Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
XV
CETTE fois, ses pieds avaient décidé pour la mangrove.
Rani sautillait derrière lui comme l'agouti après les noix sauvages, s'arrêtait, levait le nez en l'air, reniflait une herbe et plongeait dans le taillis avec un rire ravi.
— Bouh!...
— Quoi, reinette?
— Regarde-moi celui-là...
Elle était accroupie devant un gros basilic vert foncé, la crête bombée, une patte en l'air et l'œil courroucé qui tournait comme une toupie :
— Et moi, je vous dis, depuis des tribus et des tribus, c'est pas des manières de basilic et vous serez frappés par le gros caméléon bleu... qui n'existe pas.
Et elle partit dans une fusée de rire.
— Oui, il est jaune maintenant.
Gringo haussa les épaules et poursuivit son chemin dignement. Pas pour longtemps.
— Gringo, eh! Gringo... est-ce que l'esprit des tribus flotte dans les arbres? ou dans quoi? Qu'est-ce que c'est, l'«esprit»?
Gringo se gratta la tête.
— C'est... Curupira, ils disent.
— Ah! Curupira, alors1...
Elle posa son doigt sur son nez, hocha la tête.
— Et ça, c'est quoi?
Elle ramassa une noix par terre.
— C'est une noix de chawari.
— Et Chawari, c'est quoi?
— C'est une noix.
— Alors c'est une noix, et chawari c'est l'esprit de la noix — à quoi ça sert, tout ce chawari?
— Écoute, reinette...
— Mais non! je te dis, une noix c'est une noix, pourquoi veux-tu lui ajouter une queue ? A-t-on jamais vu une noix avec une queue — tu vois Vrittru... avec une queue d'iguane ?
Elle rit et rit.
Gringo était perplexe.
— Bon, ne te fâche pas, ce que j'en dis, c'est pour éviter les complications. Maintenant je sais : chaque fois que je ne sais pas, c'est Curupira, voilà.
Elle s'arrêta un moment, tira sa mèche.
1 Curupira : autre nom de l'Inconscient collectif...
— Et si je mange trop de noix, c'est Curupira qui me fait mal au ventre.
Elle dit et se remit à sautiller en ajoutant entre ses dents : «A-t-on besoin d'ajouter des Curupira partout.»
Car elle était très obstinée.
Ils arrivèrent à la cascade au lieu de la mangrove. Comment? Gringo ne le sut jamais, à moins que ses pieds n'aient changé d'avis en route.
— Comme c'est jo-li! s'exclama Rani. Et elle serra sa poitrine entre ses mains.
Un écroulement de diorite noire s'ouvrait aux flancs de la serra, lavé d'écume, bouillonnant de lumière, dans un brouhaha cascadant percé de cris d'oiseaux, puis s'enfonçait d'un coup comme une longue nappe lisse dans l'immense houle crépitante de verts, jusqu'à la savane, là-bas, frangée d'argent, et la mer.
Gringo s'assit, le souffle coupé; il lui semblait plonger dans son pays enfin, sans borne.
Rani secoua la tête, posa le doigt sur le bout de son nez, comme si c'était trop-trop... inquiétant peut-être. Elle regarda Gringo, puis la savane encore, encore Gringo ; on aurait dit qu'elle suivait une invisible piste entre ce cœur-là et cette fuite de lumière. Et pour la première fois, son cœur se pinça comme devant un danger plus grand que Vrittru.
— Attends, dit-elle, laisse tes pieds dans le torrent. C'était glacé, brûlant.
Et elle se mit à laver ses plaies.
— Tu as faim? Tu veux une noix... de chawari? Gringo secoua la tête. Il écoutait le roulement sans fin, percé du cri d'un colibri comme un long sifflement tendre pour nulle oreille, ou pour l'infini, peut-être, brûlé de lumière, au bout de toutes les pistes.
— Petite-reine, dit-il enfin, qu'est-ce qu'il y a après l'homme ?
— Après l'homme ? Elle était médusée. Gringo reprit doucement :
— Après la forêt, il y a la mer ; après la mer, il y a les nuages — après l'homme, il y a quoi ?
Elle resta longtemps à contempler, une main sur sa joue, et cela faisait une brûlure dans son cœur.
— Après Gringo, je veux toujours Gringo.
— Toujours avec deux pattes, toujours avec la faim? Et puis des bébés Gringo, et puis des Gringo de Gringo dans la forêt de la forêt... pour toujours?
Elle le regarda longtemps et ses yeux se perdaient au bout de tous ces petits Gringo.
— Avec deux pattes, avec trois pattes, je vais avec Gringo. Après les nuages, la pluie aime encore la
forêt.
Il caressa ses cheveux ébouriffés.
— ... Où tu vas, je vais, tu es ma grande forêt.
— Écoute, petite-reine... je ne sais pas. J'ai quinze ans et j'ai beaucoup d'ans pas comptés, d'avant Gringo ou de toujours Gringo, et c'est...
Il restait suspendu comme par-dessus une incompréhensible faille qui béait au milieu de cet enchevê-trement vert.
— Il y a après la forêt, il y a après Gringo, je ne sais pas. Après, tu comprends? Elle hocha la tête, se secoua :
— Après, il y a mon cœur qui bat toujours.
Et Gringo restait avec cette espèce de faille dedans qui faisait comme une flamme blanche, un trou de feu jamais comblé.
— Tu connais la porte de feu?... Un feu tout blanc. Elle eut un sursaut.
— La porte?... Cette nuit-là où tu as couru, j'ai vu un grand feu blanc. J'ai couru avec toi et nous sommes entrés dans le feu blanc. J'ai tout oublié.
Elle resta le nez en l'air, à muser, comme si elle regardait... quoi?
— C'est peut-être ça, la porte d'après? murmura-t-elle.
Puis elle eut un cri tout d'un coup, comme un oiseau blessé :
— Avec toi, toujours-toujours! Par n'importe quelle porte !
Alors Gringo prit sa main. Elle était toute petite et brune et glacée. Il serra cette petite main comme on réchauffe un oiseau. Quelques grosses gouttes de pluie tombèrent sur leurs mains.
Puis il dit lentement, comme on chante la mélopée, le soir, pour apprivoiser les songes :
— Ensemble nous passerons la porte blanche et nous irons dans le pays d'après.
Et la pluie se mit à crouler, énorme, tiède, consentante, enveloppant la cascade et la forêt, et deux petites formes serrées comme une prière de la terre dans l'immense crépitement vert.
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