Un “Livre de la Jungle” à l’envers. Mâ, l’Ancienne de l’évolution, entraîne Gringo dans des aventures du passé et de l’avenir de la Terre, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
Un 'Livre de la Jungle' à l'envers. Non plus un petit d'homme qui revient à la vie animale, mais un autre petit d'homme dans une tribu sauvage de la forêt amazonienne, qui cherche comment on sort de la Tribu humaine et le passage de 'l'Homme après l'Homme'. C'est la légende de l'évolution et de l'Ancienne de l'évolution, figurée par la 'reine' de la tribu, qui entraîne Gringo à la découverte des aventures passées de la terre - en Egypte, dans l'Atlandide, en pays arctique -, et dans l'aventure de l'avenir de la terre, chaque fois forçant le barrage des défenseurs de la Loi établie, que ce soit celle des anciens initiés, celle de la Tribu amazonienne, celle des spiritualistes ou celle des biologistes du XXième siècle. Car chaque sommet atteint devient l'obstacle du prochain cycle. Successivement, Gringo passe par la 'porte de braise', la 'porte de jade', la 'porte bleu', la 'porte de neige', avant d'arriver à la 'porte noire' du XXIième siècle et à la 'minute nulle' où les hommes disent NON à leur loi suffocante et consentent à ouvrir 'les nouveaux yeux de la terre'. l'auteur évoque ici l'aventure qu'il a vécue dans la forêt vierge de Guyanne à l'âge de vingt-cinq ans, et l'aventure qu'il a vécue auprès de Sri Aurobindo et de Mère dans l'avenir de la terre : toute une courbe, de la forêt pré-humaine à la forêt mystérieuse de demain.
XVI
LA pluie tombait depuis des jours, des semaines, et Gringo errait avec sa question — quand on a faim, est-ce une question? La vie semblait devoir être pareille à jamais, avec cette piste ou cette autre et des petites bêtes qui, elles, ne voyaient pas les jours passer. L'homme, c'est d'abord celui qui compte le temps, comme si un éternel «quelque chose» était là-bas, plus loin, au bout... de quoi? Comme si quelque chose n'était pas là, et qu'est-ce qui n'est pas là?
Le petit pamba est parfaitement là, lové dans les feuilles, la huppe aussi, rayée de brun et de blanc. Ils font et puis c'est fait.
Nous faisons et ce n'est jamais fait.
Et qu'est-ce qui n'est pas fait, pas là, jamais là et rien n'est fait?
Gringo était perché dans l'entrelacs des hautes racines de la mangrove ; il regardait les palétuviers à demi submergés, les limons noirs criblés de pluie où parfois éclatait la feuille verte d'un nénuphar. Il regardait la pluie interminable, le serpent silencieux qui s'enroulait à la racine et se mouvait comme ne se mouvant pas en pointant sa petite langue. Il était perdu là, ni serpent ni racine, ni même cette goutte de lumière qui brillait sur la feuille du nénuphar. Il aurait pu chasser, pêcher, et chasser encore et remplir les jours d'un millier de gestes rassurants, et puis... et puis quoi?
Un malaise le prit. Il s'est retourné.
Sukuri, l'anaconda, glissait vers lui, marbré d'or et de noir.
On ne pouvait pas courir dans ces racines enchevêtrées et Sukuri nageait encore mieux qu'il glissait. Il glissait lentement comme une onde vivante.
Gringo se redressa. Il était nu et cuivré; son corps ruisselant était comme une flamme dans cet énorme grouillement. Il regarda Sukuri avec toute cette flamme ramassée dans ses yeux.
«Va-t-en», dit-il d'une voix claire, neutre.
Sukuri s'est arrêté. Il regardait Gringo.
Tout était immobile, sans un frisson.
Il était gros comme un tronc de palétuvier.
«Va-t-en», répéta Gringo en détachant ses mots. Et tout d'un coup, il sut, sentit que Sukuri ramassait ses longs muscles — Ma! cria Gringo.
Il y eut un éclair de lumière blanche. Gringo vacilla, faillit tomber à la renverse dans le marécage. Sukuri tourna sa tête plate et s'en fut à travers les racines, sans un son, comme une coulée de mort.
Gringo se retourna : Elle était là, toute blanche et immobile sur la berge de la mangrove. Alors il a plongé, nagé vers Elle :
— Ma!
Et il s'est jeté à ses pieds.
— Debout, petit. Un homme, ça va debout.
Elle a caressé ses cheveux ; il la regardait comme on plonge dans la source claire, comme on se perd dans le brasillement des eaux au bout de la savane. Et tout était arrêté. C'était le temps immobile, là où c'est plein et sans là-bas.
— Écoute, petit...
Elle souriait, et l'on était si tranquille dans ce sourire, et si sûr comme si tous les siècles étaient déjà vécus.
— Bientôt, je vais partir...
— Non-non, pas encore!
— Ils sont las de moi, ils tournent dans leur petite histoire pareille. Déjà, ils grondent.
— Que ferai-je sans toi ?
— Quand tu ne m'auras plus, il faudra bien que tu me trouves là où je suis toujours.
— Oh! Ma, le chemin s'en va sous mes pieds. Je ne sais pas le chemin.
— Ton cri fait le chemin, c'est le chemin même! comme la soif conduit au torrent.
— Mais pourquoi dois-tu partir ? Ne peux-tu pas tous les arrêter, comme Sukuri, dans un éclair?
— Je peux, dit-elle...
Et il y eut comme l'ombre d'une tristesse sur son sourire :
— Mais qui restera debout parmi les petits hommes? Je ne suis pas la reine d'un peuple épouvanté.
— Mais pourquoi ne t'aiment-t-ils pas? Pourquoi?
— Tout ce qui change la loi est un malheur pour l'homme. Ils ne veulent pas changer de loi, ou changer seulement pour en prendre une autre. Ils veulent chasser, pêcher, dormir... ou rêver un peu, jouer de la flûte comme Quino.
— Ma, Sukuri suit sa loi, et quelle est la loi de l'homme ?
— C'est de défaire la loi, petit. C'est celui qui peut changer la loi : Sukuri ne peut pas.
— Comment déferai-je ces jours et ces jours avec leur faim et leur sillage de sommeil ?
— La question, c'est la réponse même, comme la goutte d'eau qui fend le rocher.
— Ma, ne peux-tu pas fendre mon rocher?
Et Elle resta un instant à regarder au loin comme si Elle traversait ces jours et ces jours peuplés de petits gestes et de vains désirs.
— Mais fendre le rocher, c'est le pouvoir même de devenir l'autre chose.
— Jusqu'où faudra-t-il aller?
— Jusqu'au bout de tout, quand tous les chemins sont usés. Écoute, petit... passe encore une fois la porte blanche et je te délivrerai du fardeau des vains espoirs — ce qu'on espère, c'est encore l'épaisseur du rocher pas fendu. Quand le rocher est fendu, c'est là.
Elle se retourna légèrement.
Un martin-pêcheur fusa dans l'air avec un bruit de crécelle.
Vrittru était là, les bras croisés.
— Et n'oublie pas : l'ennemi, c'est celui qui t'aide à marcher sur le chemin ; je l'ai mis là pour secouer ton sommeil, comme Sukuri pour ton cri. Maintenant va, on nous attend.
Et Elle alla vers l'homme.
— Ô Reine, dit-il...
Il leva le menton, écarta un peu les jambes, qu'il avait cagneuses. Il aurait voulu être roi, mais roi, pour quoi ?
— Tu nous as promis une terre heureuse et nous t'avons suivie jusqu'ici, mais où est ton abondance? Nos enfants sont frappés par la fièvre — le mien va mourir. Montre-moi ta puissance.
Il passa ses pouces dans sa ceinture. Elle semblait si frêle.
— Allons, dit-elle simplement.
Et ils disparurent derrière les hautes racines de la mangrove.
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