Gringo 230 pages 1980 Edition
French

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Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Gringo

Satprem
Satprem

Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Books by Satprem - Original Works Gringo 230 pages 1980 Edition
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XXV

LE GARDIEN

GRINGO allait vers la clairière, déjà il entendait les lamentations. Et tout cela lui semblait si futile, irréel presque, une espèce d'histoire inventée, comme si, derrière, il y avait autre chose, une autre histoire, et puis c'est insaisissable. «Il y a l'homme après l'homme», disait-elle. Et soudain, Gringo eut l'impression que ce n'était pas «après», que ce n'était pas «là-bas» — c'était là, derrière... quoi ? Comme on était là, derrière un miroir d'eau pour les jolis scalaires du lac d'émeraude; il y a un autre miroir... de quoi? Comme tout à l'heure sur ce rocher, quelque chose qui s'enfuit très vite derrière une brume argen-tée — mais c'est là, c'est LÀ! Ça tire. Et peut-être était-on comme d'autres poissons, dans un grand lac d'aiguë-marine et de forêts mouvantes, pour un autre Gringo qui se mouvait dans un air léger et dans une histoire sans chagrin?

Quel miroir ? Où était le miroir ? La surface lisse et si claire qu'on ne la voit pas.

Ils arrivèrent dans le soufflement grave et plaintif des grandes flûtes doubles : deux notes inlassables qui coulaient et rampaient entre les lianes touffues. La nuit tombait. Des groupes d'hommes et de femmes murmuraient et se lamentaient devant le carbet de Vrittru. Celui de Ma était isolé, presque à la lisière de la forêt, derrière le bois-violet. C'est là que Gringo voulait aller.

— Attends, murmura Rani.

Mais Gringo n'écoutait pas. Il a longé la clairière, dépassé le bois-violet.

— Hé! Gringo.

Il s'est retourné. Déjà, Vrittru était sur lui. Rani est accourue.

— Où vas-tu ?

— Chez Elle.

— Non, tu n'iras pas chez elle.

— Et pourquoi ?

Il y avait une telle haine froide dans ces yeux, que Gringo en eut le souffle coupé. Rani a pris son bras.

— Toi, petit serpent, va-t-en. Ce n'est pas ta place. Elle s'est redressée et l'a regardé droit dans les yeux. Il a cillé. Une rage l'a pris :

— Personne ne va chez elle.

— J'irai, dit Gringo.

Il s'est jeté vers le carbet, a trébuché sur une souche, une douleur aiguë a traversé sa jambe. Vrittru était déjà là, les bras croisés sur le ventre, devant la porte du carbet.

— J'ai dit : personne. C'est moi qui commande ici.

— Non, c'est Elle.

Une grappe d'hommes et de femmes jacassantes s'est assemblée derrière eux. Et puis Brujos est arrivé, limaceux et adipeux; Psilla, la femme de Brujos, grande et droite, une plume de toucan dans les che-veux, regardait le spectacle avec une sorte de délice. Vrittru était à son sommet, il triomphait comme un dindon au milieu de la basse-cour.

— Elle n'a plus de pouvoir, dit Vrittru. Elle est vieille et gâteuse.

Gringo a empoigné le collier de Vrittru. D'un coup de pied dans le ventre, Vrittru l'a envoyé rouler à trois mètres.

— Cette fois, tu auras ta leçon, moustique.

Gringo s'est relevé, il était dans un nuage blanc ; la petite main de Rani tirait son bras : «Attends, implorait-elle, attends ce soir.»

Il s'est retourné vers ces hommes, ces femmes en cercle, comme des bêtes vaguement apeurées :

— Vous ne dites rien? leur cria Gringo. Vous ne direz donc rien?

Il y eut un silence. Personne ne bougeait.

— Elle est malade, dit une voix dans la foule. Il faut la laisser tranquille.

— Ce n'est pas vrai! s'écria Gringo, Elle n'est PAS malade. Elle n'est jamais malade.

— Laisse donc, Gringo, qu'est-ce que tu peux faire? dit une voix de femme.

Gringo est revenu vers Vrittru. Il était comme un puma immobile, ses muscles ramassés, barrant la porte. Il n'y avait pas un bruit dans la hutte de Ma.

— Elle n'est pas malade, dit Gringo, je veux la voir. Vrittru a relevé le menton, planté ses mains dans sa peau de puma, il avait l'air d'un pygmée rageur — un pygmée, oui, gonflé comme une outre et saillant de muscles faux.

— Elle est malade et tu ne la reverras plus, dit Vrittru. Personne n'entrera chez elle. Et si elle est assez forte, elle sortira toute seule... Hein, qu'elle sorte donc... si elle le peut. Personne ne l'empêche de sortir

!

Il ricanait. Psilla s'est approchée comme une chatte sur des pattes de velours :

— Tu es très intelligent, Gringo, et tu sais que Ma est notre mère bien-aimée...

Gringo eut envie de vomir. Un instant, il est resté à regarder cette foule stupide et lâche, cette brute cuirassée qui triomphait, cette femme avide et doucereuse...

— Nous connaissons aussi ton habileté et ta jeunesse intempérée, reprit-elle, mais qui est plus fort que la loi de la tribu ? Est-ce qu'elle a guéri le fils de Vrittru? Est-ce qu'elle peut même se guérir et marcher jusqu'au bois-violet? Voyons... appelle-la.

— Ça suffit, dit Vrittru. Toi, Brujos, tu monteras la garde et tu veilleras à ce que personne ne la dérange.

La foule s'est dispersée.

Gringo est resté seul entre les yeux luisants de Vrittru et les yeux glacés de cette femme. Il savait que Ma ne sortirait plus. Il savait qu'il était seul.

— Viens, dit Rani, en serrant son bras.

Les deux notes des jacouis ont repris possession de la clairière : graves, sans fin, collantes comme des millénaires de nuit et de mort et de plainte fragile dans un grouillement d'ombres qui se referme.

Il a serré sa ceinture, regardé encore une fois cet homme... et tout à coup il a su que ce n'était pas Vrittru, pas ce pygmée triomphant, mais le gardien de la mort qui était là, comme Jacaré est le gardien du lac, comme les brumes d'argent là-bas sont le gardien d'un autre pays. Il n'était pas devant l'ennemi ni un homme : il était devant celui-qui-garde-le-passage. «Cette nuit, j'irai», pensa-t-il.

Il s'est retourné vers Rani.

Elle tenait une machette à la main.









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