Gringo 230 pages 1980 Edition
French

ABOUT

Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Gringo

Satprem
Satprem

Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.

Books by Satprem - Original Works Gringo 230 pages 1980 Edition
French
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XIX

SON EXCELLENCE

GRINGO courut à travers les grands corridors bleus de la Citadelle, il touchait à peine terre, il semblait se mouvoir sans un effort. Tout était étrangement feutré ici, sous cette phosphorescence bleue des murs, comme si l'on naviguait dans un ciel sous-marin. Il arriva à la grande porte — était-ce une porte? C'était bleu foncé comme la mer et semi-circulaire. Il serra sa tunique blanche, passa sa main dans sa mèche et toucha du bout des doigts cette substance bleue, qui glissa sur elle-même. Il était dans la salle de travail.

Personne n'a bougé.

Ils étaient vingt peut-être, assis en rond, vêtus d'une tunique bleue comme les murs, sur un tapis mousseux. L'immense salle circulaire était ceinte de douze piliers blancs, coupés par des pans bleus, qui soutenaient un dôme laiteux. Il y avait un gong au milieu, tenu par une chaîne. Chaque fois qu'il entrait là-dedans, Gringo commençait à étouffer, mais enfin... Il a regardé sa tunique blanche, incongrue, s'est lissé les cheveux tout poisseux d'embruns, a regardé l'homme encore — une vague mécontente et dure est venue dissiper tout le joli soleil qui l'entourait. D'un coup, il entrait dans la mécanique. La «mécanique», pour Gringo, c'étaient tous ces petits rayons froids et volontaires qui pliaient la substance et les hommes. Car ils étaient dans ce pays des Atlantes où quelques hommes avaient maîtrisé les forces de la Nature par les pouvoirs occultes, comme d'autres, plus tard, ont cru les maîtriser par les pouvoirs de la Science.

L'Excellence a hoché la tête et reprit son discours. Gringo s'est infiltré dans la ronde, à côté de Quino.

— C'est ici qu'est la source du rythme...

Il a touché le creux de son estomac en arrêtant son souffle. Il était vêtu d'une toge violet foncé et trônait sur un coussin de brocart ; on aurait dit un vieux condor au regard perçant : Vrittru vieilli et armé d'une barbe pour cacher ses plis amers et son menton violent.

— Si vous maîtrisez ça, ici, vous le maîtrisez partout, dans les cailloux, les bêtes ou les hommes, parce que c'est un même rythme dans tout. C'est le Rythme qui enclôt le monde et chaque chose dans son réseau précis...

Il s'est levé.

— Vous voyez ce corps, c'est une matière comme n'importe quelle autre, mais qu'est-ce que c'est, la matière?... Ce sont des énergies assemblées dans un réseau vibratoire — il faut défaire le réseau. Il faut agir sur le Rythme qui fait ce réseau-là plutôt qu'un autre...

Il dit, prit son inspiration... et disparut lentement comme un objet qui se désagrège sans laisser de trace ou qui cesse peu à peu de refléter de la lumière. On entendait encore sa voix dure :

— Alors, vous pouvez dématérialiser n'importe quoi, n'importe qui... Vous êtes le maître de la vie. Et vous pouvez matérialiser n'importe quoi, par l'émission de la vibration correspondante...

On entendit un sifflement et... un serpent noir se mit soudain à glisser sur le tapis entre les disciples muets. Puis la voix reprit :

— La matière opaque qui vous enferme, c'est tout simplement une vibration lourde qui correspond au petit spectre de lumière que vos yeux stupides peuvent saisir — il y a tout le reste du spectre.

Et il réapparut brusquement sur son coussin doré. D'un claquement de doigts, il fit disparaître le serpent.

— Et comme ça s'en vont tous les petits serpents inutiles.

Puis il sortit un objet rond et transparent des poches de sa tunique.

— Toi, Quino, viens ici. Répète l'exercice.

Quino était vert de peur. Il vint s'asseoir devant le Maître, se racla la gorge, posa ses mains sur ses genoux et prit son souffle. Vrittru tenait l'objet dans la paume de sa main. Quino regardait et regardait l'objet.

— Tu as peur, hein, tu es une larve. Pourquoi viens-tu ici? Ce n'est pas une école pour les bébés. Allez, va, tu peux grouiller avec le reste.

Sans un mot, Quino s'est levé et il est sorti de la salle. Gringo avait les mains moites de colère.

— Nous sommes ici pour former une humanité nouvelle, reprit Vrittru. Nous voulons sortir de la ronde de la peur et de la faim et de la soumission au petit rythme opaque qui enferme les bêtes et les êtres — compris? et le monde. Nous voulons un nouveau monde, libre.

Il avait l'air de planter ses dents dans le monde.

Il rempocha son objet et se tourna vers Psilla. On disait qu'elle était sa favorite. Elle était belle, grande, comme une statue, mais il y avait ce nez pointu que Gringo n'aimait pas et ces yeux brillants qui cher-chaient à prendre.

— Toi, Psilla, qu'est-ce que cela veut dire, pour toi, un monde libre ?

Elle leva la tête, prit son souffle et regarda le gong un moment. Lentement, le gong se mit à vibrer : un bruit sourd, cuivré, montant, comme si l'on avait touché son centre. Puis elle dit d'une voix claire, détachée, comme on découpe une galette de riz :

— Ne plus dépendre de rien.

L'Excellence a hoché la tête. Gringo sentit un rayon froid qui venait frapper son cœur. Il savait que c'était son tour.

— Et toi, Monsieur le rebelle, qu'est-ce que tu dis? Il eut envie de dire «Flûte!» mais se retint. Non, il n'avait pas peur, Gringo n'avait jamais peur, mais s'il était chassé, la porte de la Citadelle se refermait sur Elle et il ne la verrait plus.

— Un monde libre ?... Gringo serra les dents.

— Voler dans les airs, oui, ne plus dépendre de cette gravitation lourde, oui — mais libre pour quoi, si je n'aime pas tout et si tout ne m'aime pas?

Il y eut un murmure autour.

— Montre-moi ta puissance... Qu'est-ce que tu peux faire pour changer le sort des millions grouillants?

— Et toi? demanda Gringo. À part sonner le gong et traverser les murs. Vrittru blêmit sous sa barbe.

— Quand tous auront la puissance, ils sortiront de leur misère.

— Ou ils foudroieront tout ce qu'ils n'aiment pas.

— Tu es non seulement rebelle mais obscurantiste : tu dénigres la Science. Tu n'es pas digne d'être ici. Une dernière fois, montre-moi ta puissance.

— Je peux voler quand mon cœur est heureux.

— Et puis?

Gringo sentit un cercle de fer qui venait serrer ses tempes. Il ferma les yeux un moment. Libre, pour-quoi, si tout ne sourit pas? Puissant, pourquoi, si le cœur n'est pas léger, et rassasié de quoi, si l'âme a faim?... Il ouvrit ses yeux, regarda autour de lui ces «disciples» murés dans des murs plus épais que ceux de la Citadelle — ces murs-là, les traverseraient-ils? Le silence était comme du plomb autour de lui et il se sentait si étranger, si vain...

— Allons, reprit Vrittru, quoi encore? Montre-nous ta puissance d'amour. Lentement, Gringo se leva.

— Si ma puissance vous foudroyait, vous seriez convaincus...

— Et arrogant, par-dessus le marché.

— Même si je pouvais, je ne ferais rien — j'ai besoin d'aimer seulement. Psilla se retourna vers lui comme un serpent :

— Qui te dit que nous n'aimons pas? Quelques-uns traverseront le mur, et nous entraînerons tout le reste. Nous sommes les pionniers, ces hommes sont dans l'esclavage — veux-tu être esclave avec eux?

— Si d'aimer est être esclave, alors je préfère être esclave avec eux à vos brillants pouvoirs.

— Ah! tu vois, tu es accroché à la nuit.

— Suffit, coupa Vrittru. Demain à l'aube, tu iras sur la grande plate-forme de la Citadelle, et si tu peux voler, comme tu dis, tu iras plonger dans la mer... ou sur les rochers. Est-ce que, par amour pour Elle, tu voleras ?

Alors Gringo sut que ce n'était pas lui qu'il voulait frapper, mais Elle.

Vrittru se leva, enfonça ses pouces dans sa cordelière. Une lumière bleu foncé enveloppait sa tête comme une radiation.

— J'ai dit. Demain, tu feras la preuve.

Et d'un coup d'ceil, il fit sonner le gong à toute volée.









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