Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
VI
MAINTENANT, Gringo savait.
Sa vie était bouleversée par un cataclysme plus profond que le jour où, dans une clairière, une première bête se prit à penser — ou était-ce le même cataclysme, d'âge en âge? Une première anguille, un premier phoque, un loriot, une musaraigne, un papillon jaune qui volette : chaque fois le monde éclatait comme s'il ne s'était jamais vu. Un coup d'œil fou. Tout s'arrêtait, changeait de couleur, le monde n'était plus comme d'habitude. C'était une formidable interrogation subite : il y avait l'homme après l'homme, et qu'est-ce que c'est?
Un temps d'arrêt, nu. La Terre, de bête en bête, cherchait-elle donc à se regarder autrement, et toujours plus?
Gringo plongea ses mains dans le torrent, il regarda ses mains ; il aperçut son visage comme une tache cuivrée qui s'étirait, se lissait, s'éparpillait tout d'un coup dans un tourbillon de petites bulles. Gringo, c'était subitement un redoutable mystère. Ses yeux même s'étaient élargis; les fougères, les lianes qui trempaient, les gros rochers luisants surgissaient un à un avec le moindre détail, sortis de leur habituel tableau touffu, et lui posaient une question. Tout le regardait. C'était presque menaçant, ce silence qui enveloppait les choses, même l'aiguillette translucide et immobile, le ventre contre le rocher. Plus rien n'était fait pour manger, boire, marcher, s'accrocher ou compter la chute du soleil sur les étages verts du grand kapokier — tout était fait pour autre chose. Mais quoi? Une première petite bête pensive dans le vieux Carbonifère regardait-elle autrement sa terre en dérive? Elle regardait-regardait, et Gringo regardait-regardait. C'était presque douloureux, ce regard.
Gringo se sentit soudain formidablement seul.
Et comment on devient l'homme après l'homme ? là, tout seul, avec des millions d'arbres qui recom-mencent et recommencent et des millions de petites bêtes qui continuent et continuent, et quelques tribus comme d'habitude et pour toujours? Comment ça change, comment? Quoi? Est-ce que ça pouvait même changer, et par quel bout ?
À fleur d'eau, immobile, entre les cailloux cernés de bulles, il aperçut deux yeux jaunes pointés de noir : c'était Jacaré. Un bébé jacaré qui le regardait en fronçant ses sourcils de corne — un festin. C'était suc-culent, la queue de jacaré. Si Vrittru, l'arrogant, avait été là avec ses flèches méchantes, c'était vite fait... Gringo approcha sa main doucement dans le courant frais — a-t-on jamais attrapé un caïman en lui met-tant les doigts dans la bouche? Gringo ne savait pas ce qu'il faisait, il n'avait même pas idée d'attraper le caïman; peut-être voulait-il jouer? Il regardait ces deux petits yeux jaunes enfoncés dans un triangle d'écaille; il regardait rien et tout. Et d'un seul coup, tout son corps s'est empli d'une immobilité fraîche et si parfaitement claire, comme l'eau du torrent ; c'était tellement immobile, délicieusement immobile, avec toutes ces petites bulles qui couraient sur le dos et les rochers; il n'y avait pas de dos vraiment, il n'y avait pas de rocher, pas de main qui jouait dans l'eau fraîche : il y avait un grand corps limpide qui s'étirait-s'étirait dans le torrent, bouillonnait avec les bulles dans une myriade de petits éclatements de lumière, se prenait dans un treillis d'algues et glissait encore sur le ventre parmi les petites aiguillettes onduleuses et les galets doux comme des siècles polis.
Et plouff! il tomba la tète la première dans le torrent, ouvrit une grande bouche comme une gargouille trop pleine, cracha, se coupa la main sur le rocher et sortit de l'eau en s'ébrouant comme un tamanoir. Il était glacé et parfaitement Gringo.
Le petit caïman avait disparu, l'eau gouttait de son nez.
Un homme, c'était parfaitement dans une peau étanche. Voilà. Et on n'en sortait pas.
Et par où en sortait-on, donc?
Il posa son menton au creux de ses mains et regarda longtemps.
Une clameur monta du campement.
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