Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
VIII
DÉJÀ, la nuit tombait.
Gringo avait le choix : courir dans la nuit et se perdre peut-être, ou attendre les premières heures avant l'aube et filer, et arriver trop tard aussi, quand le camp sera déjà éveillé?
Dans ces cas-là, c'étaient les pieds de Gringo qui savaient, et ses pieds avaient envie de filer. Mais filer... on ne voyait pas à trois mètres devant soi.
Un dernier rayon transperçait la forêt devant lui, tout rosé. Il s'arrêta, se fixa devant ce rayon comme si tout son corps devait s'emplir de ce rayon de l'Ouest. Il ferma les yeux. Ses narines palpitaient. Il buvait l'Ouest : «Oh! reste-reste, tiens-moi par ton fil rose», il fallait tracer un invisible chemin, ne plus bouger, surtout ne plus bouger de cette guirlande de feu qu'il jetait de son cœur à travers la nuit.
Lentement, il se mit en route, les yeux clos, les mains tendues. Les pipa-pipa1 avec leur petit marteau
1 Pipa-pipa : grenouilles.
d'argent sonnaient l'immense cristal de la nuit, envahissaient l'ombre, enveloppaient Gringo d'un million de notes tintinnabulantes, puis les insectes, les gril lons, les gros scarabées vrombissants, la haute stridulation montante. Gringo n'écoutait pas, il marchait à pas lents et les yeux clos toujours, il écoutait ailleurs, plus profond, encore plus profond, à se rompre le cœur, comme si ce roc de nuit allait se fendre et laisser filtrer un rais de lumière. Ses mains frôlaient des écorces lisses, ses pas titubaient, se heurtaient et repartaient; des branches folles cinglaient son visage, les épiphytes passaient sur son front des doigts gluants; il avançait comme à travers un rideau, un pas, encore un pas, dans une marée glissante, cui sante, et tout d'un coup tombait sur un genou, se rele vait, repartait, serré aveuglément autour de ce point brûlant au fond, qui était lui, purement lui, tout petit et si intense dans cette immensité de nuit. Il marchait comme à la rencontre de lui-même, là-bas, au bout... au bout de quoi ? d'un million de peines et de nuits sif flantes et d'âges entassés comme des couches d'humus noir au bord des rios disparus ; il suivait le lit profond creusé par des vies et des vies vaines, des marches et des marches encore, pour rien, à travers des forêts pareilles, bruissantes, inexorables; il allait sans fin vers un petit point là-bas, un seul petit quelque chose qui serait chaud et doux et plein, une seule clairière de toutes ces marches, un seul point sûr, oh! quelque chose enfin, quelque chose... Il s'enfonça d'un coup jusqu'à la ceinture dans un marais bourbeux — Ma !
Il a crié.
Alors il lui sembla qu'une douceur blanche l'enveloppait.
Il s'est extirpé, a longé le marais, et ce fil d'Ouest semblait partir à la dérive : il fallait tourner, tourner, il allait perdre le fil — ou était-ce le fil qui le tirait?
Gringo pencha sur la gauche. Il n'écoutait plus ses pieds ni ses mains ni ses yeux ; il écoutait tout au fond ce seul battement, cette brûlure d'être, comme s'il fallait couler là absolument, comme si c'était le seul lieu du monde, le seul chemin. Il descendait dans cette crevasse de nuit, serrant dans ses mains un invisible fil rose tandis que ses pas enjambaient les obstacles, montaient, descendaient, se cognaient et avançaient encore. Il crut qu'il allait tomber, et puis c'était fini, il ne pourrait plus bouger, c'était la nuit de la nuit — Ma!
Il a crié. Un tout petit cri qui n'avait pas de son. Un cri du bout quand tout va s'en aller dans un hausse-ment d'épaules.
Il s'est arrêté.
Il est resté planté là, les yeux clos, les mains tendues vers rien. Jamais-jamais il ne traverserait cette nuit.
«Vas-y!»
Alors, d'un cri Gringo s'est empoigné; il a empoigné toute cette nuit grinçante, sifflante, épaisse, comme on empoigne un python par le cou, et il s'est jeté à corps perdu dans le rien gluant, et qu'importe! il a coulé corps et biens dans une marée douce et stri-dulante — il n'y avait plus de Gringo. Il y avait une faille soudain qui laissait passer un rayon blanc — Ma!
Une troisième fois, il a crié.
Et Gringo est entré dans le rayon blanc.
Une flamme immobile. Blanche.
Comme un porche de feu entre deux piliers de nuit.
Il était cette flamme blanche.
C'était si parfaitement immobile et doux : tout son corps se gorgeait de douceur lumineuse, s'étendait, se dilatait, s'ouvrait d'un million de pores et de petites portes de lumière, et par chaque porte, par un million de portes comme une mousse de lumière, se répandait, s'étalait, partait dans une effervescence blanche... immobile. Immobile comme peuvent l'être des siècles et des siècles tranquilles et doux quand toutes les chansons ont été chantées et tous les cris perdus. Un million de petites fenêtres blanches qui regardaient par des espaces légers, qui clignotaient ici et là et là, et partout, comme sile monde était seulement cette douceur blanche qui se touchait elle-même partout, se retrouvait elle-même partout. Gringo avançait dans une lumière vivante et fraternelle, et plus rien ne heurtait, plus rien ne blessait, plus rien n'était incertain. Il allait dans une grande nuit de neige, porté par un million de pipa-pipa, enveloppé dans les plis doux d'une traîne scintillante qui emportait les étoiles et l'écume des continents et tous les pas des bêtes avec chaque petite feuille frémissante et chaque cri dans la nuit.
Et plus rien n'était la nuit.
Il n'y avait plus de nuit nulle part, plus de distances, plus d'étrangeté. Le monde était chez soi. Gringo était chez lui pour toujours, il voyait par toutes les portes de son corps ; il se mouvait léger parmi d'éter-nels semblables, et c'était comme un million de joies dans un seul cœur, de grillon, de pipa ou d'étoile. Il s'arrêta net.
Une odeur de fumée emplit ses poumons.
Alors il grimpa dans un arbre touffu, se mit à califourchon sur une branche et attendit l'aube. Et dans un éclair, il sut : cette lumière blanche, c'était la non-mort.
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