Un récit mystique mêlant préhistoire, révolte et évolution spirituelle vers une nouvelle conscience humaine.
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Une voix a crié, « Va où nul n'est allé ! Creuse plus profond, et encore plus profond Jusqu'à ce que tu touches l'inexorable pierre de fond Et frappe à la porte sans clef. » Le feu du ciel est allumé dans la poitrine de la terre Et les soleils immortels brûlent ici : Par une faille de merveille dans le mur des naissances Les esprits dans un corps assoiffé aspirent Comme des flammes du pays de Vérité et de Joie Encore un peu et les portes de la vie nouvelle Seront taillées dans une lumière d'argent… Dans un grand monde nu et clair
J'ai bu l'infini comme un bébé qui sait parce qu'il boit l'amour de sa mère, comme un enfant sauvage qui voit parce qu'il écoute l'océan sur les Côtes de sa Belle-Île et son ressac sans fin. L'infini, ça bat sans fin, ça aime sans fin parce c'est ça même qui aime et qui fait un premier amour au monde, une première musique pour s'aimer elle-même un million de fois dans tout ce qui bat au monde.
Et puis on va à l'école pour apprendre des histoires qui ne tiennent pas debout, nos ancêtres les Gaulois et que sais-je et toutes ces guerres sanglantes et sordides à la queue leu leu, jusqu'à la prochaine dernière, et notre Sainte Mère l'Église. J'avais une vieille mère bien maritime qui disait en ouvrant les bras en montrant la Côté irisée et lumineuse : « Pour moi, Dieu est là-bas. » Et cela me semblait plus sage que toutes leurs bondieuseries. Et on vit des histoires et des histoires qui ne veulent rien dire, des amours qui se cassent toujours la figure au bout – a-t-on jamais vécu vraiment, ou pas plus qu'un petit ressac, pas même argenté qui se brise sur le vieux rocher. Tout de même il y avait de vieux païens qui savaient mieux, vivaient mieux, semble-t-il. Et que vous en semble, mes frères d'aujourd'hui ? Que respirez-vous qui soit une vraie seconde de vie ? battante-chantante-vivante comme une mouette sur le rocher, comme un premier soleil qui frissonne sur la falaise des hommes.
Les « hommes » quoi ?
Faut-il une dernière seconde qui va se fermer sur la mort pour dire quoi ? et ouvrir les yeux sur une nouvelle « vie » qui se dira quoi encore ?
Et la vie est si belle et la terre est si belle et elle veut vivre encore et encore pour trouver son propre mystère, sa propre fable jamais trouvée et jamais dite.
Bien sûr ! ce n'est pas à « dire », c'est à vivre ce jamais vécu là dans une peau d'homme ou de quelque autre oiseau inconnu qui veut vivre quand même et battre de son propre cœur.
C'est cette fable qui a commencé à battre dans mon cœur dans une cellule de condamné à mort. La dernière seconde justement du dernier quoi dans leurs horribles prisons.
Or, dans une prison anglaise à Calcutta, à Alipore, il y avait un grand révolutionnaire indien qui attendait sa pendaison – il a attendu pendant un an, jour après jour – et qui ouvrait des yeux infiniment plus anciens que les miens sur ce vieux « quoi » des hommes, et sans doute n'était-ce pas la première fois qu'il ouvrait des yeux de condamné sur la vieille Mort. Il s'appelait Sri Aurobindo. Il fut acquitté un an après et libéré le 6 mai 1909 pour aller se réfugier à Pondichéry. Moi, j'étais libéré un 5 mai, quelques décades plus tard. Quand je suis sorti de leur enfer nazi, j'étais à jamais à l'unisson du malheur humain et de sa révolte et de ses peines. Mais Sri Aurobindo, lui, était un plus grand révolutionnaire que tous nos Lénine et nos Robespierre « incorruptible », trahi et guillotiné, c'était la Révolution de l'Homme qu'il voulait, c'était le vieux « quoi » des millénaires auquel il voulait arracher son mystère et sa fable, c'était la Délivrance de la Terre d'une domination plus horrible que celle de ces Messieurs les Anglais et de leur Bible ou bondieuseries diverses. C'était la clef physique, matérielle, cellulaire du changement de l'Homo sapiens qui jamais ne fut sapiens et l'est de moins en moins : tous ces millénaires d'Évolution douloureuse et tâtonnante n'allaient pas s'achever au « sommet » d'un petit avorton savant qui ne savait rien sauf se détruire cruellement lui-même et toute sa terre. Et Sri Aurobindo voyait loin devant lui ce qui maintenant s'étale sous nos yeux (pour ceux qui veulent bien voir) : « La fin d'un stade de l'Évolution est marquée par une puissante recrudescence de tous les éléments qui doivent sortir de l'Évolution. » Nous sommes bien armés pour le savoir et nous fusiller mutuellement. « Voici venir le temps des assassins », disait notre frère Rimbaud en 1873 après avoir tenté de s'enfuir jusqu'aux îles de la Sonde, mais on ne s'enfuit pas de notre état d'homme : on peut le changer. C'est ce qu'affirmait Sri Aurobindo au sortir de sa prison d'Alipore :
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« L'homme est un être de transition. »
C'est toute la Terre qui est dans une transition dangereuse, périlleuse.
Par une sublime grâce ou un sublime « Hasard » qui semble savoir sous nos pieds ce que notre tête ne sait pas, j'ai rencontré Sri Aurobindo et Mère, sa compagne, un peu moins d'un an après avoir traversé la barrière du camp de Mauthausen et l'autre barrière très corporelle d'un typhus et d'une tuberculose mortelle. Alors mon corps savait quelque chose de ce que Sri Aurobindo savait et de ce que Mère, sa compagne française née à Paris comme cet autre gamin révolté que j'étais, et qui m'a tenu les mains si longtemps pour glisser dans mes cellules à leur insu ce qu'Elle vivait toute seule après le départ de Sri Aurobindo :
« N'attendez rien du ciel, disait-elle, le salut est terrestre. »
Et c'est Elle qui me parlait de « la prochaine espèce » sur la terre, et le moyen de fabrication en creusant un trou infernal dans la conscience du corps, tandis que ses disciples s'empressaient de me fermer sa porte et de la condamner à mort, seule, pour pouvoir fermer son cercueil saintement et cruellement, et proclamer leur « nouvelle religion de Sri Aurobindo » très lucrative – Elle qui me disait : « L'ère des religions est passée », « C'est le temps du Matérialisme divin. » C'est le temps d'Autre Chose. Et dans ses dernières paroles à moi, Elle me disait en me donnant un petit mouchoir et en frappant mon cœur d'un doigt :
Tout est là.
Et en effet tout est là dans un cœur et dans les millions de cellules d'un corps – seulement il faut avoir le courage d'aller le chercher là.
C'est le temps du « matérialisme divin » disait-elle.
C'est le temps d'Autre chose sur la terre.
C'est le notre de notre propre fable humaine.
Ainsi mon frère et compagnon, Robert Laffont, m'a-t-il demandé : « Pourquoi n'écrirais-tu pas l'histoire d'un petit garçon dans un bateau qui va de Belle-Île et qui rêverait à sa vie future et raconterait ainsi ta vie à l'envers... »
Mais au lieu d'un petit garçon de maintenant, j'ai eu une étonnante vision que je raconte maintenant et je voyais un premier enfant d'avant les hommes savants, un préhistorique petit Patagonien, qui s'étonne du monde et se demande qui est quoi. Une sorte de première enfance des hommes – et l'Avenir, quoi ?
21 mai 2001
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Je me suis réveillé avec émerveillement.
J'ai soixante-dix-sept ans, paraît-il, et j'ouvrais les yeux pour la première fois au monde, âgé de sept mille sept cents ans – je naissais 7700 ans après ma naissance, et c'était comme pour la première fois au monde, c'était tout neuf, étonnant, merveilleux et sublime comme si l'on voulait adorer tout. Un monde adorable. Comme un sauvage qui se prosterne devant premier lever de Soleil sur la terre. Ou comme un amant sauvage qui regarde pour la première fois sa vieille Bien-Aimée comme s'il ne l'avait jamais vue. Avec les mots de maintenant d'un homme qui a appris à « penser », je dirais un monde sacré, divin, tout neuvement Divin.
Alors je me suis réveillé sidéré, avec un pied dans la préhistoire et un pied dans… quoi ? un présent fuligineux. Un Temps complètement troué comme s'il s'en allait de tous les côtés à la fois sans mur présent.
J'ai peut-être connu d'autres Égyptes et d'autres Indes sur d'autres planètes avant d'atterrir à Paris (XIVe arrondissement !)
Il faut avoir une tête très solide pour supporter ça.
Et les gens vont pas à pas sur leur boulevard comme si de rien n'était, ou si peu de chose… et puis ça bée de tous les côtés avec un petit Patagonien de 7700 ans sous les pieds et une immense histoire qui s'en va loin-loin derrière, et puis, devant, ça file dans un immense mystère qui est pourtant déjà là et qui nous appelle à sa découverte, mais dans un interminable pas à pas, comme sur une crête entre deux mondes, avec un microscopique présent bourré de petites histoires et de petits riens qui se croient M. ou Mme Untel dotés de soixante-dix ou quatre-vingt ans et quelque chose à faire pour gagner sa vie et quelque gentille épouse provisoire, ou plusieurs selon les goûts – une Prison présente solidement murée et enregistrée avec un certificat de naissance et d'inévitables décès lorsque l'on en aura assez de cette routine, et c'est peut-être tant mieux parce que cela pourrait continuer indéfiniment dans mille riens qui font semblant d'être quelque chose et qui courent et courent après leur Mystère jamais trouvé, jamais troué dans leur inexorable Prison.
Est-ce vraiment inexorable ?
N'y a-t-il pas vraiment une autre Porte de sortie que nos morts sans fin pour recommencer la même chose avec quelques améliorations culinaires ou aéronautiques qui survoleront brièvement notre interminable faim d'Autre Chose et nos espaces de plus en plus peuplés et de moins en moins verdoyants ?
Où est le Mystère ? et s'il n'y a pas de mystère, qu'est-ce que cette absurdité sur laquelle on peut coller toutes les philosophies que l'on veut, selon les goûts, et quelques cinémas pour se distraire.
Mais l'Inconnu vrai ? où peut-il être si ce n'est pas le prolongement (en mieux ou en pis) de ce que nous connaissons déjà, quelque affabulation d'une grande Fable énigmatique qui ne part jamais d'un vrai zéro mais d'un Mystère insondable, ou pas encore sondé ?
Mon petit Patagonien d'il y a 7700 ans court avec moi et il va, ou veut aller au-delà de cette Prison humaine dûment certifiée et de ces inexorables décès pour mettre fin à cette routine idiote.
Et alors, je me souviens, un jour sur le Boul'Mich', quand j'étais étudiant, j'avais dix-sept ans peut-être, c'était il y a des siècles peut-être, d'avoir vu, collé au mur d'une affiche de quelque grande banque, qui faisait une réclame pour l'épargne et le taux d'intérêt, et puis ce formidable Fauteuil, ce scandale tout vivant, tout là sous mes yeux :
L'AVENIR DANS UN FAUTEUIL
L'avenir de qui et de quoi ?
Ce présent insensé sur boulevard du Ve arrondissement, ça allait où ?
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Je n'en suis jamais revenu… c'était révoltant et inacceptable, tout mon être historique imbécile criait NON, ce n'est pas possible, pas possible. Et TOUT était révoltant.
Je n'ai jamais cessé d'être révolté depuis… ans avant ma naissance dûment certifiée à la mairie du XIVe arrondissement ?
Alors je me demande, ce matin émerveillé, si je ne suis pas dingue, ou autre chose que ce qu'en pensent tous les hommes d'après les Sauvages de Patagonie et autres lieu depuis quelques centaines de millénaires d'humanoïdes pensants ?
Et qu'est-ce qu'il y a dans cette caboche humaine ou qui se dit telle ?
On s'est peut-être trompé de caboche, ou on s'est mis en tête de clown savant ou pontifical à la place de ce qu'il y a là-dedans – là-dedans, quoi ?
Je n'ai pas cessé de m'étonner et de me révolter depuis tant d'Égyptes et d'Indes sur d'autres planètes disparues – quoi ?
Je suis peut-être l'Ange Rebelle de l'univers !
Ou sa prochaine caboche inconnue dans les entrailles archéologiques de cette terre sous ses boulevards bien asphaltés ?
Tout, mais pas « l'avenir dans un fauteuil ». Même pas l'avenir dans un cercueil bien capitonné, même pas dans un sage sarcophage de vénérables momies à Thèbes.
Il y en a assez de tout ça !
J'aimerais bien renaître dans la peau d'un sauvage de Patagonie il y a 7700 ans, et voir si l'on peut faire mieux – pas plus « sage » ni plus « savant » ni génétiquement amélioré, mais Autre Chose que ces honorables molécules qui feront d'autres petites molécules qui feront d'autres petites bêtes avec un gros taux d'intérêt annuel – quel intérêt tout ça ! Même ces ans-là, on en a assez ! et ses calendriers et ses petites ou grandes Histoires.
Si l'on changeait d'histoire pour une fois ?
Mais tout de même, il y a Tant de millénaire après, Sept mille sept cents ans après Une vieille Bien-Aimée qui reste. Et un vieil amant sauvage oublieux qui reste à la regarder Et qui court les mers pour la retrouver encore. J'aimerais caresser ses cheveux encore et encore.
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Or il était une fois dans les îles Kermadec de quelque latitude préhistorique mal géographiée un enfant sauvage dont on ne sait pas s'il était ange ou diable – mais diable certainement pour sa vieille mère, la veuve Lisette qui avait perdu son mari en mer, disparu en mer à bord de son vieux sinagot à voile rouge, tout rafistolé mais navigant quand même.
– Où donc qu'il est papa ?
Tout le monde a un papa. Lui, n'en avait pas, une sacré chance, que d'autres appellent malheur.
La vieille Lisette s'est gratté le chignon en regardant le continent noir là-bas, et elle a secoué sa mèche dans le vent.
– Il y avait du vent de nord-est et il n'est pas revenu. La Grande Déesse l'a pris dans ses bras.
La vieille Patagonienne a frappé du pied dans le sable orange de la crique, qui a filé avec le vent.
– Mais…
– Ça suffit.
– Mais, s'est obstiné notre aimable diable insupportable, pour tout le monde et pour lui-même – sauf pour sa petite mère –, il y a quand même un cimetière derrière la falaise, de l'autre côté du Rocher du Lion ? Qu'est-ce que c'est, un cimetière ? Tout le monde va là. Qu'est-ce que c'est « disparaître », sans cimetière ?
– Y a des tempêtes d'est. Il n'y a pas de cimetière pour lui.
– Alors je veux faire comme lui. J'aime mieux courir comme lui.
La vieille Lisette a haussé les épaules, regardé son diable avec une sorte d'amour aux yeux plissés comme on regarde le large réverbérant avec son petit clapot d'argent.
– Bon, ça suffit, rentrons.
Et ils ont pris le sentier de la lande jusqu'au village. Une douzaine de cahute, chacune avec son diable et ses chèvres goulues. Et un grand hibou sculpté dans le granit, emblème des lieux. Il y avait même une école, hélas, où notre ange n'allait guère, il préférait la brise et son canot à voile rouge, et va devant ! D'ailleurs, il n'avait guère de copains, il se battait avec tout le monde – pas avec ses poings mais avec une sorte de rage dans le cœur… pour rien, ou pour quoi ? Le « continent noir » là-bas l'intéressait davantage.
Une chèvre est venue poser ses lèvres de caoutchouc sur ses doigts et tirait-tirait pour brouter encore.
– Dis-moi, petite mère…
– Quoi encore ?
La vieille Lisette s'est retournée vers le grand vent derrière, ça sentait l'écume et la lande fraîche.
– Qu'est-ce que c'est, la vie ? On fait quoi ?
– Dame ! on fait des filles et des garçons, ça fait de la joie autour. Et puis on va à la pêche au thon.
– De la joie… Moi, j'aime pas les filles et les garçons. J'aimerais aller à la pêche de la joie.
La vieille Lisette est restée interloquée. Il y avait un sourire dans ses yeux, et c'était de l'amour qui comprend sans comprendre. Ce diable de fils était décidément… quoi ?
– Moi, j'aimerais aimer toujours-toujours… comme toi.
Et il filé sur la Côte.
Là-bas dans le vent, il y avait un ancêtre patagonien qui souriait et attendait.
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Elle avait quelques doutes sur ce fils improbable et elle s'est mise en route vers le quai avec son panier de crevettes.
Et en effet, il était en train de raidir les écoutes de son foc, encore au mouillage. Elle est allée vers la petite cale. Les mouettes guettaient le poisson sur les dunes orange, et tout était lisse, ça sentait bon le pays. Une douzaine de sinagots, la voile ferlée attendaient à l'ancre.
– Eh bien, qu'est-ce que tu mijotes ?
Il a tourné sa mèche blonde avec un grand sourire et je ne sais quel orage derrière. C'était une étrange combinaison, ce matelot-là, d'où sortait-il ?… Il ne le savait pas lui-même, c'était cela la difficulté, sinon tout serait lisse comme le bon port.
– Je vais sur la passe de Kernic.
– Attention, c'est dangereux.
C'était la dernière chose à dire à cet effronté.
– Mais non ! Il y a du petit Noroît, on est à mi-marée.
– Les vents tournent…
– Pas ma tête. Dis-moi, petite mère, c'est loin, le « continent noir », combien de jours ?
– Ah ! je le savais bien, c'est ça…
– Qu'est-ce qu'ils font, sur le continent ?
Raide, vint la réponse, avec un plus pas charmant sur la bouche.
– Ils apprennent à vivre.
De coup, notre charmant diable est resté bouche bée… « Apprendre à vivre »… comme si ça s'apprenait ! Y a qu'à respirer le ressac et on s'en va loin-loin au diable vert avec la mouette rieuse au capuchon noir. C'est tout juste sous le capuchon.
– Et qu'est-ce qu'ils pêchent ?
– Ils ne pêchent pas. Ils mangent le poisson des autres.
– Alors ce sont des voleurs.
– Dame !…
Et notre Vicki – car tel était son nom jamais baptisé, et pour cause, il n'y avait pas d'église sous cette heureuse latitude incertaine et ces îles jamais survolées, sauf par les goélands. Personne pour vous dire le « bien » et le « mal », alors tout était bien, sauf si la coque coulait, et même là aussi, il y a du bon – Vicki, donc, a déferlé la petite voile rouge de son cotre, raidi les haubans, et À-Mère-vat.
La bonne mère Lisette a poussé un soupir, haussé les épaules et acheté un plein panier de crevettes et de crabes des roches, et va de retour.
Tout de même, elle s'est mise à songer à cette bouche bée de son diable aimé : « Apprendre à vivre »… quoi ?
On dirait que c'est un mystère dont on revient, ou ne revient pas, comme son vieux tonnerre de mari.
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Ce jour-là, il ventait le feu. Du plein nord-est. « Les vents tournent », disait la petite mère. Notre vagabond est allé s'asseoir dans son coin préféré, qui aurait pu être le coin de tous les mondes et de tous les vents de la terre : le Rocher du Lion. Un cormoran battait des ailes, tout noir et perlé d'écume. C'était une mer blanche soudaine qui faisait une grande musique sauvage et les yeux se perdaient là-bas-là-bas comme si ce là-bas n'en finissait plus et il aurait voulu filer dans ce plus loin que là-bas, et où est-ce ? Ses yeux étaient une immense question sans mot, ils auraient voulu peut-être faire rouler de la musique aussi, être ce qui battait là-dedans sans mot, et qu'est-ce qui bat ? Ça remontait loin-loin comme des mers sans fond, c'était peut-être toujours. La gueule du Lion giclait de vague en vague, c'était peut-être une éternité de vagues, et tout était fondu comme en soi-même. Ce soi-même était comme tout et partout. C'était le vieil orage des fichus mondes qui rageaient de ne pas savoir où ils étaient dans ce monde, ni ce qu'ils faisaient là-dedans – de la musique peut-être, et pour qui ?
Notre vagabond d'ici-maintenant aurait aimé se noyer là-dedans, une fois pour toutes. La Grande Déesse l'aurait pris dans ses bras. Et puis quoi ? Il courrait peut-être partout avec elle et caresserait ses cheveux d'écume. C'était si intense là-dedans.
Alors elle est apparue lentement, doucement, comme de l'écume qui se condense, juste sous la gueule du Lion, et lentement, doucement, elle a grandi et enveloppé de ses bras ce battement de cœur si intense qu'on ne sait pas si c'était de la rage ou de l'amour, ce quoi de feu qui voulait être là-dedans.
– Enfin ! Tu es là. Je t'attendais depuis longtemps.
Ça c'était su depuis toujours, et ça ne se savait pas.
– Mais j'étais là toujours, petit ! et je t'aimais depuis longtemps.
Sa voix était douce et tendre, comme la musique de toutes les mers qui faisaient un grand ressac connu et reconnu.
– Pourtant, je ne t'entendais pas…
– Maintenant, tu m'entendras toujours, si tu m'appelles.
– Et je te verrai ? j'aimerais te caresser.
– Mais c'est pour ça que j'ai fait tous ces vagabonds de Vicki ! et ces lions ou ces bêtes qui hurlent parce qu'elles ne me trouvent pas. Et tous ces mondes. Tu verras ma main dans toutes les circonstances.
– Et qu'est-ce que je vais faire maintenant ?
– Tu feras un petit de moi.
Alors, tout s'est tu dans ce cœur sauvage, comme s'il devenait sourd et muet, tranquille comme un grand port lisse.
Il a remonté le sentier de la falaise, il se demandait… Comment on fait pour apprendre ce petit-là, cette autre vie ? cette si douce écume blanche ?
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Cette Bien-Aimée d'une vieille Patagonie oubliée est revenue, où est-elle ?
Peut-être court-elle avec un petit Vicki sauvage qui voulait aimer toujours-toujours, comme sa vieille mère Lisette, pas faire des filles et des garçons ni la pêche au thon, mais la pêche de la joie ? Et comment ça se pêche tout ça ? avec quelle ligne d'or ?
Il y a une ligne à retrouver, qui n'est pas celle de ces fichus ancêtres tout cultivés et bienséants dans leur fauteuil. Et encore moins celle de ces malotrus photogéniques et hypnotiques qui font leur magie noire savante ou leurs religions de la mort et des cimetières.
Tout ça, on le sait, mais où est… ce qu'on ne sait pas ? parce que ce n'est pas encore né. Et pourtant c'était né avec un premier émerveillement de sauvage qui se prosterne sur la terre devant un premier lever de soleil.
Je me suis toujours réveillé les dents serrées dans le matin du monde, et ce matin il y avait un Sourire, comme après les orages, de vieux orages, d'interminables orages. Tout ça, c'était fini.
Je découvrais la ligne d'or.
Étrange ligne d'or qui émergeait du Silence de mon cœur après tout ce bruit du monde et ses dernières nouvelles qui disaient les vieux assassinats du Continent Noir ou les découvertes de quelque super-molécule qui ferait d'autres petites bêtes tout aussi bêtes.
Ou les derniers devins d'une terre tremblante.
Ma ligne d'or ne disait rien, mais alors absolument rien, elle bruissait peut-être comme le petit clapot sur la mer lisse, c'était le vide tout plein d'on ne sait pas quoi mais qui savait quand même sans savoir. Quand on sait, tout est déjà fichu.
C'est ce que faisait Vicki, pas à pas sur les dunes orange où, pas même une mouette ne riait toute seule. Mais il y avait un Sourire qui le regardait, comme d'une Bien-Aimée disparue et qui semblait murmurer encore son amour. C'était toujours-toujours, comme une petite source insondable qui faisait une musique sans notes, pour rien ou pour qui a soif de quelque chose enfin.
Vicki allait avec sa ligne de soif.
Il a marché longtemps.
– Mais où étais-tu ! Je t'ai cherché-cherché…
C'était la petite mère Lisette qui s'inquiétait de son vagabond de fils, toujours prêt aux trente-six improbabilités du monde.
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–… Comme tu as changé ! dit la vieille Lisette.
– Moi !
– Qu'est-ce qui t'es arrivé ?
– Mais rien !
Rien, mais c'était tout changé dedans, comme si c'était un Rien puissant et assoiffé qui faisait un trou sans fin pour emplir ce vagabond-là de… quoi ? Ça ne disait rien, ça ne faisait rien, sauf de faire un pas et encore un pour marcher dans ça. C'était le Mystère du monde tout là. Vicki, c'était un trou de mystère qui cherchait sa clef et fouillait là-dedans comme sous toutes les ruines du monde. Il n'avait plus envie de naviguer vers le Continent Noir, c'était là aussi avec tout le reste ruiné. Et qu'est-ce qu'il y a là-dessous ? Qu'est-ce qui est là ? Il n'était plus Vicki ni rien de connu. Il était une soif prenante, ce mystère à lui-même.
Il a marché. Était-ce des ans, des âges ou des minutes toutes pleines d'un autre Temps qui ne faisait pas des demains ni d'autres jours, seulement des équinoxes et des solstices et des marées sous le vent de la lande.
Et puis elle est arrivée.
Un jour d'équinoxe avec ses marées furieuses.
Les cheveux embroussaillés dans le vent et toute ruisselante comme après un naufrage. Pourtant elle serrait quelque chose sur sa gorge trempée.
C'était sur la plage derrière le quai, là où sa coque s'était échouée.
L'île de l'Est, la dernière des Kermadec avait coulé, disaient les pêcheurs : les derniers méfaits du Continent Noir.
Elle l'a regardé, un peu égarée, mais droit soudain, comme on regarde pour la première fois au monde un visage aimé et perdu et retrouvé sur une terre inconnue. Ça faisait une petite note tremblante dans son cœur.
Elle a souri.
Les pêcheurs s'attroupaient.
– Comme t'appelles-tu, a-t-il demandé.
– Je ne sais pas.
– Viens.
Ils ont pris le chemin des landes.
Elle serrait toujours sur son cœur ce truc emballé d'un bout de soie orange déchiré dans sa robe.
– On va aller voir ma petite mère.
Les pêcheurs grommelaient entre eux : les saisons sont pas contentes, les îles coulent, tout est à l'envers.
Mais il y avait un Sourire derrière.
C'était la Saison du Sourire sous la nuit de la terre.
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Sans savoir pourquoi elle a pris sa main dans la sienne.
C'était le temps des Patagoniens, on pouvait faire n'importe quoi sans y penser pourvu que ça plaise, il fallait seulement écouter dedans ce qui fait une petite musique ou pas dans cette forêt du corps.
– J'ai tout perdu sous l'eau, alors c'est tout neuf et ça sent bon ici.
– Mais qu'est-ce que tu tiens là ? a demandé Vicki.
– C'est mon ektara, c'est tout ce qui me reste.
Elle a déballé un petit instrument ovale de bois rose, avec un long manche et une minuscule caisse de résonance, et une corde, une seule, qu'elle a pincée pour être sûre. Ça faisait un petit son grêle qui s'en allait loin-loin et semblait se répéter avec la voix douce de la naufragée et ses cheveux dans le vent.
Le petite mère arrivait, elle s'est exclamée…
– Ah ! je savais bien qu'il t'était arrivé quelque chose. Qui est-ce ?
– C'est ma Douce.
La petite mère l'a regardée avec ses yeux plissés qui regardent l'océan comme on embrasse tout d'un clin d'œil.
– Elle a coulé avec sa coque sur la plage.
– Oui, elle est trempée, il faut qu'elle se sèche. Je vais lui donner une robe… Quel âge as-tu ?
– Tu as l'air plus ancienne que mon matelot…
Elle a regardé encore ces longs cheveux roux ou brun doré.
– On dirait que tu viens de loin.
– Je viens de la mer et des rochers.
– Alors c'est bon. Je te caserai dans l'atelier de mon tonnerre de mari.
Et ils allèrent.
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Vicki est retourné seul sur la Côte.
Tout était silencieux en lui, sauf une sorte de joie dans le corps, comme du bon vent qui souffle. Ça soufflait je ne sais quoi. Il n'avait plus envie de savoir quoi. Il avait envie de faire un pas et encore un. Il tenait sa ligne de joie. C'était cela qui tremblait avec la lavande sauvage aux petites fleurs bleues, qui frissonnait avec le pli orange des dunes, avec la mouette perchée sur une patte. Peut-être était-ce la Grande Déesse qui caressait son monde. Et le monde ouvrait ses yeux, ouvrait tout ronds ses yeux comme la première fois au monde. C'était vaste et tranquille et lisse avec juste une petite ride argentée qui venait lécher le rocher, et je crois bien que la roche elle-même était enchantée. On pouvait se perdre là-dedans et se retrouver au monde comme un premier soi-même inconnu avec toutes sortes de petites choses qui frissonnent et palpitent dans la forêt vierge d'un homme.
Le monde était délicieux.
Et puis ma Douce est arrivée d'un petit pas dansant avec son ektara perchée sur l'épaule et l'oreille penchée comme si elle écoutait-écoutait une musique d'ailleurs, et c'était tout là dans sa frimousse rose et les plis de sa robe au vent.
– Enfin, on se retrouve !
Et c'était comme l'amour toujours-toujours qui se retrouve lui-même comme s'il n'y avait jamais eu que ça au monde, que cette respiration-là partout, dans tout, qui courait tant pour se retrouver elle-même et se perdait et renaissait pour être toute neuve comme le rythme des équinoxes et des nids d'oiseaux dans le creux de la roche et la tiédeur des sables.
Il n'y avait qu'à aller, un pas et encore un dans cette floraison et ce frémissement du monde, avec une autre main dans la sienne pour faire courir la joie et une corde d'ektara pour pincer ça dans une petite seconde de toujours-toujours…
Mais alors, où ça conduit ?
Avec son sang de marin, il cherchait son cap. Il fallait qu'il y ait un cap et des amers. La joie, l'amour, c'est très bien, c'est ça qui porte, comme la mer de toutes les mers, mais pour aller où ? Pas faire des filles et des garçons, qui navigueront encore pour aller où ? Échouer sa coque ou couler quelque part.
– Tu as tout perdu, dis-tu…
– Sauf ça.
Et elle a serré son ektara.
Elle a longtemps regardé le ciel, comme si elle cherchait son cap, elle aussi, une étoile qui brillait à l'Est, comme si ça lui parlait dedans. Un ressac de loin-loin là-bas.
– Je ne sais pas pourquoi, j'ai toujours aimé les étoiles. Mais je me souviens d'un choc, comme si je coulais dans la nuit. Je coulais-coulais, c'était long et noir. Je serrais ça contre mon cœur comme une noyée, comme ma dernière ligne avec la terre.
– Comment c'était, la terre ?
– Je ne sais plus… C'était un air léger, ça sentait bon… C'était lumineux.
Elle est restée le nez en l'air.
– Il y avait une grande Reine aussi, et puis… un grand oiseau blanc…
Tout d'un coup, elle est entrée dans le silence comme dans une méditation profonde.
– Tu as tout oublié.
Et elle a pincé une corde qui allait rejoindre le frissonnement de la lande et le cri de la roche sous sa caresse d'écume.
– Oui, dame ! On peut faire de la musique, mais pour qui ?
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– Peut-être que je suis tombée de ma terre pour faire chanter la nuit d'ici ? écouter le petit ressac d'ailleurs… Et puis zut ! on fait de la musique pour rien… parce que ça chante, c'est tout. Si ça ne chante pas, il n'y a rien.
Elle a fait une petite moue qui essayait de sourire à son impossible Vicki.
– Ton île de l'Est a coulé sous la marée du Continent, disent les pêcheurs.
– Mais moi, je chante encore, tu vois, tu entends, et c'est pour toi.
Il est resté silencieux. Et il y avait « quelque chose » qui remplissait son trou de silence, il lui semblait sentir le Sourire de la Grande Déesse.
– Un jour, j'ai vu la Grande Déesse…
Elle a sursauté.
– Tu l'as vu ?
– Oui, Elle était toute blanche, là, sous le Rocher du Lion, comme de l'écume si douce et caressante qui emplissait tout. Elle m'a dit : « Tu feras un petit de moi. »
La Douce est restée muette, avec une immense question dans les yeux.
– Comment on fait un inconnu... ? avec une carcasse de vertébré qui n'est pas d'écume ?
– Peut-être qu'il faut naviguer pour le savoir ?
– Naviguer dans quoi ? dans rien ? ce n'est pas encore ! Et sur quelle mer ? Je connais seulement la passe de Kernic et le Continent Noir là-bas… Mais quoi ? Un autre quai avec des hommes qui ne sont pas bons ? « Ils sentent mauvais », m'a dit ma petite mère.
– Ici, ça sent bon.
– Alors navigue dans ton cœur !
Et elle a ri-ri comme l'écume qui perle sous le museau du Lion.
Là-bas, il y avait un vieux Patagonien sage, peut-être l'ancêtre des peuples, qui a murmuré dans sa barde :
on est tous des naufragés de nulle part.
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Je ne cesserai pas de m'étonner de la vie.
Donc, j'ai soixante-dix-sept ans, paraît-il, et je me suis réveillé 7700 ans avant ma naissance, mais le bizarre, c'est que je continue d'avoir soixante-dix-sept ans bien enregistrés à la mairie du XIVe arrondissement sur quelque continent bien asphalté avec d'étranges choses qui grouillent sous mes pieds d'avant – ou d'après ? On ne sait pas très bien dans quel sens ça bouge. C'est un inconnu qui est peut-être de toujours-toujours, et si l'on connaissait cet Inconnu-là, il n'y aurait peut-être plus d'histoires, ou ce serait une autre Histoire. Nous vivons un Mystère qui court peut-être avec nous, avec Anubis et Gilgamesh, sur deux pattes qui croyons tout savoir, ou presque tout, mais nos pattes savent peut-être mieux que nous ?
C'est une étrange chose, comme deux vies qui marchent l'une sur l'autre (comme deux « programmes » diraient nos contemporains savants), l'une qui est tout à fait génétique et bien déterminée, et l'autre… qui n'est pas née, ou pas encore, ou peut-être née de toujours. Et on vas sur le Boulevard de nos dix-sept ans provisoires avec une tremblante question de vieux Patagonien qui se croyait pré-historique. Mais si l'on pouvait seulement et simplement poser sa question, ce serait une vraie révolution plus révolutionnaire que celle de notre fameux 1789, après tant d'autres d'autres vies ruinées à Thèbes ou à Memphis et leurs vieux sarcophages sacrés, ou d'autres nécropoles peut-être sur des planètes disparues – mais là sous nos pieds qui courent le boulevard sans savoir ?
Le vieux Patagonien sage disait sous sa barbe : « Nous sommes tous des naufragés de nulle part. »
Mais trois ans après, sur le Boul'Mich' de mes dix-sept ans révoltés avec son fauteuil bienséant qui m'invitait à nul avenir, donc à vingt ans d'un millénaire déjà parti, je me suis trouvé tout de suite plongé dans un « programme » inconnu et stupéfiant et palpitant comme un dernier battement de cœur…
J'étais seul dans une cellule de condamné à mort et j'écoutais une scie électrique qui débitait sans fin des planches et des planches à cent mètres de ma cellule. C'était peut-être ma dernière planche. Mon cœur battait quand même dans un stupéfiant Silence nu, comme d'après les tombes et toutes les tombes, mais c'était ma tombe sous les pieds, moi accroupi par terre sur le granit gelé – et qui regardais… rien. Sauf le Kübel* de zinc par terre. Dans rien.
C'était ma tombe.
Ces secondes-là valaient une éternité.
Il n'y avait même pas de question. Il y avait seulement cette scie électrique et un battement de cœur qui s'obstinait. Et un regard dans Rien.
J'ai mis cinquante-sept ans à comprendre ce battement-là et cette petite seconde.
Cet autre programme.
« Seau hygiénique ».
Quand je suis sorti de ce naufrage tout vivant, c'était une Révolte radicale, jusqu'au fond de mes cellules de survivant, ou de sur-mort. Mais les tombes, c'était fini à jamais, à moins que je ne choisisse de mourir de ma propre main, mais ça, c'était encore la Mort qui me faisait un petit clin d'œil ricanant en coin.
J'avais un vieux compte à régler avec la mort.
Alors quoi ? Et ça aussi, c'était un quoi radical et infernal, c'était oui ou c'était NON.
J'ai couru les trois hémisphères de ce Continent Noir avec les deux pattes qui me restaient, et c'était tout ce qui me restait. J'étais le vagabond définitif du Néant, à chaque instant au bord du Oui ou du Non – Oui, c'était faire battre ce cœur obstiné, c'était regarder ce Rien qui était peut-être « quelque chose », c'était courir et courir encore jusqu'à plus soif, mais justement, il restait une Soif. Formidable Soif… de quoi ? J'ai couru dans la forêt vierge avec son immense murmure qui murmurait quoi ? Ses cigales vertes stridulantes qui chantaient quoi ? et ses ailes quand même, rouges ou vertes ou jaunes, qui s'envolaient où ? et ses serpents innombrables comme sortis de tous les enfers. Tout ce peuple vibrant et battant comme le cœur d'un même Être qui voulait battre encore dans ce quelque
chose d'un Rien sidérant – au moins, il n'y avait pas d'hommes là-dedans. Ni de programme. Mon programme nul était sous mes pieds, dans mes pieds et de courir avec et de regarder-regarder avec des yeux de feu comme si j'allais brûler ou éclater dans un Rien si intense qu'il serait peut-être quelque chose enfin.
Et un jour, dans un éclair blanc, je me suis dit : mais c'est exactement comme dans ma cellule là-bas ! sous la stridulance déchirante de ma scie électrique, avec un même battement de cœur et des petites secondes de rien qui duraient une éternité. « Ça » qui faisait qu'on bat et bat encore et respire. Et toute ma course folle était portée par cette même petite seconde nulle sous mes pieds de ma cellule, c'est elle qui me faisait courir et courir comme si elle voulait malgré moi, comme si elle me portait vers… « quelque
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chose », dans son programme sublime ou infernal – inconnu – parce qu'il y avait quelque chose à être et à connaître.
J'étais le naufragé d'un vieux pays de toujours, d'avant Ramsès et Gilgamesh, d'une vie qui voulait naître enfin au bout de toutes ces stridulations, et sortir du ventre de la terre.
Alors, tant d'années ou de siècles après, je me suis aperçu que cette petite seconde nulle dans ma cellule était faite d'Amour et que ce battement de cœur obstiné, ici maintenant et sous toutes les forêts du monde et dans tous les petits ressacs ici où là, sur la côte de toutes les îles parues et disparues, était le battement d'amour d'une Mère qui porte son petit… d'homme encore ou… quoi ?
Subitement, je devenais amoureux de la vie.
Et là-bas, dans une île portée par un vieux hibou, il y avait un petit Vicki qui naviguait dans son cœur vers ce Cap inconnu, comme si c'était le Cap même qui l'appelait et le portait au creux de sa vague.
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Or, un jour, ma vieille Bien-aimée – c'était encore de ce temps-ci ou là sur notre Continent Noir amnésique, dans un pays bien connu et oublié – ma vieille aimée m'a apporté une feuille transcrite d'un ancien texte sumérien préhistorique :
Gilgamesh, je vais te dévoiler une chose cachée, Oui je vais te dévoiler un secret des Dieux : Il existe une PLANTE comme l'épine Elle pousse au fond des eaux Son épine te piquera les mains Comme fait la rose Si tes mains arrachent cette plante Tu trouveras LA VIE nouvelle
Maintenant, après tant de courses folles et d'épines blessantes sur tant de continents fracturés et divisés dans la grande dérive des mondes, devenu amoureux de la vie, revenu en quelque Patagonie, avec ma jeune Douce de toujours, sous le signe du Hibou, je me dis :
En vérité chacun suit ou plutôt cède à son Cap d'espérance ou de désespérance.
Maintenant j'ai choisi l'espoir et je veux plonger jusqu'au fond des eaux pour arracher la Vie Nouvelle du ventre de ma Grande Déesse d'écume
Et le petit ressac d'amour m'a ressaisi au creux de sa vague.
Et heureusement, car quelque fois je me demande si je ne me suis pas réveillé 7700 ans après ma naissance.
C'était une Patagonie d'après.
D'après le naufrage du Continent Noir et de tous ces petits d'hommes déments sous leur énorme Artifice savant. Un souffle et ça passait.
Mais le petit ressac restait avec une vieille Bien-aimée toute neuve.
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– Alors, mon matelot, où navigues-tu ?
C'était la vieille mère Lisette avec son sourire du large tout plissé d'amour et pétillant comme de l'écume.
– Dame ! où est ta voile ? Tu n'as pas chaviré comme ton tonnerre de père.
– Je navigue avec ma Douce, c'est ma voile.
– Pourtant tu as l'air tout changé, qu'est-ce qui t'es arrivé ?
– Rien…
Puis il a regardé, le nez au vent, comme s'il cherchait quelque chose.
– J'ai rencontré la Grande Déesse de l'équinoxe sur le Rocher du Lion. C'était de l'autre côté du cimetière – je ne veux plus de cimetières, ja-mais. Je ne veux plus de pères, ja-mais. Je veux toi qui m'aimes et la vague qui m'aime avec la Grande Déesse d'écume.
– Fichtre ! tu ne vas pas me laisser toute seule avec le chagrin si tu m'aimes.
– Dame, non ! je veux changer d'homme sans passer par le cimetière et sans couler ma coque, je veux… je ne sais pas.
– Ta Douce est bonne, elle vient de la mer et des rochers. Alors j'ai confiance, écoute-la.
Elle a poussé un soupir, humé la Côte et regardé son diable de fils.
– Tu sais, la vie, c'est…
– C'est quoi ?
– Ça fait de la peine et des marées et de la joie quand même. Tant que tu auras de la joie, tu navigueras.
Et Vicki s'en fut par le sentier de la lande.
Puis il s'est retourné brusquement et il est revenu sur ses pas.
– Qu'est-ce qu'il y avait avant les tonnerres de pères ?
Elle est restée interdite, muette.
– Il y avait d'autres tonnerres… et d'autres barques…
– On ne pourrait pas changer de bord pour une fois ? La Côte me dit que j'ai eu beaucoup de peines avant mon dernier ressac… Des peines d'où ?
– Je ne sais pas… Il y a des marées hautes, des marées basses.
Elle est restée songeuse, et son matelot sans voile a repris le sentier de la lande.
Décidément, ce fils de je ne sais quel tonnerre la ferait toujours songer.
Il a marché le long de sa Côte aimée, un pas et encore un, et c'était toujours ce trou de rien qui s'emplissait de soif, comme si cette soif était le seul quelque chose là-dedans, et ce trou était toujours plus troué comme si c'était sans fond, ou peut-être comme un cri au fond qui l'appelait, un vieux tonnerre de mille tonnerres qui n'éclataient jamais.
Alors elle est apparue, sa Douce voile d'un vent de mystère, souriante et d'un pied qui semblait toujours danser, les cheveux dans le vent qu'il avait envie de caresser, et son ektara sur l'épaule, l'oreille penchée comme si elle écoutait là-bas. Elle a pincé la corde et ce même petit son frêle frémissait avec le ressac comme tous les ressacs du monde dans un même son, ou un seul son de toutes les mers du monde. Ça, c'était le Mystère.
– Douce, dis-moi…
– Qu'est-ce qu'il y a à dire, mon bien-aimé ? J'écoute et j'écoute ce qui n'a pas de fin, ce qui s'en va loin et loin comme toutes les barques chavirées et revenues pour écouter encore la musique oubliée d'un vieux naufrage.
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– Qu'est-ce qu'il y avait sur ton île ?
– Je ne sais plus… il y avait mon ektara. C'est tout ce qui me reste.
Son trou de rien était peut-être plein de musique au fond ? ou d'orage et de rage parce qu'il n'attrapait pas cette musique-là. Un pas et encore un, un trou et toujours plus. Oui, j'ai bien dit à la petite mère : « J'ai eu beaucoup de peines avant. » C'est ce que me dit ce loin-là-bas, et une révolte sans nom comme le grondement des équinoxes qui se brisent sur le rocher… pour faire de l'écume encore ?
Alors la Grande Déesse est apparue dans un éclair blanc d'une seconde et Elle a soufflé à son oreille :
– Brise ton propre rocher.
Il a marché et marché avec sa Douce et ça ne s'usait jamais.
Elle avait entendu aussi quelque chose souffler, mais elle ne savait pas quoi et elle n'avait pas envie de savoir, sauf d'écouter et écouter encore cette petite note de rien qui lui disait tout.
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Il a marché avec le ressac, il a marché comme après des naufrages et des naufrages disparus et toujours là. Il a écouté le vent qui lui disait le même large sans fin ni fond. Et lui ? ce point là-dedans. Les mouettes, les crabes, les marées, la petite lavande dans le vent, c'est tout fait pour eux, il n'y a qu'à se laisser faire comme ça pousse tout seul. Lui, ce fils de mille tonnerres qui tournent tout seuls avec le chaud, le froid, les brumes et le soleil qui tournent tout seuls… Lui, ce n'était pas fait tout seul, ça ne poussait pas tout seul, et le large ne disait rien sauf qu'il était large tout seul.
Alors, las de mille riens qui naviguaient tout seuls sans réponse, il s'est assis sur les dunes qui laissaient filer leurs sables et il est entré dans le silence.
Un Silence comme d'avant les mondes et les marées. Un silence nu, vide, presque terrifiant ou écrasant – mais c'était ce point de « lui » qui était écrasé. Oui, comme une roche toute nue, une première roche peut-être dans les sables du monde. Ce « lui » n'a pas bougé, il se laissait écraser et écraser par ce Silence comme une première tombe d'avant les tombes d'une géologie jamais fouillée, comme un premier ventre d'une vie jamais enfantée. Ça pressait-pressait ce bout de roc-lui comme si ce Silence même voulait quelque chose dans la Nuit muette d'une terre pas encore née. Et ça durait-durait sans temps ni fin comme si ce Roc-là ne pouvait pas s'user, comme si toute la puissance des mondes était ramassée là, coagulée dans un atome imperturbable où rien n'avait jamais respiré, comme si cet atome même, cette puissance même voulait quelque chose dans sa nuit de pierre et de silence. Et il y avait ce « lui » quand même sous cette écrasante pression, ce moi de rien qui se fichait de toutes les tombes et toutes les vies, qui s'obstinait et attendait dans le ventre d'aucune mère, ou peut-être d'une Mère inconnue qui savait l'heure et le temps. Et ça pressait-pressait.
Près de rien, il y avait cette Douce naufragée, son vieil amour, mais elle était comme inexistante, il ne voyait rien, n'entendait rien, il était sourd, même au petit ressac. Il était comme un bloc de pierre, quelque première pierre au monde qui appelait, aspirait avec une folle intensité, une écrasante intensité de silence, qui voulait faire sortir « quelque chose » de cette nudité-là. Une soif qui n'avait jamais connu aucune rivière, un cri qui n'avait jamais dit ce qui criait là-dedans, qui peut-être même avait fait jaillir tous ces sables et ces pierres pour appeler une goutte d'amour pour réveiller tout ce rien dans la nuit de la terre…
Puis des naufrages encore pour cogner sur une roche nulle et faire briller une goutte d'écume.
Et ça pressait-pressait dans cet atome de « lui », ce feu, cette soif de rien qui ferait peut-être Autre chose que tous ces naufragés des îles parues et disparues, quelque Patagonien tout neuf sur une vieille géographie engloutie avec tous ses tonnerres et ses savoirs mortels qui savaient seulement faire vivre la mort et chagriner le vieux chagrin.
Alors sa Douce voilure des vieilles navigations a touché une corde d'une seule note, partie dans le vent mais toujours là comme son seul battement au monde, comme sa seule fontaine sans fond.
Un « homme », c'était peut-être seulement cette coulée chantante sur laquelle on avait posé une pierre.
On avait posé une pierre là-dessus.
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– Alors, fils, où est ta voile dans le vent ?
C'était la vieille Lisette mais sans sourire, toujours inquiète de son matelot de nulle part, de son vagabond sans port ni cap.
– Ta Douce est là, c'est sûr, mais on navigue à deux pour…
– Pour quoi ? C'est ça que je ne sais pas.
– Ça se sait en naviguant, un bord et encore un. Ça se sait au bout, c'est le vent qui t'appelle à son port…
Vicki a regardé ce sourire qui ne souriait plus.
– Ou bien, tu restes assis dans tes rêves de rien.
– Mes rêves brûlent, c'est tout ce que je sais. Ça fait mal, c'est ce mal de rien qui m'appelle. C'est comme si ton ventre ne m'avait pas encore mis au monde.
– Mais je t'aime, petit idiot ! ce n'est pas pour rien. Et ta Douce aussi.
– Dame oui ! Mais il y a encore quelque chose qui m'appelle, d'où, de je ne sais pas quelle côte c'est ce je-ne-sais-pas qui me tourmente comme un ressac, comme l'ektara de ma Douce qui ne sait plus son naufrage ni de quelle île. Alors je marche et j'écoute. Et c'est le silence. Et ça brûle.
La vieille Lisette est restée silencieuse. Mais son silence disait quand même l'amour.
Et les ans, ou les âges ont passé, et un petit de rien brûlait toujours, sorti de tous les naufrages pour écouter encore une corde d'ektara qui frémissait au fond de son cœur comme la fontaine même de ce qui faisait un être, un monde et tous les mondes à venir.
Il n'y avait plus de vie, ni de mort dans ce petit-là, ni de naufrage, il y avait un corps sorti de la même roche que toutes les roches du monde et tous les ventres qui firent et feront un petit feu de rien empli de la même soif de ce qui bruit et bat sous ce rocher. Et ce silence même creusait et creusait dans le trou de peine, ce cri sans nom qui avait fait un corps au monde.
Ça commençait là.
Après – des siècles après – d'autres Patagoniens sur d'autres avaient fait des cieux et des enfers et des affaires sordides pour gagner leur vie de riens tout pareils et leur postérité d'une antériorité également nulle sous leurs trottoirs de béton et leur science toujours recommencée pour enjoliver un vieux chagrin jamais exorcisé.
Un corps, ça commençait là, mais personne ne savait ce qui commençait là-dedans, parce que ça finissait toujours pareil, sur la même note.
Il y avait peut-être une dernière note manquante.
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Il est allé sur la Côte saluer le Soleil levant, il a posé son front sur le sable. C'était peut-être cela qui brûlait au fond sous la roche, sous l'inconnu qui marchait avec ses pas. Il était rouge comme de l'or en feu, il irisait toute la mer et toutes les roches, il allumait la vie battante. C'était le premier mystère du monde. Longtemps, il est resté là, le front sur le sable, caressé doucement par cette souveraineté naissante. Puis le premier vent d'Est est venu souffler son petit ressac. C'était toujours et de toujours comme de l'amour inlassable, ça qui faisait un corps inconnu et toujours connu, ça qui battait au fond de tous les fonds. Mais il était « lui » quand même, cette interrogation sans fond qui faisait un feu dedans, qui aurait voulu se fondre avec ce Soleil et tout son océan moiré. Ça qui attendait peut-être un regard, un corps pour s'aimer Lui-même et se reconnaître Lui-même dans un million d'ondes chatoyantes et de petites herbes folles et de feuilles frémissantes qui se penchaient pour recevoir cette caresse. On était peut-être tout-né sans le savoir ou pour savoir un million de fois dans un million de formes bizarres ce qui naissait-là et grandir et devenir cette immense beauté qui palpitait, ça qui faisait une petite musique dedans, un cri de mouette ou de Vicki sous le soleil levant.
Cette petite forme, d'homme parait-il, ou de je ne sais quoi qui battait-là, qui frémissait là sous la caresse d'un million de ressacs, s'est laissée couler dans cette immensité nulle ou pleine ou vide de je ne sais quoi, cette caresse qui s'emplissait d'un cri de toujours plus, toujours plus comme un océan qui s'appelle lui-même pour être encore plus loin, plus là-bas comme par-delà tous les là-bas, pour être peut-être une seule goutte de tous les fonds, un seul cri de tous les ressacs, un point criant et si muet, si seul dans son appel de rien qui serait peut-être le seul quelque chose enfin – l'animal crie, la plante crie dans ses feuilles, le sauvage bat son tam-tam comme si ce son-là se grisait d'un autre son plus loin encore, plus battant dans un immense toujours-là qui n'était jamais assez là, qui appelait, qui aurait voulu disparaître peut-être dans son écho, dans son désert de soif, sa seule goutte qui emplirait tout.
Vicki était ce cri, ce feu qui aurait voulu peut-être disparaître dans son propre brasier, et pourtant ça ne voulait pas disparaître, ça voulait, ou ça appelait ce point de soleil pour toujours de l'autre côté de tous les soleils et de toutes les mers irisées d'un seul rayon qui rayonnerait partout enfin, dans tout et dans ces millions de cellules d'une soif jamais guérie. Il s'enfonçait là-dedans malgré lui comme à travers des couches et des couches géologiques, des couches de vies toujours mortes, à Thèbes comme dans les Himalayas, qui criaient, appelaient la Vie enfin sous leurs déserts sans fin, leurs pas-encore, pas-encore qui cherchaient cette seule goutte d'océan, leur seul son de tous les ressacs, leur seul battement de tous les tam-tams jamais éteints.
C'était écrasant dans ce battement de la terre, criant, brûlant comme la Mort même qui appelait-voulait sa propre mort une fois pour toutes, son ultime bûcher dans un million et un milliard de cellules.
Et cette Mort même cognait-cognait contre ce Mur de feu ou de roc que les hommes appellent « vie », c'était la tombe encore, ou quoi ? Vicki pressait-pressait dans ce trou étranglant, mortel, écrasant, muet comme dans cette cellule d'un condamné à mort après d'autres qui regardait le Rien sous stridence d'une scie électrique, cette effrayante nullité de tout qui allait basculer encore contre un mur de fusillé, dans quelque trou ou quelque sarcophage des millénaires ou quelque bûcher des Inquisitions, et quoi ? Ce soit disant « homme pensant » au bout de toutes ces pensées nulles qui s'effondraient sous une même tête circonvoluante qui tourne en rond, avec un dernier cri comme on appelle sa mère au premier jour du monde sans que rien soit encore né dans cette circonvolution-là sauf deux pattes qui couraient-couraient après leur propre mystère.
Vicki cognait-butait là, ce désespéré du dernier espoir qui frappait avec son dernier feu de vie, avec son dernier regard, avec une intensité d'un million de morts dans une même petite cellule
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parfaitement physiologique et terrestre, et un cri d'appel à cette Mère qui avait fait tous ces mondes et toutes ces peines – un pourquoi de feu, ou un Défi à ce qui avait commencé là avec un premier soleil.
Alors, la Grande Déesse est apparue. Elle a caressé son petit avec une vieille tendresse, comme de toujours… Et tout a fondu, les murs, les peines, les cris.
Un trou… immense.
Il ne savait pas, il ne savait plus rien de ce qui est arrivé à cette seconde.
C'était comme un oublié total jusqu'au fond des cellules, ou un souvenir premier, une reconnaissance de… quoi ? ce n'était pas né ou toujours né, c'était de toujours, c'était de l'amour comme de tant de mères aimées qui revenaient à travers des siècles de nuit qui étaient seulement une tombe sans fin. C'était presque terrifiant d'intensité dans ces millions de cellules, et ça montait-montait puissamment de ce trou, irrésistiblement comme des millions de printemps éclos d'un coup, sortis d'une fontaine de feu, et immense, comme toute la terre prise dans sa fontaine de soif et toutes les mers saisies dans une seule goutte et tous les ressacs perlés d'écume dans une seule note, comme un grand chant d'hyménée jamais chanté sur aucune terre, une grande houle d'union ou réunion des enfers de peines avec leur joie perdue et leur lumière solaire. Un premier soleil qui éclatait par des millions et des milliards d'atomes ensevelis. Comme terre et cieux devenus un.
Allait-il éclater, ce Vicki ? c'était terrifiant et merveilleux, c'était jamais vécu et si totalement inconnu dans un corps terrestre, que c'était comme une nouvelle sorte de mort avec une autre sorte de vie, côte à côte, impossiblement possible, écrasante dans un air subit d'une stratosphère qui voulait impérieusement, presque férocement, passer à travers ces nerfs, ces ligaments, ces cellules d'un vieux squelette récalcitrant.
Et ça montait-montait à travers tous les pores de la vieille terre comme un sublime cataclysme qui pouvait tout détruire et tout refaire dans un même jaillissement irréversible sorti de ce trou, ou cette trouée miraculeuse, cette fontaine sans fond qui pouvait désaltérer tous les chagrins et altérer toutes les vieilles tombes où nous faisions semblant de vivre.
Tous les masques tombaient, toutes les paroles manquaient, tous les savoirs s'écroulaient vertigineusement dans une cruelle sauvagerie ultime où chacun tuait l'autre pour dominer les autres religieusement ou autrement, dans un dernier sursaut de la Mort vivante, et triomphante.
C'était Oui, ou c'était Non.
C'était un autre Être sur la terre ou la vieille Bête.
C'était l'Inconnu qui jetait une dernière note dans la démence des hommes, une toute petite note de rien qui s'en allait loin-loin avec la caresse des vents pour les âmes en détresse, les appelants sans mots, et l'écoute silencieuse d'une vieille Mère qui attendait son enfant d'or.
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Elle était là, sa Douce voile de toujours, séparée et retrouvée, naufragée et reconnue dans cet immense Inconnu de la vie, ce Mystère qui jaillissait sous ses pieds, s'ouvrait comme une tombe de toutes les tombes du fond de la terre, terrifiant et sublime, infernal et miraculeux, comme un jaillissement de feu et de ténèbres délivrées qui se jetaient vers leur Lumière, leur ciel sur la terre, comme une cataracte à l'envers ou un volcan.
C'était la vieille Mort à l'envers qui jetait son cri enseveli depuis tant de déserts dans les sables, tant de continents disparus sous les eaux et les décombres, et revenus pour vivre encore une fois leur Secret jamais trouvé : Ça qui était là dans un premier commencement de tout et qui faisait battre un simple cœur et courir nos pattes sur tant de pistes et muettement portait notre course insensée à travers tout et en dépit de nous-mêmes, appelait et appelait notre dernier cri au bout de tout, dans ce désespoir qui voulait son Espoir quand même sur cette terre et dans un corps.
Sa Douce l'a regardé comme pour la première fois de toutes les fois perdues. Elle a souri.
– Tu es là.
C'était simple et c'était plein.
Comme une goutte de tous les soleils et toutes les mers.
Lentement il s'est redressé.
Lentement il est sorti de son trou.
Il a failli basculer et vacillé sur ses jambes comme un homme ivre, comme si la terre n'était plus solide sous ses pieds.
Il a regardé sa Douce d'un air égaré et un peu hagard comme s'il retrouvait son port à travers les brumes, son point de soleil, son Nord de tous les compas perdus. Il a entendu le petit ressac argenté comme un premier bonjour, mais ce n'était plus le même Jour, c'était le Jour comme après la mort et toutes les morts, comme une éternité vivante, présente dans toutes les secondes. ÇA VIVAIT comme une adoration qui adore sans savoir, c'était, C'EST, de toujours et depuis toujours, comme un infini de Soleil qui embrassait tout, battait dans tout, comme un point de tous les points du monde, comme un seul battement d'être sur la terre qui était de l'Amour, fait d'Amour, qui portait tous ces milliards d'atomes et de cellules vers le Cap immortel et impérieux, vers leur grand Air d'une autre respiration, vers leur grande Note d'une autre Musique qui chantait partout comme une seule, immense symphonie des mondes, une seule embrasse qui comprenait tout, sentait tout en même temps dans un même battement de cœur, une seule seconde de tous les temps, sans passé ni présent mais un éternel Avenir déjà là qui tâtonnait à la rencontre de Lui-même, comme le petit Vicki vers sa Douce de toujours.
– Quoi ? a-t-elle dit avec son sourire de loin-loin là-bas qui était tout ici, comme si elle écoutait encore la petite note de son ektara qui lui apportait le son des mondes et lui disait tout sans mots.
Il a vacillé sur ses pieds comme un Dionysos tombé d'ailleurs, comme un oiseau tremblant sorti d'un tremblement de terre. C'était écrasant et pourtant c'était léger comme s'il pouvait s'envoler à travers toutes les stratosphères et danser éperdument avec toutes les petites feuilles dans le vent.
C'était un autre monde Et pourtant c'était là. C'était une autre vie jamais vécue Et pourtant ça battait Ça voulait battre encore et encore et pour toujours…
– Douce, écoute… je ne sais plus les langues d'ici, mais tu entendras mon ektara nouvelle.
Et le ressac a roulé :
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La mort est morte Les hommes ont fini leur vieille histoire mortelle Un Chant Nouveau est né sur la terre Un autre Battement qui ne finit pas sur la vieille peine Une Vie nouvelle marchera sous nos pas. Il faut apprendre la vie nouvelle. Ils ont tant cherché et couru Pour trouver la guérison de tout Mais tant qu'il y aura la mort, rien ne sera guéri ! Il faut guérir de la vieille habitude mortelle des bêtes Il faut trouver la nouvelle manière de vivre.
Il a encore vacillé sur ses pattes de vieille bête.
Sa Douce regardait son Dionysos d'Ailleurs avec l'émerveillement d'une vieille Bien-aimée qui regarde pour la première fois son amant sauvage comme si elle ne l'avait jamais vu.
C'était la première fois au monde dans une vieille Patagonie inconnue qui voulait se connaître elle-même, se chanter elle-même, dans un merveilleux Inconnu à explorer sans fin.
Elle a souri, le ressac a roulé son écume légère, et tout était délivré, exorcisé à jamais.
La première note était close.
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L'avenir met longtemps à entrer dans notre présent, et pourtant, il court avec nous, comme ce petit Patagonien de 7700 ans qui courait avec moi sous ce Boulevard de mes dix-sept ans et soulevait une Révolte incompréhensible et si profonde contre cet « avenir dans un fauteuil », comme s'il se souvenait d'un Temps plus vrai et verdoyant, et peut-être comme s'il se souvenait d'un Avenir déjà là et qui m'appelait – comme si les cellules du corps savaient, comprenaient quelque chose que le Mental ne comprends pas, et poussaient-poussaient vers leur propre Mystère inaccompli, vers leur « déjà-là », à découvrir.
La vie est une grande Énigme.
Et ces cellules poussent parfois vers le pire ou l'infernal pour en faire jaillir un sublime cri qui ouvre des portes inattendues : l'Avenir enfin fleuri sous un vieux Néant ou ce qui semblait être une tombe encore, comme dans celle cellule de condamné à mort et ce Silence stupéfiant, cette seconde nulle et mortelle qui m'a fait courir à travers des déserts encore pour étancher mon incompréhensible Soif, et creuser à travers des tombes et des tombes encore et des bûchers odieux pour allumer ce Feu au fond, cet ultime cri et ce Défi à la vieille Mort triomphante qui voulait mourir pour naître encore à sa sinistre histoire et faire semblant de vivre entre nos quatre murs présents. Mais ces vieilles cellules savaient leur Fontaine sans fond sur laquelle on avait posé une pierre, elles savaient leur coulée chantante qui voulait enfin crier leur cri, chanter leur Vie d'un vieux Pays de toujours-toujours qui n'était pas au Paradis mais sous nos pieds, sous cette vieille Roche, cette Matière murée qui veut, ou voudrait nous emprisonner encore dans ses millions de Présents pareils et ses futiles boulevards.
Mais ces cellules savent leur Large et un grand vent d'ailleurs et une autre respiration et une géographie sans frontières où tout communique par sa seule conscience. Elles attendent leur heure et poussent et poussent par tous les moyens vers leur Avenir inéluctable sur la terre et dans un corps.
Sans nous en rendre compte nous vivons sous un scaphandre humain habituel, qui nous emprisonne, certes, mais nous protège aussi contre une infinité de perceptions que nous ne pourrions pas comprendre et surtout une multitude de forces que nous ne pourrions pas supporter, comme cet autre air extra-terrestre, cette autre respiration qui nous écraserait sans notre scaphandre, cette Merveille au fond de la Matière des cellules qui dérangerait nos aimables circonvolutions si elle dé-couvrait trop vite et faisait sauter toutes nos petites frontières géographiques et défonçait notre microscopique Présent pour nous envoyer promener dans un Temps ou le Passé et l'Avenir coexistent, cohabitent dans une même peau. Quand on vit les trois temps physiquement en même temps, on ne sait pas la profondeur d'intensité poignante qui est là. Il faut longtemps pour apprendre à supporter la Vie Nouvelle dans un corps. C'est une immense trouée dans nos murs. Comme ce jour-là où je me suis réveillé 7700 ans avant ma naissance.
Mais c'était toujours là et de toujours comme une connaissance sans savoir que notre mental ne peut pas comprendre, comme un Amour immense qui court après Lui-même pour s'aimer Lui-même dans un million de souffles, comme Vicki après tant de Bien-aimées disparues et revenues. Et que de détours pour retrouver ce qui commençait là dans une seule petite cellule, dans une petite seconde nue, une seule note d'ektara enchantée.
Elle regardait son Dionysos sauvage comme une première fois au monde. Il vacillait sur ses pieds, il ne savait plus très bien comment marcher comme s'il pouvait voler tout aussi bien, c'était un autre monde et une autre Loi qui ne savait plus sa vieille gravitation vers les vieilles tombes. Le poids du monde était tombé d'un coup.
C'était le temps de la Vie Nouvelle.
Le temps d'une seule petite note juste qui ferait éclore la Beauté de la terre et de nos cœurs.
8–9 mars 2001
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