauchemar.

— Mais pourquoi le cauchemar ?

— Le cauchemar, c'est de ne pas se souvenir.

— Mais on les pend, on les torture, c'est affreux! Ma, on m'a tué et tué... Peut-être qu'en cette minute, on va me tuer encore... quelque part.

— Si tu oublies ton sourire, oui.

— C'est très joli... mais c'est affreux.

— Oui, c'est affreux, mon petit... C'est joli aussi. Il faut faire entrer le joli dans l'affreux.

— Mais pourquoi cet affreux avait-il besoin d'être là! Je ne comprends pas. Non, je ne comprends pas.

Ma est restée silencieuse un moment. Il y avait seulement le craquement ouaté de la neige sous leurs pas.

— Et pourquoi l'eider avait-il besoin d'être poisson avant, et d'être coquillage et petite algue dans un rayon de soleil? Le monde, ça bouge. Tu es entre le poisson et l'eider — un homme entre aujourd'hui et demain. Tu as dévoré aussi de jolis oiseaux — maintenant, les hommes dévorent avec des philosophies, des religions, des ceci, cela... Qu'est-ce que tu sais de demain ?

— Dans la cour, sous le projecteur, c'est affreux. C'est peut-être aujourd'hui, mais c'est affreusement aujourd'hui.

— Mais il faut faire pousser demain dans aujourd'hui! Il faut faire pousser le pays blanc dans la vieille nuit. C'est ça, le «monde». S'il n'y avait pas quelques cris, ils feraient seulement pousser des asperges, mon petit!

— Ma, tu te moques...

— Non, je ne me moque pas. C'est quand je me moque que je suis le plus sérieuse. Écoute...

Elle s'est arrêtée dans la neige. Elle était très droite et grande et majestueuse.

— Petit, il faut faire pousser la terre nouvelle.

— Comment ?

— Pas quelques moments «comme ça». Quand tu auras fait entrer mon grand pays blanc qui ne meurt pas, non seulement dans ta tête et dans ton cœur mais dans ton corps qui va et vient, à chaque seconde, alors...

— Alors ?

— Alors, tu seras tout entier l'eider, et le vieux poisson tombera, comme d'autres bêtes sont tombées, et le joli prendra la place de l'affreux. Il faut faire pousser les ailes nouvelles! Il faut faire pousser la beauté dans son corps et partout, à chaque seconde. Mon grand pays blanc est là, toujours là, à chaque seconde dans la vieille terre !

— Est-ce qu'ils voudront ?

— Est-ce que les poissons ont jamais voulu être eiders?...

— Quand ?

— Marche et tu sauras.

Ils arrivèrent au château. Les grandes fenêtres étincelaient sous la neige. On entendait le cri des jars au loin.

— Regarde, dit-elle.

Gringo s'est penché par la fenêtre. Tout était silencieux dans l'immense salle : un silence solide, comme si le temps était arrêté et pris dans un cristal. Il y avait un être là, seul, vêtu de blanc, penché sur une table.

II s'est retourné.

Un instant son regard est entré dans Gringo. Un immense regard doux. Alors tout a fondu : les ques-tions, les peines, et aujourd'hui et demain, ici et là — c'était ÇA, pur. Un moment éternel qui comblait tout. Une douceur qui se perd dans la douceur et s'enfonce aux confins de la douceur comme dans une neige à jamais et loin-loin au bout de toutes les neiges dans la douceur encore et encore.

Gringo a plongé là comme la mouette dans la houle. Il est reparti dans la vieille nuit pour cette joie-là.

Encore et encore... et toujours.

Comme le cri des jars derrière la brume.

XXIV

CE PAYS DE TOUS LES JOURS

Il a plongé dans son corps comme dans une forêt obscure.

— Eh bien, tu m'as fait peur!

Gringo s'est soulevé sur un coude. Il y avait un lac d'émeraude entouré de hautes fougères, le cri strident d'un oiseau qui s'envole, et puis des milliers de bruits, grésillants, clapotants, chuintants, comme s'il était entré dans une énorme rumeur chaude. Rani le regardait avec de grands yeux noirs. Elle était à demi nue, une jupe d'écorces serrée sous la poitrine. Tout cela était très étonnant.

— Chacko... il est parti?

— Chacko ?

C'était quelque chose qui s'enfuyait très vite dans une brume argentée, et puis ce n'était plus rien... C'était un «quelque chose» derrière des plis de velours, comme l'ondoiement d'un souffle sur le lac ou comme un cri dont il ne resterait plus que l'écho, et déjà ce n'est plus qu'un murmure fondu dans une nuit verte. Gringo a passé la main sur son front.

— Je ne sais plus.

«Je ne sais plus», et pourtant c'est comme une mémoire au fond, sans nom, sans forme, quelque chose qui tire. On ne sait plus le pays ni la couleur, mais ça tire, ça tire, c'est là derrière comme une vie mal éteinte et qui frappe de ses petits doigts de lumière à une lourde porte de nuit.

— Rani, je voudrais me souvenir...

— C'est si important... si important! Et tout d'un coup, il eut un cri :

— Et Ma ?

C'est étrange, Ma, c'était comme ce souvenir qui échappait de tous les côtés — la toucher, c'était s'emplir de ce pays sans nom et comme d'une mémoire très vieille... très vieille.

— Elle soigne le fils de Vrittru.

— Le fils de...

Alors tout est revenu dans la tête de Gringo : la mangrove, Sukuri, Vrittru les mains enfoncées dans sa

peau de puma : «Montre-moi ta puissance.»

— Il faut aller tout de suite.

— Quino est parti voir.

— Mais qu'est-ce qui s'est passé?

— Tu as bu à la source, tu as glissé sur le rocher et puis tu étais comme mort... J'ai eu bien peur. Pourtant, tu souriais.

La vieille mémoire était partie, il restait seulement ce pays de tous les jours avec des bruits, des gestes et des couleurs, et des petits hommes qui vont comme une énigme dans une énigme.

— C'était long?

Elle a regardé le soleil sur les branches du palmier.

— Tu vois.

Ça n'avait duré que le temps d'une glissade d'oiseau et de quelques ramages. Ça avait duré des âges et des âges.

— Tu as encore oublié ta machette, dit-elle brusquement.

— Ma machette ? Et pourquoi faire ?

— Tu es bizarre, Gringo...

Elle avait une manière de dire «bi-zzârre», et ce petit mot résonnait très loin comme une tendresse. Il sourit. Et comme cela, de temps en temps, la porte s'ouvre et laisse échapper un petit souffle, on ne sait d'où, mais c'est très familier. Des petits mots qui n'ont pas de sens et qui sont pleins de petits sillages légers.

— Écoute,  petite reine,  à  quoi  ça  sert,  une machette?

— Et à quoi ça sert, un homme?

Il y eut un bruit de course, des branches qui craquaient. Quino est apparu hors de souffle :

— Shuma, le fils de Vrittru, est mort.

Rani est devenue blanche. Elle a serré les dents :

— Allons.

XXV

LE GARDIEN

GRINGO allait vers la clairière, déjà il entendait les lamentations. Et tout cela lui semblait si futile, irréel presque, une espèce d'histoire inventée, comme si, derrière, il y avait autre chose, une autre histoire, et puis c'est insaisissable. «Il y a l'homme après l'homme», disait-elle. Et soudain, Gringo eut l'impression que ce n'était pas «après», que ce n'était pas «là-bas» — c'était là, derrière... quoi ? Comme on était là, derrière un miroir d'eau pour les jolis scalaires du lac d'émeraude; il y a un autre miroir... de quoi? Comme tout à l'heure sur ce rocher, quelque chose qui s'enfuit très vite derrière une brume argen-tée — mais c'est là, c'est LÀ! Ça tire. Et peut-être était-on comme d'autres poissons, dans un grand lac d'aiguë-marine et de forêts mouvantes, pour un autre Gringo qui se mouvait dans un air léger et dans une histoire sans chagrin?

Quel miroir ? Où était le miroir ? La surface lisse et si claire qu'on ne la voit pas.

Ils arrivèrent dans le soufflement grave et plaintif des grandes flûtes doubles : deux notes inlassables qui coulaient et rampaient entre les lianes touffues. La nuit tombait. Des groupes d'hommes et de femmes murmuraient et se lamentaient devant le carbet de Vrittru. Celui de Ma était isolé, presque à la lisière de la forêt, derrière le bois-violet. C'est là que Gringo voulait aller.

— Attends, murmura Rani.

Mais Gringo n'écoutait pas. Il a longé la clairière, dépassé le bois-violet.

— Hé! Gringo.

Il s'est retourné. Déjà, Vrittru était sur lui. Rani est accourue.

— Où vas-tu ?

— Chez Elle.

— Non, tu n'iras pas chez elle.

— Et pourquoi ?

Il y avait une telle haine froide dans ces yeux, que Gringo en eut le souffle coupé. Rani a pris son bras.

— Toi, petit serpent, va-t-en. Ce n'est pas ta place. Elle s'est redressée et l'a regardé droit dans les yeux. Il a cillé. Une rage l'a pris :

— Personne ne va chez elle.

— J'irai, dit Gringo.

Il s'est jeté vers le carbet, a trébuché sur une souche, une douleur aiguë a traversé sa jambe. Vrittru était déjà là, les bras croisés sur le ventre, devant la porte du carbet.

— J'ai dit : personne. C'est moi qui commande ici.

— Non, c'est Elle.

Une grappe d'hommes et de femmes jacassantes s'est assemblée derrière eux. Et puis Brujos est arrivé, limaceux et adipeux; Psilla, la femme de Brujos, grande et droite, une plume de toucan dans les che-veux, regardait le spectacle avec une sorte de délice. Vrittru était à son sommet, il triomphait comme un dindon au milieu de la basse-cour.

— Elle n'a plus de pouvoir, dit Vrittru. Elle est vieille et gâteuse.

Gringo a empoigné le collier de Vrittru. D'un coup de pied dans le ventre, Vrittru l'a envoyé rouler à trois mètres.

— Cette fois, tu auras ta leçon, moustique.

Gringo s'est relevé, il était dans un nuage blanc ; la petite main de Rani tirait son bras : «Attends, implorait-elle, attends ce soir.»

Il s'est retourné vers ces hommes, ces femmes en cercle, comme des bêtes vaguement apeurées :

— Vous ne dites rien? leur cria Gringo. Vous ne direz donc rien?

Il y eut un silence. Personne ne bougeait.

— Elle est malade, dit une voix dans la foule. Il faut la laisser tranquille.

— Ce n'est pas vrai! s'écria Gringo, Elle n'est PAS malade. Elle n'est jamais malade.

— Laisse donc, Gringo, qu'est-ce que tu peux faire? dit une voix de femme.

Gringo est revenu vers Vrittru. Il était comme un puma immobile, ses muscles ramassés, barrant la porte. Il n'y avait pas un bruit dans la hutte de Ma.

— Elle n'est pas malade, dit Gringo, je veux la voir. Vrittru a relevé le menton, planté ses mains dans sa peau de puma, il avait l'air d'un pygmée rageur — un pygmée, oui, gonflé comme une outre et saillant de muscles faux.

— Elle est malade et tu ne la reverras plus, dit Vrittru. Personne n'entrera chez elle. Et si elle est assez forte, elle sortira toute seule... Hein, qu'elle sorte donc... si elle le peut. Personne ne l'empêche de sortir

!

Il ricanait. Psilla s'est approchée comme une chatte sur des pattes de velours :

— Tu es très intelligent, Gringo, et tu sais que Ma est notre mère bien-aimée...

Gringo eut envie de vomir. Un instant, il est resté à regarder cette foule stupide et lâche, cette brute cuirassée qui triomphait, cette femme avide et doucereuse...

— Nous connaissons aussi ton habileté et ta jeunesse intempérée, reprit-elle, mais qui est plus fort que la loi de la tribu ? Est-ce qu'elle a guéri le fils de Vrittru? Est-ce qu'elle peut même se guérir et marcher jusqu'au bois-violet? Voyons... appelle-la.

— Ça suffit, dit Vrittru. Toi, Brujos, tu monteras la garde et tu veilleras à ce que personne ne la dérange.

La foule s'est dispersée.

Gringo est resté seul entre les yeux luisants de Vrittru et les yeux glacés de cette femme. Il savait que Ma ne sortirait plus. Il savait qu'il était seul.

— Viens, dit Rani, en serrant son bras.

Les deux notes des jacouis ont repris possession de la clairière : graves, sans fin, collantes comme des millénaires de nuit et de mort et de plainte fragile dans un grouillement d'ombres qui se referme.

Il a serré sa ceinture, regardé encore une fois cet homme... et tout à coup il a su que ce n'était pas Vrittru, pas ce pygmée triomphant, mais le gardien de la mort qui était là, comme Jacaré est le gardien du lac, comme les brumes d'argent là-bas sont le gardien d'un autre pays. Il n'était pas devant l'ennemi ni un homme : il était devant celui-qui-garde-le-passage. «Cette nuit, j'irai», pensa-t-il.

Il s'est retourné vers Rani.

Elle tenait une machette à la main.

XXVI

LES SINGES ROUGES

La nuit stridulait, immense, battante, comme une autre forêt sous la forêt.

Gringo attendait, les pieds ballants hors de son hamac, le menton dans les mains. Des lucioles au feu vert ou rouge zigzaguaient dans le susurrement des moustiques. Il écoutait sa douleur, sa vieille question

: un homme, cette bête-là, dans la haute marée stridente de la nuit, c'était quoi ? — C'était nu, ça n'avait pas d'autre bruit qu'une question, c'était son coassement à lui, sa musique sourde, comme ce lancinement dans sa jambe déchirée. C'était penché sur rien, qui était comme une brûlure, qui était le seul quelque chose. Après des millions de millions d'années et de forêts recommencées, l'homme, cette bête-là, serait-il encore cette question qui brûle avec le hululement des lechuzas et la grande nuit pareille?

C'est long, un homme. Vers où ça va?

Il s'est laissé glisser en bas de son hamac, la lame froide d'un poignard pressait sa hanche. Non, Vrittru, ce n'était rien, mais cette question? Si Elle partait, il n'était plus qu'un petit coassement nul dans une grande marée qui roule, et puis les petits Gringo recommencent — jusqu'à quand? Où est le bout, le MOMENT de tout ça ?

Il avançait mètre par mètre, tâtant chaque souche, chaque brindille morte, il fallait contourner le carbet de Vrittru pour arriver au bois-violet. Et s'il allait planter ce poignard dans le cœur de Vrittru?... Un moment, il a hésité. «À quoi ça sert, un homme?» disait Rani. Mais...

Il y avait une lueur entre les feuilles du carbet, on veillait Shuma; demain à l'aube, ils le brûleront. Et puis les petits Shuma recommencent, les petits Gringo.

Un serpent a filé devant lui. Gringo rampait sans un bruit. Maintenant, il arrivait au carbet de Ma. Son cœur battait à se rompre. Brujos, la limace, était assis sur le bois-violet, à vingt mètres... On n'en finirait pas de tuer.

Il s'est glissé derrière, a contourné le carbet, découpé un pan de feuilles avec son poignard. Un lumignon brûlait par terre éclairant le hamac comme une barque dans la nuit.

Elle était toute blanche dans le hamac et immobile. Ses bras reposaient le long de son corps, Elle semblait naviguer sans fin, sans bruit, sur un immense fleuve de nuit.

Elle souriait.

Gringo a tiré de sa ceinture un cœur de palmier.

— Tiens, mange, c'est bon, souffla-t-il.

Sa main a pris la sienne, il avait envie de pleurer, tout d'un coup, bêtement. Cette main était fraîche comme la petite source.

— Tu resteras, hein? Demain, je t'apporterai des algues de la cascade...

Elle le regardait en souriant. Il savait que c'était vain, il savait qu'Elle n'avait pas voulu guérir le fils de Vrittru, il savait... et quand même il demandait, comme cette vaine question dans son cœur parce qu'il faut que ça brûle, parce qu'il faut bien aller jusqu'au bout. Et le bout, c'était comme ces yeux de diamant avec de l'or chaud au fond. On coule là et tout est bien. Mais la vie? Cette vie qui n'est pas encore. Ce

«pas-encore» qui brûle?

Il serrait cette main fraîche, et sa question partait à la dérive avec le hululement des lechuzas et le sillage strident de la nuit.

— Ma...

Elle a secoué doucement la tête. Elle a fermé les yeux un moment. Son hamac semblait se balancer légèrement sur une crête de flammes. Alors... loin là-bas, du fond de l'Ouest et des arbres sans fin, comme une grande houle de nuit est montée la clameur des singes rouges, sourde, grondante, grandis-sante, d'arbre en arbre et plus proche, rauque, encore plus proche, roulant à travers la nuit et envahissant toute la clairière d'un hurlement grave comme un fantastique chœur sauvage jailli des entrailles de la terre et de ses millénaires de nuits poignantes, comme le battement puissant, forcené, d'un millier de poings cognant une immense poitrine de révolte et laissant éclater d'un coup un cri — puis, lentement, la houle démente s'est retirée d'arbre en arbre, fondue, dissoute dans les gorges de la serra et d'une nuit plus dense encore, laissant une traînée de murmures et un silence soudain, comme un abîme : un petit homme seul et palpitant, nu, dérisoire, dans la haute jungle immémoriale.

Le hamac bougeait lentement, comme s'il avait largué ses amarres.

Gringo tenait toujours cette main.

Il a coulé tout d'un coup comme un cormoran dans les eaux lisses, aspiré au fond d'un entonnoir brûlant.

XXVII

LE TOUR DU MONDE EN VINGT-QUATRE MINUTES

Il a coulé vertigineusement, il sentait presque un souffle contre ses oreilles, et brutalement il a été précipité au fond d'un trou.

C'était tout noir, comme une cave. Il a touché les murs, palpé autour de lui pour sortir de cette suffo-cation. Il y avait une dalle. La dalle s'est emplie d'une flamme sous ses doigts : un feu noir. Il était devant la porte noire.

D'un coup, elle s'est ouverte et il a été projeté dans un hurlement de saxophone au milieu d'une avenue brûlante de soleil, torride, grouillante de monde, tandis que le saxophone montait-montait, déchirait l'air, éclatait dans un miaulement sur aigu, ponctué d'un claquement de cymbales, comme un coup de poing. Gringo est entré dans un monde complètement fou.

Il allait là le plus naturellement du monde. Rani sautillait près de lui, vêtue d'un Jean et secouant sa queue de cheval tout en suçant un ice-cream.

— Ji! s'écria-t-elle, on entre?

Maintenant, le vacarme était à son comble. Un homme, ceinturé d'une grosse caisse et brandissant une cymbale, continuait son discours :

— Entrez-entrez, Mesdames et Messieurs, c'est pas cher, c'est le tour du monde en vingt-quatre minutes. Cinq balles seulement.

Et brrm! un coup de cymbales. Gringo hésita un instant.

— Dis, Gringo, on y va? Le tour du monde pour cinq balles, c'est pas cher du kilomètre.

Ils sont entrés.

Le Président de la République était en train de faire son discours dans le stand du milieu, sous un chapeau-claque. Il était très distingué. En tout cas, il avait une jolie cravate.

— Citoyens et citoyennes, en résumé, disait-il, l'heure est grave, nous arrivons à l'un de ces tournants du Destin où il faut choisir...

Coup de cymbales.

— ... Choisir, euh, entre la Vérité mocratique du droit des peuples à disposer librement de l'héritage de leurs pères... qui est sacré, notez-bien...

Le garde-champêtre (en retraite) est entré avec trois ballerines et le nez rouge. Il tenait un étendard patriotique et un mégaphone. Petit ballet : «Ahl la Mocratie, la Mocratie, la Mocratie...», pirouettes et cymbales. Le Président continue :

— ... Ou bien la honteuse déchéance de la soumission aux forces antimocratiques qui couvrent l'horizon budgétaire et spirituel de l'humanité...

— Bravo! s'écria un spiritualiste.

— En conséquence, c'est trois billiards de dollars nouveaux pour faire l'ultime, je dis bien l'ultime, la dernière, la suprême bombe à oxygène qui nettoiera une fois pour toutes...

Et vlan! d'un coup bien ajusté, un anarchiste a jeté la boule et décroché la tête du Président.

Émotion générale.

Mais, indomptable, il a continué son discours : il n'y a pas besoin de tête pour ça.

Gringo en avait assez. Ils sont passés au stand d'à côté.

— Je dis bien, Messieurs les jurés, que cet homme, en vertu des dispositions fondamentales de la Loi que nul n'est censé ignorer...

Le Procureur général a tiré sur son col, il faisait très chaud.

— ... Cet homme, dis-je, en portant atteinte à la dignité humaine, a porté atteinte aux fondements mêmes de la société, ébranlé les mœurs et...

— Qu'est-ce qu'il a fait ? cria une voix dans la foule.

Le Procureur est devenu rouge, comme le garde-champêtre qui rentrait justement avec la banderole et les ballerines. Re-petit ballet : «Ah! la Mocratie, la

Mocratie, la  Mocratie...»  Pirouettes et coups de tampon.

— Messieurs, reprit le Procureur, cet homme sans métier, sans diplôme, sans assurance sociale et sans dessein dans la vie, enfin, la vie, n'est-ce pas...

— Bravo! cria le garçon boucher.

— Cette vie sacrée que nos pères nous ont donnée pour... hem, pour... enfin pour continuer comme nos pères à progresser dans... hem, enfin progresser dans la circulation fiduciaire et intellectuelle de l'huma-nité...

— Bravo! cria le critique de La Barbe littéraire, justement présent.

— Adoncques, dis-je, cet homme, inutile, inefficace et innocent, aura la tranche tronchée.

Le guérilla de la FRM (Front de la Rage Mondiale) a saisi une grenade en caoutchouc et dévissé, d'un coup bien sonné, la goupille du col du Procureur, qui a laissé tomber sa cravate, sa toge et sa chemise. Consternation générale.

Imperturbablement, le Procureur a continué : il n'y a pas besoin de chemise pour ça.

— Enfin la tronche tranchée. Voilà. C'est une question de conscience, n'est-ce pas, enfin de cons-cience, oui, profonde.

— Bravo! cria l'Abbé, la profondeur, voilà.

Et le Procureur disparut d'un coup dans les jambes de son pantalon. Gringo en avait assez.

— Écoute, petite-reine, qu'est-ce qu'on fait ici?

— Tu es bizarre, Gringo, si tu continues, tu auras la tête tranchée. Ou bien on te mettra au cabanon. Ils passèrent sous le troisième pilier du fronton. C'était le stand de la dernière Église, après la Speak-analyse et l'Hexagone, digne successeur du Penta qui suivit le Tetra : l'Église médicale et obligatoire.

L'homme en blanc était en train d'isotoper un patient récalcitrant, tandis qu'un biologiste en calotte triturait une molécule. Mais comme, depuis ce temps-là, tout le monde était cancérigène, ça ne faisait pas beaucoup de différence : c'était une question de temps. La loi prévoyait 63 ans et 3 jours pour le citoyen moyen — plus qu'il n'en faut pour conduire quatre fois par jour sa voiture au bureau.

Gringo en avait franchement assez.

— Eh là! s'écria le biologiste en pointant un doigt menaçant vers Gringo, qu'est-ce que vous faites là, vous, mais vous avez le nez droit, mon bonhomme!

— Dame..., dit Gringo en empoignant son appendice grec.

— Mais c'est périmé! C'est même anachronique et contraire à la loi. Et moi, je vous dis, je vais vous arranger ça d'un petit coup de chromosome chirurgical et ingénieux.

Gringo fit trois pas en arrière. Rani faillit laisser choir son ice-cream.

— ... Je vous fais des petits dolichocéphales crochus et blonds, d'un coup. Et inasphyxiables.

Gringo retrouva son sang-froid, qui était chaud d'ailleur.

— Mais je ne veux pas de petits! Et je ne veux pas de dolichocéphales et je ne veux pas — je veux en sortir.

—Eh là! jeune homme, vous n'y songez pas. En sortir ? Mais on n'en sort pas, voyons ! sauf par la porte du crématoire électrique ou la démolition de la planète. Alors... C'est la science éternelle et à perpétuité.

— Bon, dit Gringo en empoignant la main de Rani, moi, la science, c'est trop scientifique. Je préfère la démolition des équations. Si on allait voir le coté exotique ?

— Tu n'es pas sérieux, dit Rani, en reprenant son ice-cream.

— Sacrilège! Renégat! criait le biologiste en brandissant un doigt. Gringo leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

«LIBERTÉ — ÉGALITÉ — SAUVE-QUI PEUT»

Ce n'était pas céleste, mais c'était toujours ça.

Ils passèrent sous la voûte tandis que les cymbales cadençaient les ballerines : «Ah! la Mocratie, la Mocratie, la Mocratie... » et que la tête du condamné à mort roulait dans un éclat de rire funeste.

Après avoir passé le stand des pays sous-développés, celui des pays sur-développés et celui de la désodorisa-tion de l'Atlantique, Gringo et Rani voulurent s'asseoir dans un square. Il y en avait justement un, tout neuf, avec de l'herbe en plastique et de la musique douce, et quelques annonces urgentes entre deux : «Votez pour Léon, le candidat des masses opprimées. Il vous désopprimera d'un coup de tampon-jex qui en vaut deux.» Et comme il y avait beaucoup de monde — c'était un monde où il y avait beaucoup de monde —, Gringo et Rani eurent beaucoup de mal à trouver une place sur un banc entre deux couples d'amoureux qui s'embrassaient sur la bouche. «Attention, attention! hurla le garde-champêtre dans son mégaphone, avez-vous pris votre pilule ? La pilule obligatoire et pasteurisée — à partir de deux, on vous met au bloc. »

— Bon, dit Gringo, je ne ferai pas de bébés.

— Tu es anti-social, soupira Rani, tu finiras mal.

— Tu sais où ça finit, toi?

— Eh bien...

Elle posa un doigt sur le bout de son nez, regarda autour d'elle. À vrai dire, c'était très encombré.

— J'ai vu un chouette de stand, là-bas, dit-elle, allons-y.

C'était à l'extrême droite exotique. Ils passèrent devant le stand du Coca-yoga, de l'Expresso-Ashram, du Nouveau-transcendant et du Descendant-à-toute-vitesse, et ils arrivèrent au stand... de la Libération. Ah! ça, c'était pas mal.

On entrait là avec une mine de circonstance.

Le yogi était assis sous un arbre en carton-pâte. Il était tout en blanc, comme il se doit. Il méditait profondément après s'être introduit une boule quiès dans chaque conduit auditif. C'était très silencieux, derrière la boule quiès. Il y avait aussi un baldaquin et une rampe électrique sous le baldaquin. Tout était parfaitement sombre, on attendait l'heure de la libération. C'était un peu long, mais enfin. Gringo s'est assis les jambes croisées parce que ça se libérait plus vite de cette façon. On entendait encore au loin les ballerines café-au-lait de la délégation moyennement développée : «Ah! la Sacrotie, la Sacrotie, la Sacrotie...» parce qu'on était en pays sacré enfin. Tout était très solennel et définitif... lorsqu'on entendit une voix, tout d'un coup, qui venait des hauteurs :

— Dis donc, Marcel, le générateur est tombé en panne.

— Ça y est, dit Marcel en levant les bras, l'illumination a raté.

Désolation générale.

Tout le monde s'est levé. C'était encore un coup des marxistes.

— J'en ai assez-assez-assez! cria Gringo. Fichons le camp d'ici.

— Mais Gringo, sortir où?

— Eh bien, par la porte.

Il a attrapé Rani par la main, a commencé à bousculer la foule. Le garde-champêtre est arrivé avec son nez rouge et le chapeau-claque du Président miraculeusement échappé au désastre (le chapeau-claque) :

— Hè-hè! s'écria-t-il, hè-hè! Je vous y prends, mon gaillard, vous voulez sortir d'ici! hè?... Mais on n'en sort pas, petit gredin, on n'en sort pas du tout, c'est tout le monde qui est comme ça, hè!

Et les ballerines ont levé la jambe en cadence. Psilla avait une plume de cacatoès dans les cheveux et un

nez rouge aussi : une-deux, une-deux, une-deux... Coup de cymbales et saxophone.

— En 24 minutes, tu as tout vu, dit Rani de son petit ton posé. Ça vaut bien cinq balles, avoue?

— Alors on va où ?

— Eh bien, nulle part, on y est.

— Bon, dit Gringo, je vais aller me plaindre au Procureur Général. J'irai jusqu'au Président s'il le faut.

— Mais Gringo, on est tous dans la foire, le Président aussi.

— Alors, quoi faire? dit Gringo découragé. Ils s'assirent sur le bord du trottoir.

Le garde-champêtre les a rattrapés : c'était Vrittru avec un nez rouge et une ceinture bicolore.

— Hè-hè! dit-il en enfonçant ses mains dans sa ceinture, je vous annonce qu'on a remis le générateur en marche : les autobus, les bureaux de poste, les portillons automatiques et les illuminations, tout marche !

— Bon, dit Rani, alors on marche où?

— Ça, dit Vrittru en retirant son faux nez, ce n'est pas nécessaire; pourvu que ça marche, c'est tout ce qu'il faut... Vous pouvez prendre l'autobus et revenir demain : ça ne ferme jamais.

— Bon, dit Rani, alors on prend l'autobus.

— Pour aller où? demanda Gringo.

— Ah! dit Vrittru en écartant les bras, c'est partout pareil, on n'en sort pas, que voulez-vous? Et il remit son faux nez.

XXVIII

LES HOMMES-PANTALON

Il ne restait plus qu'à attendre — quoi? on ne sait pas. Gringo cherchait vaguement des yeux un autobus qui aille quelque part.

— Et si on prenait un billet d'avion pour Hono-lulu? dit Rani.

— Et là, quel autobus on prendra? Rani avait le sifflet coupé. C'était rare.

«Si j'avais un faux nez, au moins, pensa Gringo, peut-être pourrais-je m'habituer?»

— Dis-moi, petite-reine, on pourrait faire un stand des vrais nez ?

— Hein?

Il renonça à s'expliquer. D'ailleurs, il serait tout de suite isotope et mis au fichier exotique. C'était très commode : tout le monde avait son étiquette dans le dos, on ne pouvait pas se tromper.

— La prochaine fois, dit Gringo, je renaîtrai dans une peau de kangourou.

— Hein?

Elle essayait de se figurer Gringo avec une longue queue.

— Mais c'est une race éteinte, Gringo, tu n'y es pas! Maintenant il n'y a plus que des hommes.

Puis il pensa que les kangourous étaient fichés aussi — il n'y avait rien à faire, on était fichu de tous les côtés. Un faux nez, c'était peut-être la meilleure façon de respirer.

— Ils ont tout expliqué, dit Gringo, il n'y a plus rien à faire.

— Alors va me chercher un ice-cream et attendons. Ils attendirent.

Une heure, un an, un siècle, on ne sait pas. De temps en temps, il y avait des coups d'État, mais c'était tout pareil, on recommençait avec un autre chapeau-claque.

— J'en ai ma claque, dit Gringo.

— Alors va me chercher un ice-cream, dit Rani, il fait chaud.

Et ils attendirent encore au bord du trottoir.

Une marée de pantalons passait, encore des pantalons — un jour, une heure, un siècle : les hommes-pantalon passaient. Gringo avait pris ses joues entre ses mains et posé ses coudes sur ses genoux : il regardait et regardait ces pantalons. De temps en temps, il y avait un fou qui tirait dans le tas, mais c'était tout pareil, on continuait avec un autre pantalon.

Alors Gringo a commencé à devenir inquiet.

— Le temps, c'est long, dit-il.

— À quoi ça sert, le temps? demanda Rani.

— Eh bien... à mesurer.

— Mesurer quoi ?

— Je ne sais pas, peut-être des pantalons?

— Alors ça ne sert à rien.

Et elle posa ses coudes sur ses genoux.

— Peut-être  qu'on  arrive  au bout du temps? ajouta-t-elle pensivement.

— Non, tant qu'il y aura des pantalons et des yeux qui regardent les pantalons, il faudra bien les mesurer.

— Ah! dit Rani, alors enlevons notre pantalon et fermons les yeux.

Gringo hésita encore ; des colonnes grises montaient sur un horizon de pantalons. On entendait le saxo et les cymbales, avec, de temps en temps, un trombone énergique. «À quoi ça sert, la musique?» pensa Gringo. Ça commençait à chavirer un peu.

— Mais pourquoi ils continuent! s'exclama Rani. Tout d'un coup, un pantalon s'est penché sur lui.

— Quelle heure est-il, Monsieur, s'il vous plaît? Gringo regarda à droite, regarda à gauche, les colonnes et les colonnes, le saxo partait dans un miaulement aigu. Il a secoué la tête entre ses mains :

— Ma montre s'est arrêtée.

— Ah! dit l'homme, alors je vais être en retard.

Et il a repris sa place dans les colonnes de pantalons.

Gringo a regardé encore. Et soudain il a eu envie de pleurer — pourquoi, on ne sait pas. C'était déchirant — ce que ça déchirait, on ne sait pas. Un trou de douleur. «C'est peut-être à cause de mon vrai nez, pensa-t-il... C'est peut-être pour ça qu'ils mettent tous un faux nez sur leur pantalon ? C'est pour cacher le chagrin.» Alors Gringo s'est levé, il a attrapé un homme-pantalon par le bras :

— Quelle heure est-il, Monsieur?

— 17 heures, 22 minutes, 34 secondes.

— Ah! je savais bien. Merci, Monsieur.

Il a secoué la tête, regardé encore un peu l'horizon : «Trente-cinq secondes, trente-six secondes, trente-sept secondes...» Et il s'est demandé pourquoi ça n'allait pas dans l'autre sens : «Trente-six secondes, trente-cinq secondes, trente-quatre secondes...», et puis au bout c'était fini. Mais non! ça augmentait toujours : «Trente-neuf secondes, quarante secondes, quarante-et-une secondes...» et pour toujours-toujours-toujours, des ères et des ères de temps-pantalon qui s'ajoutaient : «Quarante-neuf secondes, cinquante secondes...» Gringo regardait à droite, à gauche, devant lui... Il n'y avait pas un oiseau : des pantalons et des pantalons à la seconde, qui allaient là-bas, vers quoi? C'était suffocant tout d'un coup — qu'est-ce qui suffoquait, on ne sait pas. C'était la suffocation qui suffoquait. «Cinquante-et-une secondes, cinquante-deux secondes...» L'heure arrivait — quelle heure? on ne sait pas. L'heure de quoi? Il n'y avait pas d'heure, nulle heure, pas de part, nulle part, jamais, jamais, on n'arrivait nulle part à la seconde — le temps était mort! la géographie était morte, les autobus étaient morts. On était assis là, sur le trottoir, pour l'éternité des éternités... ah!

Gringo a poussé un petit «ah!», comme un petit couic. Tout est devenu blanc dans sa tête.

«Ma» a-t-il dit, comme ça, comme on fait «bleub!» avant de couler. Elle était là, souriante.

Gringo a clignoté des yeux.

— Quelle heure est-il? demanda-t-il.

— C'est l'heure, dit Ma.

— Ah! dit Gringo.

— Ouvre les yeux et regarde.

XXIX

CLIC-CLAC

Il a ouvert les yeux et regardé.

C'était tout pareil : des colonnes et des colonnes.

Ma était debout près de lui, très grande : Elle semblait dominer toute la foule. Mais personne ne la voyait. Elle était vêtue de lumière blanche.

— Je ne vois rien, dit Gringo, ça continue.

— Mais non, petit, tu regardes avec ton habitude de tous les jours.

— Ah?

Gringo a regardé encore en se tordant un peu le cou. La marée continuait. Il s'est retrouvé subitement dans la tête d'un homme-pantalon : ça faisait clic-clac, clic-clac... Puis il a glissé dans la tête d'un autre homme-pantalon : ça faisait clic-clic-clac, clic-clic-clac... Alors, comme un singe dans les branches, il a commencé à glisser de tête en tête : clac-clic, clac-clic, clic-clic-clac; clac-clic, clac-clic, clic-clic-clac... C'était un énorme hall de gare, vide, avec un métronome qui cliquait dans un silence caverneux, de plus en plus fort, de plus en plus fort : clic-clac, clic-clac, clic-clic-clac. Et puis, de temps en temps, un haut-parleur et une voix très lente, caverneuse aussi, sans timbre : 17 heures, quarante-deux minutes, trente secondes; 17 heures, quarante-deux minutes, trente-et-une secondes... clic-clac, clic-clac, clic-clic-clac... Et ça marchait, ça marchait jusqu'à l'horizon, jusqu'au Turkestan chinois et au Kamtchatka, sans grande différence de langue : cloc-cloc, cluc-cluc-cloc, cloc-cloc, cluc-cluc-cloc... De temps en temps, dans un petit coin de tête d'un pays perdu, il y avait un petit raté : ça faisait zzii-zzii-ztt... comme un oiseau à qui on coupe le cou, ploc! Ce devait être un homme perdu ou un défaut de fabrication, zzii-zzii-ztt-ztt-ploc... ou quelqu'un qui n'avait pas bien lu le journal du matin. Et Gringo glissait de branche en branche. Quelquefois, il y avait toute une colonne qui déraillait : crac-crac-croc-cric. Ce devait être un changement de gouvernement ou une purge militaire, ou peut-être une crise religieuse. Mais on s'en remettait très vite : clac-clic, clic-clic-clac... En somme, tout cela n'était pas spécialement marrant. Gringo a réintégré sa propre tête. Il a cogné un peu dessus pour voir si ça faisait clic, mais la pendule s'était arrêtée : un homme perdu.

Ma le regardait d'un air moqueur.

— Eh bien, dit Gringo, ce n'est pas marrant. Ça va durer combien de temps comme ça ?

— Sais pas, dit Ma... Aussi longtemps qu'ils veulent.

— Alors, dit Rani, toujours pratique, si tu allais nous chercher un verre de bierre et deux ice-cream en attendant ?

— Écoute, Rani, tu n'es pas drôle.

— Ma a dit : «Aussi longtemps qu'ils veulent», alors... À moins qu'il n'y ait un déraillement général?... On peut faire des provisions en attendant — tu ramèneras aussi des sandwichs.

Gringo était excédé, tout cela n'était pas drôle du tout.

— Mais Ma, s'écria-t-il, est-ce que tout ça ne va pas changer !

— C'est une opération délicate, dit-elle. Mais on peut essayer — oh! il y a beaucoup de temps que j'essaye... Mais tu vois, ils font cloc-cluc, clic-clic-cloc, en japonais, en hindou, en marxiste et en ashram, et en Sorbonne et en... Toute la liste.

— Oui, ça, j'ai vu, ou plutôt j'ai entendu. Tu ne peux pas arrêter la pendule? Hein, le temps zéro du monde? Ce ne serait pas mal. Moi, j'en ai assez.

— Est-ce qu'ils en ont assez ?

— Peut-être qu'ils ne savent pas que ça peut être autrement? Ils veulent seulement améliorer la pendule. Ils ne conçoivent pas le temps sans pendule..-Moi non plus, d'ailleurs, mais j'en ai marre.

— Il faudrait qu'ils en aient tous «marre», comme tu dis. Il faudrait qu'ils appellent autre chose. Est-ce qu'on peut le faire malgré eux ?

— Écoute, dit Gringo exaspéré, personne n'a demandé à sortir d'une molécule d'ADN, non?... Un petit changement de molécules ?

— Non, mon petit, pas un changement de molécules : ils referaient des pendules avec d'autres molécules. Non, c'est plus simple que tu ne crois.

— Mais bon sang! s'écria Gringo dont la patience n'était pas le fort, avec ou sans molécules, il faut

«Téter cette pendule dingue! Tu envoies une petite vague blanche : ça s'arrête.

— Tu vas les sidérer. Tu vois le petit marxiste qui ne sait plus son catéchisme, le petit ashramite qui ne sait plus son catéchisme, le conducteur d'autobus, le chirurgien dentiste qui ne savent plus leur catéchisme — plus personne ne sait son catéchisme : les chapeaux-claque tombent et les faux nez, les turbans et les bonnets d'évêque, les bonnets de Gandhi, les bonnets d'aviateur, les bonnets de magistrat, tous les bonnets...

— Ji, s'écria Rani, ce serait vachement drôle!

— Tu n'auras plus de sandwichs et plus d'ice-cream, coupa Gringo.

— Écoute, petit...

Ma se retourna vers Gringo; ses yeux de diamant brillaient comme une étoile dans la nuit.

— Je ne suis pas ici pour faire des miracles irrationnels...

— Le rationnel, on s'en fiche! il fait partie de leur catéchisme. Il faut arrêter la pendule, Ma! C'est urgent.

— Montre-moi 172 hommes — autant qu'il y a de pays — qui VEUILLENT VRAIMENT arrêter la pendule ?

— J'ai entendu quelques petits zzt-zzt par-ci par-là. Toi-même, tu m'as dit que c'était l'heure : c'est «cette fois-ci».

Puis Gringo s'est arrêté, ses mots sont tombés. Il revoyait cette cour sous des projecteurs blancs, ces fusillés ici, ces pendus là, ces prisons et ces prisons dans tous les catéchismes du monde, cette énorme Prison hygiénique et mathématique avec ice-cream et saxophone, ces colonnes grises et grises qui montaient à l'assaut d'un ciel sans oiseau, avec quelques casques et capsules pour changer de lune et battre leur métronome sous d'autres ionosphères : clic-clac, clic-clic-clac, sur Vénus et Neptune et la Constellation d'un Cygne éteint.

Alors Gringo eut un cri :

— Ma! Ce n'est pas possible, ce n'est pas possible!..-Et c'était comme toute la terre qui criait dans un seul petit cœur d'homme, oh! si futile.

Ma eut un sourire et caressa les cheveux de Gringo.

— J'avais besoin d'un cri, petit, un seul cri vrai pour défaire la magie qu'ils ont inventée. Car je ne fais pas de miracles : je défais seulement ce qu'ils ont ajouté.

Puis Elle laissa son regard errer sur cette foule.

— Je vais te montrer la non-magie, le monde sans leur magie, tel qu'il est.

Et Elle prit la main de Gringo et de Rani.

XXX

IL ÉTAIT UNE FOIS...

Ils entrèrent dans le Parc. Il y avait encore de vrais marronniers. Des enfants jouaient sur un tas de sable jaunâtre, comme une île. Ils se battaient : «Puisque je te dis que c'est moi, c'est à moi!...» Et la foule, la foule partout. Des étudiants sur les bancs apprenaient les secrets de la géométrie euclidienne, ou les secrets de la fonction glycogénique du foie, enfin tous les secrets pour marcher dans la colonne.

— Mais non! Je te dis que c'est clonk-clonk, ce n'est pas cluk-cluk. La preuve...

Gringo marchait au milieu de tout ça, il cherchait un oiseau dans les marronniers. Il serrait cette main dans la sienne. Ma le regardait du coin de l'œil.

— D'abord, quitte ton air abominablement sérieux, mon petit ; ça, c'est la magie la plus épaisse.

Gringo fronça le nez, essaya un sourire de la joue gauche, un sourire de la joue droite. Ça ne fonc-tionnait pas bien. Rani sautillait comme si de rien n'était.

— Sourire à quoi? C'est pas marrant.

— Mais mon petit, si je te transportais instantanément en Amazonie avec les beaux arbres et les oiseaux... et les moustiques, tu sourirais trois minutes, et puis... ce ne serait pas «marrant», comme tu dis, tu continuerais de poser la question : tu passerais à travers les arbres comme par la porte du métro ou la grille du parc. Hein, qui est-ce qui passe ici et qui est-ce qui passe là — qui ?

— J'en ai marre d'être un homme.

— Mais tu n'es pas encore un homme! Tu es seulement un ouistiti savant.

— Ça, c'est pas mal! dit Rani, qui ne savait rien de l'évolution des espèces.

— Tu sais seulement tous les petits clic-clic-cloc qu'on t'a mis dans le crâne et les chromosomes ; tu ne vois rien, ni à Bornéo ni ici, tu vois seulement un miroir de ton clic-clic-cloc. Mais ça, mon petit, c'est la vieille magie. Sauf de temps en temps quand ta question brûle un peu trop fort, tu passes au travers. Là, tu pousses un petit cri.

— Oui, mais ça devient tout blanc. Moi, je veux passer au travers les yeux grands ouverts.

— Mais tu ne peux pas passer au travers avec tes faux yeux, petit serin! Si le serin passe au travers avec ses yeux de serin, il n'y verra que du serin. Non, logique ?

— Oh! moi, tu sais, les «visions»... je ne me sens pas Ste Thérèse, dans aucun coin de chromosome.

— Mais ce n'est pas une «vision», enfant! ce n'est pas voir autre chose que ce qui est là : c'est LA vision, voir ce qui est vraiment là, sans les petits clic-cloc d'une géométrie inventée et d'une physiologie inventée.

— Mais on n'invente pas la physiologie! On est dedans.

— Exactement  :  tu es dedans,  vous êtes dans l'invention.

— Sors-moi de l'invention.

Rani les regardait tous les deux avec un doigt sur le nez.

— Ma, raconte-nous une jolie histoire, dit-elle. Gringo, il est un peu...

Ma sourit, Elle les entraîna dans une allée du Parc et ils s'assirent tous les trois sous un marronnier. Elle posa ses mains entre les plis de sa robe blanche et ferma les yeux.

— Il était une fois une jolie mouette...

Gringo leva les yeux et subitement, c'était quelque chose de si familier, comme s'il sentait le souffle du vent dans ses oreilles et l'odeur du varech. Il a souri.

— ... Elle faisait son nid dans les falaises du grand fjord, là-haut, et elle n'aimait rien tant que de plon-ger dans le vent et d'ouvrir les ailes tout d'un coup, à la renverse dans le ciel, avec un cri d'éblouissement, ou bien flotter là, sur le vent doux, et puis couler comme un éclair dans les eaux vertes où scintillent les harenguets. C'était si frais, si délicieux de sentir l'eau, le vent sur les plumes lisses et de nager ou de voler comme on embrasse l'azur ou des myriades de petites bulles salées. Et quelquefois, on restait tranquille, une patte dans les sables blancs, à écouter sans fin le clapotement nu du fjord, comme une coulée de lumière murmurante qui s'étire et laisse souffler une vaguelette bruissante de coquillages... Ce devait être une mouette ancêtre de Gringo parce qu'elle commença à «regarder» le fjord au lieu de couler dans ses eaux et de boire l'azur frais qui sentait la lavande et l'écume. Elle n'était plus l'azur, elle n'était plus la vasque verte ni le goémon léger qui flotte entre les rochers criards. Un invisible filet est tombé sur ses ailes... C'était la première géométrie du monde et son premier cri d'oiseau pris au filet : l'oiseau-Gringo, l'oiseau-moi, mais plus jamais-jamais l'oiseau-oiseau ni la mouette d'un coup d'aile dans la vague.

— Ça ne m'étonne pas de toi, remarqua Rani calmement. A-t-on idée...

— Alors la jolie mouette, de regard en regard et de petit cri en petit cri surpris, s'est trouvée prise dans un deuxième filet, un troisième filet, des tas de petits filets bleus ou rosés qui faisaient des couleurs, des algues à elle et d'autres mouettes là-bas. Puis un jour c'était noir de filets les uns sur les autres, elle n'a plus pu bouger : elle était prise dans une petite flaque de lumière éteinte et sur une patte et deux qui tournaient et retournaient en rond dans le filet. C'était déjà un Gringo très avancé dans la physique du monde : il connaissait toutes les étoiles qui se mesurent à travers les mailles et les points cardinaux pour remplacer le vol direct et la coulée lisse dans les grands alizés bavards. Et finalement, ils ont mis un grand filet sur la mappemonde et la terre est restée plantée sur son écliptique comme une cigogne sur le toit. C'est là qu'ils ont trouvé la loi de Newton, la loi du pancréas et toutes les petites lois pour mesurer la loi de leur filet.

— C'est une histoire triste, dit Rani.

— C'est seulement le début de l'histoire. Maintenant regarde — justement on a inventé le filet pour que «quelqu'un» regarde... Au bout de l'histoire, un jour, un petit Gringo, deux petits Gringo, quelques petits Gringo perdus par-ci par-là ont commencé à se souvenir du joli fjord dans les brumes et d'un cri de mouette qui résonnait-résonnait là-bas, derrière des filets et des filets, comme une trouée de lumière sur un espace ailé. Ils ont fait un premier trou dans les mailles et c'était éblouissant et blanc parce que leurs yeux des cavernes ne savaient plus la lame d'argent sur les brisants venteux, ni leurs deux bras la joie d'embrasser tant de monde d'un cri de ravissement. Et puis tous les canards sages voulaient absolument les garder à l'abri dans leur filet raisonnable — mais c'était seulement une raison de canard, ou de n'importe quoi sur deux pattes qui marche avec un pantalon et de la géométrie.

— Et maintenant, c'est l'heure! s'écria Rani.

— Oui, c'est l'heure, regarde!

Alors ils ouvrirent grands leurs yeux et ils virent le plus joli conte de fées du monde. Seulement, ce n'étaient pas des fées : c'étaient des petits Gringo, des petites Rani, tout naturels... des petits hommes sur deux pattes qui retrouvaient leur mémoire légère et une mappemonde désamarrée.

XXXI

LA MAPPEMONDE DÉSAMARRÉE

Elle prit la petite boule bleue et brune entre ses mains, avec ses îles, ses continents qui sautaient hors de l'eau comme des dauphins, et quelques lambeaux de nuages tout blancs comme des cornets à la crème pour les gentils dauphins. Ça tenait très bien au creux de ses genoux.

— Note qu'il y a beaucoup de petites boules comme ça, dit-elle à Rani qui tirait la langue, peut-être à cause des cornets ; mais on va essayer sur celle-ci, c'est une très jolie boule. Si ça ne marche pas, on ira voir ailleurs.

Délicatement, Elle prit le méridien de Greenwich entre le pouce et l'index, et tira un peu dessus : clac! Il a pété comme un élastique. Toutes les pendules ont commencé à avoir le vertige.

— Tu vois, il y en a beaucoup comme cela : c'est toute une pelote. Regarde-moi comme ils ont ficelé tout ça...

Elle attrapa quelques parallèles au passage et clac ! le cercle polaire a sauté. La Mer de Behring eut un frisson et le pôle nord ne savait plus très bien où donner du nord. Puis, d'un coup sec, Elle a fait sauter l'équateur.

— Ouf! dit Rani en se tâtant le ventre. Il y avait longtemps que ça serrait.

— Tu vois, dit Ma, maintenant leur filet est tout troué.

Gringo regardait tout cela avec étonnement. Puis on entendit une voix retentissante :

— Eh! Marcel, le générateur est tombé en panne. C'est une panne terrestre.

— Mince! dit Marcel.

— Mince! dit Gringo.

Alors il écarquilla les yeux et il assista au plus ahurissant spectacle qu'il ait jamais été donné aux hommes de voir, comme si, en vérité, ils avaient attendu trois milliards d'années pour voir ça : les pro-tozoaires en frétillaient dans leur trou. Mais c'était toute la terre qui frétillait, prise soudain d'une drôle de sensation.

D'abord, Gringo sentit une ébullition bizarre dans son corps... des tas de microscopiques courants d'air passaient à travers tout ce treillis compact de veinules, dendrites et nucléoles : ça s'aérait, s'allégeait subitement, se décoagulait; on avait l'impression tout d'un coup qu'une énorme et innombrable pelote se défaisait, craquait partout, lâchait ses minuscules fils, larguait les nœuds, et ça entrait à flots, de partout, une microscopique marée innombrable qui fusait à travers tout le corps, comme des petits chenaux de bulles et de lumière — on respirait, se gonflait, c'était tout le corps qui se dilatait d'une espèce de joie

poreuse, comme s'il n'avait pas respiré depuis des millénaires et des millénaires, comme s'il n'avait jamais respiré avant, et c'était, soudain, oh! une bolée d'ozone mousseuse, légère, lumineuse, qui ruisselait partout, pétillait partout, se répandait partout : le corps se mettait à couler hors de son sac de peau telle une multitude de petites rivières d'argent qui allaient-allaient, touchaient tout, goûtaient tout, se ravissaient et cas-cadaient à travers des prés de lumière. Et puis les yeux devenaient très bizarres : ils étaient déficelés aussi de leurs deux trous noirs et ils se pulvérisaient, filaient de tous les côtés, s'allumaient dans tous les coins, au bout de chaque petit ruisseau d'argent, par tous les pores : une myriade d'yeux-éclair qui touchaient, sentaient, voyaient, comme si, voir, c'était boire, c'était couler avec, c'était battre et papilloter dans tous les papillo-tements du monde; ce n'était plus «voir», ce n'était plus «dehors» : c'était dedans partout comme d'innombrables petites mouettes d'argent plongeant en d'innombrables petites vasques et goûtant tout ensemble le grand brasillement blanc de la mer. Un immense regard éclaté, simple, immédiat, au cœur de tout. Un corps désamarré, parcouru de sel et de grand vent. Une respiration sans fin, cristalline, presque musicale, comme une houle mêlée de varech et d'embruns se perdant dans une autre houle qui se perdait sur des rivages bleus. C'était la grande respi-ration du monde comme un souffle de joie par les mers et les collines et dans chaque petite vasque murmurante comme un froissement d'étoiles qui s'éparpillent.

Gringo clignotait des yeux comme s'il allait chavirer par-dessus bord et plonger dans la mappemonde pour de bon avec les dauphins verts et les baleines. Rani tenait solidement les plis de la robe de Ma :

— Mais regarde donc, Gringo, qu'est-ce qu'ils ont tous?

XXXII

LE MONDE TEL QU'IL EST

C'était très bizarre.

Ces sacs de peau, n'est-ce pas, très étanches, où chacun vivait au coin de son gargouillement douillet, avec téléphone, cordes vocales et guide Michelin pour communiquer à travers les murs avec d'autres murs munis de téléphone qui communiquaient avec d'autres téléphones et quelques sourires peints sur la portière, voilà que c'était tout troué, comme une passoire — mais jamais, aucun cyclone n'avait perpétré pareil désastre! parce que les murs aplatis, on les remonte, mais comment remonterait-on le néant aplati

? Tous les Larousse aplatis, les guides Michelin aplatis, et la tranquille circulation des ADN de père en fils. Tout le programme en panne. Et que dirait DAN 06 22 à MOL 30 29? Allo-allo!... quoi? Les murs étaient apparemment intacts, tout était intact, mais il n'y avait plus que du vent dedans, et quel vent! Un vent énorme, silencieux.

D'un coup, quatre milliards de bouches se sont ouvertes.

L'étudiant sur son banc a laissé tomber son manuel de Sciences «Naturelles». C'était le premier atteint par la marée blanche.

— Dis donc, Alexandre...

— Quoi? dit Alexandre.

— Euh... quoi? dit Léon.

— Mais quoi-quoi? dit Alexandre.

Et quoi-quoi-quoi, et quoi-quoi-quoi?

— C'est pas naturel, dit enfin Léon.

Et tous les étudiants ont laissé tomber leurs bouquins sur des millions et des millions de bancs dans toutes les langues. C'était une fantastique école buis-sonnière tout d'un coup. En plein cours de géogra-phie, l'Atlantique se mettait à déferler sur la falaise comme si on y était, et les petits ours blancs glissaient sur la banquise, sans façon. On ne pouvait pas parler sans que la chose soit là, immédiatement, ou qu'on y soit. C'était de la géographie vivante. C'était la-vérité-là. Et ce qui n'était pas là n'était pas là. Mais dans la salle à côté, le professeur de maths restait la craie en l'air, en pleine asymptote : il n'y avait rien là, que du vent.

— Qu'est-ce que ça veut dire? dit-il.

Il prit son chapeau et sortit de la classe : il avait tout oublié.

«Et qu'est-ce que ça veut dire?», disait le prof de chimie, «Qu'est-ce que ça veut dire?», disait le prof de physique tandis que ses atomes se renversaient en galaxies et ses galaxies rentraient dans les trous noirs, qui étaient le grand couloir blanc de tous les temps : «Qu'est-ce que ça veut dire?...» Partout-partout, c'était «Qu'est-ce que ça veut dire?» Le Président de la République a accroché son chapeau-claque à la patère, il s'est retourné devant les ministres en rond pour... pour quoi? Il a remis son chapeau-claque et s'est enfui. Le secrétaire de Mairie a laissé tomber son porte-plume, l'abbé est descendu quatre à quatre de la chaire au milieu du Notre Père, le coiffeur est resté le peigne en l'air devant une coiffure blonde qui se regardait dans la glace, et vit soudain, stupéfait, un petit chien sortir de son fauteuil. «Mais qu'est-ce que ça veut dire?»

Les colonnes grises se sont arrêtées. Ils se sont regardés.

Un trou de mémoire mondial.

— Mais bon dieu! qu'est-ce qu'il y a? s'exclama Alexandre.

Il s'est palpé les poches, palpé la tête. Il ne restait plus rien. Et tout à coup, il s'est rappelé un coin d'Islande avec un petit lac rocheux et un enfant, la main sur la joue, qui regardait. C'était tout ce qui restait. Il était là. Il ne restait plus que ce que chacun avait dans le cœur.

Il ne restait plus que ce qui existait. Ce qui n'existait pas n'existait plus.

Et la rampe électrique est tombée sur la tête du yogi, qui en a vu trente-six chandelles.

Alors, vraiment, un fantastique spectacle a commencé sous les yeux de Gringo et de Rani et du petit étudiant qui tenait son coin de lac par un fil : il y avait ceux qui n'avaient pas de coin, nul coin, nulle part en eux, sauf des problèmes très graves et des bibliothèques entières — plouff ! ils descendaient tout d'un coup dans les jambes de leur pantalon : il n'y avait plus personne. Un petit tas de pantalons sur le boulevard. Des milliers et des milliers de pantalons vides.

C'était la panique.

Et puis, soudain, c'était la ménagerie fabuleuse. Des pantalons restants, il s'est mis à sortir des rats, des petits lapins — des quantités de rats. Des porcs-épics, des bouledogues, des loulous de Poméranie, des poulettes effarées qui traversaient le boulevard en gloussant, et beaucoup de serpents, de toutes les couleurs. C'était tout à fait étonnant. Des singes, oh! une quantité de singes variés et de perroquets tout d'un coup comme une immense volière — chacun rentrait dans ce qu'il était. Toutes les espèces éteintes rallumées et courant sur deux pattes ou quatre.

C'était le monde tel qu'il est.

Et quelques hommes debout qui faisaient zzi-zzi-zztt en se palpant les poches et en tirant du fond de leur cœur un vieux cerf-volant oublié.

L'explosion de la population réglée d'un coup.

Personne ne mourait : tout le monde rentrait chez soi, en peau de canari ou de zébu, parfaitement content d'être ce qu'il est.

Pour le reste, c'étaient des pantalons oubliés. Les rats sont rentrés dans les égouts.

Chacun est rentré dans sa peau vraie.

Les autres sont partis en chantant à tue-tête tandis que les douaniers regardaient ces drôles de fils de fer au milieu des champs: «Mais qu'est-ce que ça veut dire?» Et le grand Imam est allé se couper la barbe. Rani trépignait sur place.

Gringo souriait.

Alors, Vrittru est sorti du «Tour du monde en vingt-quatre minutes», il a regardé à droite, regardé à gauche, tiré son faux nez entre le pouce et l'index et il s'est mis à rire-rire, comme il n'avait jamais ri de sa vie. Et brusquement il est parti dans une peau de dindon, se dandinant sur deux pattes et agitant sa collerette rouge. Il n'avait plus rien à garder, tout le monde était sorti de prison.

— Si on rentrait chez nous, dit Rani.

Chacun rentrait chez soi.

Les pendules étaient arrêtées.

Les hommes regardaient quel rêve ils allaient vivre. Car les rêves, c'était tout ce qui restait.

Chacun était son propre rêve, en rouge et noir, en éléphant ou coquelicot.

C'était le commencement des Temps-de-Vérité où nul ne pouvait être ce qu'il n'était pas. Et les prisons se sont ouvertes dans un vol de pigeons blancs.

Ma souriait.

— Attends, tu n'y es pas encore. Et Elle a disparu.

Un étudiant s'est assis au bord du trottoir, au milieu des pantalons oubliés, et il s'est mis à jouer de la flûte.

XXXIII

LA TRIBU

Il a pris la main de Rani. Ils avaient voyagé ensemble à travers tant de temps et de pays, sur d'autres boules aussi, peut-être; ils avaient aimé, cherché, souffert, frappé à tant de portes, traversé des bûchers et des prisons, ri et recommencé encore ; et chaque fois, un vent léger effaçait les rides et les mémoires, c'était toujours nouveau, c'était toujours pareil avec une peau brune ou blonde, des rires, des larmes, une tunique ou pas de tunique, un blue-jean ou une couronne de roi solitaire, un même regard sur des sables rouges qui s'en vont dans un vent de feu ou sur cette petite vasque de sable blanc, un même miroitement de ciel, ici et là, sur ce grand fleuve de toutes les vies, tous les pays, comme sur ce petit igapo où montait la chanson des grillons, et qu'est-ce qui regarde? Quelle est l'histoire de toutes ces histoires, tristes ou gaies, nues ou chamarrées, quel est le fil ? et qu'est-ce qui n'est pas trouvé pour qu'on recommence toujours avec d'autres peines et un même regard au fond, comme d'un enfant, sur cette plage ou cette autre, qui écoute le cri d'une mouette sous le ressac, ou là-bas derrière les brumes, le cri des jars — toujours un cri, toujours un regard. Qu'est-ce qui crie, qu'est-ce qui n'est donc pas là quand nous aurons tout inventé, désinventé, réinventé, couru sur le mur avec te petit chat ou plongé dans la houle avec toutes les mouettes du monde, ah! qu'est-ce qui manque?

Car Gringo, c'était l'insatiable.

C'était peut-être le cri de la terre pour sa joie absolue. Une terre, à quoi ça sert, si ça ne va pas à la joie?

Il a pris le couloir blanc avec Rani, tandis que l'étudiant égrenait sa flûte sur un trottoir, cherchant une note, une autre note, comme à tâtons dans une prairie de rêves, cherchant la note qui jaillirait tout à coup, irréfutable, et sèmerait une aurore de petites flammèches enchantées dans son cœur et sur le monde. Il cherchait le chant du nouveau monde.

Gringo est arrivé avec l'aurore dans la haute forêt stridulante.

Il tenait cette main blanche aux petites lignes violettes.

Elle avait les yeux grands ouverts dans ce hamac comme une barque. Elle le regardait sans un mot, sans une expression, si immobile, et du fond de ces yeux comme un lac, montaient de grands siècles de flamme et de silence. C'était presque insupportable. Gringo sentait monter une flamme pareille dans >on cœur, et ça montait-montait, se gonflait d'or, envahissait son corps d'un bain de feu massif comme si tout allait éclater. Quelque chose allait basculer, il avait l'impression qu'il allait sortir par tous les pores de sa peau, ou s'aplatir d'un coup comme écrasé par cette effrayante densité. Elle ne bougeait pas, rien ne bougeait. Ce n'était pas un être qui regardait — c'était quoi ? Peut-être des éternités de regard qui avaient traversé toutes les flammes, toutes les peines, toutes les morts, des déserts et des vents de nuit et des espaces, encore des espaces, et qui restait pris soudain dans un gel de lumière et de feu à regarder plus loin encore la lourde porte inscrutable de l'avenir. Elle poussait une porte dans le cœur de Gringo ou du monde. Il a cru qu'il allait défaillir.

Elle a souri. Tout s'est arrêté.

L'insupportable merveille s'est arrêtée.

Gringo restait au bord du Mystère.

C'était comme un formidable carillon d'or derrière une porte.

Alors les jacouis ont repris leur mélopée plaintive sur deux notes, toujours deux notes : la vieille ronde mortelle a réenvahi la clairière avec le cri des aras et le murmure des hommes.

— Je reviendrai cette nuit, dit-il.

Elle a secoué la tête doucement.

Le cœur de Gringo s'est pincé, il aurait tellement voulu dire quelque chose, saisir ce moment pour toujours.

— Ma...

H a embrassé cette petite main aux lignes violettes et il est sorti.

Brujos a poussé des hurlements. Gringo a traversé tout droit la clairière sans regarder. Vrittru a bondi sur lui et l'a empoigné à la gorge. Gringo regardait sans voir. Les bras de Vrittru sont retombés comme s'il était frappé d'impuissance. Rani accourait avec une machette à la main. Elle s'est arrêtée. Toute la tribu regardait en silence.

— Bande de lâches! s'est écriée Rani.

Personne n'a bougé.

Psilla s'est avancée avec sa plume de toucan dans les cheveux.

— Mais puisqu'on te dit qu'elle est morte, Gringo. Voyons, sois raisonnable.

Gringo regardait sans comprendre. Rani restait à hésiter : si elle bougeait, ils allaient tuer Ma et le tuer.

— Tu veux prendre la place de Ma ? reprit Psilla de son petit ton froid. Tu veux régner?

— Voyons, Gringo, dit une voix dans la foule, puisqu'on te dit qu'elle est morte, le guérisseur l'a dit. Tu veux troubler tout le monde?

— Appelle-la, dit Psilla.

Gringo regardait à droite, à gauche ; il était comme une bête traquée au milieu de cette foule qui voulait la mort et croyait à la mort, seulement la mort. Rien n'arrivait à sortir de sa bouche.

Vrittru fit un pas en avant, les pouces dans sa ceinture :

— Nous avons assez longtemps supporté cet étranger et ce rebelle, dit-il. Je propose que nous sortions le corps de Ma pour que tout le monde puisse voir, puis nous lui ferons un grand trou dans la clairière et nous l'honorerons comme il se doit.

Il y eut un silence dans la clairière.

— Mais Elle n'est pas morte! dit Gringo d'une voix étouffée.

— Eh bien, qu'elle sorte! Ah! ça suffit comme ça, Gringo. Je propose que ce moustique menteur et subversif qui veut déranger les esprits et violer la Loi soit chassé de la tribu.

Brujos s'est approché derrière Psilla :

— Il veut peut-être nous diviser, il veut former une nouvelle tribu ? Nous voler de notre territoire, de nos ressources ?

Personne n'a rien dit.

Tout était faux et tout était devenu vrai.

L'un des vieux de la tribu s'est approché :

— Ne vous lamentez point. Curupira est grand, il nous sauvera. Il a pris notre mère dans sa demeure.

Gringo a regardé autour de lui. Il a regardé encore la petite hutte derrière le bois-violet. Un aigle s'est mis à glatir sur la clairière.

Il a tourné le dos et il est parti dans la forêt.

XXXIV

LA FLÛTE DE QUIÑO

Rani marchait silencieusement près de lui, elle ne sautillait pas. La forêt se refermait derrière eux comme un rideau. Gringo ne savait pas où il allait : il allait, et la droite ou la gauche, le nord ou le sud

étaient une même douleur. La vie était soudain une marche dans rien. Il n'y avait pas de passé, il n'y avait pas d'avenir : des arbres devant, des arbres derrière, et ce seul pas maintenant comme dans des millions d'arbres après. Le monde, c'était cette minute nulle qui allait. C'était presque écrasant de nullité. Et pourtant, ça allait, ça allait — pour quoi? Un moment, il eut envie de s'arrêter là et d'ouvrir ses grands yeux de néant... mais s'il s'arrêtait, fût-ce une seconde, il savait qu'il ne pourrait plus repartir, comme un lichen ou un caillou pour toujours. Cette douleur, il fallait qu'elle ait un sens, sinon c'était effrayant. Rani faisait un pas, un autre pas, elle ramassait une noix, une autre noix pour la route. Elle cachait sa douleur dans les petits gestes, et parfois un éclair venait la traverser comme une flèche dans le cœur : «J'aurais dû le tuer.» Alors ses grands yeux noirs se fixaient un instant sur la piste, sur une petite mousse verte, et c'était tant de peine qu'on n'en pouvait plus. Gringo ne voyait rien ; il regardait cette petite forme blanche dans sa barque de flammes, ces grands yeux d'ailleurs qui fixaient... quoi? Il sentait encore cette flamme qui monte, cette invasion dorée dans son corps, et puis... quoi? Un arbre, un autre arbre, encore un arbre et pour toujours. Ils allaient dans le rien brûlant comme deux petits d'homme, au début des temps ou à la fin, sous la haute voûte pareille et le grésillement des insectes comme une vrille qui allait transpercer... quoi? Car le seul temps, c'était maintenant, et pour toujours maintenant. Il n'y avait nulle part où aller : la seule part, c'était ici, et pour toujours ici. Ils arrivaient au temps nul et au lieu écrasant. Et quoi? dans des dizaines de millions d'années ou des milliers d'yeux noirs ou bleus, sous d'autres soleils ou d'autres murmures et d'autres gestes, qu'est-ce qui serait autre, vraiment autre?

Il a pris la petite main de Rani : elle était glacée.

— Attends, dit-elle, il y a des graines pour les perruches ici, c'est bon.

Et elle a plongé dans le buisson comme un oiseau blessé.

On entendait le bruit de la cascade.

Alors ils ont couru, comme si cette cascade avait soudain un sens, une amitié. C'était connu, c'était bruissant et frais et chaud dans le cœur. Ils ont escaladé les basaltes noirs dans une débandade de perruches criardes et de lézards. C'était là. Un éblouissement de ciel sur la haute marée verte qui roulait et coulait avec ses gorges d'ombre et des crêtes douces, comme un immense bouillonnement d'émeraude mêlé d'or, jusqu'à la mer là-bas, plate et scintillante, comme un lambeau d'infini pris aux rochers de la terre.

Et l'eau fraîche, cristalline, pour la vieille blessure d'être un homme au milieu du monde, ni bête ni oiseau, ni lézard ni petite feuille, et quoi donc? S'il était «ça», qu'il est, peut-être l'homme serait-il trouvé, pour tous les temps, tous les lieux, tous les petits maintenant qui vont et viennent et passent et reviennent sans jamais s'arrêter à nulle seconde dorée comme le soleil dans une petite goutte pleine ?

— Petite-reine... Elle a dit : «II y a l'homme après l'homme.» Si on trouvait ça, on trouverait peut-être le lieu, tu comprends, l'endroit...

Elle a laissé couler ses doigts dans l'eau fraîche. Il y avait des petites algues qui dansaient.

— L'endroit... dit-elle en hochant la tête. Mais si Elle n'est pas là, il n'y a pas d'endroit.

Elle a levé le nez, regardé la forêt, les arbres, tant d'arbres comme un déluge vert avec un petit Gringo, une petite Rani, plus loin, encore plus loin, et c'était toujours ici.

— Elle marchera encore avec nous, tu crois?

— Mais il y a un endroit, petite-reine, je ne sais pas... un endroit où ça doit être plein. Et si c'est plein, Elle est là, forcément. Est-ce qu'il n'y a pas un endroit plein, tu crois, dans tout ça?

Il regardait et regardait la grande houle. Elle regardait et regardait. Il y a des millions et des millions d'années qu'ils regardaient, peut-être, avec des milliers et des milliers d'yeux d'hommes qui s'étaient ouverts, éteints, rouverts encore et jamais ouverts pour de bon sur la seule chose, le seul petit arbre, la seule petite pousse, le... quelque chose qui ferait virer ces yeux bleus ou noirs dans leur couleur pour toujours, leur ravissement à jamais, leur sourire de paix sur chaque petite feuille et chaque goutte qui murmure dans le grand torrent. Alors, plus jamais ça ne se refermerait, car ils auraient le trésor du monde dans leur cœur comme le petit de l'oiseau au creux du nid, comme l'algue verte au creux de la vague, comme les minutes et les minutes enchantées au creux d'une douceur invariable.

Et où était-elle, cette minute-là, ce lieu enchanté? Ce là-pour-toujours.

Ils entendirent le son d'une flûte.

Une tête embroussaillée a surgi plus bas, sous la cascade. Un petit d'homme s'est assis au bord du rocher. C'était Quiflo.

Il jouait pour la cascade, ou pour rien, il laissait perler ses petites gouttes de notes pour être avec la cascade, avec le vent doux, avec rien et tout, avec son cœur qui perlait. Il était parti dans une petite rivière de chant, et là-bas était ici, maintenant était toujours; sa flûte montait-montait avec le cri aigre de la huppe, plongeait ft s'enfonçait dans la vallée d'ombre où glisse le serpent vert et murmure le criquet solitaire sous la feuille, puis repartait d'un coup d'aile, laissant une petite pluie de notes liquides sur un champ d'azur déchiré.

Puis tout s'est tu.

Il y avait cette minute-là.

Ça vibrait encore au loin, derrière la houle et le scintillement blanc, dans une profondeur d'ici qui semblait se fondre aux profondeurs là-bas et s'égrener à travers une grande mémoire douce comme un arpège sans fin sur des temps de neige arrêtés.

Et Ma semblait sourire là.

Mais c'était un rêve. C'était un rêve!

Gringo a attrapé un caillou et, d'un coup précis, l'a envoyé sur la tête de Quiflo.

— Eh! Quiflo!

Il s'est retourné, ahuri. Il a escaladé le torrent dans un rire.

— Mais qu'est-ce que tu fais ici ?

— Et toi ?

Ils ont ri et c'était bon de rire ensemble.

— Tiens, dit Rani, j'ai des graines et des noix pour tout le monde.

Ils ont mangé et ri encore.

— On part ensemble? dit Gringo.

— Où?

— Ah! dame, je ne sais pas!

Quiflo regardait devant lui, la  forêt là-bas et partout.

— C'est grand... Et on mangera quoi?

— Eh bien, tu as des noix, on mangera ce qu'on trouvera.

— C'est pas beaucoup... Et tu dormiras où?

— Je ne sais pas, dans les arbres.

— Y a des bêtes.

— Tu as peur ?

— N...non, dit Quiño en se grattant la tête. Mais on ne sait pas où on va.

— Et ici, tu vas où ?

— Eh bien...

Rani regardait tout cela avec un vague amusement.

— Tu veux rester avec Vrittru, avec Psilla, avec tous ces gens ?

— Mais tu veux aller où? Il n'y a personne là-bas. On n'est jamais allé là-bas.

— Alors écoute, dit Gringo excédé, tu peux rester pendant deux mille sept cent trente-sept ans dans la tribu qui fera des petites tribus qui feront d'autres tribus. Et puis si Ma revient, ils la tueront encore.

— Mais c'est la Loi, dit Quiño, complètement abasourdi.

— J'en ai marre de la loi. Écoute, Quiño, je ne veux pas te forcer à venir avec nous.

Quiño était pâle tout d'un coup, il serrait sa flûte sur son cœur, il ne savait pas où aller, il ne connaissait que le pays de sa flûte. Rani eut pitié.

— Dis, Quiño, tu restes ou tu pars, c'est pareil, on t'aime. Tu viendras jouer de temps en temps ici, sous la cascade, et tu penseras à nous. Peut-être qu'un jour, on se retrouvera... là-bas.

De grosses larmes ont coulé sur les joues de Quiño, il était perdu.

— Tu te souviens, Gringo, tu voulais voler... Moi, je vole avec ma flûte !

— Moi, je veux voler avec mon corps, pas avec des rêves.

Le silence est tombé entre eux.

La cascade cascadait toujours avec un petit arc-en-ciel. Gringo s'est levé. Il a regardé à l'Ouest, au Nord, au Sud.

— Par là, c'est la forêt ; par là c'est encore la forêt ; par là, c'est la serra...

Quiño le regardait avec déchirement.

— On ira par là, dit Gringo en montrant la savane et la mer.

Puis il a ramassé quelques algues et des cailloux dans le torrent.

Il a pris la main de Rani.

Ils sont partis vers l'Est.

Une petite silhouette a regardé longtemps sur la cascade.

XXXV

LA GORGE VIOLETTE

Ils ont marché des jours, des mois, en suivant les flancs ronds de la serra où s'enfonçaient parfois des gorges profondes grondant de rios tumultueux ; ils ont traversé des marécages glauques et immobiles comme «n maléfice, débouché soudain dans des clairières délirantes où piaillent des oiseaux fous, depuis des âges, couru avec le rythme, marché, encore marché sous la pluie longue et douce comme à travers des algues grises, comme pour des siècles de perdition dans une énorme mêlée d'odeurs parfois déchirée du cri d'un ara; ils ont écouté la nuit, écouté le jour, encore la nuit, sifflante, grinçante, pareille, et le tonnerre sourd des arbres géants qui s'écroulent, comme Un abîme, et le silence qui s'enfonce dans une nuit plus grande encore, immobile, muette, ouvrant des yeux troués sur son propre mystère. C'était sans fin, •ans commencement, sans hier ni demain, sans là-bas, deux petits d'homme qui marchent, qui marchent et Pourquoi? Ils ne disaient plus rien, ne voulaient plus rien, ils allaient, indéfiniment, un pas, encore un pas, des arbres et d'autres arbres, des cris et d'autres cris, vers l'Est, toujours vers l'Est, comme deux petites flammes blanches dans le ventre des millénaires.

Et soudain Gringo s'est assis.

Sa jambe était gonflée, il ne pouvait plus.

Il n'irait plus à l'Est, il n'irait plus nulle part. Il était arrivé au bout du voyage.

Au bout de nulle part.

Rani le regardait avec des yeux immenses comme la nuit. On entendait un rio gronder dans une gorge violette.

Elle a pris un peu d'eau au creux de ses mains pour rafraîchir cette jambe brûlante. Il a secoué douce-ment la tête. Elle a pris une dernière petite algue, l'a humectée un peu en y ajoutant de la poudre.

— Mange.

Il a secoué la tête.

Alors elle s'est assise, les mains à plat sur ses genoux, les yeux fixés devant elle. Elle a regardé long-temps devant elle. Gringo ne regardait plus rien, il écoutait la fièvre monter dans son corps et battre comme à des milliers de petites portes de douleur. Puis des images se sont mises à traverser ses yeux, ou bien lui à entrer dans les images, comme des tas de petits Gringo jaillis de partout, vêtus d'une couleur, d'une autre couleur, chacun avec une petite image vivante : Gringo au bord d'un fleuve semé de pigeons blancs ; Gringo assis devant la mer où tourbillonnent les mouettes ; Gringo à cheval dans une gorge d'Abyssinie, regardant un aigle qui s'envole ; Gringo le crâne rasé, devant un feu sacrificiel ; Gringo sur un trottoir, les joues entre les mains et des hommes, des hommes qui passent ; Gringo tenant une main blanche et douce parcourue de petites lignes violettes : «Cette fois-ci?» Puis des hommes encore, quatre par quatre, et un étrange Gringo émacié, avec un numéro sur la poitrine et de grands yeux de toujours. Des yeux, des yeux .qui regardent, des yeux de partout — bleus, toujours bleus, comme une mer d'où va jaillir la mouette avec un cri, toujours Un cri.

— Ma... souffla-t-il.

Elle était là, souriante, pareille.

— Eh bien, il y a longtemps que je t'attendais!

— Ma, je vais mourir.

— Mourir? dit-elle comme on parle à un enfant... Et toi, petite-reine, tu vas mourir aussi?

— Moi, je vais avec lui. Qu'est-ce que c'est, mourir?

— Aah! dit-elle. Attends, je vais te montrer.

Elle a pris la main de Rani, la main de Gringo, et ils sont partis vers la gorge violette où grondait le rio.

XXXVI

LA TRAME

Ils sont entrés dans la gorge violette.

Elle était très haute, bordée de grandes fougères. C'était un bruit assourdissant. Ils semblaient si petits, tous les trois, et si blancs dans cette énorme faille couverte de lichens mauves. Un aigle s'est envolé avec un cri. Gringo levait la tête et regardait. Et en même temps, c'était très silencieux, comme si l'on entrait dans une cérémonie. Au bout, la cataracte éclairée d'en haut ressemblait à une colonne de lumière. Ils avançaient tous les trois comme dans les couloirs de Thèbes, et d'autres couloirs au bout de la longue marche quand le temps s'effrite et devient doux comme une patte d'oiseau sur des sables blancs.

Ils arrivèrent au pied de la cataracte. De gros blocs noirs giclaient d'écume et faisaient le dos rond comme d'immobiles gardiens. Ma a laissé la main des enfants, contourné le rocher. L'eau coulait blanche et lisse, on aurait dit un miroir.

— Suivez-moi.

Elle tendit les mains et traversa le miroir liquide, Gringo prit la main de Rani, c'était très doux.

Ils traversèrent le miroir liquide.

Le bruit semblait s'être effacé derrière un mur. Une lumière pâle éclairait l'immense faille de basalte comme taillée d'un coup de tonnerre ; les arêtes vives luisaient. Ma allait devant, presque lumineuse dans la pénombre. Gringo ne sentait plus sa jambe, plus les douleurs : tout était étrangement immobile dans son corps et tranquille, si tranquille qu'il ne lui semblait pas avoir de poids — le poids, c'était seulement la vieille trépidation. Il n'y avait plus de trépidation, il y avait seulement un mouvement lent et doux, comme d'un cygne qui glisse sur les eaux et s'enfonce lentement dans sa propre neige. Et loin, très loin, dans un silence si profond qu'il semblait revenir à travers des éternités de cristal, on entendait un sourd battement de cloche.

La faille se resserrait. Ma s'est arrêtée. Maintenant c'était comme un voile opaque, on devinait à peine des lueurs pâles sur les arêtes de basalte. Gringo sentit quelque chose de froid et de collant qui enveloppait son corps, comme un filet. Rani serrait sa main très fort.

— Maintenant, tu es aux confins de ton corps, dit Ma d'une voix neutre. Gringo essayait de se dépêtrer de cette trame collante.

— N'essaye pas, dit Ma, ce n'est pas comme cela qu'on fait... Tu vois, tu es bien ficelé, ajouta-t-elle avec cette petite ironie qui ne la quittait jamais. Simplement, tu pousses et tu avances.

Gringo poussait et avançait, pied à pied. Soudain Vrittru est apparu, tout noir et menaçant.

— Tu ne passes pas, tu n'as pas le droit de passer. Gringo l'a regardé :

— Tu peux aller au diable!

— Montre-moi ton pouvoir. Es-tu plus grand que la Loi ?

Et Vrittru semblait devenir de plus en plus énorme à mesure qu'il parlait et que Gringo écoutait.

— Sais-tu que tu vas mourir si tu passes?

— Je n'ai pas peur de mourir.

— Et toi, petit serpent ? dit-il en s'adressant à Rani.

— Tu es laid, dit-elle simplement.

— Eh bien, essayez donc. Vous êtes tout seuls, Ma vous a abandonnés, vous êtes dans l'illusion. Et Ma avait disparu.

Il faisait complètement noir maintenant, on respirait mal ; avec ses mains, Gringo pouvait toucher les arêtes froides et ce filet autour. La faille se refermait sur elle-même. Rani haletait. Et le bruit de cloche semblait grandir.

Gringo et Rani poussaient sans avancer. Ils poussaient et le filet revenait comme un élastique. C'était suffocant.

— Hein, ricanait Vrittru, tu  veux  quitter la Tribu...

— C'est toi qui m'as chassé.

— Tu veux sortir de la Loi, tu en as «marre d'être un homme».

— Oui.

— Mais on n'en sort pas, petit! dit-il d'un ton presque gentil, on meurt, et puis c'est tout, et puis on recommence. Le corps, ça se décompose. Est-ce que tu as jamais vu un iguane voler ?

— Je n'ai jamais vu, mais je sais.

— Est-ce que tu as jamais vu un oiseau sortir d'un homme ?

— Je n'ai jamais vu, mais je sais.

— Tu veux devenir quoi ?

— Je ne sais pas mais je sais.

— Et quel est le chemin pour en sortir ? Tu connais le chemin? Est-ce qu'il y a seulement un chemin? Gringo ne répondit pas.

C'était le silence de nouveau, et ce bruit de cloche qui montait. Il sentait à peine la main de Rani. Le chemin, quel était le chemin?

Il poussait cette chose gluante et noire, et ça revenait.

— Ma! cria-t-il. Personne ne répondit.

— Ah! tu vois bien^ dit la voix dans la nuit. Elle est morte, elle aussi.

— Ce n'est pas vrai! dit Rani, et il y avait une telle intensité dans cette petite voix que Vrittru s'est tu et tout s'est tu un instant.

— Vous êtes tout seuls dans l'illusion, reprit-il.

— Eh bien, j'aime mieux mourir dans cette illusion que vivre dans ta certitude, dit Gringo.

— Vraiment?... Alors faites selon votre folie. Et il disparut.

«Le chemin, quel est le chemin?» répétait Gringo.

— Rani !

Elle ne répondait pas, il sentait sa main glacée. Gringo poussait-poussait contre cette chose qui était comme les mailles de son propre corps : « Mais tu vas mourir si tu sors de là, elle va mourir.» Alors Gringo s'est arrêté, il n'y avait plus de chemin, il n'y avait plus rien, que cette pression suffocante et la cloche qui montait-montait dans la nuit. Il était au bout de la vie.

— Ma! cria-t-il encore une fois.

Personne ne répondait. «Elle est morte, elle est morte, entendait-il à ses oreilles, il n'y a que la mort au bout, la mort au bout...» Il haletait, une sueur froide couvrait son corps. «Tu es sûr que tu ne veux pas revenir à la lumière du jour? Tu sais, les grillons sur l'igapo, tu sais?...»

Alors Gringo n'a plus bougé, plus essayé de tirer sur ces mailles. Il s'est serré tout contre ce battement qui battait encore dedans, ce creux de chaleur au fond.

C'était comme de l'or chaud dans une gangue noire et froide. Il n'y avait plus de désir dans son cœur, plus d'espoir dans son cœur, plus de prière, ou la prière était cet or même qui battait-battait encore, l'espoir était cet or même, le chemin ou pas de chemin était cet or, seulement cet or, c'est tout ce qui reste au monde : un petit battement d'or sous la nuit froide, et Ma, Rani, étaient seulement ce petit souffle au fond, sans mot, sans espoir, sans désespoir, sans rien qui vaille ou ne vaille pas. Un petit feu qui brûlait, un rien-du-tout brûlant, et même au fond de l'enfer c'était là, c'était la seule chose qui est. Gringo a coulé là.

Il a dit adieu à la vie, adieu à Ma, adieu à Rani. Il a dit adieu au soleil et à tous les soleils.

Et c'était comme un soleil, tout petit soleil au fond. C'était chaud et plein.

Comme un rayon d'or dans une petite goutte d'être. C'était d'une densité presque effrayante.

Et immobile.

Tout était arrêté, là.

Alors Gringo a fermé les yeux, il a dit adieu à Gringo. Et c'était soudain infiniment tranquille. Il a entendu comme une voix d'enfant qui disait au loin, avec une douceur, un charme si purs, d'un ton cris-tallin, comme l'évidence même, comme un sourire au bout : «Tout est beau.»

Et puis il n'y avait plus que cette Beauté-là. C'était transparent, c'était léger.

Ça ne demandait rien, ça ne prenait rien. C'était.

C'était comme de l'amour. Pur. Pour rien. Sans rien.

Ça regardait avec de grands yeux d'infini. C'était innocent.

Ça n'avait pas de taille, pas de mesure, pas de grandeur. C'était un battement simple, un battement d'or, mais pas comme de l'or : comme de la pureté pure. Et si léger que c'était partout, si beau que c'était comme de l'amour dans tout, simple, évident : une myriade de petits battements d'or qui se gonflaient, se déliaient pour aimer partout, embrasser tout, danser partout, être infiniment une infïnitude de petites joies pures, pour rien, parce que c'est beau d'être, c'est charmant d'être, et d'être encore et partout et toujours. Il n'y avait plus de Gringo, il y avait une myriade de petites bulles denses comme autant de petits soleils de joie qui se gonflaient, se gonflaient, passaient à travers tout, souriaient à tout, s'épanouissaient d'une aise infinie comme si ça respirait par des milliers de pores de joie, fusait partout comme des millions de colibris d'or soudain lâchés dans un cerisier.

Et Gringo est passé à travers la trame. C'était un immense carillon d'or.

Ma était là, Rani était là.

Il y avait une porte d'or devant eux.

— Eh bien, tu n'es pas mort! dit-elle avec son petit air de malice. Viens, maintenant je vais vous montrer le monde nouveau — oh! pas si nouveau, c'est très vieux, mais enfin on ne s'en apercevait pas.

Et dans un rire, Elle a ouvert la porte d'or. Elle n'a pas eu besoin de l'ouvrir : ça a sauté comme une bouteille de Champagne.

— Ouf! j'ai eu chaud, dit Gringo.

— C'est tout le mensonge qui collait, dit Ma. La «Loi», comme dit Vrittru. Un Mensonge légal et irré-futable. Maintenant, ouvre les yeux et contemple!... Par quel côté veux-tu commencer : le bout, le milieu, le commencement? Parce que c'est tout en même temps!... Allons, ne fais pas cette tête.

Puis Elle s'est mise à rire comme si Elle voyait quelque chose :

— Un jour, je les déficellerai tous comme toi, er ils feront une drôle de tête !

XXXVII

LA MINUTE NULLE

Ils entrèrent dans un air léger qui était comme fait de soleil. Respirer était une sorte de joie, marcher était encore une respiration. C'était tout le corps qui respirait : pas seulement les poumons mais un in-nombrable petit gonflement d'aise comme si chaque cellule avait son délice particulier, et tout ensemble c'était... oh! une exquise légèreté mouvante, respirante, vraiment comme une myriade de petits soleils qui faisaient des bulles dans tout le corps et avec une joie! Un corps de joie. Gringo a fait un petit bond en fermant les yeux — mais peut-être la biche fait-elle un bond comme cela, avec cette joie, le petit

lézard qui court, l'eider aussi posé sur une patte et le serpent lové dans son anneau tranquille, tous, tous!... Gringo avait oublié, et tout d'un coup il respirait des milliers de fois dans son corps pour les milliers d'années emmurées, il bondissait les yeux clos dans un immense délice léger. Et puis il n'y avait pas besoin de voir avec des yeux d'oculiste, là, amarrés dans leur trou, avec une petite couleur invariable, il n'y avait pas besoin de voir du tout! C'était vu-vécu par tous les pores ensoleillés, touche-senti par d'innombrables petites antennes vibrantes qui pompaient l'air et la vue comme les pistils d'un arbre en fleurs. Et hop! Rani avait pris sa main et ils couraient tous les deux comme des enfants du nouveau monde par les champs de joie.

Ma les regardait en souriant.

Ils jouèrent longtemps, peut-être : le temps, c'était tout juste un éclair de joie. Ça mesurait la joie, et quand on avait bien joué, ça se refermait comme un bouton bien clos, là, enveloppé dans son parfum. On n'y était plus pour personne. Et voilà.

— Ma! s'écria Rani, les joues toutes rosés et les cheveux ébouriffés, on s'est bien amusés. J'ai soif.

— Eh bien, bois.

Ils étaient au pied de la cataracte.

Rani a secoué la tête, posé un doigt sur son nez d'un air de dire... Elle a plongé ses mains dans le torrent pour être sûre.

— Et Gringo ?

Il était là, subitement, sa ceinture d'écorces autour des reins, tout rosé lui aussi. Les distances, ça n'exis-tait pas : ça mesurait de la non-existence, et comment ce qui n'existe pas pouvait-il exister? Ça n'existe pas, c'est tout. Rani s'est gratté la tête, a regardé Gringo, mais «regarder»... peut-être est-ce comme cela que le nuage regarde la pluie, avec des tas de petites gouttelettes dedans ?

— Tu es beau, dit-elle simplement.

— Hein ?

Gringo regardait Rani à son tour ; ce n'était pas une Rani très différente, elle avait toujours son petit air d'évidence, un peu obstiné aussi, mais il y avait du soleil dedans comme si l'on avait bien battu du miel avec du jus de grenade ; et puis ça changeait, ça prenait des teintes différentes : justement maintenant, c'était comme un pingouin au bord de la banquise. Elle a bu longuement, s'est redressée : «Aah!»

— Dis, Ma, pourquoi ils sont dans un filet, les hommes ?

— Ah! petite, c'est une vieille histoire... Les médecins te diront que ce sont les chromosomes.

— C'est quoi, les chromosomes?

— Des habitudes coagulées. Tu sais, comme la taupe qui fait son trou et ses galeries.

— Tu ne peux pas les décoaguler ?

— Je peux, mais... Est-ce qu'ils ont envie de sortir de leur trou? Ce sont des galeries d'art, mon petit! C'est tout à fait sacré. Ils vont pousser des cris. Ils te diront que ce n'est pas scientifique du tout, ou pas catholique ou pas rationnel ou pas physiologique, pas... Pas-pas-pas et pas-pas-pas. Enfin ce n'est pas raisonnable du tout.

— Et si tu les déraisonnais ?

— C'est à voir... Écoute, je vais te montrer, c'est plus simple. On va reprendre le film à l'envers. Ce n'est pas qu'il y ait un commencement et une fin, note, c'est tous les temps en même temps : ça dépend où l'on regarde. Si tu regardes un trou de souris, tu es dans le trou de souris.

— Alors il faut bien regarder, dit Rani.

Elle a levé le nez au ciel, et hop! d'un coup, elle s'est envolée : plus personne.

— Ma, dit Gringo songeur, qu'est-ce qui se passe là-bas, dans la clairière? Tu es aussi dans la clairière? Ou quoi ?

Ma a regardé vers l'Ouest, et hop!... Les points cardinaux, c'était le temps d'un regard, et ça allait dans tous les sens, l'Est au Nord et le Sud à l'Ouest, puisque le Nord, c'était partout où l'on voulait aller. La boussole instantanée, comme l'oiseau arctique avec son Nord sur une lagune des tropiques. C'était tout le temps le Nord, on ne pouvait pas s'y perdre.

Ils arrivèrent dans la clairière, le soir tombait ; déjà les grillons et les pipa-pipa avaient repris leur

orchestre. Ici, le soleil tombait, c'est drôle, et puis il se levait ailleurs, ce n'est pas logique, et comment un soleil peut-il se lever et tomber à la fois? À moins d'être coupé en morceaux : un bout ici, un bout là, un pas de chaque côté de la boule. Les hommes, c'étaient décidément des morceaux d'homme et des quarts de méridien terrestre ; ils avaient vraiment perdu la boule et la rondeur du monde, qui flotte, qui flotte... dans un grand roulis léger avec les baleines et des grelots d'étoiles. Mais dans le temps vrai, le soleil ne tombait nulle part et les années ne vieillissaient pas, puisqu'un matin, c'était toujours le matin, comme c'était toujours le Nord et toujours le contentement d'être là où on est — et si l'on n'est pas content, on n'y est pas, c'est simple. On rentre dans le bouton; ou comme Rani, on file sur la pointe des pieds.

Tout de même, Gringo s'est penché et il a ramassé une poignée de terre, pour être sûr. C'était parfai-tement terrestre. Ça avait même une autre qualité qu'avant : c'était très distinct, comme si chaque grain, chaque bout d'herbe là-dedans, avait sa vie particulière; ce n'était plus une espèce de masse neutre avec des petits points plus nets saisis par des yeux : chaque point était net, vivant. Gringo a regardé autour de lui : les arbres, le bois-violet, le rosé du ciel qui s'éteint, et c'était tellement vivant, vibrant, et éprouvé en même temps — on était dedans partout, immédiatement. Vraiment, Gringo regardait la terre pour la première fois, jamais elle n'avait été si intense, à croire que chaque chose avait sa lumière dedans, sa petite lanterne et son carreau pour dire bonjour.

Brujos est entré dans la clairière avec une brochette d'agamis autour du cou. Il avait l'air blafard. Kratu, Vrittru et tous, les uns après les autres, rentraient avec leur chasse, leur pêche et leurs racines de manioc

: ils avaient tous l'air blafards.

Gringo s'est retourné vers Ma avec une sorte d'éton-nement. Elle n'a rien dit.

Ils étaient gris-gris, sans air dedans, sans vie : de la peau éteinte sur une sorte de digestion confuse. Psilla est passée, très affairée, disant un mot à l'un, à l'autre, avec un petit air de commandement : Gringo ne comprenait pas un mot de sa langue. C'était une sorte de bruit caillouteux et très discordant : ça n'avait pas de sens, ça ne voulait rien dire. Les pipa-pipa voulaient dire quelque chose, le torrent voulait dire quelque chose, même le bout d'herbe voulait dire quelque chose : il y avait un rythme partout, et puis cette langue d'homme, ça n'avait aucun rythme, ça ne répondait à rien, ça n'appelait rien. Et personne ne les voyait.

— Ma, demanda Gringo, comment se fait-il qu'ils ne nous voient même pas? Est-ce qu'on est invisible? Est-ce que par hasard on serait des fantômes ?

Gringo s'est empoigné le bout du nez, mais c'était parfaitement concret. Ma s'est mise à rire, bien amusée.

— Des fantômes? Alors je t'assure qu'il y a une quantité de choses fantomatiques dans ce monde! Dis-moi, de quel côté sont les fantômes?

Quiflo est entré dans la clairière, l'air pâle et désœuvré, sa flûte sous le bras. Et c'est étrange, il était moins blafard que les autres, on le voyait mieux.

— Tu vois, dit Ma, il est déjà un peu du côté des fantômes! Il se souvient. Ça fait un peu de lumière dedans.

— Mais pourquoi ne nous voient-ils pas?

— Mais avec quels yeux, petit! S'ils pouvaient nous voir, c'est qu'ils seraient déjà sortis de leur filet. Avec quels yeux un poisson peut-il voir un homme, sauf en rêve... de poisson ?

Gringo a frappé énergiquement dans ses mains :

— Holà!

Un pic-vert s'est envolé. Pas un homme n'a entendu.

— C'est bizarre tout de même... Tu es sûre qu'on existe ?

— Mais mon petit, ils sont dans leur rêve d'homme, comme d'autres sont dans un rêve de poisson.

— Mais ce n'est pas un rêve! s'exclama Gringo. Ce Vrittru, il m'a donné un sale coup de pied dans le ventre — d'ailleurs, je n'ai plus mal dans le ventre.

— Donc est réel ce qui fait mal dans le ventre ! Et Ma rit et rit.

— Oui, c'est comme cela : est réel ce qui fait mal.

Il faut que ça fasse mal pour qu'ils sentent! Voyons, petit, soyons sérieux : est-ce qu'un papillon voit un homme? est-ce qu'un serpent, une goutte d'eau, une feuille dans le vent voient un homme ? — Ils voient à leur façon quelques couleurs ou chaleurs ou mouvements qui les intéressent ou les gênent. Et quand Quifto rêve avec sa flûte, il sent vaguement «quelque chose» : ça lui fait mal. C'est-à-dire qu'il se sent à l'étroit, il est gêné dans sa peau. Eh bien, c'est ça! Il faut être considérablement gêné dans sa peau pour commencer à voir autre chose que son eau de poisson ou son air d'homme. Et encore c'est tout à fait

«vague».

— Je me souviens, oui... Mais c'était très doux aussi... Je sentais toujours de la neige autour.

— Tu sentais le pays d'après l'homme. D'ailleurs, ce n'est pas un autre pays : c'est le même, avec d'autres yeux et une autre vitesse.

À cet instant, Psilla a débouché devant eux. Elle est allée tout droit vers une espèce d'amas de cailloux au milieu de la clairière, elle s'est penchée un peu et elle a brûlé de la résine dessus. Gringo n'y comprenait rien.

— Tu vois, dit Ma, ils ont fait un trou et ils m'honorent. Puis Elle a pouffé de rire comme une petite fille :

— Je suis bien honorée. Gringo était sidéré.

— Mais tu n'es pas là-dedans!

— Mais si, mon petit, je suis aussi là-dedans.

— Mais ce n'est pas vrai !

— C'est vrai pour eux. Ils me gardent sous clef; comme ça, je ne suis pas dangereuse!

— Mais enfin, qu'est-ce qui t'empêche de sortir de là! Tu fais sauter tout leur truc, et tu sors.

— Ils seront épouvantés, mon petit! Ils en mourront debout. Je ne suis pas si méchante! Je pouvais très bien aussi ne pas rentrer dans leur trou.

— ??

— Ils le voulaient comme cela. Écoute, mon petit, tu n'as encore rien compris à leur filet. Je ne suis pas là pour faire des miracles ahurissants, je suis là pour les pousser à sortir de leur filet. Bon. Eh bien, il faut une dose raisonnable de suffocation pour qu'ils veuillent en sortir. Alors je les suffoque peu à peu

— ou plutôt ils se suffoquent eux-mêmes.

— Mais toi, là-dedans, qui es-tu?

— La douleur de la terre. Il y eut un silence.

— Ils aiment leur douleur, ils ne veulent pas la lâcher. Tiens, regarde, je vais te montrer.

Brusquement, ils se retrouvèrent tous les deux sur le boulevard d'une grande ville.

Une foule immense, grise, interminable.

Tout d'un coup, Gringo y était.

— Non, Ma! Non! 

Personne ne les voyait.

— Ce n'est pas possible, Ma, pas possible! Oh! je ne vais pas encore une fois descendre ce boulevard, prendre le métro, recommencer les gestes, tous les gestes...

Ma ne disait rien.

Soudain Rani est apparue en Jean, sa queue de cheval au vent, toute rosé comme après une course.

— Je me suis bien amusée ! J'ai accroché une ficelle dans les cornes de Chacko et on a glisse-glisse dans la neige...

Elle s'est arrêtée net.

— Mais qu'est-ce que c'est que tout ça? Qu'est-ce qu'ils ont tous?... Mais c'est fou! Elle a attrapé Gringo par le bras et l'a secoué :

— C'est fou! Mais dis-moi que c'est fou... Gringo ne disait rien.

— Voyons, Gringo...

Elle regardait à droite, regardait à gauche.

Maintenant, des larmes se sont mises à couler sur ses joues. Elle secouait la tête sans dire un mot, c'était tout voilé, c'était affreux. Et des hommes, encore des hommes, avec leur serviette sous le bras, des

femmes, encore des femmes, sur leurs souliers pointus. Gringo ne disait rien, il regardait.

Il regardait à se faire éclater les yeux, avec une douleur si profonde dans le cœur, comme s'il avalait des morts et des morts et des douleurs sans fin et des milliers d'ombres, là, les bras ballants, au bord d'un trottoir pour toujours, à travers des vies et des vies d'ombres, pour rien, avec un métro au bout, et on recommence : La Motte-Picquet-Grenelle, tout le monde descend, mais c'est de la blague! on remonte toujours. Et ça continue.

— C'est effrayant, murmura Gringo.

Rani ne disait plus rien, elle était blanche comme une morte, les deux mains serrées sur rien.

Ma ne disait rien. Elle regardait. Puis Elle s'est approchée de Rani, doucement, et lui a dit avec une tendresse infinie :

— Tu veux retourner voir Chacko ?

Rani a secoué la tête. Elle était perdue dans une sorte de cataclysme et secouait la tête, secouait la tête comme une somnambule.

— Et toi, petit, tu veux?

Gringo a secoué la tête, secoué la tête. Puis il a pris la main de Rani, regardé cette foule, regardé Ma :

— Je reste pour crier avec eux !

Alors il s'est retourné vers cette foule grise, et il a poussé un cri si déchirant que toute cette foule s'est arrêtée subitement comme si son propre cœur criait.

Ils se sont retournés. Ils ont regardé à droite, à gauche. Ils ont regardé encore. Ils avaient deux trous noirs à la place des yeux. Ils ont regardé leur abîme tout d'un coup.

Il y eut un silence effrayant dans cette foule arrêtée.

Gringo serrait la main de Rani comme à travers des vies de condamné à mort, des barreaux et des barreaux sans fin et des nuits de supplicié à attendre les pas dans le couloir. Et puis l'aube avec un cri d'oiseau, on ouvre la porte.

Gringo a crié.

Il a crié du fond des morts sans fin, des corps étranglés, des corps battus, violés. Du fond des nuits et des nuits sans rémission, du fond des cœurs et des cœurs troués.

Alors la foule a regardé encore une fois d'où venait ce cri. Elle a regardé dans son cœur tout d'un coup. Elle a regardé sa nuit tout d'un coup.

Ses yeux noirs ont roulé par terre. Il y avait une flamme dedans.

Un petit quelque chose.

Un enfant a crié. Un autre enfant a crié.

Ils ont laissé tomber leurs livres, laissé tomber leurs serviettes noires. Ils ont laissé tomber leurs bras. Une minute nulle.

Puis Rani a murmuré comme une somnambule, avec un tout petit souffle, un tout petit cri au bout : « Non ! »

Un tout petit cri de rien. Et leurs yeux de flamme se sont ouverts. Alors un formidable cri a saisi la terre et du fond de la mort, ils ont crié : N O N !

XXXVIII

MAIS QUELLE HISTOIRE!

Un manteau d'ombre est tombé de leurs épaules. Ils ont papilloté des yeux.

Ils ne savaient plus la direction ni la station. Ni leur nom ni leur adresse.

C'était tout faux.

N'est-ce pas, vous allez être guillotiné demain matin à 4h 30, et puis la porte s'ouvre : il n'y a pas de

guillotine, il n'y a pas de prison — du ciel bleu et un merle qui chante. C'est tout à fait étonnant.

Vous allez prendre le métro, vous allez au cours d'Histoire, vous allez au rendez-vous, à l'affaire qui emballe une autre affaire qui emballe une autre affaire, et puis il n'y a plus de rendez-vous — avec qui?

—, plus d'affaire, plus d'histoire : elle est là, on est dans l'affaire, au rendez-vous, en plein dans l'Histoire.

Elle est là, sous le nez.

Mais quelle histoire, mes enfants!

Il n'y a plus de Bonaparte, plus de Louis, plus de Machin XIII et XIV ni de royaume de France ou de Chine ni de date, ni de plésiosaure qui a précédé le petit lapin, l'archéoptéryx et la coccinelle — on est dans ïa bête sans date, là, juste éclose, et dans le royaume terrestre qui papillote-papillote, au rendez - vous de quatre cent millions d'années d'affaires. Voulez-vous me dire ce qu'est une affaire d'iguane pour une affaire de chèvre? ou une histoire de chenille pour une alouette? Et qu'est-ce que c'est, une histoire d'homme pour...

Pour quoi, qui, qu'est-ce, justement?

Quatre cent millions d'années d'Histoire à la préhistoire, d'un coup. Et toutes les électroniques à la rouille, avec les trilobites, les poissons-chat et les croisements à gauche. Évidemment, on ne pouvait pas s'attendre que l'évolution s'arrête au poisson-chat, au pingouin ou au petit d'homme, mais tout de même, ça fait un coup.

Et la terre papillotait-papillotait à la recherche de ce qu'était cette petite bête-là, qui pourtant n'avait pas changé de peau, notez bien, c'était toujours sur deux pattes avec un drôle de nez tout de même, là, sur le boulevard ex-Michel qui était saint, mais la sainteté, c'était encore une affaire de chèvre ou de lapin ou de... enfin.

C'était très nu tout d'un coup. C'était même assez sidérant.

Il y a eu beaucoup d'attaques cardiaques soudainement pour tous ceux qui avaient seulement un cardio-gramme dans la poitrine. On a appelé police-secours, mais la police était sidérée elle aussi : est-ce qu'on va au secours d'un tremblement de terre ou du Néolithique en panne ?

Pourtant la terre ne tremblait pas. Qu'est-ce qui se passait donc ?

Les savants pas encore syncopés disaient que c'était la mutation. Mais la mutation de quoi? Qu'est-ce qui mute ? Quel organe ?

Ils se palpaient les poches, le ventre, mais ce n'était pas là.

Ils se palpaient la tête, mais ce n'était pas là non plus, à moins que ce ne soit une mutation de mémoire ? Et ils secouaient la tête, secouaient la tête, comme Gringo et Rani, là, sur le boulevard.

Et c'était si RIEN, tout d'un coup...

Rien, là, sur le boulevard, avec deux pattes et un complet-veston.

La mutation, c'est quelque chose qui mute, mais là, c'était le rien qui mute, c'était la mutation dans rien. Le rien, c'était le lieu de la mutation. Et est-ce qu'on peut être à la fois chenille et papillon?

C'était le moment du rien-entre-deux.

Et ils se regardaient, ils se regardaient, et comme ils avaient laissé leurs yeux noirs rouler sur le pavé, ils se sont assis par terre à côté de leurs yeux, ils se sont assis avec leur NON dans le cœur, ils se sont assis dans un rien brûlant, parce que si ça ne brûlait pas, ce n'était plus rien du tout, c'était la mort debout et en complet-veston.

Une flamme.

De quoi, pour quoi, on n'en sait rien.

Ils sont entrés dans l'homme de flamme.

XXXIX

L'HOMME APRÈS L'HOMME

Et voilà qu'il n'y avait plus rien à voir : des yeux de langouste, à quoi ça sert pour un lapin? Ils quittaient le monde de la langouste, du petit lapin, du petit-petit, enfin tous les petits qui ont fait les petits-petits qu'on voit avec des yeux d'homme. Et si c'était tout autre chose? Le monde est certainement tout autre chose, ou encore autre chose que ce qu'en pense la libellule sur la feuille du nénuphar. Tout un monde de nénuphar et de libellule qui perd ses pédales, sa géométrie et ses yeux ronds, avec quelques Évangiles pour le salut du nénuphar.

Autre chose, c'est bien noir à première vue.

Et pourtant ça bat, ça bat, il y a quelque chose qui bat. Peut-être «ça» même qui a battu à travers la langouste, la libellule, le petit lapin et tous les petits-petits qui ont débarqué dans une peau d'homme, un beau matin. Mais «ça» remonte bien loin, peut-être avant le nénuphar et d'autres nénuphars qui flottent sur l'océan des galaxies. C'est un bien vieux battement. Peut-être que c'est le premier battement de toutes les petites bêtes. Et qu'est-ce que c'est?

Un silence.

Un silence formidable, comme un trou qui traversait la planète et beaucoup d'autres planètes, jusqu'au fin fond de toutes les planètes pourvues d'hommes, de petits lézards ou de petits trucs qu'on ne voit pas, ou de grands trucs qu'on ne voit pas non plus. Il n'y avait plus d'oreille pour ça, et à quoi ça sert, une oreille de baleine ou de pélican pour ce fin fond au bout — de quoi?

Et pourtant, ça bat, ça bat, c'est un silence qui bat. Et voici que l'homme écoutait au bout des univers. Et voici qu'il regardait au bout des temps.

C'était très loin, très vieux.

C'était très proche dans une poitrine.

Un battement de nuit qui emporte toutes les nuits, tous les pélicans dans la nuit et toutes les peines de pélicans ou d'hommes. Un battement de cœur qui emporte tous les cœurs dans la nuit, toutes les petites bêtes qui ont battu, battront encore, battront toujours. C'était sans peine, sans fin, sans but : ça battait pour battre, parce que c'était bon de battre et de battre encore, avec une libellule, une musaraigne, une galaxie ou un petit chat. C'était même très doux, comme un vent par les galaxies échevelées et qui souf-flait dans les cordages du monde, parmi ses grandes dunes et ses chardons, ses musaraignes, ses libellules, ses petits d'homme par-ci par-là. C'était la musique du monde, son battement d'aile au bout des temps, au bout des terres et de toutes les peines de toutes les terres; ça battait là, dans un cœur d'homme, comme au bout des galaxies folles, ou pas si folles, comme au bout des prés jamais galopes, là-bas, derrière des songes jamais songes. Ça s'en allait loin-loin au fond du cœur comme un amour soudain pour ces grandes rives larguées, tandis qu'un œil sans nom s'ouvrait lentement sur une terre jamais vue.

C'était l'aurore du nouveau monde.

On ne s'y reconnaissait pas encore.

Ça flottait comme un sourire au bord des lèvres. Ça souriait à rien, à tout.

Ça souriait à son propre amour qui bat, qui bat, et c'était si doux que ça voulait battre partout, dans tout. Ça n'avait pas d'yeux et ça avait comme tous les yeux possibles, d'une libellule, d'une aiguillette, d'un clin d'étoile ; ça n'avait pas d'oreilles et pourtant ça écoutait un même battement partout, une même musique d'homme ou d'après l'homme, dans un chardon sur les grandes dunes ou sur les falaises des grandes étoiles perdues. C'était l'homme perdu, c'était des millions de fois l'homme à travers tous les temps, tous les âges désamarrés, sur des méridiens légers qui claquaient au vent... ou dans cette seule seconde douce comme un sourire reclos sous de grands pétales blancs.

Et chacun allait vers son propre sourire. La flamme allait à la flamme.

Les morts rentraient chez les morts.

La perruche allait à la perruche et la chèvre chez les chèvres. Chacun rentrait chez soi.

Mais chez soi, c'était partout.

Car l'homme après l'homme, c'étaient des tas de petites prunelles dans un grand corps de joie.

XL

LE PAYS DE TOUTES PARTS

Et hop! ils sont partis tous les deux. Un jour, assis au bord de tant de fleuves ou de clairières, à cette fenêtre et tant d'autres fenêtres sur un coin de ciel où tremblent quelques feuilles, de sapin, de marronnier, sur une vallée de neige ou des plaines rouges, lentement, avec une caravane, sur des mers qui bouillonnent, des mers tranquilles comme une moire où s'égrène un tout petit ressac, encore et encore, et tant de cris d'oiseaux, tant de regards pour rien, comme ça, qui regardent, on ne sait quoi, par une fenêtre ou nulle fenêtre, sur un boulevard, un banc, dans une cellule des morts au bout de tous les regards, dans un matin léger de chèvrefeuille et de goémon, que rêvions-nous, qu'écoutions-nous, quelle musique? quel paysage derrière le paysage, quel cri au bout, derrière la mouette et toutes les mouettes, à l'infini, comme un écho revenu de mers sans nom et de pays jamais vus? Où est le pays, où est le voyage, où donc ce cri ? Ce quelque chose de toutes les vies et tous les regards, de toutes les peines et d'une seconde comme un abîme? Qu'est-ce qu'on veut, qu'est-ce qu'il y a ?

Et quand on est sorti de la prison, quand on est libre et léger, qu'est-ce qu'il y a encore et toujours, au fond d'une cour des morts comme au bout de toutes les étoiles, quel mystère, quel murmure encore d'un petit ressac pas éteint ?

Ils sont partis tous les deux dans les nouveaux yeux de la terre.

Gringo est allé avec le cri d'une mouette, il a volé et volé, il a tourné sur des eaux violettes et lisses, plongé dans la vague et volé encore, crié sur des falaises, crié sur des fjords, glissé avec le ressac et posé ses ailes blanches sur une petite patte immobile comme pour des siècles; il est parti avec l'ours blanc, il a coulé dans les eaux, saisi le poisson d'argent et coulé encore et nagé dans un délice de petites vagues frémissantes sur le dos, et il a disparu dans la banquise, lentement, seul, royal et blanc pour des âges de neige ou des secondes de cristal ; il a joué ici et là, couru avec Rani, fondu dans les nuages et réapparu dans une petite gouttelette d'or au bout d'une feuille ; ils ont couru les latitudes, les longitudes à corps perdu, les continents rosés et bleus et d'infinies forêts d'herbes avec le petit serpent vert et la luciole, ou juste habité une mousse d'émeraude avec trois grains de soleil comme un velours tranquille pour des saisons inaltérables; ou ils ont ouvert leurs yeux d'homme sur le regard qui regarde et écouté encore au bout des neiges et des saisons ce murmure d'un autre pays derrière tous les pays et ce cri d'aucune falaise

— cette course jamais courue avec nulle aile, nul délice d'ours ou nulle goutte d'or au bout d'une herbe. Ce ressac encore et encore.

Et un matin, au bout des âges qui n'ont pas de temps, ou qui ont tout le temps de la joie, au bout des jours qui n'ont pas d'heure, ou seulement une seconde de beauté, au bout de vies innombrables et de petites prunelles de toutes les couleurs et de tous les délices, Gringo a regardé Rani, Rani a regardé Gringo :

«Mais où est, où est le grand soleil de toutes les neiges, le cri de tous les cris, la petite perle qui perle avec tous les ressacs et le vent d'aile au bout des ailes?»

Ils ont regardé le quelque chose qui n'est pas là.

Alors une porte s'est ouverte au fond de leur cœur, qui était le cœur du monde et de toutes les petites bêtes au monde, une porte de neige et de silence sur un royaume tranquille, si tranquille qu'il ne bougeait pas, si immobile qu'il était transparent et qu'on ne le voyait pas, comme l'air dans l'air ou comme un sourire au fond d'un regard.

— Tu m'as appelé, dit une voix.

Et cette voix semblait venir de tous les cris, de tous les bruits, de tous les ressacs, de toutes les musiques entendues ou jamais entendues, comme l'appel au fond de l'appel, comme la mouette au fond du vent et

le bruissement de toutes les mers sauvages.

Gringo a regardé, Rani a regardé, et ils ne voyaient rien.

— Je suis là, je suis partout là ; c'est moi qui crie au fond de ton cri, c'est moi qui regarde au fond de tes yeux.

— Mais je ne te vois pas, dit Gringo.

— Mais si tu me voyais, tu chercherais encore ailleurs, au-delà de ce que tu vois. Je suis Tailleurs du vent léger, je suis Tailleurs de tout ce qui est là.

— Mais alors, ce ne sera jamais ici, dit Gringo.

— C'est ici, c'est ici, dit la voix; c'est l’âme de beauté d'ici, c'est la seconde au fond du temps.

Alors Gringo et Rani se sont penchés sur cette seconde comme sur un bassin clair, comme sur un puits de neige. Ils ont coulé dans cette seconde de tous les temps, de tous les regards, de tous les petits ressacs qui perlent et perleront, de chaque petite minute égarée au bout d'une herbe, au bout d'une aile, au bout d'un cri qui résonne et résonne sur la falaise, au bout de rien qui est là ; ils ont glissé dans cet appel, ils sont partis dans ce regard du regard.

Et c'était comme une magie, soudain. Un miroir qui se renverse.

Un sourire qui monte des eaux tranquilles et qui envahit tout le bassin clair et tout le puits du regard et chaque seconde du temps et chaque petite perle du ressac de toujours. C'était ça qui regardait, ça qui cherchait, ça qui appelait et qui aimait au fond de chaque petite seconde comme au fond des éternités d'or. C'était Tailleurs d'ici, le temps de neige sous tous les temps de misère ou de joie, la petite lucarne de sourire derrière tous les supplices, tous les délices, le petit rien qui emplit tout, si léger qu'on ne le voit pas, si tranquille qu'il est comme le silence du silence et le bruit d'aile de tout ce qui passe.

Gringo et Rani sont entrés dans ce sourire et c'était le commencement du monde, sa fin et son milieu, sa petite goutte rosé au milieu de tous les arcs-en-ciel, sa petite goutte pure au milieu de chaque seconde, son cri d'oiseau au fond de tous les fjords et de toutes les peines, son grand espace au fond des ressacs tandis que les âges passent et les mondes changent.

Alors plus rien n'avait besoin de changer parce qu'ils étaient dans un même sourire partout. Comme la petite algue verte dans le torrent, qui dit encore-encore...

Et toujours.

Land's End
19 septembre 1979









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