Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
IV
LA faim.
Gringo ne voulait pas avoir faim, c'était humiliant. C'était dégoûtant. Mais tout de même...
Les minuscules souï-manga1 n'avaient pas faim : ils voletaient, voletaient, comme dans une danse sur place, et puis ploc! ils embrassaient le calice de la fleur, d'un coup, comme à la dérobade, comme on rit, parce qu'elle était jolie, et puis une fleur toute seule, ça a besoin de compagnie. Mais le piracuru2 salé... de père en fils. D'ailleurs, il n'avait pas de père. Donc il n'était pas le fils — il était quoi ? Ni crocodile, ni souï-manga, ni Indien Tucanoan. En somme, un bâtard inexistant. Mais tout de même...
— Veux-tu me ficher le camp d'ici! bon à rien...
Une voix d'homme grognait derrière le carbet. Un filet de fumée bleue montait dans le ciel.
1 Souï-manga : oiseau-mouche. 2Piracuru : poissson.
— Sait pas chasser, sait pas tisser, sait pas pêcher... hein?
Si Gringo vivait même aujourd'hui, c'était une grâce de l'Ancienne, sinon il serait mort il y a belle lurette, avec toute sa tribu, dans un trou du rio Xingu. «Celui-là, il est mien», avait-elle dit, et personne ne discutait l'Ancienne — quoique... là aussi, on entendait des grognements depuis quelque temps.
Gringo s'en fut à pas lents, digne, nonchalant, son éternelle pelure d'écorces pendue au cou comme une étole. Il était mince avec des muscles longs, comme s'il les cachait. Il savait très bien grimper aux arbres, mais ça, il ne le disait pas. Et puis à quoi ça sert?
Il sauta par-dessus un tronc mort, d'un bond précis, comme une biche des marais, hésita un instant devant la piste de l'igapo : un œuf de tortue, ce ne serait pas mal. «L'igapo, c'est à moi.»
À moi, à moi... et moi et toi. C'était un drôle de monde, tout de même. Est-ce que le souï-manga était «moi», le jacuaru, le gros pamba1? OÙ est-ce que ça commençait à faire «moi»? — Gringo, c'était terriblement «moi», de temps en temps, c'est ça qui faisait la douleur.
— Psitt !
Il s'arrêta net. Un petit rire fusa dans le taillis.
1 Jacuaru : grand lézard. Pamba : serpent.
C'était Rani, la sœur de Quiño, bien entendu, avec ses yeux bridés fendus comme une plume d'oiseau au milieu de ses joues brunes.
Sans un mot, elle lui tendit une machette et disparut dans un craquement de brindilles mortes.
Un homme sans machette, ce n'est pas un homme, n'est-ce pas, ou qu'est-ce que c'est? En tout cas, pas un Tucanoan. Il haussa les épaules, continua encore un peu, regarda vers l'Est, vers le Nord... les savanes ou la serra? Mais non, c'était la cascade qu'il voulait — que ses pieds voulaient. C'est curieux, dans ces cas-là, c'étaient toujours les pieds de Gringo qui décidaient. Ses pieds savaient mieux que lui. Ce matin, ses pieds avaient décidé pour la cascade, mais il y avait autre chose derrière, il ne savait pas très bien quoi — quelque chose qui le tirait.
Il noua sa pelure d'écorces autour de ses reins et se mit à marcher... et puis il n'y avait plus de Gringo tout d'un coup.
Il y avait des racines longues et serpentines, comme un pipe-line — il savait où couper exactement, et clac! clac! un bout de tronçon juteux entre ses mains, la tête rejetée en arrière, il but avidement : c'était frais comme de la vie, ça coulait dans son corps comme un petit ruisseau pétillant, aah! encore, encore... Il se sentait gonfler à vue d'œil comme la tige du nénuphar dans l'igapo.
La forêt commençait à devenir un immense igapo où l'on coulait, pompait du suc, touchait un peu par-tout par mille petites fibres et membranes délicates — une forêt savoureuse et légère. Gringo marchait, mais c'était une drôle de chose qui marchait, comme si ses jambes s'étaient emparées de lui, de plus en plus vite, de plus en plus vite : son bracelet de coques clic-claquait. Il y avait de longs sipos1 qui pendaient en travers, et hop! des bois morts, des racines traîtresses fraîchement coupées avec leur biseau d'acier déjà couvert d'un bouquet de feuilles, et hop! On sentait la forêt par mille petits pores, dont on ne savait pas très bien si c'étaient ceux de la liane, du bois ou du rocher moussu, ni si c'était le serpent qui disait : «Attention» ou le pied qui passait simplement par-dessus : un gros truc, tout lové, immobile et parfaitement glauque, et hop! on était déjà loin, avec d'autres tiges et broussailles... vite-vite, c'était un éclair de sensation, une exactitude si drôle, tout répondait. Gringo soufflait un peu, et puis c'était agaçant ce souffle encore qui faisait un Gringo là-dedans avec un petit grelot de coques. Là, c'était le dernier coup : «Vas-y.» — Vas-y, c'était le Sésame. Alors il se penchait un peu en avant, une dernière fois ses muscles se bandaient... comme un seuil à franchir. Et puis c'était la grande respiration. Ça, c'était si amusant!
1 Sipo : liane.
C'était toute la forêt qui respirait à travers lui, ou lui à travers la forêt, et il n'y avait plus de lui, plus de troncs, plus de souches ou de rochers : ça marchait tout seul, c'était une seule chose qui était la jambe et le caillou et le petit serpent couleur de bois mort et des tas de choses partout, et si plein de joie dans les jambes et dans le caillou, et hop ! on ne savait pas quoi passait par-dessus quoi : ça touchait à peine terre. Alors il y avait quelque chose qui prenait dans les poumons, comme une bouffée de délice ou de rire, oh! une joie, une joie à fermer les yeux, une respiration, un rythme, on n'y voyait plus rien, on ne s'y reconnaissait plus, c'était un immense plongeon léger dans un grand souffle qui était comme du rire ; un pétillement de rire, immense, innombrable, partout, exhilarant, bruissant comme la sève et la cascade, coulant comme le serpent, frémissant avec la feuille... Alors on décollait, les pieds ne touchaient plus terre, le monde s'ouvrait, on entrait dans la danse.
Une respiration légère qui était comme la respiration même du monde.
Plouff!
Il s'est laissé tomber par terre : Elle était là.
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