Gringo 230 pages 1980 Edition
French

ABOUT

Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Gringo

Satprem
Satprem

Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Books by Satprem - Original Works Gringo 230 pages 1980 Edition
French
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XXII

LA PORTE DE NEIGE

ILS ont volé-volé dans le grand corridor blanc hors du temps, comme deux oiseaux vers nul port, nul lieu, pour la seule joie de battre et battre dans cette coulée de lumière coupée de lacs profonds et bleus comme un sommeil. Il n'y avait nul passé, nul futur : un présent immense et doux comme une aile sur les champs lisses de l'infini; il n'y avait ni toi ni moi, ni ici ni là-bas : un seul battement lent et de grands yeux posés sur une beauté à jamais. Et le vol continuait-continuait, comme l'écho lumineux d'une joie pour elle-même sur les crêtes blanches de l'éternel.

Ils arrivèrent à la porte de neige.

Déjà le temps prenait un corps et une mémoire, et des doigts blancs pour caresser son monde.

Il a pressé la porte ; elle s'est emplie d'une flamme douce comme la corolle du pêcher. Elle s'est ouverte dans un souffle.

Gringo était assis au bord d'un lac gelé. Il était immobile et tranquille comme les brumes du matin qui se perdaient dans les roseaux. Il était là depuis des aurores et des aurores peut-être : il regardait. Il regardait le songe au fond de ses yeux ou la nacre du matin qui glissait entre les roseaux droits tandis que les brumes se levaient. Et le lac comme un grand coquillage de lumière pris aux mailles de la nuit. Un jar s'est mis à crier derrière les roseaux; son cri se perdait loin-loin dans un marais d'ombres déchiré de rayons blancs, ou là-bas, peut-être, au fond de son cœur comme une mémoire aiguë prise dans un gel de silence. Quelque chose a commencé à vibrer en lui : il s'éveillait au temps et au souvenir, comme une première blessure sur des neiges refermées ou comme un premier sillage frémissant de la joie de vivre.

Et l'aurore éclata de mille feux, semant un poudroiement d'or sur les lambeaux de nuit et découvrant les îles vertes des roseaux parmi les nappes gelées.

Où est-elle? pensa-t-il.

Car le temps, c'était toujours «quelque-chose-qui-n'est-pas-là».

Instantanément, Rani est apparue en haut des marches qui descendaient au lac. Elle était emmitouflée dans une grosse fourrure au poil bouclé, avec une petite toque d'hermine qui laissait juste passer ses joues rondes et de grands yeux fendus dans un rire. Elle tenait une brassée de feuilles de bouleau sous le bras.

— Je vais nourrir Chacko, tu viens dans la forêt?

— Petite-reine, dit-il en montant les marches, tu ne te souviens pas ?

— De quoi ?

— Je ne sais pas. Tu ne te souviens pas?

— Tu es bizarre, Gringo. Le soleil est beau aujourd'hui et la neige est douce comme un duvet d'eider. Ça sent bon le sapin.

— Et Ma ?

Rani pointa le menton vers le château, et instantanément Elle apparut dans la grande allée de neige bordée d'épicéas. Gringo courut vers Elle, Rani gambadait comme un ourson en liesse avec sa botte de feuilles sous le bras.

— Comme tu es belle! s'écria Gringo en prenant la main de Ma.

Elle avait l'âge du matin ensoleillé, Elle était si grande dans sa cape blanche.

— Tu m'as appelé, petit?

— Ma, s'écria Rani, on va nourrir Chacko dans la forêt, tu viens avec nous ?

Et ils partirent tous les trois, la main dans la main, Elle au milieu et Gringo à sa gauche.

La neige craquait doucement sous leurs pas, le soleil trouait les sapins empoudrés, laissant tomber des colonnes d'or sur les cristaux éblouis. Ils allaient dans un silence peuplé d'odeurs, ils avançaient à travers des jours et des jours pareils, d'une coulée d'or à une autre coulée d'or qui les embrasait soudain comme s'ils allaient rester pris dans un rayon de soleil enchanté. Gringo laissait sa main errer dans le rayon, et puis ils continuaient, c'était encore un autre rayon et l'odeur forte de la résine et la neige qui s'enfonçait dans la neige.

— Ma, pourquoi...

Et il restait là, perdu dans sa question qui n'avait pas de mots : c'était tout simplement «pourquoi», et plus rien n'était enchanté.

— Il veut se souvenir, dit Rani en haussant les épaules, a-t-on idée!

— Ma, j'ai entendu le cri des jars ce matin, dans les roseaux, et c'était... je ne sais pas, quelque chose de loin-loin qui m'appelait.

Ma sourit; ses yeux étaient bleus comme le lac quand les glaces commencent à fondre. Il y avait une étincelle de moquerie dans ces yeux, ou d'amusement : Ma, c'était celle qui s'amusait toujours. Gringo, c'était celui qui ne s'amusait jamais. Il voulait le radical définitif — mais qu'est-ce que c'était, le

«définitif»? C'était peut-être bien cela, sa question. Rester pris dans la coulée d'or... pour toujours et toujours?

— Tu veux déjà partir ?

Son cœur s'est pincé soudain, comme devant un abîme.

— Partir ?

Il a regardé les sapins, Rani qui sautillait, la neige si douce et tranquille.

— Ma, qu'est-ce que c'est que ce cri?

— Attends, je vais te montrer.

Rani s'est mise à appeler : «Chacko-Chacko!...» Sa petite voix claire s'enfonçait dans le silence comme

 un cristal. Les grands sapins étaient si immenses avec leur fût violet. Gringo ne se sentait pas plus haut qu'un lutin. Puis on entendit une foulée sourde, un craquement de branches mortes : Chacko, le grand renne, était là, les naseaux fumants et la ramure toute droite. Rani dansait :

— Ô Chacko, grand Chacko, beau Chacko...

Elle levait une jambe, puis une autre, puis tournait sur elle-même. Elle était parfaitement ravie. Chacko aussi, bien que plus dignement; il brouta quelques feuilles de bouleau tendre et ils partirent tous les quatre.

Ils arrivèrent près d'une source gelée au milieu de gros rochers couverts de givre.

— Tu veux savoir? dit Ma.

Gringo n'était plus si sûr. Rani caressait le col de Chacko, qui dodelinait à droite, dodelinait à gauche, avec approbation. Elle se dressait de toute sa taille sur le bout de ses bottes pour lui tirer les poils : «Grand Chacko, beau Chacko, gentil Chacko...»

— Ma, cria-t-elle, si je lui montais sur le dos et on galoperait, hein?

— Tu vois, elle aussi, elle veut partir!... Eh bien, regarde. Je vais te montrer.

Ma se pencha, prit un caillou et brisa le miroir de la petite source.

Un trou noir apparut entre les cristaux brisés.

Gringo n'était plus sûr du tout — mais Gringo ne serait jamais sûr jusqu'au Jugement dernier, à moins qu'on ne le change... en quoi ? Peut-être en gargouille pétrifiée dans un rayon de soleil. Gringo, c'était la perpétuelle question.

Ma posa sa main sur le front de Gringo.

— Penche-toi et regarde.

C'était noir. Il aperçut d'abord son visage blanc sous un bonnet de fourrure. Rani chantonnait toujours : «Grand Chacko, beau Chacko...» Tout était tranquille comme pour l'éternité. Gringo regardait ce visage, ces yeux qui brillaient comme un puits de lumière. Il sentit qu'un charme allait être brisé; son cœur s'est serré, la voix de Rani s'éloignait. C'est devenu tout blanc. Il a plongé dans le puits blanc, comme la grèbe d'un cri dans le lac scintillant. C'était tout rond. Il sentit qu'il allait culbuter en avant mais quelque chose le retenait encore, peut-être cette petite voix qui venait de loin-loin comme à travers des champs de neige. Une porte ronde s'est emplie d'une flamme verte, mouvante. On aurait dit des algues lumineuses. Le rideau d'algues s'est écarté : Gringo regardait d'au-dessus, comme penché sur un hublot, un lac et de grandes fougères, et une forme nue au teint cuivré qui semblait endormie sur les rochers ; il y avait un sourire sur ces lèvres.

— Tu vois : ça, c'est toi, dit Ma d'une voix claire.

Une autre forme un peu plus petite regardait ce moi, une main sur la joue, avec un regard intense : c'était Rani. Tout était très immobile, comme sus-pendu. Gringo regardait et regardait.

— Tu vois, tu souris.

Il sentit un souffle chaud et bruissant monter en lui. Ma posa la main sur son épaule :

— Attends.

Le lac s'est brouillé doucement, comme des algues qui ondulent et se referment. La flamme est devenue blanche, il lui semblait entendre au loin la voix de Rani comme une petite cascade. Puis le blanc s'est teinté d'améthyste, c'étaient comme des volutes qui montaient ; les volutes se sont écartées laissant un hublot blanc. Gringo s'est penché : il y avait un homme enchaîné, d'autres hommes aussi qu'on emmenait au supplice; une lourde charrette aux moyeux grinçants dans un sable presque rouge, et puis ces crêtes déchiquetées à l'infini, teintées du premier soleil. L'homme souriait.

— Tu vois : ça, c'est toi. Tu souris.

Gringo regardait et regardait cet homme au torse nu, il sentit qu'il allait couler dans ce regard et ce regard couler dans le soleil sur les crêtes là-haut, au-dessus des pistes rouges du Turkestan, où grondaient des hommes vêtus de peaux sauvages tandis que claquaient des oriflammes dans un vent de feu.

— Attends.

Les crêtes se sont brouillées, le regard s'est perdu dans une dernière coulée de soleil. C'était blanc de nouveau et la petite voix de Rani chantait encore derrière les neiges.

— Tu veux voir encore ?

Gringo ne savait pas, il restait là fasciné par ce puits de neige comme si quelque secret allait jaillir tout d'un coup. Alors le rideau de neige s'est empli d'une flamme couleur paille, presque jaune, qui s'est écartée lentement sous la pression du regard. Il y avait un homme dans une cellule de pierre, assis sur un banc, les mains jointes entre ses genoux et les yeux clos. La porte de la cellule s'est ouverte. Il y avait un sourire sous ces yeux clos comme une flamme douce qui se fondait dans un amour à jamais.

— Tu vois : ça, c'est toi.

Et la voix de Ma résonnait à côté de lui comme à travers des champs de lumière, comme s'ils marchaient ensemble et pour toujours dans un grand pays serein où toutes les peines sont effacées, n'existent même pas, s'évanouissent comme un rideau d'ombre sur une grande neige immuable. Et Gringo s'enfonçait dans cette douceur, s'enfonçait comme le grand renne là-bas dans la toundra gelée sous un rayon de soleil.

Un prêtre a posé la main sur son épaule : il y avait une croix dans sa ceinture et une main qui serrait une cordelière. Gringo a eu un petit choc, tout est devenu blanc.

— Tu veux encore ?

Gringo ne voulait rien, il était plongé dans une sorte de cataclysme. Il regardait et regardait cette question blanche sur le rideau chaque fois refermé. Et tant que cette question brûlerait, il faudrait que le rideau s'ouvre encore et encore.

Il s'est ouvert sur une avenue ensoleillée : un boulevard grouillant de monde au milieu des klaxons. Une marée d'hommes qui allaient on ne sait où, pressés et sombres, le regard bas et fixé sur le ciment, ou sur quelque hâte là-bas, derrière cette houle d'ombres. Et puis un étudiant, soudain, des livres sous le bras, qui s'arrête, pose la main sur un marronnier au bord du trottoir, lève les yeux et regarde — regarde quoi? Simplement regarde cette houle qui s'en va, ou peut-être ce reflet du soleil sur une vitre, peut-être rien, un rien si intense que ses yeux sont comme des hublots vides. Il regarde et regarde le rien qui s'en va, le jour qui passe, la vitre qui brille, et c'est si RIEN tout d'un coup que sa main tombe et ses yeux se ferment une seconde — une petite seconde nulle... Et puis ce nul s'emplit d'un indicible quelque chose qui est comme la seule chose : une petite flamme blanche comme une prière ou comme un cri avant le naufrage. Alors Gringo a vu ces yeux s'ouvrir comme une mer et toute la foule se perdre dans un scintillement blanc. Il regardait et regardait ce scintillement dans son cœur, cette seconde arrêtée, et c'était comme un sourire qui montait du fond de rien, du fond d'une mémoire blanche. Un sourire pour rien. Et c'était le seul quelque chose.

Gringo se reconnut.

— Ma! encore, je veux savoir!

Alors le rideau de paille s'est soudain empli d'un feu noir. Gringo a senti une douleur intense. Il a ouvert de grands yeux vides sur une cour blanche de neige. Ils étaient quatre par quatre, vêtus de bure rayée. Ils étaient comme des morts regardant la mort. Il y avait deux hommes sur une petite charrette, tirés par d'autres hommes en bure rayée. Il y avait des projecteurs blancs sur la neige et des ombres. Et un adolescent qui regardait et regardait ceux-là qu'on allait pendre, qui regardait ce lui-même nu aux grands yeux vides, ces ombres et ces ombres comme lui-même, ce rien-noir-nu sous des projecteurs blancs, ah! ce cri — ce CRI dedans comme du fond de vies de mort, de nuit, de rien, de vies et de vies pour rien, de néant nul comme de la douleur écrasée, comme un millier de cris dedans d'un millier d'hommes ramassés dans un seul battement, dans une seconde atroce, comme un millier de morts ramassées dans un seul souffle au bout, dans ce seul cœur debout, ce seul regard de feu, et tout allait culbuter une fois de plus sous des projecteurs blancs ou noirs, des peines et des peines et des cris encore : POUR QUOI ? Et ce «pour-quoi» résonnait dans la nuit de neige comme la clameur de la terre entière.

Alors tout a chaviré.

La nuit s'est emplie d'une flamme douce comme la corolle du pêcher et d'une musique au loin, comme si toutes ces morts et ces morts venaient livrer leur chant et leur secret de beauté sous l'horreur et leur secret d'amour sous la peine, et le secret tranquille derrière les cris :

— Tu sauras, dit-elle.

Et c'était comme une promesse pour toute la terre.

— Cette fois-ci? demanda-t-il.

— Cette fois-ci.

Car cette fois-ci, c'était le conte de tous les contes de la terre.









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