Gringo 230 pages 1980 Edition
French

ABOUT

Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Gringo

Satprem
Satprem

Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Books by Satprem - Original Works Gringo 230 pages 1980 Edition
French
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XXXIV

LA FLÛTE DE QUIÑO

Rani marchait silencieusement près de lui, elle ne sautillait pas. La forêt se refermait derrière eux comme un rideau. Gringo ne savait pas où il allait : il allait, et la droite ou la gauche, le nord ou le sud

étaient une même douleur. La vie était soudain une marche dans rien. Il n'y avait pas de passé, il n'y avait pas d'avenir : des arbres devant, des arbres derrière, et ce seul pas maintenant comme dans des millions d'arbres après. Le monde, c'était cette minute nulle qui allait. C'était presque écrasant de nullité. Et pourtant, ça allait, ça allait — pour quoi? Un moment, il eut envie de s'arrêter là et d'ouvrir ses grands yeux de néant... mais s'il s'arrêtait, fût-ce une seconde, il savait qu'il ne pourrait plus repartir, comme un lichen ou un caillou pour toujours. Cette douleur, il fallait qu'elle ait un sens, sinon c'était effrayant. Rani faisait un pas, un autre pas, elle ramassait une noix, une autre noix pour la route. Elle cachait sa douleur dans les petits gestes, et parfois un éclair venait la traverser comme une flèche dans le cœur : «J'aurais dû le tuer.» Alors ses grands yeux noirs se fixaient un instant sur la piste, sur une petite mousse verte, et c'était tant de peine qu'on n'en pouvait plus. Gringo ne voyait rien ; il regardait cette petite forme blanche dans sa barque de flammes, ces grands yeux d'ailleurs qui fixaient... quoi? Il sentait encore cette flamme qui monte, cette invasion dorée dans son corps, et puis... quoi? Un arbre, un autre arbre, encore un arbre et pour toujours. Ils allaient dans le rien brûlant comme deux petits d'homme, au début des temps ou à la fin, sous la haute voûte pareille et le grésillement des insectes comme une vrille qui allait transpercer... quoi? Car le seul temps, c'était maintenant, et pour toujours maintenant. Il n'y avait nulle part où aller : la seule part, c'était ici, et pour toujours ici. Ils arrivaient au temps nul et au lieu écrasant. Et quoi? dans des dizaines de millions d'années ou des milliers d'yeux noirs ou bleus, sous d'autres soleils ou d'autres murmures et d'autres gestes, qu'est-ce qui serait autre, vraiment autre?

Il a pris la petite main de Rani : elle était glacée.

— Attends, dit-elle, il y a des graines pour les perruches ici, c'est bon.

Et elle a plongé dans le buisson comme un oiseau blessé.

On entendait le bruit de la cascade.

Alors ils ont couru, comme si cette cascade avait soudain un sens, une amitié. C'était connu, c'était bruissant et frais et chaud dans le cœur. Ils ont escaladé les basaltes noirs dans une débandade de perruches criardes et de lézards. C'était là. Un éblouissement de ciel sur la haute marée verte qui roulait et coulait avec ses gorges d'ombre et des crêtes douces, comme un immense bouillonnement d'émeraude mêlé d'or, jusqu'à la mer là-bas, plate et scintillante, comme un lambeau d'infini pris aux rochers de la terre.

Et l'eau fraîche, cristalline, pour la vieille blessure d'être un homme au milieu du monde, ni bête ni oiseau, ni lézard ni petite feuille, et quoi donc? S'il était «ça», qu'il est, peut-être l'homme serait-il trouvé, pour tous les temps, tous les lieux, tous les petits maintenant qui vont et viennent et passent et reviennent sans jamais s'arrêter à nulle seconde dorée comme le soleil dans une petite goutte pleine ?

— Petite-reine... Elle a dit : «II y a l'homme après l'homme.» Si on trouvait ça, on trouverait peut-être le lieu, tu comprends, l'endroit...

Elle a laissé couler ses doigts dans l'eau fraîche. Il y avait des petites algues qui dansaient.

— L'endroit... dit-elle en hochant la tête. Mais si Elle n'est pas là, il n'y a pas d'endroit.

Elle a levé le nez, regardé la forêt, les arbres, tant d'arbres comme un déluge vert avec un petit Gringo, une petite Rani, plus loin, encore plus loin, et c'était toujours ici.

— Elle marchera encore avec nous, tu crois?

— Mais il y a un endroit, petite-reine, je ne sais pas... un endroit où ça doit être plein. Et si c'est plein, Elle est là, forcément. Est-ce qu'il n'y a pas un endroit plein, tu crois, dans tout ça?

Il regardait et regardait la grande houle. Elle regardait et regardait. Il y a des millions et des millions d'années qu'ils regardaient, peut-être, avec des milliers et des milliers d'yeux d'hommes qui s'étaient ouverts, éteints, rouverts encore et jamais ouverts pour de bon sur la seule chose, le seul petit arbre, la seule petite pousse, le... quelque chose qui ferait virer ces yeux bleus ou noirs dans leur couleur pour toujours, leur ravissement à jamais, leur sourire de paix sur chaque petite feuille et chaque goutte qui murmure dans le grand torrent. Alors, plus jamais ça ne se refermerait, car ils auraient le trésor du monde dans leur cœur comme le petit de l'oiseau au creux du nid, comme l'algue verte au creux de la vague, comme les minutes et les minutes enchantées au creux d'une douceur invariable.

Et où était-elle, cette minute-là, ce lieu enchanté? Ce là-pour-toujours.

Ils entendirent le son d'une flûte.

Une tête embroussaillée a surgi plus bas, sous la cascade. Un petit d'homme s'est assis au bord du rocher. C'était Quiflo.

Il jouait pour la cascade, ou pour rien, il laissait perler ses petites gouttes de notes pour être avec la cascade, avec le vent doux, avec rien et tout, avec son cœur qui perlait. Il était parti dans une petite rivière de chant, et là-bas était ici, maintenant était toujours; sa flûte montait-montait avec le cri aigre de la huppe, plongeait ft s'enfonçait dans la vallée d'ombre où glisse le serpent vert et murmure le criquet solitaire sous la feuille, puis repartait d'un coup d'aile, laissant une petite pluie de notes liquides sur un champ d'azur déchiré.

Puis tout s'est tu.

Il y avait cette minute-là.

Ça vibrait encore au loin, derrière la houle et le scintillement blanc, dans une profondeur d'ici qui semblait se fondre aux profondeurs là-bas et s'égrener à travers une grande mémoire douce comme un arpège sans fin sur des temps de neige arrêtés.

Et Ma semblait sourire là.

Mais c'était un rêve. C'était un rêve!

Gringo a attrapé un caillou et, d'un coup précis, l'a envoyé sur la tête de Quiflo.

— Eh! Quiflo!

Il s'est retourné, ahuri. Il a escaladé le torrent dans un rire.

— Mais qu'est-ce que tu fais ici ?

— Et toi ?

Ils ont ri et c'était bon de rire ensemble.

— Tiens, dit Rani, j'ai des graines et des noix pour tout le monde.

Ils ont mangé et ri encore.

— On part ensemble? dit Gringo.

— Où?

— Ah! dame, je ne sais pas!

Quiflo regardait devant lui, la  forêt là-bas et partout.

— C'est grand... Et on mangera quoi?

— Eh bien, tu as des noix, on mangera ce qu'on trouvera.

— C'est pas beaucoup... Et tu dormiras où?

— Je ne sais pas, dans les arbres.

— Y a des bêtes.

— Tu as peur ?

— N...non, dit Quiño en se grattant la tête. Mais on ne sait pas où on va.

— Et ici, tu vas où ?

— Eh bien...

Rani regardait tout cela avec un vague amusement.

— Tu veux rester avec Vrittru, avec Psilla, avec tous ces gens ?

— Mais tu veux aller où? Il n'y a personne là-bas. On n'est jamais allé là-bas.

— Alors écoute, dit Gringo excédé, tu peux rester pendant deux mille sept cent trente-sept ans dans la tribu qui fera des petites tribus qui feront d'autres tribus. Et puis si Ma revient, ils la tueront encore.

— Mais c'est la Loi, dit Quiño, complètement abasourdi.

— J'en ai marre de la loi. Écoute, Quiño, je ne veux pas te forcer à venir avec nous.

Quiño était pâle tout d'un coup, il serrait sa flûte sur son cœur, il ne savait pas où aller, il ne connaissait que le pays de sa flûte. Rani eut pitié.

— Dis, Quiño, tu restes ou tu pars, c'est pareil, on t'aime. Tu viendras jouer de temps en temps ici, sous la cascade, et tu penseras à nous. Peut-être qu'un jour, on se retrouvera... là-bas.

De grosses larmes ont coulé sur les joues de Quiño, il était perdu.

— Tu te souviens, Gringo, tu voulais voler... Moi, je vole avec ma flûte !

— Moi, je veux voler avec mon corps, pas avec des rêves.

Le silence est tombé entre eux.

La cascade cascadait toujours avec un petit arc-en-ciel. Gringo s'est levé. Il a regardé à l'Ouest, au Nord, au Sud.

— Par là, c'est la forêt ; par là c'est encore la forêt ; par là, c'est la serra...

Quiño le regardait avec déchirement.

— On ira par là, dit Gringo en montrant la savane et la mer.

Puis il a ramassé quelques algues et des cailloux dans le torrent.

Il a pris la main de Rani.

Ils sont partis vers l'Est.

Une petite silhouette a regardé longtemps sur la cascade.









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