Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
VII
TOUTE la tribu était en émoi.
De loin, Gringo aperçut Vrittru, l'arrogant, qui gesticulait au milieu d'une troupe grondante. Les femmes piaillaient et caquetaient dans l'abattis comme une bande d'agamis1 en déroute. D'autres étaient assises silencieusement. Gringo sut tout de suite : ça entrait par tous les pores de sa peau comme s'il les avaient avalés d'un coup — la guerre. La peur, la menace. Le meurtre. C'était inscrit dans son sang avec le premier air qu'il avait respiré au monde.
Une petite tache blanche restait seule à l'écart, immobile comme l'aigrette sur les hautes tiges de la mangrove.
Gringo s'approcha. Il savait, c'était tout fait. Il avait une étrange manière de savoir ; quelque chose s'arrêtait, se fixait en lui, comme si l'instant se découpait du tableau et tout était microscopiquement vu
1 Agamis : pintades de la forêt.
dans le moindre détail : «Ce sera.» Ou alors ça coulait à travers. Il s'approcha lentement de Vrittru comme l'oiseau du serpent.
Celui-ci s'est retourné d'une pièce.
Il était puissant, les jambes un peu écartées comme un pugiliste prêt à sauter ; ses cheveux noirs étaient taillés haut sur le front et retombaient en crinière. Il avait un bracelet noir au-dessus du biceps droit, un autre au poignet, tordu comme une liane, et une peau de puma sur le sexe.
— N'aie pas peur, Gringo, dit-il d'un ton persifleur.
Gringo fendit la foule et vint se planter devant lui.
— Tu m'as jamais vu m'enfuir ?
Il y eut un silence. Vrittru était puissant, mais il y avait quelque chose autour de Gringo qui faisait le vide. Il était petit, gracile au milieu de ces bêtes, mais on sentait une invisible trempe qui le faisait sûr comme la flèche.
Un piha1 se mit à vociférer dans une branche.
Vrittru regardait Gringo, et ce regard luisant serrait le cœur de Gringo comme un mal. C'était toujours cette douleur, incompréhensible. Et si vieille.
— Tu es agile comme le douroucouli2 dans la nuit, personne n'est plus rapide que toi, Gringo...
1 Piha . harpie ou aigle. 2Douroucouli : petit singe nocturne.
Sa voix grasse devenait caressante — un jour, Gringo l'avait vu caresser un petit douroucouli captif et l'étrangler d'un coup. Pour rien.
— Sûrement, reprit-il, ton âge est tendre et tu es hautement protégé, mais si tu nous montrais un peu ton art qui surpasse nos barbares occupations...
— Assez, dit Gringo, je suis prêt.
Il y eut un murmure. Quelques têtes se retournèrent vers la petite forme blanche assise et silencieuse sur le tronc du bois-violet. Vrittru se mit à aboyer :
— Ils sont à quatre heures de marche dans l'Ouest. Brujos a vu la fumée qui venait de leur camp. Tu vas nous dire combien ils sont et s'il y a des femmes avec eux. Dans une heure, il fait nuit.
Les regards se portèrent sur le haut kapokier.
Il y eut un silence de mort. Chacun savait ce qu'était la forêt la nuit. Et où était l'Ouest dans la nuit? L'Ouest immense avec ses millions d'arbres.
Sans se donner le mot, le cercle des hommes s'est ouvert. Il y avait Vrittru, seul, face à la petite forme blanche. Il enfonça les pouces dans sa peau de puma et redressa le menton en défi. Gringo regardait. Il voyait tout cela comme d'au-dessus. Pourtant son cœur battait. Et tous les yeux étaient fixés sur Elle. Elle hocha la tête, leva les yeux dans un sourire. Le temps d'un éclair, leurs regards se rencontrèrent. Alors le cœur de Gringo se gonfla d'une joie farouche. Il serra sa pelure d'écorces autour de ses reins, planta ses yeux dans ceux de Vrittru, qui cilla, et il s'en fut tandis que la tribu s'écartait.
Il eut le temps d'apercevoir Rani, un doigt sur le bout de son nez comme dans ses moments de grande émotion. Et il disparut derrière le rideau d'arbres.
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