Gringo 230 pages 1980 Edition
French

ABOUT

Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Gringo

Satprem
Satprem

Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Books by Satprem - Original Works Gringo 230 pages 1980 Edition
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XXIX

CLIC-CLAC

Il a ouvert les yeux et regardé.

C'était tout pareil : des colonnes et des colonnes.

Ma était debout près de lui, très grande : Elle semblait dominer toute la foule. Mais personne ne la voyait. Elle était vêtue de lumière blanche.

— Je ne vois rien, dit Gringo, ça continue.

— Mais non, petit, tu regardes avec ton habitude de tous les jours.

— Ah?

Gringo a regardé encore en se tordant un peu le cou. La marée continuait. Il s'est retrouvé subitement dans la tête d'un homme-pantalon : ça faisait clic-clac, clic-clac... Puis il a glissé dans la tête d'un autre homme-pantalon : ça faisait clic-clic-clac, clic-clic-clac... Alors, comme un singe dans les branches, il a commencé à glisser de tête en tête : clac-clic, clac-clic, clic-clic-clac; clac-clic, clac-clic, clic-clic-clac... C'était un énorme hall de gare, vide, avec un métronome qui cliquait dans un silence caverneux, de plus en plus fort, de plus en plus fort : clic-clac, clic-clac, clic-clic-clac. Et puis, de temps en temps, un haut-parleur et une voix très lente, caverneuse aussi, sans timbre : 17 heures, quarante-deux minutes, trente secondes; 17 heures, quarante-deux minutes, trente-et-une secondes... clic-clac, clic-clac, clic-clic-clac... Et ça marchait, ça marchait jusqu'à l'horizon, jusqu'au Turkestan chinois et au Kamtchatka, sans grande différence de langue : cloc-cloc, cluc-cluc-cloc, cloc-cloc, cluc-cluc-cloc... De temps en temps, dans un petit coin de tête d'un pays perdu, il y avait un petit raté : ça faisait zzii-zzii-ztt... comme un oiseau à qui on coupe le cou, ploc! Ce devait être un homme perdu ou un défaut de fabrication, zzii-zzii-ztt-ztt-ploc... ou quelqu'un qui n'avait pas bien lu le journal du matin. Et Gringo glissait de branche en branche. Quelquefois, il y avait toute une colonne qui déraillait : crac-crac-croc-cric. Ce devait être un changement de gouvernement ou une purge militaire, ou peut-être une crise religieuse. Mais on s'en remettait très vite : clac-clic, clic-clic-clac... En somme, tout cela n'était pas spécialement marrant. Gringo a réintégré sa propre tête. Il a cogné un peu dessus pour voir si ça faisait clic, mais la pendule s'était arrêtée : un homme perdu.

Ma le regardait d'un air moqueur.

— Eh bien, dit Gringo, ce n'est pas marrant. Ça va durer combien de temps comme ça ?

— Sais pas, dit Ma... Aussi longtemps qu'ils veulent.

— Alors, dit Rani, toujours pratique, si tu allais nous chercher un verre de bierre et deux ice-cream en attendant ?

— Écoute, Rani, tu n'es pas drôle.

— Ma a dit : «Aussi longtemps qu'ils veulent», alors... À moins qu'il n'y ait un déraillement général?... On peut faire des provisions en attendant — tu ramèneras aussi des sandwichs.

Gringo était excédé, tout cela n'était pas drôle du tout.

— Mais Ma, s'écria-t-il, est-ce que tout ça ne va pas changer !

— C'est une opération délicate, dit-elle. Mais on peut essayer — oh! il y a beaucoup de temps que j'essaye... Mais tu vois, ils font cloc-cluc, clic-clic-cloc, en japonais, en hindou, en marxiste et en ashram, et en Sorbonne et en... Toute la liste.

— Oui, ça, j'ai vu, ou plutôt j'ai entendu. Tu ne peux pas arrêter la pendule? Hein, le temps zéro du monde? Ce ne serait pas mal. Moi, j'en ai assez.

— Est-ce qu'ils en ont assez ?

— Peut-être qu'ils ne savent pas que ça peut être autrement? Ils veulent seulement améliorer la pendule. Ils ne conçoivent pas le temps sans pendule..-Moi non plus, d'ailleurs, mais j'en ai marre.

— Il faudrait qu'ils en aient tous «marre», comme tu dis. Il faudrait qu'ils appellent autre chose. Est-ce qu'on peut le faire malgré eux ?

— Écoute, dit Gringo exaspéré, personne n'a demandé à sortir d'une molécule d'ADN, non?... Un petit changement de molécules ?

— Non, mon petit, pas un changement de molécules : ils referaient des pendules avec d'autres molécules. Non, c'est plus simple que tu ne crois.

— Mais bon sang! s'écria Gringo dont la patience n'était pas le fort, avec ou sans molécules, il faut

«Téter cette pendule dingue! Tu envoies une petite vague blanche : ça s'arrête.

— Tu vas les sidérer. Tu vois le petit marxiste qui ne sait plus son catéchisme, le petit ashramite qui ne sait plus son catéchisme, le conducteur d'autobus, le chirurgien dentiste qui ne savent plus leur catéchisme — plus personne ne sait son catéchisme : les chapeaux-claque tombent et les faux nez, les turbans et les bonnets d'évêque, les bonnets de Gandhi, les bonnets d'aviateur, les bonnets de magistrat, tous les bonnets...

— Ji, s'écria Rani, ce serait vachement drôle!

— Tu n'auras plus de sandwichs et plus d'ice-cream, coupa Gringo.

— Écoute, petit...

Ma se retourna vers Gringo; ses yeux de diamant brillaient comme une étoile dans la nuit.

— Je ne suis pas ici pour faire des miracles irrationnels...

— Le rationnel, on s'en fiche! il fait partie de leur catéchisme. Il faut arrêter la pendule, Ma! C'est urgent.

— Montre-moi 172 hommes — autant qu'il y a de pays — qui VEUILLENT VRAIMENT arrêter la pendule ?

— J'ai entendu quelques petits zzt-zzt par-ci par-là. Toi-même, tu m'as dit que c'était l'heure : c'est «cette fois-ci».

Puis Gringo s'est arrêté, ses mots sont tombés. Il revoyait cette cour sous des projecteurs blancs, ces fusillés ici, ces pendus là, ces prisons et ces prisons dans tous les catéchismes du monde, cette énorme Prison hygiénique et mathématique avec ice-cream et saxophone, ces colonnes grises et grises qui montaient à l'assaut d'un ciel sans oiseau, avec quelques casques et capsules pour changer de lune et battre leur métronome sous d'autres ionosphères : clic-clac, clic-clic-clac, sur Vénus et Neptune et la Constellation d'un Cygne éteint.

Alors Gringo eut un cri :

— Ma! Ce n'est pas possible, ce n'est pas possible!..-Et c'était comme toute la terre qui criait dans un seul petit cœur d'homme, oh! si futile.

Ma eut un sourire et caressa les cheveux de Gringo.

— J'avais besoin d'un cri, petit, un seul cri vrai pour défaire la magie qu'ils ont inventée. Car je ne fais pas de miracles : je défais seulement ce qu'ils ont ajouté.

Puis Elle laissa son regard errer sur cette foule.

— Je vais te montrer la non-magie, le monde sans leur magie, tel qu'il est.

Et Elle prit la main de Gringo et de Rani.









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