Gringo 230 pages 1980 Edition
French

ABOUT

Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Gringo

Satprem
Satprem

Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Books by Satprem - Original Works Gringo 230 pages 1980 Edition
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XXXVI

LA TRAME

Ils sont entrés dans la gorge violette.

Elle était très haute, bordée de grandes fougères. C'était un bruit assourdissant. Ils semblaient si petits, tous les trois, et si blancs dans cette énorme faille couverte de lichens mauves. Un aigle s'est envolé avec un cri. Gringo levait la tête et regardait. Et en même temps, c'était très silencieux, comme si l'on entrait dans une cérémonie. Au bout, la cataracte éclairée d'en haut ressemblait à une colonne de lumière. Ils avançaient tous les trois comme dans les couloirs de Thèbes, et d'autres couloirs au bout de la longue marche quand le temps s'effrite et devient doux comme une patte d'oiseau sur des sables blancs.

Ils arrivèrent au pied de la cataracte. De gros blocs noirs giclaient d'écume et faisaient le dos rond comme d'immobiles gardiens. Ma a laissé la main des enfants, contourné le rocher. L'eau coulait blanche et lisse, on aurait dit un miroir.

— Suivez-moi.

Elle tendit les mains et traversa le miroir liquide, Gringo prit la main de Rani, c'était très doux.

Ils traversèrent le miroir liquide.

Le bruit semblait s'être effacé derrière un mur. Une lumière pâle éclairait l'immense faille de basalte comme taillée d'un coup de tonnerre ; les arêtes vives luisaient. Ma allait devant, presque lumineuse dans la pénombre. Gringo ne sentait plus sa jambe, plus les douleurs : tout était étrangement immobile dans son corps et tranquille, si tranquille qu'il ne lui semblait pas avoir de poids — le poids, c'était seulement la vieille trépidation. Il n'y avait plus de trépidation, il y avait seulement un mouvement lent et doux, comme d'un cygne qui glisse sur les eaux et s'enfonce lentement dans sa propre neige. Et loin, très loin, dans un silence si profond qu'il semblait revenir à travers des éternités de cristal, on entendait un sourd battement de cloche.

La faille se resserrait. Ma s'est arrêtée. Maintenant c'était comme un voile opaque, on devinait à peine des lueurs pâles sur les arêtes de basalte. Gringo sentit quelque chose de froid et de collant qui enveloppait son corps, comme un filet. Rani serrait sa main très fort.

— Maintenant, tu es aux confins de ton corps, dit Ma d'une voix neutre. Gringo essayait de se dépêtrer de cette trame collante.

— N'essaye pas, dit Ma, ce n'est pas comme cela qu'on fait... Tu vois, tu es bien ficelé, ajouta-t-elle avec cette petite ironie qui ne la quittait jamais. Simplement, tu pousses et tu avances.

Gringo poussait et avançait, pied à pied. Soudain Vrittru est apparu, tout noir et menaçant.

— Tu ne passes pas, tu n'as pas le droit de passer. Gringo l'a regardé :

— Tu peux aller au diable!

— Montre-moi ton pouvoir. Es-tu plus grand que la Loi ?

Et Vrittru semblait devenir de plus en plus énorme à mesure qu'il parlait et que Gringo écoutait.

— Sais-tu que tu vas mourir si tu passes?

— Je n'ai pas peur de mourir.

— Et toi, petit serpent ? dit-il en s'adressant à Rani.

— Tu es laid, dit-elle simplement.

— Eh bien, essayez donc. Vous êtes tout seuls, Ma vous a abandonnés, vous êtes dans l'illusion. Et Ma avait disparu.

Il faisait complètement noir maintenant, on respirait mal ; avec ses mains, Gringo pouvait toucher les arêtes froides et ce filet autour. La faille se refermait sur elle-même. Rani haletait. Et le bruit de cloche semblait grandir.

Gringo et Rani poussaient sans avancer. Ils poussaient et le filet revenait comme un élastique. C'était suffocant.

— Hein, ricanait Vrittru, tu  veux  quitter la Tribu...

— C'est toi qui m'as chassé.

— Tu veux sortir de la Loi, tu en as «marre d'être un homme».

— Oui.

— Mais on n'en sort pas, petit! dit-il d'un ton presque gentil, on meurt, et puis c'est tout, et puis on recommence. Le corps, ça se décompose. Est-ce que tu as jamais vu un iguane voler ?

— Je n'ai jamais vu, mais je sais.

— Est-ce que tu as jamais vu un oiseau sortir d'un homme ?

— Je n'ai jamais vu, mais je sais.

— Tu veux devenir quoi ?

— Je ne sais pas mais je sais.

— Et quel est le chemin pour en sortir ? Tu connais le chemin? Est-ce qu'il y a seulement un chemin? Gringo ne répondit pas.

C'était le silence de nouveau, et ce bruit de cloche qui montait. Il sentait à peine la main de Rani. Le chemin, quel était le chemin?

Il poussait cette chose gluante et noire, et ça revenait.

— Ma! cria-t-il. Personne ne répondit.

— Ah! tu vois bien^ dit la voix dans la nuit. Elle est morte, elle aussi.

— Ce n'est pas vrai! dit Rani, et il y avait une telle intensité dans cette petite voix que Vrittru s'est tu et tout s'est tu un instant.

— Vous êtes tout seuls dans l'illusion, reprit-il.

— Eh bien, j'aime mieux mourir dans cette illusion que vivre dans ta certitude, dit Gringo.

— Vraiment?... Alors faites selon votre folie. Et il disparut.

«Le chemin, quel est le chemin?» répétait Gringo.

— Rani !

Elle ne répondait pas, il sentait sa main glacée. Gringo poussait-poussait contre cette chose qui était comme les mailles de son propre corps : « Mais tu vas mourir si tu sors de là, elle va mourir.» Alors Gringo s'est arrêté, il n'y avait plus de chemin, il n'y avait plus rien, que cette pression suffocante et la cloche qui montait-montait dans la nuit. Il était au bout de la vie.

— Ma! cria-t-il encore une fois.

Personne ne répondait. «Elle est morte, elle est morte, entendait-il à ses oreilles, il n'y a que la mort au bout, la mort au bout...» Il haletait, une sueur froide couvrait son corps. «Tu es sûr que tu ne veux pas revenir à la lumière du jour? Tu sais, les grillons sur l'igapo, tu sais?...»

Alors Gringo n'a plus bougé, plus essayé de tirer sur ces mailles. Il s'est serré tout contre ce battement qui battait encore dedans, ce creux de chaleur au fond.

C'était comme de l'or chaud dans une gangue noire et froide. Il n'y avait plus de désir dans son cœur, plus d'espoir dans son cœur, plus de prière, ou la prière était cet or même qui battait-battait encore, l'espoir était cet or même, le chemin ou pas de chemin était cet or, seulement cet or, c'est tout ce qui reste au monde : un petit battement d'or sous la nuit froide, et Ma, Rani, étaient seulement ce petit souffle au fond, sans mot, sans espoir, sans désespoir, sans rien qui vaille ou ne vaille pas. Un petit feu qui brûlait, un rien-du-tout brûlant, et même au fond de l'enfer c'était là, c'était la seule chose qui est. Gringo a coulé là.

Il a dit adieu à la vie, adieu à Ma, adieu à Rani. Il a dit adieu au soleil et à tous les soleils.

Et c'était comme un soleil, tout petit soleil au fond. C'était chaud et plein.

Comme un rayon d'or dans une petite goutte d'être. C'était d'une densité presque effrayante.

Et immobile.

Tout était arrêté, là.

Alors Gringo a fermé les yeux, il a dit adieu à Gringo. Et c'était soudain infiniment tranquille. Il a entendu comme une voix d'enfant qui disait au loin, avec une douceur, un charme si purs, d'un ton cris-tallin, comme l'évidence même, comme un sourire au bout : «Tout est beau.»

Et puis il n'y avait plus que cette Beauté-là. C'était transparent, c'était léger.

Ça ne demandait rien, ça ne prenait rien. C'était.

C'était comme de l'amour. Pur. Pour rien. Sans rien.

Ça regardait avec de grands yeux d'infini. C'était innocent.

Ça n'avait pas de taille, pas de mesure, pas de grandeur. C'était un battement simple, un battement d'or, mais pas comme de l'or : comme de la pureté pure. Et si léger que c'était partout, si beau que c'était comme de l'amour dans tout, simple, évident : une myriade de petits battements d'or qui se gonflaient, se déliaient pour aimer partout, embrasser tout, danser partout, être infiniment une infïnitude de petites joies pures, pour rien, parce que c'est beau d'être, c'est charmant d'être, et d'être encore et partout et toujours. Il n'y avait plus de Gringo, il y avait une myriade de petites bulles denses comme autant de petits soleils de joie qui se gonflaient, se gonflaient, passaient à travers tout, souriaient à tout, s'épanouissaient d'une aise infinie comme si ça respirait par des milliers de pores de joie, fusait partout comme des millions de colibris d'or soudain lâchés dans un cerisier.

Et Gringo est passé à travers la trame. C'était un immense carillon d'or.

Ma était là, Rani était là.

Il y avait une porte d'or devant eux.

— Eh bien, tu n'es pas mort! dit-elle avec son petit air de malice. Viens, maintenant je vais vous montrer le monde nouveau — oh! pas si nouveau, c'est très vieux, mais enfin on ne s'en apercevait pas.

Et dans un rire, Elle a ouvert la porte d'or. Elle n'a pas eu besoin de l'ouvrir : ça a sauté comme une bouteille de Champagne.

— Ouf! j'ai eu chaud, dit Gringo.

— C'est tout le mensonge qui collait, dit Ma. La «Loi», comme dit Vrittru. Un Mensonge légal et irré-futable. Maintenant, ouvre les yeux et contemple!... Par quel côté veux-tu commencer : le bout, le milieu, le commencement? Parce que c'est tout en même temps!... Allons, ne fais pas cette tête.

Puis Elle s'est mise à rire comme si Elle voyait quelque chose :

— Un jour, je les déficellerai tous comme toi, er ils feront une drôle de tête !









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