Gringo 230 pages 1980 Edition
French

ABOUT

Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Gringo

Satprem
Satprem

Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Books by Satprem - Original Works Gringo 230 pages 1980 Edition
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V

LA RENCONTRE

ELLE était incroyablement belle.

Droite, hiératique contre le haut rideau de la forêt. Blanche. Comme faite de blancheur. Enveloppée d'une sorte de châle d'aucune écorce, qui venait d'ailleurs. Blanc aussi, avec un peu de miel dedans. Était-elle grande, était-elle petite? Vieille, jeune? On entrait dans un autre monde. C'était étrangement immobile. Il n'y avait plus un son, plus rien qui vibrait : on entrait en Elle comme dans une clairière de lumière, et puis on était pris là, saisi, comme si l'on s'enfonçait dans les siècles immobiles ; il n'y avait plus de moi-toi, ici-ailleurs, ni j'étais ni je serai — on était parti, disparu dans une douceur blanche, sans borne, comme si l'on remontait le temps, les âges, les peines, dans un lent battement d'aile pour toujours, pardessus les forêts, les vies, les morts, infiniment dans une nuée de lumière douce. Et puis un grand regard au bout, comme un puits de sourire qui s'ouvrait. Alors c'était chez soi pour toujours, à l'abri pour toujours, et tout était reconnu, compris, aimé dans un oui total; le cœur fondait, transpercé d'éclair, battant soudain d'un million d'ailes.

On ne savait pas d'où Elle venait. Certains disaient des montagnes blanches à l'Ouest, qui retenaient le soleil. On ne savait pas quel âge Elle avait. Elle était vieille comme la forêt et comme toutes les tribus nées. Et puis Elle était si jeune d'un coup, son visage se fendait dans un rire de petite fille, cristallin, malicieux, oh! comme Elle se moquait.

— Alors, petit, tes ailes ont poussé?

Gringo passa sa langue par le coin de sa bouche, renifla un peu. Et subitement il s'écria, retrouvant la tête:

— Ma! mais qui es-tu?

Alors Elle se mit à rire, et chaque rire faisait tomber une ride, une autre ride, arrondissait ses joues et creusait au milieu une petite fossette — Elle avait quinze ans : exactement l'âge de Gringo.

— Donne-moi ta main... Tu sais, je suis vraie!

Et elle pouffa.

Un instant, Gringo hésita, passa sa main dans sa mèche... L'image d'une petite vieille courbée en deux, traversant l'abattis1 avec son éternel sac d'herbes et de racines, passa dans sa tête... Et instantanément, la

1 Abattis : clairière d'arbres abattus pour dresser le campement.



petite vieille était là — pas petite, non : assez formidable, avec cette lumière blanche toujours qui semblait l'envelopper comme la buée fine à l'aube sur l'igapo tranquille. C'était «l'Ancienne».

Gringo se frotta les yeux.

Elle s'assit près de lui sur le rocher, tira son sac, l'ouvrit, chercha parmi les herbes, les cailloux, les racines brunes. Il y avait un rayon de soleil sur sa nuque. Le cœur de Gringo était étrangement ému. Et sans savoir ce qu'il faisait, il attrapa cette main très blanche avec ses petites veines d'améthyste, et il l'embrassa.

Elle sourit du coin de l'œil, fouilla encore dans son sac.

— Ma, j'ai vu le puits de neige dans la caverne... et puis Jacko est parti tout vivant.

Il se racla la gorge, parce qu'il était toujours un peu timide devant Elle. On entendait le bruit de la cascade à côté.

— Tiens, voilà, dit-elle, regarde bien... Tu vois ces petites-là...

Elle posa trois petites pousses vertes dans le creux de sa main droite.

— On les trouve sous la cascade. Elles sont accrochées au rocher... Et puis, tu vois ces deux cailloux? Ils ont des petites étoiles dedans. Donne ta main.

Elle se mit à frotter un caillou contre l'autre : un peu de poudre tomba dans la main de Gringo.

— Ceux-là, on les trouve dans le lit du torrent. Mais il ne faut pas les prendre quand ils commencent à être tachés de vert ou de brun : il faut qu'il y ait beaucoup de petites étoiles dedans. Et puis...

Elle prit les trois pousses, les malaxa bien avec un doigt dans la paume de sa main, fit une petite boule verte qu'Elle mélangea à la poudre dans le creux de la main de Gringo.

— Maintenant mange, tu n'auras plus faim. Et Elle sourit encore.

Il y avait cette douceur blanche autour de son visage, ces yeux plissés qui laissaient filtrer une moquerie et une tendresse. Ces yeux-là fascinaient Gringo : ils n'étaient jamais pareils.

Sans un mot, il prit la boulette verte ; ça crissait un peu sous les dents à cause de la poudre, mais... que c'était frais et astringent ! on aurait cru goûter le petit arc-en-ciel du torrent.

— Ma, tu sais...

Il prit son souffle, il y avait des tas de mots et de questions qui s'entrechoquaient là-dedans, il fallait tout sortir d'un coup avant que ça ne retourne dans la caverne.

— Ils me haïssent.

— C'est pour t'obliger à être plus grand, coupat-elle.

Et Elle pouvait être aussi brusque qu'Elle était tendre.

— Ma, je voudrais...

Ce mot était tellement gonflé de choses indicibles, comme si toutes ces heures et ces jours silencieux à écouter les bruits de la forêt faisaient toute une musique à lui, Gringo.

— Ma, on est là depuis longtemps-longtemps à écouter les grillons, la cascade, les singes rouges dans la nuit. On écoute... quoi? Les arbres aussi écoutent depuis longtemps-longtemps : la pluie, les souï-manga, le cri du petit tinamou. Qu'est-ce qu'on écoute, qui est là, au bout, après le silence, comme si ça venait de loin-loin, peut-être des montagnes de neige là-bas? Comme si ça résonnait loin-loin, sans bruit, sans mots. Et ça brûle dedans. J'ai tout le temps envie de marcher, partir comme si j'allais trouver... quoi ? Ce qui est au bout du silence, là, quand les grillons se sont tus et que ça continue ; ce qui est au bout de la pluie, là, quand la pluie s'est tue dans les feuilles et que ça continue ; ce qui est au bout des singes rou-ges quand les singes rouges sont partis dans la nuit et que ça continue — Ma, c'est comme si on n'était pas! On est là-bas, là-bas, où ce n'est pas encore. Et si je marche, c'est encore après la marche. Al'Ouest, c'est encore des arbres et des arbres; au Sud, au Nord, partout, ce sont des grillons et des grillons encore, des souï-manga, des Jacaré1 — c'est APRÈS, tu comprends? Qu'est-ce qu'il y a au bout? Les balsa, les sipos, les bois-violets2, ils poussent, ils poussent, ils seront toujours des arbres... C'est fou, Ma! Et puis, moi, Gringo, je serai toujours Gringo : le piracuru salé et la farinha3, et la farinha et le piracuru salé, et puis on me brûlera, et puis il y aura d'autres petits Gringo, toujours Gringo — et j'écouterai encore ce qui est après le silence, après les grillons, après les singes rouges et la pluie, la pluie encore. Oh! Ma, dis-moi ce qui est après, dis-moi! Est-ce qu'il y a quelque chose après ou est-ce que ça brûlera toujours?

Il dit, et le silence retomba, perlé d'une petite cascade éternelle qui perle et perlera encore quand les Gringo n'y seront plus et que d'autres Gringo seront là, pareils — un homme, c'est des millions d'hommes, comme les bois-violets au bout des siècles des siècles, jusqu'au jour où la planète sème sa cargaison d'hommes et de douleur, et on recommence... une Atlantide, deux Atlantides — un petit perroquet rouge, une hirondelle et un petit d'homme avec sa question encore dans une clairière où perle la cascade jolie.

1 Jacaré : caïman.
2 Bois-violet : amarante.
3 Farinha : farine (de manioc).



— Oh! petit...

Elle joignit les mains sur ses genoux, ferma les yeux : Elle était enveloppée de lumière blanche et d'un sourire. On aurait dit la Mère de tous les temps penchée sur ses petits d'homme.

— Je t'attendais depuis longtemps, toi qui brûles pour la terre. Je t'attendais... Je suis la Vieille des temps, j'ai attendu dans plus d'une clairière. On m'a brûlée, enterrée plus d'une fois; j'ai peiné, cherché dans plus d'un homme; on m'a tuée, adorée, haïe tant et tant de fois; je suis venue, partie avec des sagesses et des sagesses qui ne changent rien, des secrets et des miracles qui vont au fond des eaux...

La pluie recommença, dense, tiède, comme un murmure sans fin. Des petites gouttes de diamant coulaient de ses cheveux noués sur sa nuque. Elle avait l'air d'une statue de lumière douce penchée dans un sourire.

— Mais mon secret n'est dans aucun miracle, aucune poudre magique, aucune sagesse — mon secret est dans ta question, petit.

Et Elle ouvrit les mains sur ses genoux.

— J'attendais et j'attendais ta question à travers tant de petits Gringo — et comme il faut longtemps pour que mûrisse une brûlure, comme il faut des peines et des peines... Ils m'ont vénérée, ils m'ont ensevelie sous leurs guirlandes de jasmin doux et leurs prières pour de petites bénédictions et des triomphes douteux — beaucoup de piracuru, beaucoup de farinha et des jolis bébés... ou de jolies songeries sur des immensités somnolentes. Mais qui, petit, qui a su brûler assez longtemps pour arracher le Secret, brûlé pour rien, brûlé dans la marche et dans le silence, brûlé pas après pas et jour après jour pour faire mûrir cette seule question de la terre et forcer les murs du petit d'homme ?

— Dis-moi ! dis-moi le Secret ?

Elle ouvrit les yeux tout grands, comme des portes de diamant sur un lac bleu.

— On ne dit pas le Secret : on DEVIENT le Secret.

— Dis-moi, je n'en peux plus!

— Regarde longtemps la pluie : deviens la pluie. Regarde longtemps l'oiseau : deviens l'oiseau. Regarde longtemps le rien qui est là-bas derrière le silence : deviens ce quelque chose qui est au bout, de tout. Au bout de tout...

— Ma, j'ai mal dans mon cœur.

— Petit, tu es mien et je t'emporterai dans ma terre nouvelle.

— Mais c'est loin !

— C'est en une seconde.

Alors Gringo attrapa cette main aux petites veines d'améthyste et qui semblait si blanche :

— Je ne te laisserai pas.

— Non, tu ne me laisseras pas. Jamais. Que ce soit ici ou là, avec ou sans cette main que tu tiens, je te conduirai à mon Secret vivant, au bout du cri des grillons et des singes rouges, au bout d'un petit d'homme, là où commence l'homme après l'homme. J'ai dit.

Elle se leva. Elle était grande et droite et blanche. Ses yeux immenses étaient ouverts comme un porche de lumière. Le vent a soufflé dans la clairière. Une petite goutte perlait sur le nez de Gringo. C'était il y a cent millions d'années derrière un rideau d'arbres et de pluie. C'était comme une seconde qui brillait — qui brille encore dans chaque petit d'homme assoiffé du Secret.

Qui veut, qui veut le Secret?

— Te reverrai-je encore?

— Chaque fois que tu auras fait un pas en avant.









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