Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
XX
VOLERAIT-il?
La vie était étrangement pareille, même avec le pouvoir de voler. Et qu'est-ce qui ferait que ce ne serait plus pareil? Quoi? On sort de la cage, oui, et puis on y rentre et tout est pareil. On traverse les murs, et puis il y a d'autres murs. Mais un monde sans murs et sans cage ? Inventerions-nous un nouvel organe? Même les bêtes inventaient des organes pour explorer leur monde, et quel organe nouveau inventerions-nous pour déjouer tous les murs et toutes les cages? Voler, c'était encore mettre des ailes sur la cage; Vrittru connaissait seulement le secret d'une cage améliorée. L'organe, quel organe? La chose qui ferait que ce ne serait plus pareil, à jamais.
Gringo regardait le cerisier géant dans la cour de la Citadelle, croulant de fleurs : une cataracte rose sillonnée d'oiseaux-mouches en fête ; il regardait la grande fenêtre rectangulaire au-dessus du cerisier, et tout était si paisible. C'est Elle qui avait dessiné la cour, mis le gazon sous le cerisier et un bassin où l'eau murmurait. Et Gringo regardait-regardait, comme ce pauvre Quino la boule de cristal, à se faire éclater les yeux. C'était poignant, ce cerisier — peut-être ne le reverrait-il jamais, mais ce n'était pas cela : c'était cette beauté, cette cascade rose, comme cette mer qu'il aimait tant, gonflée d'écume et de pays au-delà. C'était AUTRE. C'était quelque chose que l'on «regardait» pour en absorber la couleur et la beauté. Et puis le regard se lasse, on passe ailleurs et c'est encore autre, et encore le regard se lasse. Mais qu'est-ce qui ferait que ce ne serait pas autre, quel organe complet? Quel million de regards éclatés, comme un million de colibris fous dans le grand arbre du monde ?
Gringo voulait être le cerisier, il voulait être la mer. Couler dans les siècles lents du cerisier et dans la houle avec un cri de mouette. Et où était-il, cet organe-là ?
Non, il ne volait pas ce soir-là, il montait lentement les marches vers cette fenêtre au-dessus du cerisier : un petit escalier en colimaçon, tapissé de mousse dorée.
Elle était assise dans l'embrasure de la baie, les mains jointes sur ses genoux et les yeux clos sur ce cerisier qu'Elle ne voyait plus. Ou le voyait-elle autrement ?
Elle a relevé la tête. Elle était enveloppée d'une petite cape de soie blanche, et toujours, quand on approchait d'Elle, ces distances neigeuses comme si l'on entrait dans un lent battement d'aile sur des cimes égrenées. Ma, c'était le grand voyage sans fin. On partait en Elle à travers des siècles doux comme de la nacre.
Gringo a pris sa main. Elle était fraîche et parcourue de petites veines violettes.
— Oui, petit, je sais...
— Je n'ai pas peur de mourir.
— C'est vivre qui est difficile.
— Ma, je connais ton grand couloir blanc. J'ai ouvert la porte de jade sur un lac ensoleillé. J'ai ouvert la porte de braise, je connais la porte bleue. Je connais aussi la porte de neige, toute seule, dans mon cœur. Quand frapperons-nous à la vraie porte?
— Mais elles sont toutes vraies, petit.
— Oui, mais on en sort. Demain, je sortirai par la porte bleue.
— Tu n'aimes pas le spectacle ? dit-elle avec ce petit sourire moqueur.
— Ma, j'ai appris bien des choses, tu m'as appris bien des secrets, mais où est LE Secret ?
— Mais il grandit avec toi, à chaque porte.
— Est-ce que c'est de voler? de se dématérialiser, se rematérialiser, comme Vrittru, de passer à travers les murs et de boire au grand courant des Énergies ? Je peux tout ça, enfin un peu... je connais le truc — mais ÇA, qui n'a pas de truc, ça qui est simple comme on respire et qui est là toujours-toujours, partout, comme s'il n'y avait plus besoin de portes ni d'autres portes là-bas : on y est. On y est pour toujours. Ça coule comme le cerisier et comme la mer. Ma, le cerisier est plus grand que Vrittru, la mer aussi, même le brin d'herbe est bien dans sa peau d'herbe et plus léger que Vrittru — mais cette peau d'homme? Je ne connais pas le secret de cette peau-là. C'est une prison, avec des ailes de temps en temps. Est-ce que Vrittru a trouvé la vraie clef — mais il repassera, lui aussi, par la porte bleue, et tant qu'on en sortira, c'est qu'on n'y est pas!
— Ils vont empoisonner la terre avec leur «truc», dit-elle simplement.
— Alors ?
Elle resta songeuse un moment, comme si Elle voyait loin-loin devant Elle et par-dessus le cerisier et
d'autres cerisiers.
— Ils inventeront encore d'autres trucs.
— Alors où est la porte, quelle porte?
— Tu ne peux pas passer tout seul la porte, petit, à quoi bon ?
— Il faut que tout le monde y passe?... Mais alors c'est loin-loin... Est-ce que Vrittru veut seulement passer par la vraie porte ?
— Petit, tu demandes des secrets qui ne sont pas de ton temps.
— Je vais mourir demain.
— Petit serin, tu sais très bien qu'on ne meurt pas. Et si tu veux, tu peux voler demain.
Gringo eut une seconde blanche.
— Tu veux? demanda-t-elle avec un sourire.
— Ils vont faire un monde cruel et sans pitié avec leurs pouvoirs.
— Oui.
— Je ne veux pas pouvoir : je veux aimer. Je veux que ça coule!
— Petit...
Elle a pris ses mains, et tout était très doux et comme pour toujours, sans là-bas, sans ici et je veux et je ne veux pas.
— L'amour seul ne suffit pas. Le pouvoir seul ne suffit pas. Il faut joindre le glaive à l'amour.
— Tuer Vrittru ?
— Il repoussera ailleurs — les hommes aiment les «trucs».
— Écoute, petit, ceci seulement je peux te dire...
On entendait le cri des mouettes par-dessus le cerisier.
— Quand nous arriverons à la porte noire... quand il n'y aura plus d'autres portes et que tous les trucs auront échoué, alors les petits hommes par millions et millions arriveront à l'heure du choix.
— Quel choix?
— L'intensité du besoin fera jaillir l'autre homme, comme la fleur du cerisier à la saison. Il y a une saison des hommes. Il y a une intensité des êtres... ou pas : les feuilles mortes tombent. On secoue l'arbre.
Elle se pencha un peu vers lui, effleura ses cheveux.
— Demain, tu voleras si tu veux.
Puis Elle ajouta avec cette petite malice :
— À moins que nous ne nous envolions tous avec les mouettes!
Et Elle rit comme une petite fille amusée.
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