Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
XL
Et hop! ils sont partis tous les deux. Un jour, assis au bord de tant de fleuves ou de clairières, à cette fenêtre et tant d'autres fenêtres sur un coin de ciel où tremblent quelques feuilles, de sapin, de marronnier, sur une vallée de neige ou des plaines rouges, lentement, avec une caravane, sur des mers qui bouillonnent, des mers tranquilles comme une moire où s'égrène un tout petit ressac, encore et encore, et tant de cris d'oiseaux, tant de regards pour rien, comme ça, qui regardent, on ne sait quoi, par une fenêtre ou nulle fenêtre, sur un boulevard, un banc, dans une cellule des morts au bout de tous les regards, dans un matin léger de chèvrefeuille et de goémon, que rêvions-nous, qu'écoutions-nous, quelle musique? quel paysage derrière le paysage, quel cri au bout, derrière la mouette et toutes les mouettes, à l'infini, comme un écho revenu de mers sans nom et de pays jamais vus? Où est le pays, où est le voyage, où donc ce cri ? Ce quelque chose de toutes les vies et tous les regards, de toutes les peines et d'une seconde comme un abîme? Qu'est-ce qu'on veut, qu'est-ce qu'il y a ?
Et quand on est sorti de la prison, quand on est libre et léger, qu'est-ce qu'il y a encore et toujours, au fond d'une cour des morts comme au bout de toutes les étoiles, quel mystère, quel murmure encore d'un petit ressac pas éteint ?
Ils sont partis tous les deux dans les nouveaux yeux de la terre.
Gringo est allé avec le cri d'une mouette, il a volé et volé, il a tourné sur des eaux violettes et lisses, plongé dans la vague et volé encore, crié sur des falaises, crié sur des fjords, glissé avec le ressac et posé ses ailes blanches sur une petite patte immobile comme pour des siècles; il est parti avec l'ours blanc, il a coulé dans les eaux, saisi le poisson d'argent et coulé encore et nagé dans un délice de petites vagues frémissantes sur le dos, et il a disparu dans la banquise, lentement, seul, royal et blanc pour des âges de neige ou des secondes de cristal ; il a joué ici et là, couru avec Rani, fondu dans les nuages et réapparu dans une petite gouttelette d'or au bout d'une feuille ; ils ont couru les latitudes, les longitudes à corps perdu, les continents rosés et bleus et d'infinies forêts d'herbes avec le petit serpent vert et la luciole, ou juste habité une mousse d'émeraude avec trois grains de soleil comme un velours tranquille pour des saisons inaltérables; ou ils ont ouvert leurs yeux d'homme sur le regard qui regarde et écouté encore au bout des neiges et des saisons ce murmure d'un autre pays derrière tous les pays et ce cri d'aucune falaise
— cette course jamais courue avec nulle aile, nul délice d'ours ou nulle goutte d'or au bout d'une herbe. Ce ressac encore et encore.
Et un matin, au bout des âges qui n'ont pas de temps, ou qui ont tout le temps de la joie, au bout des jours qui n'ont pas d'heure, ou seulement une seconde de beauté, au bout de vies innombrables et de petites prunelles de toutes les couleurs et de tous les délices, Gringo a regardé Rani, Rani a regardé Gringo :
«Mais où est, où est le grand soleil de toutes les neiges, le cri de tous les cris, la petite perle qui perle avec tous les ressacs et le vent d'aile au bout des ailes?»
Ils ont regardé le quelque chose qui n'est pas là.
Alors une porte s'est ouverte au fond de leur cœur, qui était le cœur du monde et de toutes les petites bêtes au monde, une porte de neige et de silence sur un royaume tranquille, si tranquille qu'il ne bougeait pas, si immobile qu'il était transparent et qu'on ne le voyait pas, comme l'air dans l'air ou comme un sourire au fond d'un regard.
— Tu m'as appelé, dit une voix.
Et cette voix semblait venir de tous les cris, de tous les bruits, de tous les ressacs, de toutes les musiques entendues ou jamais entendues, comme l'appel au fond de l'appel, comme la mouette au fond du vent et
le bruissement de toutes les mers sauvages.
Gringo a regardé, Rani a regardé, et ils ne voyaient rien.
— Je suis là, je suis partout là ; c'est moi qui crie au fond de ton cri, c'est moi qui regarde au fond de tes yeux.
— Mais je ne te vois pas, dit Gringo.
— Mais si tu me voyais, tu chercherais encore ailleurs, au-delà de ce que tu vois. Je suis Tailleurs du vent léger, je suis Tailleurs de tout ce qui est là.
— Mais alors, ce ne sera jamais ici, dit Gringo.
— C'est ici, c'est ici, dit la voix; c'est l’âme de beauté d'ici, c'est la seconde au fond du temps.
Alors Gringo et Rani se sont penchés sur cette seconde comme sur un bassin clair, comme sur un puits de neige. Ils ont coulé dans cette seconde de tous les temps, de tous les regards, de tous les petits ressacs qui perlent et perleront, de chaque petite minute égarée au bout d'une herbe, au bout d'une aile, au bout d'un cri qui résonne et résonne sur la falaise, au bout de rien qui est là ; ils ont glissé dans cet appel, ils sont partis dans ce regard du regard.
Et c'était comme une magie, soudain. Un miroir qui se renverse.
Un sourire qui monte des eaux tranquilles et qui envahit tout le bassin clair et tout le puits du regard et chaque seconde du temps et chaque petite perle du ressac de toujours. C'était ça qui regardait, ça qui cherchait, ça qui appelait et qui aimait au fond de chaque petite seconde comme au fond des éternités d'or. C'était Tailleurs d'ici, le temps de neige sous tous les temps de misère ou de joie, la petite lucarne de sourire derrière tous les supplices, tous les délices, le petit rien qui emplit tout, si léger qu'on ne le voit pas, si tranquille qu'il est comme le silence du silence et le bruit d'aile de tout ce qui passe.
Gringo et Rani sont entrés dans ce sourire et c'était le commencement du monde, sa fin et son milieu, sa petite goutte rosé au milieu de tous les arcs-en-ciel, sa petite goutte pure au milieu de chaque seconde, son cri d'oiseau au fond de tous les fjords et de toutes les peines, son grand espace au fond des ressacs tandis que les âges passent et les mondes changent.
Alors plus rien n'avait besoin de changer parce qu'ils étaient dans un même sourire partout. Comme la petite algue verte dans le torrent, qui dit encore-encore...
Et toujours.
Land's End19 septembre 1979
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