Gringo 230 pages 1980 Edition
French

ABOUT

Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Gringo

Satprem
Satprem

Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Books by Satprem - Original Works Gringo 230 pages 1980 Edition
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XXVII

LE TOUR DU MONDE EN VINGT-QUATRE MINUTES

Il a coulé vertigineusement, il sentait presque un souffle contre ses oreilles, et brutalement il a été précipité au fond d'un trou.

C'était tout noir, comme une cave. Il a touché les murs, palpé autour de lui pour sortir de cette suffo-cation. Il y avait une dalle. La dalle s'est emplie d'une flamme sous ses doigts : un feu noir. Il était devant la porte noire.

D'un coup, elle s'est ouverte et il a été projeté dans un hurlement de saxophone au milieu d'une avenue brûlante de soleil, torride, grouillante de monde, tandis que le saxophone montait-montait, déchirait l'air, éclatait dans un miaulement sur aigu, ponctué d'un claquement de cymbales, comme un coup de poing. Gringo est entré dans un monde complètement fou.

Il allait là le plus naturellement du monde. Rani sautillait près de lui, vêtue d'un Jean et secouant sa queue de cheval tout en suçant un ice-cream.

— Ji! s'écria-t-elle, on entre?

Maintenant, le vacarme était à son comble. Un homme, ceinturé d'une grosse caisse et brandissant une cymbale, continuait son discours :

— Entrez-entrez, Mesdames et Messieurs, c'est pas cher, c'est le tour du monde en vingt-quatre minutes. Cinq balles seulement.

Et brrm! un coup de cymbales. Gringo hésita un instant.

— Dis, Gringo, on y va? Le tour du monde pour cinq balles, c'est pas cher du kilomètre.

Ils sont entrés.

Le Président de la République était en train de faire son discours dans le stand du milieu, sous un chapeau-claque. Il était très distingué. En tout cas, il avait une jolie cravate.

— Citoyens et citoyennes, en résumé, disait-il, l'heure est grave, nous arrivons à l'un de ces tournants du Destin où il faut choisir...

Coup de cymbales.

— ... Choisir, euh, entre la Vérité mocratique du droit des peuples à disposer librement de l'héritage de leurs pères... qui est sacré, notez-bien...

Le garde-champêtre (en retraite) est entré avec trois ballerines et le nez rouge. Il tenait un étendard patriotique et un mégaphone. Petit ballet : «Ahl la Mocratie, la Mocratie, la Mocratie...», pirouettes et cymbales. Le Président continue :

— ... Ou bien la honteuse déchéance de la soumission aux forces antimocratiques qui couvrent l'horizon budgétaire et spirituel de l'humanité...

— Bravo! s'écria un spiritualiste.

— En conséquence, c'est trois billiards de dollars nouveaux pour faire l'ultime, je dis bien l'ultime, la dernière, la suprême bombe à oxygène qui nettoiera une fois pour toutes...

Et vlan! d'un coup bien ajusté, un anarchiste a jeté la boule et décroché la tête du Président.

Émotion générale.

Mais, indomptable, il a continué son discours : il n'y a pas besoin de tête pour ça.

Gringo en avait assez. Ils sont passés au stand d'à côté.

— Je dis bien, Messieurs les jurés, que cet homme, en vertu des dispositions fondamentales de la Loi que nul n'est censé ignorer...

Le Procureur général a tiré sur son col, il faisait très chaud.

— ... Cet homme, dis-je, en portant atteinte à la dignité humaine, a porté atteinte aux fondements mêmes de la société, ébranlé les mœurs et...

— Qu'est-ce qu'il a fait ? cria une voix dans la foule.

Le Procureur est devenu rouge, comme le garde-champêtre qui rentrait justement avec la banderole et les ballerines. Re-petit ballet : «Ah! la Mocratie, la

Mocratie, la  Mocratie...»  Pirouettes et coups de tampon.

— Messieurs, reprit le Procureur, cet homme sans métier, sans diplôme, sans assurance sociale et sans dessein dans la vie, enfin, la vie, n'est-ce pas...

— Bravo! cria le garçon boucher.

— Cette vie sacrée que nos pères nous ont donnée pour... hem, pour... enfin pour continuer comme nos pères à progresser dans... hem, enfin progresser dans la circulation fiduciaire et intellectuelle de l'huma-nité...

— Bravo! cria le critique de La Barbe littéraire, justement présent.

— Adoncques, dis-je, cet homme, inutile, inefficace et innocent, aura la tranche tronchée.

Le guérilla de la FRM (Front de la Rage Mondiale) a saisi une grenade en caoutchouc et dévissé, d'un coup bien sonné, la goupille du col du Procureur, qui a laissé tomber sa cravate, sa toge et sa chemise. Consternation générale.

Imperturbablement, le Procureur a continué : il n'y a pas besoin de chemise pour ça.

— Enfin la tronche tranchée. Voilà. C'est une question de conscience, n'est-ce pas, enfin de cons-cience, oui, profonde.

— Bravo! cria l'Abbé, la profondeur, voilà.

Et le Procureur disparut d'un coup dans les jambes de son pantalon. Gringo en avait assez.

— Écoute, petite-reine, qu'est-ce qu'on fait ici?

— Tu es bizarre, Gringo, si tu continues, tu auras la tête tranchée. Ou bien on te mettra au cabanon. Ils passèrent sous le troisième pilier du fronton. C'était le stand de la dernière Église, après la Speak-analyse et l'Hexagone, digne successeur du Penta qui suivit le Tetra : l'Église médicale et obligatoire.

L'homme en blanc était en train d'isotoper un patient récalcitrant, tandis qu'un biologiste en calotte triturait une molécule. Mais comme, depuis ce temps-là, tout le monde était cancérigène, ça ne faisait pas beaucoup de différence : c'était une question de temps. La loi prévoyait 63 ans et 3 jours pour le citoyen moyen — plus qu'il n'en faut pour conduire quatre fois par jour sa voiture au bureau.

Gringo en avait franchement assez.

— Eh là! s'écria le biologiste en pointant un doigt menaçant vers Gringo, qu'est-ce que vous faites là, vous, mais vous avez le nez droit, mon bonhomme!

— Dame..., dit Gringo en empoignant son appendice grec.

— Mais c'est périmé! C'est même anachronique et contraire à la loi. Et moi, je vous dis, je vais vous arranger ça d'un petit coup de chromosome chirurgical et ingénieux.

Gringo fit trois pas en arrière. Rani faillit laisser choir son ice-cream.

— ... Je vous fais des petits dolichocéphales crochus et blonds, d'un coup. Et inasphyxiables.

Gringo retrouva son sang-froid, qui était chaud d'ailleur.

— Mais je ne veux pas de petits! Et je ne veux pas de dolichocéphales et je ne veux pas — je veux en sortir.

—Eh là! jeune homme, vous n'y songez pas. En sortir ? Mais on n'en sort pas, voyons ! sauf par la porte du crématoire électrique ou la démolition de la planète. Alors... C'est la science éternelle et à perpétuité.

— Bon, dit Gringo en empoignant la main de Rani, moi, la science, c'est trop scientifique. Je préfère la démolition des équations. Si on allait voir le coté exotique ?

— Tu n'es pas sérieux, dit Rani, en reprenant son ice-cream.

— Sacrilège! Renégat! criait le biologiste en brandissant un doigt. Gringo leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

«LIBERTÉ — ÉGALITÉ — SAUVE-QUI PEUT»

Ce n'était pas céleste, mais c'était toujours ça.

Ils passèrent sous la voûte tandis que les cymbales cadençaient les ballerines : «Ah! la Mocratie, la Mocratie, la Mocratie... » et que la tête du condamné à mort roulait dans un éclat de rire funeste.

Après avoir passé le stand des pays sous-développés, celui des pays sur-développés et celui de la désodorisa-tion de l'Atlantique, Gringo et Rani voulurent s'asseoir dans un square. Il y en avait justement un, tout neuf, avec de l'herbe en plastique et de la musique douce, et quelques annonces urgentes entre deux : «Votez pour Léon, le candidat des masses opprimées. Il vous désopprimera d'un coup de tampon-jex qui en vaut deux.» Et comme il y avait beaucoup de monde — c'était un monde où il y avait beaucoup de monde —, Gringo et Rani eurent beaucoup de mal à trouver une place sur un banc entre deux couples d'amoureux qui s'embrassaient sur la bouche. «Attention, attention! hurla le garde-champêtre dans son mégaphone, avez-vous pris votre pilule ? La pilule obligatoire et pasteurisée — à partir de deux, on vous met au bloc. »

— Bon, dit Gringo, je ne ferai pas de bébés.

— Tu es anti-social, soupira Rani, tu finiras mal.

— Tu sais où ça finit, toi?

— Eh bien...

Elle posa un doigt sur le bout de son nez, regarda autour d'elle. À vrai dire, c'était très encombré.

— J'ai vu un chouette de stand, là-bas, dit-elle, allons-y.

C'était à l'extrême droite exotique. Ils passèrent devant le stand du Coca-yoga, de l'Expresso-Ashram, du Nouveau-transcendant et du Descendant-à-toute-vitesse, et ils arrivèrent au stand... de la Libération. Ah! ça, c'était pas mal.

On entrait là avec une mine de circonstance.

Le yogi était assis sous un arbre en carton-pâte. Il était tout en blanc, comme il se doit. Il méditait profondément après s'être introduit une boule quiès dans chaque conduit auditif. C'était très silencieux, derrière la boule quiès. Il y avait aussi un baldaquin et une rampe électrique sous le baldaquin. Tout était parfaitement sombre, on attendait l'heure de la libération. C'était un peu long, mais enfin. Gringo s'est assis les jambes croisées parce que ça se libérait plus vite de cette façon. On entendait encore au loin les ballerines café-au-lait de la délégation moyennement développée : «Ah! la Sacrotie, la Sacrotie, la Sacrotie...» parce qu'on était en pays sacré enfin. Tout était très solennel et définitif... lorsqu'on entendit une voix, tout d'un coup, qui venait des hauteurs :

— Dis donc, Marcel, le générateur est tombé en panne.

— Ça y est, dit Marcel en levant les bras, l'illumination a raté.

Désolation générale.

Tout le monde s'est levé. C'était encore un coup des marxistes.

— J'en ai assez-assez-assez! cria Gringo. Fichons le camp d'ici.

— Mais Gringo, sortir où?

— Eh bien, par la porte.

Il a attrapé Rani par la main, a commencé à bousculer la foule. Le garde-champêtre est arrivé avec son nez rouge et le chapeau-claque du Président miraculeusement échappé au désastre (le chapeau-claque) :

— Hè-hè! s'écria-t-il, hè-hè! Je vous y prends, mon gaillard, vous voulez sortir d'ici! hè?... Mais on n'en sort pas, petit gredin, on n'en sort pas du tout, c'est tout le monde qui est comme ça, hè!

Et les ballerines ont levé la jambe en cadence. Psilla avait une plume de cacatoès dans les cheveux et un

nez rouge aussi : une-deux, une-deux, une-deux... Coup de cymbales et saxophone.

— En 24 minutes, tu as tout vu, dit Rani de son petit ton posé. Ça vaut bien cinq balles, avoue?

— Alors on va où ?

— Eh bien, nulle part, on y est.

— Bon, dit Gringo, je vais aller me plaindre au Procureur Général. J'irai jusqu'au Président s'il le faut.

— Mais Gringo, on est tous dans la foire, le Président aussi.

— Alors, quoi faire? dit Gringo découragé. Ils s'assirent sur le bord du trottoir.

Le garde-champêtre les a rattrapés : c'était Vrittru avec un nez rouge et une ceinture bicolore.

— Hè-hè! dit-il en enfonçant ses mains dans sa ceinture, je vous annonce qu'on a remis le générateur en marche : les autobus, les bureaux de poste, les portillons automatiques et les illuminations, tout marche !

— Bon, dit Rani, alors on marche où?

— Ça, dit Vrittru en retirant son faux nez, ce n'est pas nécessaire; pourvu que ça marche, c'est tout ce qu'il faut... Vous pouvez prendre l'autobus et revenir demain : ça ne ferme jamais.

— Bon, dit Rani, alors on prend l'autobus.

— Pour aller où? demanda Gringo.

— Ah! dit Vrittru en écartant les bras, c'est partout pareil, on n'en sort pas, que voulez-vous? Et il remit son faux nez.









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