Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
II
LA pluie tombait, immense, équatoriale, sans fin, sur la grande houle verte de la forêt amazonienne, lavant chaque petite feuille d'un million d'arbres, comme une caresse pour chacune, comme un frisson tiède sur la peau douce des collines, lavant les peines, les âges, les mémoires, roulant d'énormes rios spongieux et des petites cascades, pareille, imperturbable, miséricordieuse, emportant les vies et les morts et les jours après les jours dans un même croule-ment liquide parfois déchiré du cri rauque d'un ara qui résonnait soudain comme une première blessure de la vie sur une éternité de silence.
Et la houle encore, la pluie encore, l'immense murmure comme une prière.
Puis tout s'est tu.
C'était le soleil, la forêt soudain comme un délire mousseux éclatant de mille verts, un torrent chatoyant allumé d'une myriade de perles, une ruée d'odeurs dans une débâcle de bois morts et de fougères.
Un rayon net transperça une clairière.
Il y avait un petit d'homme, là, seul, pensif, les joues entre les mains, assis au bord de l'igapo1.
Il était nu, sauf un bracelet de coques au-dessous de son genou droit. Sa peau était cuivrée comme le reflet du soleil sur le tronc du balsa. Son corps était dru comme une liane et si parfaitement tranquille. On l'appelait Gringo, «l'étranger». Il avait quinze ans peut-être et l'eau dégoulinait de ses mèches brunes. Son front était haut et large comme celui d'une icône. Rien ne bougeait. Deux yeux intenses regardaient... quoi?
L'avenir, le passé? Ou cette seule goutte d'eau accrochée à la mousse tendre du balsa.
Puis un grillon se mit à chanter dans une haute branche au-dessus de l'igapo, un autre grillon, un autre, se répondant là-bas sous la grande voûte déchiquetée de soleil : un son grave qui montait, montait, s'enlaçait, se figeait dans une immense note perçante couvrant tout l'igapo, s'enfonçant à travers les piliers rosés, se perdant dans un dédale de lianes, puis mourait au loin sur les premières pentes de la serra pour revenir encore envahir l'igapo tranquille de sa seule note aiguë, entêtante, inlassable, comme une marée grésillante ou comme une prière du fond des âges perdus.
1 Igapo : lac intérieur ou marécage.
II eut un sursaut, et... zzt! une flèche habile siffla à son oreille et vint clouer un petit serpent vert, si joli! vert comme une pousse à peine née, sur le tronc d'arbre devant lui.
Comme un viol.
Le serpent se tortilla autour de la flèche, se noua.
Gringo n'avait pas bougé, il savait.
Son cœur s'est seulement pincé d'une douleur poignante.
Des branches mortes craquèrent, et puis ce rire odieux, énorme, ventru :
— Alors, Gringo, pas peur?
— Tu perds tes flèches, répondit simplement Gringo sans lâcher ses joues. Mais ses mains étaient devenues blanches. Puis il ajouta tranquillement :
— Tu ne vas pas manger Jacko, non?
L'homme, rageur, arracha sa flèche sur le tronc, faillit glisser dans la boue tiède du petit lac, désem-pala Jacko et le jeta sur les genoux de Gringo.
— La prochaine, ce sera pour toi. L'igapo est à moi.
Et l'homme s'en fut dans un clapotement spongieux.
Lentement, le petit d'homme prit le serpent dans ses mains : il frémissait encore. Puis il ferma les yeux.
Les grillons reprirent leur haute note inlassable sur l'igapo tacheté d'or.
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