Gringo 230 pages 1980 Edition
French

ABOUT

Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Gringo

Satprem
Satprem

Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Books by Satprem - Original Works Gringo 230 pages 1980 Edition
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III

LA CAVERNE

C'était comme une cave, profonde, obscure. Gringo pressait-pressait contre le mur — toute sa douleur était ramassée là. Et c'était comme tant et tant de douleurs ramassées ensemble, on ne sait pas d'où ça venait. Ça n'avait pas de nom, pas de sens, mais ça peinait fort; c'était peut-être vieux — oh! oui, c'était bien vieux, certainement autant que la poussée de tout un arbre, peut-être même de beaucoup d'arbres. Ça allait loin-loin là-bas, au fond de cette cave obscure. Et Gringo pressait-pressait contre le mur. Le petit serpent vert était froid et flasque contre sa cuisse. Il était mort. C'était ça, la mort : une cave de douleur. Gringo remontait-remontait le bout de la cave — c'était sans fin. Il n'y avait pas un son, il n'y avait rien : seulement de la douleur, pure. Pour rien. Les murs étaient faits de douleur. Et c'était si vieux, c'est cela que Gringo ne comprenait pas, comme si tout d'un coup il avait tout le poids de... on ne sait pas, il y avait beau-coup de fois un petit serpent mort sur sa cuisse, des oiseaux, des tribus entièrement mortes, assassinées, comme la sienne. C'était bien vieux, la mort. C'était une très vieille cave. Et un gros rire d'homme, oh! ce rire... toute la douleur était là-dedans. C'était la solitude dans la forêt, tout d'un coup — plus rien ne communiquait. C'était Gringo, seul : Gringo «l'étranger». Mais je ne veux pas!

Et Gringo serrait son petit serpent mort, il pressait-pressait contre le mur de cette cave, comme s'il fallait aller jusqu'au bout — plus jamais il ne pourrait rouvrir les yeux et siffler dans la forêt avec cette cave au fond de son cœur. On ne peut pas vivre avec la mort dedans! Il fallait tuer la mort.

Soudain, c'était le fond de la cave. Un mur lisse et complètement noir, comme au-dessous de la cascade là-haut, sur la pente de la serra. Il n'y avait rien à faire, c'était noir pour toujours.

Un cri de perroquet résonna loin, dehors. La vie, la forêt. Mais ce ne serait plus jamais pareil. Ce ne serait plus jamais la vie : c'était pourri au fond.

Alors Gringo ouvrit les mains, lâcha son petit serpent. Gringo coula dans la douleur nue. Tout devint très immobile, par-delà tous les cris, par-delà même la peine — de quoi? Ce n'était plus de la peine, ce n'était plus rien : une masse de silence, presque suffocante, comme si sa vie allait s'arrêter là, comme si tout son être était ramassé dans un petit coin poignant, si poignant, et si fragile — comme un tout petit souffle au fond, oh! bien vieux aussi, qui rejoignait toutes les tribus mortes et tous les serpents morts et tous les morts des morts : là où ça commence. Un premier souffle léger sous des couches et des couches noires. Il n'y avait plus de sens, là. Il y avait seulement une petite respiration pure, comme un oubli de tout sauf ce petit point palpitant.

Un oubli de tout.

C'était chaud, c'était doux, ce petit point, comme le creux d'un nid.

Comme le début du monde.

C'était comme «j'aime», purement.

C'était la seule chose étante.

Alors il y eut une déchirure au fond de la caverne. Une petite lueur blanche comme un nuage. C'était tout rond, tout doux; il lui a semblé qu'il était aspiré là. Il a coulé dans le puits blanc. Les murs sont tom-bés, évanouis ; il n'y avait plus de cave, il n'y avait plus de mort, quelle drôle de chose! Et ça grandissait-grandissait, Gringo était comme plein d'un floconne-ment blanc, une mousse de lumière douce comme du pollen : ça se contractait, se dilatait, se contractait, se dilatait..., un battement chaud comme un cœur d'oiseau, mais qui emplissait tout — tout. Il n'y avait plus de Gringo : le monde était un battement blanc qui faisait un petit serpent, un basilic, une feuille dans le vent et un petit d'homme, et tout ce qu'on veut.

C'était même un peu doré.

On aurait dit une autre vie.

Ou la même, mais si différente.

— Haï!

Il faillit basculer. Une main chaude tenait son épaule. Ses yeux papillotèrent. Le petit serpent vert coula entre ses doigts et s'en fut dans l'igapo.

Sous son nez, il y avait un visage rond avec un bandeau rouge. C'était Quiño, son ami.

— Eh bien, t'as un drôle d'air!

Il avait treize ans peut-être, sa peau était comme de l'or sombre. Il avait une flûte dans la main. Ils éclatèrent de rire tous les deux et c'était si bon de rire.

La nuit tombait ; tout l'igapo s'était couvert de moire rose. Les maringouins venaient susurrer aux oreilles et mordre1. Gringo ramassa sa pelure d'écor-ces et s'enveloppa d'un geste. Il était beau, tout droit contre les fûts baignés de rose.

— On dirait que tu viens des montagnes de neige, comme Ma.

1 Maringouins . moustiques.

Les grenouilles se mirent à accorder leurs instruments d'abord un petit marteau d'argent, tout clair, tout seul, puis des dizaines, puis des raclements graves. Le chant de la nuit commençait.

— Quiño... si on savait voler ?

Quiño redressa le nez, huma l'air, se gratta l'oreille.

— Ma foi... il faudra que je demande ça à ma flûte.

Il se gratta encore l'oreille, tira son bandeau au milieu de son front :

— On n'a rien à bouffer ce soir.

Silencieusement, ils reprirent la piste du carbet1.

Mais quelque chose restait écrit comme du feu sur le front de Gringo : «II faut tuer la mort.»

Et tout à coup il pensa : «Mais bon sang, mon serpent était mort ! »

1 Carbet : hutte, campement.











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