Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
XXXVII
Ils entrèrent dans un air léger qui était comme fait de soleil. Respirer était une sorte de joie, marcher était encore une respiration. C'était tout le corps qui respirait : pas seulement les poumons mais un in-nombrable petit gonflement d'aise comme si chaque cellule avait son délice particulier, et tout ensemble c'était... oh! une exquise légèreté mouvante, respirante, vraiment comme une myriade de petits soleils qui faisaient des bulles dans tout le corps et avec une joie! Un corps de joie. Gringo a fait un petit bond en fermant les yeux — mais peut-être la biche fait-elle un bond comme cela, avec cette joie, le petit
lézard qui court, l'eider aussi posé sur une patte et le serpent lové dans son anneau tranquille, tous, tous!... Gringo avait oublié, et tout d'un coup il respirait des milliers de fois dans son corps pour les milliers d'années emmurées, il bondissait les yeux clos dans un immense délice léger. Et puis il n'y avait pas besoin de voir avec des yeux d'oculiste, là, amarrés dans leur trou, avec une petite couleur invariable, il n'y avait pas besoin de voir du tout! C'était vu-vécu par tous les pores ensoleillés, touche-senti par d'innombrables petites antennes vibrantes qui pompaient l'air et la vue comme les pistils d'un arbre en fleurs. Et hop! Rani avait pris sa main et ils couraient tous les deux comme des enfants du nouveau monde par les champs de joie.
Ma les regardait en souriant.
Ils jouèrent longtemps, peut-être : le temps, c'était tout juste un éclair de joie. Ça mesurait la joie, et quand on avait bien joué, ça se refermait comme un bouton bien clos, là, enveloppé dans son parfum. On n'y était plus pour personne. Et voilà.
— Ma! s'écria Rani, les joues toutes rosés et les cheveux ébouriffés, on s'est bien amusés. J'ai soif.
— Eh bien, bois.
Ils étaient au pied de la cataracte.
Rani a secoué la tête, posé un doigt sur son nez d'un air de dire... Elle a plongé ses mains dans le torrent pour être sûre.
— Et Gringo ?
Il était là, subitement, sa ceinture d'écorces autour des reins, tout rosé lui aussi. Les distances, ça n'exis-tait pas : ça mesurait de la non-existence, et comment ce qui n'existe pas pouvait-il exister? Ça n'existe pas, c'est tout. Rani s'est gratté la tête, a regardé Gringo, mais «regarder»... peut-être est-ce comme cela que le nuage regarde la pluie, avec des tas de petites gouttelettes dedans ?
— Tu es beau, dit-elle simplement.
— Hein ?
Gringo regardait Rani à son tour ; ce n'était pas une Rani très différente, elle avait toujours son petit air d'évidence, un peu obstiné aussi, mais il y avait du soleil dedans comme si l'on avait bien battu du miel avec du jus de grenade ; et puis ça changeait, ça prenait des teintes différentes : justement maintenant, c'était comme un pingouin au bord de la banquise. Elle a bu longuement, s'est redressée : «Aah!»
— Dis, Ma, pourquoi ils sont dans un filet, les hommes ?
— Ah! petite, c'est une vieille histoire... Les médecins te diront que ce sont les chromosomes.
— C'est quoi, les chromosomes?
— Des habitudes coagulées. Tu sais, comme la taupe qui fait son trou et ses galeries.
— Tu ne peux pas les décoaguler ?
— Je peux, mais... Est-ce qu'ils ont envie de sortir de leur trou? Ce sont des galeries d'art, mon petit! C'est tout à fait sacré. Ils vont pousser des cris. Ils te diront que ce n'est pas scientifique du tout, ou pas catholique ou pas rationnel ou pas physiologique, pas... Pas-pas-pas et pas-pas-pas. Enfin ce n'est pas raisonnable du tout.
— Et si tu les déraisonnais ?
— C'est à voir... Écoute, je vais te montrer, c'est plus simple. On va reprendre le film à l'envers. Ce n'est pas qu'il y ait un commencement et une fin, note, c'est tous les temps en même temps : ça dépend où l'on regarde. Si tu regardes un trou de souris, tu es dans le trou de souris.
— Alors il faut bien regarder, dit Rani.
Elle a levé le nez au ciel, et hop! d'un coup, elle s'est envolée : plus personne.
— Ma, dit Gringo songeur, qu'est-ce qui se passe là-bas, dans la clairière? Tu es aussi dans la clairière? Ou quoi ?
Ma a regardé vers l'Ouest, et hop!... Les points cardinaux, c'était le temps d'un regard, et ça allait dans tous les sens, l'Est au Nord et le Sud à l'Ouest, puisque le Nord, c'était partout où l'on voulait aller. La boussole instantanée, comme l'oiseau arctique avec son Nord sur une lagune des tropiques. C'était tout le temps le Nord, on ne pouvait pas s'y perdre.
Ils arrivèrent dans la clairière, le soir tombait ; déjà les grillons et les pipa-pipa avaient repris leur
orchestre. Ici, le soleil tombait, c'est drôle, et puis il se levait ailleurs, ce n'est pas logique, et comment un soleil peut-il se lever et tomber à la fois? À moins d'être coupé en morceaux : un bout ici, un bout là, un pas de chaque côté de la boule. Les hommes, c'étaient décidément des morceaux d'homme et des quarts de méridien terrestre ; ils avaient vraiment perdu la boule et la rondeur du monde, qui flotte, qui flotte... dans un grand roulis léger avec les baleines et des grelots d'étoiles. Mais dans le temps vrai, le soleil ne tombait nulle part et les années ne vieillissaient pas, puisqu'un matin, c'était toujours le matin, comme c'était toujours le Nord et toujours le contentement d'être là où on est — et si l'on n'est pas content, on n'y est pas, c'est simple. On rentre dans le bouton; ou comme Rani, on file sur la pointe des pieds.
Tout de même, Gringo s'est penché et il a ramassé une poignée de terre, pour être sûr. C'était parfai-tement terrestre. Ça avait même une autre qualité qu'avant : c'était très distinct, comme si chaque grain, chaque bout d'herbe là-dedans, avait sa vie particulière; ce n'était plus une espèce de masse neutre avec des petits points plus nets saisis par des yeux : chaque point était net, vivant. Gringo a regardé autour de lui : les arbres, le bois-violet, le rosé du ciel qui s'éteint, et c'était tellement vivant, vibrant, et éprouvé en même temps — on était dedans partout, immédiatement. Vraiment, Gringo regardait la terre pour la première fois, jamais elle n'avait été si intense, à croire que chaque chose avait sa lumière dedans, sa petite lanterne et son carreau pour dire bonjour.
Brujos est entré dans la clairière avec une brochette d'agamis autour du cou. Il avait l'air blafard. Kratu, Vrittru et tous, les uns après les autres, rentraient avec leur chasse, leur pêche et leurs racines de manioc
: ils avaient tous l'air blafards.
Gringo s'est retourné vers Ma avec une sorte d'éton-nement. Elle n'a rien dit.
Ils étaient gris-gris, sans air dedans, sans vie : de la peau éteinte sur une sorte de digestion confuse. Psilla est passée, très affairée, disant un mot à l'un, à l'autre, avec un petit air de commandement : Gringo ne comprenait pas un mot de sa langue. C'était une sorte de bruit caillouteux et très discordant : ça n'avait pas de sens, ça ne voulait rien dire. Les pipa-pipa voulaient dire quelque chose, le torrent voulait dire quelque chose, même le bout d'herbe voulait dire quelque chose : il y avait un rythme partout, et puis cette langue d'homme, ça n'avait aucun rythme, ça ne répondait à rien, ça n'appelait rien. Et personne ne les voyait.
— Ma, demanda Gringo, comment se fait-il qu'ils ne nous voient même pas? Est-ce qu'on est invisible? Est-ce que par hasard on serait des fantômes ?
Gringo s'est empoigné le bout du nez, mais c'était parfaitement concret. Ma s'est mise à rire, bien amusée.
— Des fantômes? Alors je t'assure qu'il y a une quantité de choses fantomatiques dans ce monde! Dis-moi, de quel côté sont les fantômes?
Quiflo est entré dans la clairière, l'air pâle et désœuvré, sa flûte sous le bras. Et c'est étrange, il était moins blafard que les autres, on le voyait mieux.
— Tu vois, dit Ma, il est déjà un peu du côté des fantômes! Il se souvient. Ça fait un peu de lumière dedans.
— Mais pourquoi ne nous voient-ils pas?
— Mais avec quels yeux, petit! S'ils pouvaient nous voir, c'est qu'ils seraient déjà sortis de leur filet. Avec quels yeux un poisson peut-il voir un homme, sauf en rêve... de poisson ?
Gringo a frappé énergiquement dans ses mains :
— Holà!
Un pic-vert s'est envolé. Pas un homme n'a entendu.
— C'est bizarre tout de même... Tu es sûre qu'on existe ?
— Mais mon petit, ils sont dans leur rêve d'homme, comme d'autres sont dans un rêve de poisson.
— Mais ce n'est pas un rêve! s'exclama Gringo. Ce Vrittru, il m'a donné un sale coup de pied dans le ventre — d'ailleurs, je n'ai plus mal dans le ventre.
— Donc est réel ce qui fait mal dans le ventre ! Et Ma rit et rit.
— Oui, c'est comme cela : est réel ce qui fait mal.
Il faut que ça fasse mal pour qu'ils sentent! Voyons, petit, soyons sérieux : est-ce qu'un papillon voit un homme? est-ce qu'un serpent, une goutte d'eau, une feuille dans le vent voient un homme ? — Ils voient à leur façon quelques couleurs ou chaleurs ou mouvements qui les intéressent ou les gênent. Et quand Quifto rêve avec sa flûte, il sent vaguement «quelque chose» : ça lui fait mal. C'est-à-dire qu'il se sent à l'étroit, il est gêné dans sa peau. Eh bien, c'est ça! Il faut être considérablement gêné dans sa peau pour commencer à voir autre chose que son eau de poisson ou son air d'homme. Et encore c'est tout à fait
«vague».
— Je me souviens, oui... Mais c'était très doux aussi... Je sentais toujours de la neige autour.
— Tu sentais le pays d'après l'homme. D'ailleurs, ce n'est pas un autre pays : c'est le même, avec d'autres yeux et une autre vitesse.
À cet instant, Psilla a débouché devant eux. Elle est allée tout droit vers une espèce d'amas de cailloux au milieu de la clairière, elle s'est penchée un peu et elle a brûlé de la résine dessus. Gringo n'y comprenait rien.
— Tu vois, dit Ma, ils ont fait un trou et ils m'honorent. Puis Elle a pouffé de rire comme une petite fille :
— Je suis bien honorée. Gringo était sidéré.
— Mais tu n'es pas là-dedans!
— Mais si, mon petit, je suis aussi là-dedans.
— Mais ce n'est pas vrai !
— C'est vrai pour eux. Ils me gardent sous clef; comme ça, je ne suis pas dangereuse!
— Mais enfin, qu'est-ce qui t'empêche de sortir de là! Tu fais sauter tout leur truc, et tu sors.
— Ils seront épouvantés, mon petit! Ils en mourront debout. Je ne suis pas si méchante! Je pouvais très bien aussi ne pas rentrer dans leur trou.
— ??
— Ils le voulaient comme cela. Écoute, mon petit, tu n'as encore rien compris à leur filet. Je ne suis pas là pour faire des miracles ahurissants, je suis là pour les pousser à sortir de leur filet. Bon. Eh bien, il faut une dose raisonnable de suffocation pour qu'ils veuillent en sortir. Alors je les suffoque peu à peu
— ou plutôt ils se suffoquent eux-mêmes.
— Mais toi, là-dedans, qui es-tu?
— La douleur de la terre. Il y eut un silence.
— Ils aiment leur douleur, ils ne veulent pas la lâcher. Tiens, regarde, je vais te montrer.
Brusquement, ils se retrouvèrent tous les deux sur le boulevard d'une grande ville.
Une foule immense, grise, interminable.
Tout d'un coup, Gringo y était.
— Non, Ma! Non!
Personne ne les voyait.
— Ce n'est pas possible, Ma, pas possible! Oh! je ne vais pas encore une fois descendre ce boulevard, prendre le métro, recommencer les gestes, tous les gestes...
Ma ne disait rien.
Soudain Rani est apparue en Jean, sa queue de cheval au vent, toute rosé comme après une course.
— Je me suis bien amusée ! J'ai accroché une ficelle dans les cornes de Chacko et on a glisse-glisse dans la neige...
Elle s'est arrêtée net.
— Mais qu'est-ce que c'est que tout ça? Qu'est-ce qu'ils ont tous?... Mais c'est fou! Elle a attrapé Gringo par le bras et l'a secoué :
— C'est fou! Mais dis-moi que c'est fou... Gringo ne disait rien.
— Voyons, Gringo...
Elle regardait à droite, regardait à gauche.
Maintenant, des larmes se sont mises à couler sur ses joues. Elle secouait la tête sans dire un mot, c'était tout voilé, c'était affreux. Et des hommes, encore des hommes, avec leur serviette sous le bras, des
femmes, encore des femmes, sur leurs souliers pointus. Gringo ne disait rien, il regardait.
Il regardait à se faire éclater les yeux, avec une douleur si profonde dans le cœur, comme s'il avalait des morts et des morts et des douleurs sans fin et des milliers d'ombres, là, les bras ballants, au bord d'un trottoir pour toujours, à travers des vies et des vies d'ombres, pour rien, avec un métro au bout, et on recommence : La Motte-Picquet-Grenelle, tout le monde descend, mais c'est de la blague! on remonte toujours. Et ça continue.
— C'est effrayant, murmura Gringo.
Rani ne disait plus rien, elle était blanche comme une morte, les deux mains serrées sur rien.
Ma ne disait rien. Elle regardait. Puis Elle s'est approchée de Rani, doucement, et lui a dit avec une tendresse infinie :
— Tu veux retourner voir Chacko ?
Rani a secoué la tête. Elle était perdue dans une sorte de cataclysme et secouait la tête, secouait la tête comme une somnambule.
— Et toi, petit, tu veux?
Gringo a secoué la tête, secoué la tête. Puis il a pris la main de Rani, regardé cette foule, regardé Ma :
— Je reste pour crier avec eux !
Alors il s'est retourné vers cette foule grise, et il a poussé un cri si déchirant que toute cette foule s'est arrêtée subitement comme si son propre cœur criait.
Ils se sont retournés. Ils ont regardé à droite, à gauche. Ils ont regardé encore. Ils avaient deux trous noirs à la place des yeux. Ils ont regardé leur abîme tout d'un coup.
Il y eut un silence effrayant dans cette foule arrêtée.
Gringo serrait la main de Rani comme à travers des vies de condamné à mort, des barreaux et des barreaux sans fin et des nuits de supplicié à attendre les pas dans le couloir. Et puis l'aube avec un cri d'oiseau, on ouvre la porte.
Gringo a crié.
Il a crié du fond des morts sans fin, des corps étranglés, des corps battus, violés. Du fond des nuits et des nuits sans rémission, du fond des cœurs et des cœurs troués.
Alors la foule a regardé encore une fois d'où venait ce cri. Elle a regardé dans son cœur tout d'un coup. Elle a regardé sa nuit tout d'un coup.
Ses yeux noirs ont roulé par terre. Il y avait une flamme dedans.
Un petit quelque chose.
Un enfant a crié. Un autre enfant a crié.
Ils ont laissé tomber leurs livres, laissé tomber leurs serviettes noires. Ils ont laissé tomber leurs bras. Une minute nulle.
Puis Rani a murmuré comme une somnambule, avec un tout petit souffle, un tout petit cri au bout : « Non ! »
Un tout petit cri de rien. Et leurs yeux de flamme se sont ouverts. Alors un formidable cri a saisi la terre et du fond de la mort, ils ont crié : N O N !
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