Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
XXXIII
Il a pris la main de Rani. Ils avaient voyagé ensemble à travers tant de temps et de pays, sur d'autres boules aussi, peut-être; ils avaient aimé, cherché, souffert, frappé à tant de portes, traversé des bûchers et des prisons, ri et recommencé encore ; et chaque fois, un vent léger effaçait les rides et les mémoires, c'était toujours nouveau, c'était toujours pareil avec une peau brune ou blonde, des rires, des larmes, une tunique ou pas de tunique, un blue-jean ou une couronne de roi solitaire, un même regard sur des sables rouges qui s'en vont dans un vent de feu ou sur cette petite vasque de sable blanc, un même miroitement de ciel, ici et là, sur ce grand fleuve de toutes les vies, tous les pays, comme sur ce petit igapo où montait la chanson des grillons, et qu'est-ce qui regarde? Quelle est l'histoire de toutes ces histoires, tristes ou gaies, nues ou chamarrées, quel est le fil ? et qu'est-ce qui n'est pas trouvé pour qu'on recommence toujours avec d'autres peines et un même regard au fond, comme d'un enfant, sur cette plage ou cette autre, qui écoute le cri d'une mouette sous le ressac, ou là-bas derrière les brumes, le cri des jars — toujours un cri, toujours un regard. Qu'est-ce qui crie, qu'est-ce qui n'est donc pas là quand nous aurons tout inventé, désinventé, réinventé, couru sur le mur avec te petit chat ou plongé dans la houle avec toutes les mouettes du monde, ah! qu'est-ce qui manque?
Car Gringo, c'était l'insatiable.
C'était peut-être le cri de la terre pour sa joie absolue. Une terre, à quoi ça sert, si ça ne va pas à la joie?
Il a pris le couloir blanc avec Rani, tandis que l'étudiant égrenait sa flûte sur un trottoir, cherchant une note, une autre note, comme à tâtons dans une prairie de rêves, cherchant la note qui jaillirait tout à coup, irréfutable, et sèmerait une aurore de petites flammèches enchantées dans son cœur et sur le monde. Il cherchait le chant du nouveau monde.
Gringo est arrivé avec l'aurore dans la haute forêt stridulante.
Il tenait cette main blanche aux petites lignes violettes.
Elle avait les yeux grands ouverts dans ce hamac comme une barque. Elle le regardait sans un mot, sans une expression, si immobile, et du fond de ces yeux comme un lac, montaient de grands siècles de flamme et de silence. C'était presque insupportable. Gringo sentait monter une flamme pareille dans >on cœur, et ça montait-montait, se gonflait d'or, envahissait son corps d'un bain de feu massif comme si tout allait éclater. Quelque chose allait basculer, il avait l'impression qu'il allait sortir par tous les pores de sa peau, ou s'aplatir d'un coup comme écrasé par cette effrayante densité. Elle ne bougeait pas, rien ne bougeait. Ce n'était pas un être qui regardait — c'était quoi ? Peut-être des éternités de regard qui avaient traversé toutes les flammes, toutes les peines, toutes les morts, des déserts et des vents de nuit et des espaces, encore des espaces, et qui restait pris soudain dans un gel de lumière et de feu à regarder plus loin encore la lourde porte inscrutable de l'avenir. Elle poussait une porte dans le cœur de Gringo ou du monde. Il a cru qu'il allait défaillir.
Elle a souri. Tout s'est arrêté.
L'insupportable merveille s'est arrêtée.
Gringo restait au bord du Mystère.
C'était comme un formidable carillon d'or derrière une porte.
Alors les jacouis ont repris leur mélopée plaintive sur deux notes, toujours deux notes : la vieille ronde mortelle a réenvahi la clairière avec le cri des aras et le murmure des hommes.
— Je reviendrai cette nuit, dit-il.
Elle a secoué la tête doucement.
Le cœur de Gringo s'est pincé, il aurait tellement voulu dire quelque chose, saisir ce moment pour toujours.
— Ma...
H a embrassé cette petite main aux lignes violettes et il est sorti.
Brujos a poussé des hurlements. Gringo a traversé tout droit la clairière sans regarder. Vrittru a bondi sur lui et l'a empoigné à la gorge. Gringo regardait sans voir. Les bras de Vrittru sont retombés comme s'il était frappé d'impuissance. Rani accourait avec une machette à la main. Elle s'est arrêtée. Toute la tribu regardait en silence.
— Bande de lâches! s'est écriée Rani.
Personne n'a bougé.
Psilla s'est avancée avec sa plume de toucan dans les cheveux.
— Mais puisqu'on te dit qu'elle est morte, Gringo. Voyons, sois raisonnable.
Gringo regardait sans comprendre. Rani restait à hésiter : si elle bougeait, ils allaient tuer Ma et le tuer.
— Tu veux prendre la place de Ma ? reprit Psilla de son petit ton froid. Tu veux régner?
— Voyons, Gringo, dit une voix dans la foule, puisqu'on te dit qu'elle est morte, le guérisseur l'a dit. Tu veux troubler tout le monde?
— Appelle-la, dit Psilla.
Gringo regardait à droite, à gauche ; il était comme une bête traquée au milieu de cette foule qui voulait la mort et croyait à la mort, seulement la mort. Rien n'arrivait à sortir de sa bouche.
Vrittru fit un pas en avant, les pouces dans sa ceinture :
— Nous avons assez longtemps supporté cet étranger et ce rebelle, dit-il. Je propose que nous sortions le corps de Ma pour que tout le monde puisse voir, puis nous lui ferons un grand trou dans la clairière et nous l'honorerons comme il se doit.
Il y eut un silence dans la clairière.
— Mais Elle n'est pas morte! dit Gringo d'une voix étouffée.
— Eh bien, qu'elle sorte! Ah! ça suffit comme ça, Gringo. Je propose que ce moustique menteur et subversif qui veut déranger les esprits et violer la Loi soit chassé de la tribu.
Brujos s'est approché derrière Psilla :
— Il veut peut-être nous diviser, il veut former une nouvelle tribu ? Nous voler de notre territoire, de nos ressources ?
Personne n'a rien dit.
Tout était faux et tout était devenu vrai.
L'un des vieux de la tribu s'est approché :
— Ne vous lamentez point. Curupira est grand, il nous sauvera. Il a pris notre mère dans sa demeure.
Gringo a regardé autour de lui. Il a regardé encore la petite hutte derrière le bois-violet. Un aigle s'est mis à glatir sur la clairière.
Il a tourné le dos et il est parti dans la forêt.
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