Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
XXVIII
Il ne restait plus qu'à attendre — quoi? on ne sait pas. Gringo cherchait vaguement des yeux un autobus qui aille quelque part.
— Et si on prenait un billet d'avion pour Hono-lulu? dit Rani.
— Et là, quel autobus on prendra? Rani avait le sifflet coupé. C'était rare.
«Si j'avais un faux nez, au moins, pensa Gringo, peut-être pourrais-je m'habituer?»
— Dis-moi, petite-reine, on pourrait faire un stand des vrais nez ?
— Hein?
Il renonça à s'expliquer. D'ailleurs, il serait tout de suite isotope et mis au fichier exotique. C'était très commode : tout le monde avait son étiquette dans le dos, on ne pouvait pas se tromper.
— La prochaine fois, dit Gringo, je renaîtrai dans une peau de kangourou.
Elle essayait de se figurer Gringo avec une longue queue.
— Mais c'est une race éteinte, Gringo, tu n'y es pas! Maintenant il n'y a plus que des hommes.
Puis il pensa que les kangourous étaient fichés aussi — il n'y avait rien à faire, on était fichu de tous les côtés. Un faux nez, c'était peut-être la meilleure façon de respirer.
— Ils ont tout expliqué, dit Gringo, il n'y a plus rien à faire.
— Alors va me chercher un ice-cream et attendons. Ils attendirent.
Une heure, un an, un siècle, on ne sait pas. De temps en temps, il y avait des coups d'État, mais c'était tout pareil, on recommençait avec un autre chapeau-claque.
— J'en ai ma claque, dit Gringo.
— Alors va me chercher un ice-cream, dit Rani, il fait chaud.
Et ils attendirent encore au bord du trottoir.
Une marée de pantalons passait, encore des pantalons — un jour, une heure, un siècle : les hommes-pantalon passaient. Gringo avait pris ses joues entre ses mains et posé ses coudes sur ses genoux : il regardait et regardait ces pantalons. De temps en temps, il y avait un fou qui tirait dans le tas, mais c'était tout pareil, on continuait avec un autre pantalon.
Alors Gringo a commencé à devenir inquiet.
— Le temps, c'est long, dit-il.
— À quoi ça sert, le temps? demanda Rani.
— Eh bien... à mesurer.
— Mesurer quoi ?
— Je ne sais pas, peut-être des pantalons?
— Alors ça ne sert à rien.
Et elle posa ses coudes sur ses genoux.
— Peut-être qu'on arrive au bout du temps? ajouta-t-elle pensivement.
— Non, tant qu'il y aura des pantalons et des yeux qui regardent les pantalons, il faudra bien les mesurer.
— Ah! dit Rani, alors enlevons notre pantalon et fermons les yeux.
Gringo hésita encore ; des colonnes grises montaient sur un horizon de pantalons. On entendait le saxo et les cymbales, avec, de temps en temps, un trombone énergique. «À quoi ça sert, la musique?» pensa Gringo. Ça commençait à chavirer un peu.
— Mais pourquoi ils continuent! s'exclama Rani. Tout d'un coup, un pantalon s'est penché sur lui.
— Quelle heure est-il, Monsieur, s'il vous plaît? Gringo regarda à droite, regarda à gauche, les colonnes et les colonnes, le saxo partait dans un miaulement aigu. Il a secoué la tête entre ses mains :
— Ma montre s'est arrêtée.
— Ah! dit l'homme, alors je vais être en retard.
Et il a repris sa place dans les colonnes de pantalons.
Gringo a regardé encore. Et soudain il a eu envie de pleurer — pourquoi, on ne sait pas. C'était déchirant — ce que ça déchirait, on ne sait pas. Un trou de douleur. «C'est peut-être à cause de mon vrai nez, pensa-t-il... C'est peut-être pour ça qu'ils mettent tous un faux nez sur leur pantalon ? C'est pour cacher le chagrin.» Alors Gringo s'est levé, il a attrapé un homme-pantalon par le bras :
— Quelle heure est-il, Monsieur?
— 17 heures, 22 minutes, 34 secondes.
— Ah! je savais bien. Merci, Monsieur.
Il a secoué la tête, regardé encore un peu l'horizon : «Trente-cinq secondes, trente-six secondes, trente-sept secondes...» Et il s'est demandé pourquoi ça n'allait pas dans l'autre sens : «Trente-six secondes, trente-cinq secondes, trente-quatre secondes...», et puis au bout c'était fini. Mais non! ça augmentait toujours : «Trente-neuf secondes, quarante secondes, quarante-et-une secondes...» et pour toujours-toujours-toujours, des ères et des ères de temps-pantalon qui s'ajoutaient : «Quarante-neuf secondes, cinquante secondes...» Gringo regardait à droite, à gauche, devant lui... Il n'y avait pas un oiseau : des pantalons et des pantalons à la seconde, qui allaient là-bas, vers quoi? C'était suffocant tout d'un coup — qu'est-ce qui suffoquait, on ne sait pas. C'était la suffocation qui suffoquait. «Cinquante-et-une secondes, cinquante-deux secondes...» L'heure arrivait — quelle heure? on ne sait pas. L'heure de quoi? Il n'y avait pas d'heure, nulle heure, pas de part, nulle part, jamais, jamais, on n'arrivait nulle part à la seconde — le temps était mort! la géographie était morte, les autobus étaient morts. On était assis là, sur le trottoir, pour l'éternité des éternités... ah!
Gringo a poussé un petit «ah!», comme un petit couic. Tout est devenu blanc dans sa tête.
«Ma» a-t-il dit, comme ça, comme on fait «bleub!» avant de couler. Elle était là, souriante.
Gringo a clignoté des yeux.
— Quelle heure est-il? demanda-t-il.
— C'est l'heure, dit Ma.
— Ah! dit Gringo.
— Ouvre les yeux et regarde.
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