La Légende de l’Avenir 53 pages 1999 Edition
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Satprem dévoile le sens profond de l’évolution humaine et révèle le destin comme une longue marche vers la liberté, la conscience et la joie.

La Légende de l’Avenir

Satprem
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Satprem dévoile le sens profond de l’évolution humaine et révèle le destin comme une longue marche vers la liberté, la conscience et la joie.

Books by Satprem - Original Works La Légende de l’Avenir 53 pages 1999 Edition
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J'écris ici ce que je n'ai cessé d'écrire depuis quarante ans, mais j'ai toujours ce même cri dans mon cœur pour mes frères d'Occident qui vont et viennent sans savoir d'où ils viennent ni où ils vont.

Que l'on me pardonne si je me répète, mais on voudrait tellement que notre vieux désastre humain ne se répète plus ja-mais.

Et que pouvons-nous pour cela ?

- Satprem, 20 février 1998



Un coup de phare

En simplicité, j'aimerais dire…
à ceux-là qui courent sans savoir
ce qu'un très vieil homme peut dire
par amour pour ses frères
et qui regarde par-delà les siècles
ce qui bat dans une seconde de maintenant
comme si tout était su
tandis que ce maintenant reste à vivre
pas à pas.

J'ai couru sur ce boulevard
et tant d'autres boulevards de la vie
et j'aurais aimé savoir ce que je sais maintenant.
Mais aurais-je pu le vivre, alors ?
Il faut bien vivre pas à pas, et dans le noir,
mais on aimerait,
on aimerait tant que ce Noir soit moins noir.
Quelquefois, un coup de phare
éclaire toute une vie, et cette seconde
est pleine de tous les siècles.
J'ai tant lu, et les livres me tombent des mains,
et je suis devenu silencieux
et tous les siècles humains étaient là.

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J'ai tant aimé, et mon cœur s'est apaisé,
mais mon Amour reste devant,
et plus loin, et plus vaste
et jamais apaisé tant qu'il reste un enfant
qui court sans savoir.
Saurais-je dire ce qui hante celui-là que j'étais
et que je suis toujours ?
Saurais-je lancer ma bouée
pour un frère qui peine et qui voudrait bien savoir
ce qui hante un homme de maintenant
comme il y a des millénaires
en cette seconde qui contient toutes les secondes perdues,
comme si tout était pareil sous tant de masques
et tant de peines jamais perdues qui battent maintenant
et nous font signe sous leur poids de questions ?
Alors, simplement, j'aimerais dire ce qui bat
sous ces questions, sous ce Noir qui s'obstine à vivre
sous cet Amour qui ne se sait pas et qui court toujours devant
et qui bat quand même sur ce boulevard d'aujourd'hui
si pareil au boulevard des siècles oubliés.
Un coup de phare dans la vieille Nuit.

En savons-nous plus maintenant qu'au temps de Socrate
ou de la reine Nefertiti ?
Et quel pouvoir avons-nous
sur notre destin et notre monde ?

Nous vivons dans une Ignorance totale
des vraies lois de la vie.
L'Occident a voulu nous convaincre
de la supériorité de sa Science
et de ses Églises.
Mais aujourd'hui nous vivons
dans un mensonge plus hideux que Hitler,
qui, au moins, avait sa tête bien reconnaissable,
maintenant le Monstre a mille têtes et mille bouches,
un innombrable Mensonge hypocrite et hypnotique,
quand il n'est pas ouvertement cruel.
La Barbarie galope.*

Où est la piste de notre avenir
dans cette géographie hideuse ?
Où est notre pouvoir humain
dans cette aberration d'un Âge ?

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Une géographie inconnue

Il y eut des Âges plus heureux.

Mais ces Âges plus heureux sont tout de même morts et en ruine, bien qu'ils puissent vivre encore secrètement dans nos recoins oubliés. Et nous allons chercher dans les ruines ce qui est peut-être là, tout vivant en nous, comme si c'était hier.

Il y a une géographie inconnue qui relie tout — tous nos vieux chemins, heureux ou malheureux. C'est cette géographie « natale », pourrait-on dire, que j'aimerais conter aux enfants ignorants, ou oublieux, d'aujourd'hui.

Pourquoi donc sont-ils morts, ces vieux chemins qui furent plus ensoleillés ? et qu'est-ce qui vit encore en nous, en dépit de toutes les pensées provisoires que nous pouvons mettre là-dessus, et tous les catéchismes et toutes les « merveilleuses » découvertes d'aujourd'hui qui ne découvrent rien mais engloutissent davantage sous leur fatras la simple chose qui était là depuis… toujours. Depuis notre première naissance au monde.

Notre temps humain, si bref, contient très simplement le symbole de tous les Âges et tous les chemins disparus. La vie se lasse de tourner en rond : on a soixante-dix ans, ou cinquante, ou n'importe, et voilà tant d'années que l'on fait le métier, de médecin ou de savant ou de chauffeur de taxi, ou n'importe, avec ses histoires, petites histoires, heureuses ou malheureuses. La vie se lasse… mais on espère toujours devant, plus loin, ailleurs, et cet « ailleurs » n'est jamais là, ou peut-être toujours là, mais inconnu, dans quelque géographie indicible, jamais faite. La vie s'use de n'avoir pas trouvé ce « chemin-là » qui ne s'userait pas. Alors, on ne sait pas pourquoi, on attrape le cancer, ou cette maladie-ci, cette maladie-là. Mais il n'y a pas de cancer ! il n'y a pas de « maladie » qui fait que… Il y a la Vie qui en a assez de tourner en rond et qui attrape le cancer ou n'importe quelle babiole chanceuse ou malheureuse, quelque prétexte pour sortir de son vieux Malheur, comme les Âges plus heureux et ensoleillés ont attrapé une invasion hittite ou romaine ou gothique pour sortir de leur jolie ronde qui n'était plus si jolie et s'usait de n'avoir pas trouvé ce chemin plus loin, ailleurs, là-bas devant — il n'y avait pas d'« Invasion » : il y avait la Vie qui voulait se laisser envahir par autre chose. Et finalement, il n'y a pas de « mort », il y a la Vie toujours qui cherche

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son chemin joli, sa géographie lointaine et pourtant toujours là, dans cette minute perdue sur ce boulevard d'aujourd'hui comme au temps de Nefertiti et d'Akhenaton et de leur Dieu solaire — mais ce soleil-là s'est englouti dans les sables et nos hypogées sont pleins de morts. Vivra-t-on toujours cette « vie » qui s'use sans avoir trouvé son chemin joli ? Peut-être sommes-nous dans l'hypogée d'une vraie Vie qui n'est pas encore née ? Les espèces aussi s'usent de leurs millions d'années ; elles font des petits kangourous et des iguanes gentils, ou des eiders qui glissent dans le vent du Nord, ou même des hommes qui se lassent de leur fatras et de leur métier — c'est moins joli, mais il faut que ce soit bien laid ou malheureux pour vouloir sortir de cette ronde-là. Alors les espèces « attrapent » des glaciations ou des déserts, des fléaux noirs, des virus ou des bombes ou des guerres victorieuses pour sortir de leur perpétuelle Défaite et de leur Maladie mortelle, comme on attrape des Invasions ou des soixante-dix ans vieillots. Mais il n'y a pas de Maladie ! il n'y a pas de cancer, il n'y a pas de mort, il n'y a pas d'extinction des espèces — il y a une éternelle Espèce qui cherche son chemin joli, à travers la vie, à travers la mort, à travers les soleils et les ténèbres, pour trouver sa vraie géographie et sa grande Ourse sans compas et sans âge. Sa vraie Vie sans mort et sans murs.

Nous avons quelques millions d'années vieillottes dans une géographie provisoire et tout à fait périmée.



Une Semence

Il y eut des Âges moins barbares.

Mais la Barbarie galope aujourd'hui comme resurgie de quelque Continent oublié, comme si elle n'avait jamais cessé sous un masque ou un autre. Mais la Vie se lasse aussi, même de ses barbaries : elle cherche toujours, et à travers tout, son chemin joli.

Les petits iguanes étaient bien gentils et les kangourous — et se lasserait-on de glisser dans les airs avec le sterne arctique sur les collines de neige ?

Quelquefois, on peut regretter que l'Évolution ne se soit pas arrêtée aux oiseaux, mais il fallait bien produire cette espèce incongrue au crâne protubérant. C'est dommage.

Soyons donc un peu insolent. Mais c'est mieux que d'être dogmatique.

Elle allait tout conquérir, cette espèce ambiguë et incertaine, et si sûre d'elle-même, elle était le roi de la création — mais sait-on combien de « rois » ont passé avant elle et combien de royaumes ont disparu dans les sables ? Conquérir, c'était sa vertu, tandis que les espèces moins barbares s'arrêtaient à leurs limites forestières ou maritimes, et leur compas était assez infaillible pour trouver tout seul leur chemin dans les airs ou les forêts, même vierges, tandis que le nôtre vacille d'un pôle à l'autre et d'une aberration pensante à une autre : on se cogne, on va d'une limite à une autre, mais on veut traverser les limites, et on trouve d'autres compas plus sûrs pour se heurter à d'autres limites : conquérir les limites et les impossibilités, c'est notre vertu, heureuse

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et malheureuse. Comme s'il y avait une graine dedans qui poussait et poussait en dépit de tout — en dépit de nos malheurs et de nos erreurs, ou à cause de ces erreurs et de ces malheurs. L'animal n'avait pas de « malheur » : cela faisait partie de sa géographie, comme la foudre et les tempêtes ou les inondations, et si son espèce disparaissait, c'était pour en produire une autre : la Nature se servait de la Mort, ou de n'importe quoi, pour sortir de la vieille ronde et trouver son autre chemin. Maintenant, notre espèce incongrue a trouvé tous les moyens (ou presque tous) pour détourner la foudre et endiguer les inondations. C'est le deus ex machina de toute la création (ou du moins le croit-elle). Mais elle n'a pas arrêté la mort ni endigué les virus — au contraire, la mort semble galoper davantage et les hommes sont très malades, avec ou sans virus. Car la vieille Nature nous rattrape au tournant et sa Mort veille à endiguer toutes nos « merveilles » et à démentir ou falsifier toutes nos découvertes et nos conquêtes : elle cherche toujours son chemin joli. Et plus c'est désastreux, plus elle s'approche du nouveau chemin.

Quelle sera notre prochaine invasion ?

Ou peut-être est-elle déjà là.

Il y a une graine, une semence au fond de ce terreau, qui a produit des hommes comme elle a produit des hirondelles ou des singes rouges qui hurlent dans les forêts d'avant nos inventions.

A-t-on jamais vu une petite semence dans la nuit de la terre ? et comme elle cherche inlassablement, inexorablement, patiemment son chemin, à travers toutes les racines et les bestioles, et contourne tous les cailloux, ou les brise et s'enroule pour débarquer au grand Soleil et dans la joie, son But inéluctable. Elle se sert même de ses obstacles pour devenir plus forte.

Il y a « quelque chose » d'invincible là-dedans.

Et nous ? les conquistadores de toutes les limites, les inventeurs de la Géographie indubitable avec tous ses degrés de latitude et longitude infaillibles… dans quel terreau nocturne navigue notre Semence, et où va-t-elle ?

Et si elle allait contourner nos latitudes et faire sauter la croûte de notre Géographie ?

Allons-nous débarquer au grand Soleil ? ou fabriquer des petits soleils ingénieux qui nous réduiront en cendres pour… encore une fois chercher le chemin joli ?



Une naissance subite

Quand la semence est sortie de son vieux terreau nocturne, c'est une longue histoire qui commence.

Elle produit des herbes folles, des volubilis, de grands hêtres à l'écorce blanche qui s'effeuillent à l'automne roux, toute une jungle entremêlée où grouille aussi toute une faune de petits bonshommes sortis du même terreau et de la même Semence. Et pourtant, il y a quelques grands

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banians solitaires parmi ces pousses sauvages, il y a mille histoires bizarres et si contradictoires sous tant de latitudes, qui remontent d'où et s'en vont où ? Tant de batailles avec de vieux rocs qui finissent aussi par éclater et tant de bestioles et d'enlacements qui finissent par s'étouffer, tant de chemins sans chemin qui finissent par se dessiner tout de même, ici ou là, sous cet équateur ou ce Grand Nord ; et la vieille-vieille Semence quand même qui devient plus forte de ses mille batailles et de ses mille étouffements qui cherchent toujours plus d'air, et ses interminables défaites qui poussent encore vers…

Chacun est une petite histoire de la grande Histoire, et les « bons » comme les « mauvais » travaillent à la même poussée. Le terreau s'empile, la vieille Semence s'enfouit, ou s'oublie, sous tant de branches entremêlées qui guerroient pour conquérir plus d'espace ou de… quoi ?

Il y a de vieilles peines qui font des pousses plus fortes, de vieilles blessures qui font des plantes plus assoiffées, surgies ici ou là dans ce climat rude ou plus clément — mais « d'où je sors ? », se demande parfois quelque broussaille fouettée par le grand vent.

On vous apprend tant de choses à l'école, ici ou là, dans cette tribu solidement sortie de ce roc ici et de ce pays-là. C'est tout solide et humé avec la première bouffée d'air maternel, et pourtant quelques pousses sauvages et solitaires se souviennent vaguement d'un autre air et d'un autre pays — peut-être beaucoup d'autres pays inconnus mais qui soufflent encore dans quelque vieille ramille et qui blessent encore dans quelque vieille racine disparue ou oubliée — mais c'est comme un oubli jamais oublié, une vieille soif qui a tant soif. Et tout d'un coup, sous un prétexte aussi futile qu'un vent qui passe, une note de musique égarée, ou un « coup du sort » qui entaille l'écorce fragile que l'on croyait si solide, quelque chose bée — mais alors, c'est une terrible béance. Comme sur rien qui est terriblement « quelque chose ».

Comme une naissance subite dans un millier de naissances.



Une herbe folle

Il y a bien des herbes folles, et d'autres pas si folles.

Mais c'est étrange, tout de même, lorsque quelque sauvage de notre jungle et de notre géographie présente se met à ouvrir un autre œil dans ce crâne protubérant — c'est même sidérant. Voyons-voyons ! d'où est-ce que je sors parmi tous ces petits chrétiens bien éduqués ? Certainement, il y a de grands hêtres blancs, des banians solitaires au milieu de nos hordes pensantes, et pourquoi donc ceux-là sont-ils sortis subitement au bout de quelques brefs cinquante ans, ou même à dix-neuf ans comme certain frère poète qui annonçait déjà :

« Voici venir le temps des assassins »

Alors, dit-on, pour « expliquer » ces naissances un peu trop subites au milieu de nos longs siècles

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: ils sont « voyants », ou ils sont « plus intelligents ». Leur protubérance est plus protubérante.

Ou encore, dans le langage de notre géographie savante : ils voient « devant ». Mais d'où ce « devant » est-il sorti de notre terreau nocturne au milieu de ces millions de racines entremêlées ? — il doit bien y avoir une continuité « quelque part », pourquoi « moi » là-dedans subitement ? ce moi d'une petite décade qui contiendrait des siècles, cette petite seconde déchirée qui ouvrirait des yeux immenses ? Un « coup du sort » ? Mais d'où ce sort est-il sorti ! Et il y a tant d'autres petites herbes folles qui ne disent rien mais qui ont un petit frisson subit et qui ne comprennent rien à ce coup inattendu ou à ce sourire ensoleillé qui vient bouleverser leur vie, comme si ce sourire avait toujours été connu, comme si ce chemin avait toujours été couru.

Quelquefois, on ose se dire : il n'y a pas de « connaissance », il n'y a que des re-connaissances : ce quelque chose qui jaillit soudain et c'est ça.

Décidément notre géographie ne vaut rien.

Et si ce « devant » était déjà derrière ?

Et si cette seconde inattendue n'était pas longuement mûrie ?

Si ce Sourire ensoleillé ne venait pas d'une très vieille tendresse oubliée et ce Soleil n'avait pas toujours été au fond de nos années nocturnes sur un chemin joli qui courait avec nous depuis toujours ?

Nous habitons une Forteresse d'Ignorance, et quelquefois ça craque — juste une petite racine tenace qui passe le nez dehors.



Un évadé

Parfois, un enfant d'homme s'évade de la Forteresse.

Il faut un vrai miracle pour sortir de là, parce que c'est solide. Ou bien un « coup du sort » (ah ! ces coups du sort, on se demande toujours d'où ils sortent) qui fait un trou pour nous. C'est comme de traverser des siècles noirs d'un coup. Décidément, il y a des racines tenaces.

Les « miracles » qui font le trou sont un peu terribles.

Mais d'une espèce à l'autre, il y a toujours eu un miracle qui ressemblait à une catastrophe — gracieuse catastrophe —, une vieille racine qui poussait en dépit des vieilles splendeurs et des vieilles joies. Quelque broussaille sauvage avait toujours envie de sortir de là.

Donc, un enfant d'homme moderne était sorti d'une hideuse Forteresse, aussi épaisse que deux mille ans de temps occidental, et par hasard (ah ! ces « hasards », d'où sortent-ils aussi ?) il s'est retrouvé subitement en Haute-Égypte comme dans un miracle tout vivant, tout frissonnant où il lui semblait tout reconnaître sans rien y connaître. Il n'était pas égyptologue, Dieu sait ! il était n'importe quoi qui n'a plus de nom ni de pays — les vieux pays, c'était tout mort d'un coup avec la Forteresse, comme les généalogies des petits hommes qui font des petits et des re-petits. Comme un énorme cimetière. Et pourtant, quelque vieille Mémoire frémissait et vibrait sur ces

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ondes de sable qui ne faisaient même pas une piste. Tout était émouvant d'une émotion sans nom, comme si ce petit-là était soudain sur une piste. Ou peut-être sur la piste.

Il avait envie de palper les murs roses, de toucher ces piliers énormes qui s'en allaient dans un infini de silence, de s'asseoir au bord du Nil et d'écouter-écouter cette coulée lisse qui n'avait pas de voix et qui bruissait quand même de mille voix inconnues-connues, comme une odeur de mémoire qui s'accroche à un rocher nu, un vieux lichen qui garderait tout le parfum d'un océan. C'était très émouvant, et pourtant cela n'appartenait à aucun sens, comme une autre sorte de sens qui palpe dans la nuit et qui s'acharne et qui voudrait gratter-gratter là-dedans pour savoir ce que c'est, pour humer encore cette odeur de mille nuits.

Et puis, il s'est retrouvé soudain dans une tombe de Thèbes : un corridor dans la pénombre, une fresque peinte sur un vieux mur. Il était seul. Il a regardé-regardé longtemps, mais d'un regard sidéré comme d'un homme qui tombe sur une autre planète. Un regard qui s'enfonçait loin-loin à travers des âges perdus, c'était plein-plein et c'était rien qui regarde un formidable « quelque chose », une incompréhensible compréhension qui s'en allait là-bas, qui s'engouffrait à travers les murs et les lignes peintes, comme un burin de lumière braqué sur un point noir. Et ce point noir s'est ouvert soudain comme une fleur irisée.

Une Énigme… qui gardait son énigme tout en jetant des rayons vivants.

C'était tout compris et le petit « je » de maintenant n'y comprenait rien, sauf que quelque chose s'était déchiré dans sa conscience. C'était une déchirure profonde, peut-être comme un bébé qui pousse un cri et ouvre un premier œil au monde.

Lentement, l'enfant de la vieille Forteresse incompréhensible a réémergé dans le corridor, il a regardé les lignes extérieures, le dessin, cette fresque peinte — elle était immense. Et sous ses yeux ébahis, il a vu un long-long serpent, comme un python, qui ondulait, déroulait ses anneaux — on ne sait pas où ça commençait ni où ça finissait —, et sous chaque repli du grand Serpent, il y avait un petit bonhomme qui portait un anneau :

1, 2, 3, 4, 5… on ne sait pas combien de petits bonshommes, comme une procession sacrée qui sortait d'un infini derrière et s'en allait dans la nuit des Temps… vers un Maintenant qui était lui peut-être, sous un anneau du même Serpent, et d'autres peut-être qui seraient encore lui dans cet incompréhensible Présent à venir. Un éternel Présent toujours jaillissant d'un vieil anneau oublié.

Mais lui, plus jamais il n'oublierait cet anneau-là ni cette seconde-là.

Il est allé s'asseoir au bord du Nil et il écoutait mille voix silencieuses qui lui disaient une longue Histoire, et pour une fois, tout tenait debout ! comme mille morceaux éclatés qui se renouaient, mille notes d'un vieux chant qui faisaient une mélodie… inachevée.

C'était passionnant, c'était vivant comme une grande Aventure.

Et maintenant, il allait dans la nuit et le noir devant comme si la Nuit n'avait jamais été nocturne et le prochain pas dans le Noir allait jaillir tout neuf d'un petit bonhomme qui avait largué son vieux fardeau pour inventer son avenir et sa nouvelle histoire.

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L'Énigme

Étrange… la piste devant semblait toujours aller derrière.

Mais ce « passé » n'était ni mort ni enterré, au contraire ! il était comme la source jaillissante de chaque moment présent, et pas seulement jaillissante mais pressante, impérative, pourrait-on dire — une sorte d'inconnu qui veut absolument devenir connu.

Et notre évadé de la vieille Forteresse a culbuté dans l'Inde comme dans un océan frémissant, vibrant, une formidable risée qui courait partout — tout lui parlait, lui disait une extraordinaire Histoire qui était son histoire, sa propre histoire. Ça courait les rues comme une foule de mille voix qui était une même Voix, muette, impérieuse mais tendrement pressante, comme une Mère disparue qui appellerait encore son enfant.

Ce petit bonhomme sous un anneau du grand Serpent, sous un Maintenant qui allait devant ou derrière, on ne sait pas, mais c'était peut-être une même coulée de toujours, une poussée d'une irrésistible sève créatrice qui voulait faire son arbre dans la grande jungle — mais quel arbre ? tant que ce n'est pas sorti, on ne sait pas, ça sort peu à peu et dans le noir, mais ce noir-là semblait maintenant animé, et le petit bonhomme allait pas à pas — il courait plutôt et galopait et se cognait à droite, à gauche, mais chaque coup ouvrait une porte, chaque « erreur » enfonçait ou déterrait une lumière plus profonde, une réalité plus mystérieuse qui débouchait sur un mystère plus vaste, une Énigme qui n'en finissait pas de dire son énigme. C'était la grande Aventure, une jeunesse de vie qui avait des milliers d'années et n'en finissait pas de tirer sa sève, trouver sa racine d'arbre, sa jolie fleur. Et où donc cela s'arrêtait-il ?

Cette fois, le jeune évadé est tombé sur des mots qui semblaient lui dire, peut-être, ce que la fresque de Thèbes lui murmurait dans la pénombre, mais à vrai dire les mots sont seulement la traduction d'un son, de « quelque chose » qui vibre plus profondément et semble d'autant plus puissant qu'il reste à vibrer-vibrer au loin comme un appel perdu, comme une musique d'aucune langue et d'aucun pays, qui serait pourtant le Pays de toujours, la Note dont on a tant soif.

C'était le Rig-Véda :

« Vieux et usé, il devient jeune encore et encore… »

Le Rig-Véda, c'était quatre mille ans avant Thèbes, avant Nefertiti et Akhenaton — quatre mille ans !

« Il devient jeune encore et encore. » Quel était donc ce « il » ? ce lui-même qui poussait sous cet anneau de maintenant, qui voulait devenir arbre et fleur et arc-en-ciel encore et encore…

Il y a une Énigme au fond d'un homme comme au fond des millions d'années et nous sommes peut-être dans la préhistoire d'une grande Histoire pas encore née.

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Deux mémoires

L'Énigme court toujours.

Et quand nous croyons l'avoir prise au piège, c'est nous-mêmes que nous piégeons, pour nous enfermer dans une nouvelle prison. Cet évadé ne voulait plus de prison, jamais-jamais. Il écoutait au loin cette Voix du Rig-Véda, qui avait déjà perdu son écho de bronze, sa langue d'avant nos langues, son murmure profond, pour se mettre en traduction. Mais tout de même…

Cette Voix disait encore :

« Conquérons ici-même
Courons cette course
et cette bataille aux cent chemins… »

C'était palpitant, c'était à vivre. C'était avant Thèbes, et c'était encore quelque sept mille ans avant que les portes de fer de notre vieille Forteresse ne se referment sur nous… Il courait sur mille pistes, folles et pas si folles, cet évadé. Mais toujours une vieille ombre courait avec lui, comme si, toujours, deux chemins couraient l'un sur l'autre, ou deux mémoires : une très vieille piste, inconnue et pourtant toujours vivante comme le soleil d'Akhenaton enseveli sous les sables, et une autre qui faisait ses pas sur une croûte noire, également inconnue mais mortelle. Un perpétuel Défi : voyons ! tu veux la vie ou tu veux la mort ? Un chemin joli et l'autre. Et l'« autre », c'était « cent chemins » dans le noir, avec, de temps en temps, des « coups du sort » qui vous faisaient prendre des tournants vertigineux. Comme si le vieux chemin joli se réveillait d'un coup pour vous remettre sur la piste.

Certains appellent cela « Destin ».

Un jour, sur une piste d'Afghanistan, dans ces paysages désolés d'infini, comme désolés de leur propre grandeur nue, près d'une forteresse de roc et de boue ocre nommée Ghazni, grouillante d'une étrange foule obscure sortie d'un Moyen Âge d'avant notre Moyen Âge — comme si, toujours, il y avait eu des Forteresses, ici ou là pour endiguer l'Infini —, notre évadé jeunet s'est souvenu d'une autre voix, d'un autre grand Évadé qui semblait murmurer à son oreille :

« À d'autres de confondre l'abandon au hasard et cette harcelante préméditation de l'inconnu. »

C’était André Malraux.

Du coup, le hasard n'était plus hasardeux ! il était courageux et solitaire — et prémédité quelque part sous quelque anneau du petit bonhomme d'avant, oublié dans les sables. Mais toujours harcelant.

Et qui, donc, prémédite ?

Quel est cet « il » de maintenant ?

Du temps où il était encore dans la vieille Forteresse, cet assoiffé d'évasion avait une mère bien maritime et navigante qui tenait à tous les vents ; elle avait beaucoup navigué dans la vieille vie et

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elle observait ses enfants comme on regarde ses amers et les balises dans la vieille passe, et elle disait à ce coureur des landes et des chemins interdits (plus c'était interdit, plus c'était adorable), elle disait de sa petite voix tranquille et claire : « Tu vois, celui-ci, c'est tout à fait le grand-père, et celui-là, c'est l'oncle Victor, et celle-ci, c'est la cousine Mariette, et puis ce filin-là qui ne file pas, c'est plutôt du côté paternel, c'est enraciné comme le bout du quai. » Et elle ajoutait dans sa philosophie maritime : « L'atavisme, c'est tout. »

Alors le jeune rebelle a regardé, figé soudain comme un gouffre noir, et il voyait d'un coup une ribambelle de petits grands-pères qui faisaient des petits grands-pères et des re-petits… C'était effrayant, comme un cataclysme généalogique.

Il a dit : « Mais regarde ! la Mariette a déjà un amant, et le Victor a divorcé pour courir la gueuse, et tous-tous ils s'embrassent et se désembrassent, ou ils restent ensemble comme deux berniques qui se regardent de travers sur leur rocher. Moi, je ne ferai ja-mais de petits grands-pères, ja-mais. »

— Tu feras comme tout le monde, mon enfant.

Un point c'est tout.

Mais c'était la seule chose à ne pas dire à ce têtu-là — plus c'était ordonné et décrété, plus c'était à désobéir ou à trouer, à tous risques.

Il aimait mieux les pistes vierges d'Afghanistan (à part les forteresses), et cet infini qui s'en allait dans plus d'infini, comme si, tout de même, au bout, on allait déboucher sur quelque point de finitude qui ne serait fermé nulle part, quelque petit bonhomme d'ici-maintenant qui serait toujours-toujours et qui naviguerait dans une géographie sans fin.

Alors, maintenant, notre évadé tout neuf retrouvait à chaque pas de sa piste palpitante d'autres pas fantômes aussi tenaces que le bout du quai sous la vague, un chemin d'ombre par-dessus le chemin joli qu'il courait pieds nus et à tous risques sans savoir où il allait ni d'où il venait, deux mémoires : d'ombre collante, et de Soleil disparu mais toujours ensoleillant par quelque crevasse mal fermée — un petit bonhomme inconnu et préméditant qui voulait trouer tous les murs et devenir ce Soleil-là, ce « il » du fond des âges qui serait « je » pour toujours dans une Histoire sans fin.

C'était le grand Défi, l'Aventure harcelante sous toutes nos aventures, heureuses ou malheureuses.



Un Pouvoir en marche

Cette Inde extraordinaire… Cette Égypte énigmatique… Et ces pistes sauvages qui courent dans les sables…

Et « quelqu'un » prémédite.

Jamais la première Semence de cette Terre mystérieuse n'a semblé plus vivante que là, dans

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cette Inde, comme une première éclosion vivante. En Inde, le mot « semence » se traduit par « son » — un son. Comme une première vibration puissante qui, plus tard, s'est couverte de mots. Un son qui est le pouvoir du sens. Comme une première langue d'avant nos langues. Le sanscrit védique a gardé ce pouvoir du verbe qui exprime ou « musicalise » le Son d'une Vérité profonde lorsqu'elle jaillit des entrailles de la Nuit et tente de résonner ou de se balbutier dans un premier langage humain. Les fresques des hypogées, tant de millénaires plus tard, tentent de saisir dans les lignes ce même jaillissement qui n'a pas de langage et pourtant résonne jusqu'au bout des doigts pour dire un même Mystère vivant — il n'y a rien à « déchiffrer », mais à écouter-écouter tout au fond, à regarder-regarder tout au fond de ce puits de silence jusqu'à ce que se déchire une Note qui semble éternelle et réveille en nous un écho vivant et irrésistible : c'est ça. Comme une compréhension qui n'aurait pas encore sa compréhension humaine, et qui n'en aurait même pas besoin ! ça vibre, ça vit, c'est un Pouvoir en marche. C'est le Sens même qui marche. C'est la Semence qui marche. Et l'important, c'est de marcher. C'est un autre regard puissant qui ouvre une piste et se saisit de nos pas pour aller sur son chemin inconnu et prémédité en dehors de nous, ou au fond de nous, et qui opère ses tournants inattendus ou ses catastrophes silencieuses pour ouvrir d'autres portes et d'autres pistes. Comme si cette Semence première continuait invinciblement et irrésistiblement à frayer son passage à travers nos petites vies et nos décombres, à travers nos civilisations, nos bonheurs et nos malheurs et nos ruines encore, nos géographies d'une sorte ou d'une autre, nos lumières et nos ténèbres qui éclatent sur un autre jour, une autre route encore. Et encore.

Ça marche. C'est un Pouvoir en marche.

C'est le Sens même qui marche.

Notre évadé ébloui avait l'impression de débarquer dans cet énorme Mystère vivant comme un anthropoïde sorti des grottes, ou de quelque alignement de menhirs où rôde encore l'ombre des Druides. Une mémoire soudain réveillée qui poursuivait son énigme, et cette fois-ci voulait comprendre.

Comprendre, c'est difficile, c'est périlleux parce que l'on se sert d'un outil qui n'est pas le bon pour fouiller dans les corridors de Thèbes ou pour écouter les chantres védiques, et pourtant c'était la question de Maintenant, de l'Aujourd'hui d'après tous ces millénaires, l'aujourd'hui de ce petit bonhomme sidéré sous un nouvel anneau du grand Serpent — et peut-être l'Aujourd'hui de tout le monde.

C'était vraiment plus passionnant que l'histoire des baleiniers de Terre-Neuve ou la découverte des côtes du Nouveau-Monde — François Ier, c'était quatre mille ans après Akhenaton, et nous étions encore sous le règne de l'Inquisition et des bûchers. Mais nous n'avions pas découvert notre propre énigme, nous étions toujours dans la vieille Forteresse et dans une géographie qui éclate aujourd'hui sous la poussée d'un nouvel anneau du grand Serpent.

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Le Destin

Aujourd'hui nous ne marchons pas sur le Sens, nous marchons sur des mots qui ont perdu leur sens. Comme une musique qui aurait perdu ses notes. Et des petits bonshommes insensés qui ne savent plus d'où ils sortent ni où ils vont.

Nos pas résonnent sur du macadam nul.

Mais les Grecs avant nous cherchaient encore la piste, ils fouillaient dans l'Énigme comme cet évadé qui voulait gratter-gratter dans les sables d'Égypte pour lui arracher cette Mémoire ensevelie. Ils n'étaient pas encore les amnésiques de l'an zéro. Ils sentaient quelque chose battre-vibrer là-dessous et ils posaient des questions, presque avec un acharnement sombre pour pousser le tragique de nos vies jusqu'au plus funeste afin de lui faire éclater sa vérité de lumière — ils voulaient savoir ce qu'il y avait dans ces entrailles-là.

La mort, c'était toujours la question, et les injustices du « sort » et les « tyrans » divers et les cheminements tortueux d'une piste qui semblait se servir des ténèbres pour faire jaillir un cri ou la réalité d'un homme.

« Ténèbres, ô ma clarté ! »

s'écrie Ajax, le colosse, le vainqueur d'Hector, frappé de folie par la déesse Athéna, tandis que Tecmesse, sa tendre captive, se penche sur ce corps délirant : « Il veut savoir où il en est. »

Étrange cri.

Et ces personnages tragiques s'adressaient aux dieux ou les sommaient, les priaient ou les défiaient, car c'était encore un temps où la Terre — notre terre — n'était pas encore séparée des Cieux par des abysses d'oubli. Quelle était donc cette piste divine, cette « chose » qui voulait à travers nos pas ou en dépit de nos pas, à travers nos ruines et nos victoires et nos défaites encore et nos maux toujours ?

Eschyle, le premier des grands tragiques grecs, regardait et regardait comme notre évadé dans les corridors de Thèbes devant le grand Serpent, et il hochait la tête sans percer l'Énigme jusqu'au bout :

« Les voies de la pensée divine vont à leur but par des fourrés et des ombres épaisses que nul regard ne saurait pénétrer. »

Trente ans plus tard, Sophocle, l'immense Sophocle, si plein de tendresse et de pitié humaine sous ses masques tragiques, donnera un premier nom à cette Piste énigmatique :

« Le Destin est en marche. »

Ainsi, un premier mot se colle sur notre question et va l'assombrir ou la figer : Destin, Anankè.

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Ce n'était plus le regard silencieux de notre anthropoïde ébloui qui sortait des corridors de Thèbes : c'était le regard d'une Intelligence.

« Le malheur est en marche… »

Tels sont les premiers mots d'Antigone à l'aube d'un nouveau jour après tant d'autres qui s'étaient levés depuis les fils solaires de la Vallée des Rois. Notre Forteresse se bâtira cinq cents ans plus tard. Mais une grande ombre planait déjà.

Et le Chœur de reprendre avec sa lente mélopée — car il fallait une musique toujours pour accompagner le balbutiement et la peine des hommes, comme si les paroles étaient une sorte d'ombre incertaine pour faire éclore un chant plus profond — peut-être toujours le même, ici et là à travers les siècles :

« C'est un terrible pouvoir que le pouvoir du Destin.
Ni la richesse ni les armes ni les remparts
ni les vaisseaux noirs qui battent les flots
ne sauraient lui échapper. »

Mais Antigone se rebelle, elle ne se laissera pas abattre par les décrets du puissant Créon, le tyran, qui lui a interdit de donner une sépulture à son frère Polynice, et elle veut entraîner sa timide sœur Ismène dans sa rébellion :

« Hélas ! quelle aventure ! » s'écrie Ismène.

Et c'est l'aventure de tous ceux qui, un jour, veulent s'évader des pouvoirs établis — s'évader, c'est toujours dans le Noir inconnu, dans ce chant inconnu-connu et profond qui s'obstine au cœur des hommes.

Mais jamais notre évasion n'a été assez radicale, ni totale. Car il y a une Semence solaire qui nous conduit, en dépit de tout, à ce Lieu du changement total où nous débarquerons dans notre propre soleil et dans notre joie enfin.

Et le premier pas compte… dangereusement. Tout de suite, on se heurte à la vieille question première : la vie ou la mort. Pour découvrir, toujours, que la mort c'était dans nos murs, et la vie commence de l'autre côté — mais il y a ce passage… périlleux.

Cette Grèce ensoleillée d'avant notre Forteresse, et qui semble si tragique à travers Eschyle, Sophocle, Euripide, et qui, même, renchérit sur son ombre :

« Tu es née d'un mortel, Électre, songes-y.
Oreste était mortel aussi.
Ne gémis donc pas trop :
nous sommes tous voués au même sort. »

Mais c'était déjà un défi, c'était l'homme aux prises avec son Énigme.

Et Sophocle, l'immense Sophocle, trois ans avant sa mort (en 406 d'avant notre ère) mettra ces

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paroles dans la bouche de Philoctète, comme un appel aux hommes à venir, ou une provocation :

« Ah ! misère ! Notre père, alors,
nous aurait engendrés
pour être des esclaves
et non des hommes libres ? »

Un chemin joli courait sous nos misères et nos vieilles morts. Un chant profond sous la vieille Nuit. Une piste oubliée. Sept mille ans avant Sophocle, les chantres védiques dans les vallées de l'Himalaya regardaient ces hommes lointains et faisaient résonner quelque chose qui battra encore dans nos cœurs et sous nos couches d'oubli :

« Ô Voyants de la Vérité,
tissez l'œuvre inviolable
DEVENEZ L'ETRE HUMAIN,
créez la race divine,
aiguisez les lances de lumière,
taillez le chemin
vers cela qui est immortel. »



Le Défi

Quand nous regardons cette longue Histoire, il semble, en effet, qu'il y eut deux Temps et que nous sommes entrés dans une aberration profonde — deux Temps ou deux Mémoires qui courent l'une sur l'autre, et qu'il ne reste plus qu'une écorce d'ombre, solide comme du fer : des grands-pères qui font des petits grands-pères et des re-petits, en marche vers… rien, selon leurs chances, leurs moyens et leur hérédité.

Il y a toujours le Paradis des morts pour se consoler.

Venu avant la naissance de notre âge de fer, Sophocle est le symbole d'une première Question, ou d'une Révolte qui allait sourdement gagner toute la conscience moderne — il pose les vraies questions de notre Âge ; de même que Sri Aurobindo, tel un Rishi resurgi du fond de ce Cycle humain et de ces interminables pistes mortelles, apporte la première réponse, la clef de notre Énigme et les vrais moyens de notre délivrance physique ; et de même que les Rishis védiques, venus avant la naissance de notre long cheminement humain, apportent l'annonce et le Sens vrai de notre destinée humaine. Ce sont les trois grands phares de notre Évolution humaine.

Mais Sophocle n'est pas seulement le symbole d'une Question : c'est un Défi vivant, ou un cri d'Impuissance qui regarde les dieux — et c'est peut-être ce cri, ce long cri de notre Misère qui

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ouvrira les portes.

« C'est donc quand je ne suis plus rien
que je deviens vraiment un homme ! »

s'écrie Œdipe.

Cette impuissance, nous avons tenté de la combler par de merveilleuses machines, qui allaient tout faire pour nous, même courir sur la lune ; mais devant la mort de nos brefs soixante-dix ans et de tous ces arrière-petits dans nos cimetières, nous nous trouvons devant la vieille Énigme qui menace de nous engloutir tous dans les sables des civilisations disparues, à moins que ce ne soit la Terre entière qui meure… de n'avoir pas trouvé son énigme.

Et Sophocle pousse le Défi comme s'il voulait lui arracher son masque :

« Ni sanglots ni prières n'arracheront ton père au Marais de l'Enfer où tous doivent descendre… »

dit froidement le Chœur à Électre.

« Tu te tues lentement sans davantage parvenir à te délivrer de tes maux. »

Mais ce « Destin », d'où tombait-il ?

Et pourtant, chacun, chaque homme, si fruste soit-il, a le sentiment, si vague soit-il, d'une piste qui court sous ses pas et qui, parfois, bée sur un inconnu stupéfiant, sur un « hasard » qui palpite d'un millier de petits souffles, sur une rencontre qui semble bien des fois rencontrée et un sourire qui vient d'ailleurs.

Ou une énormité qui vient d'ailleurs aussi.

Et de nouveau tout se referme sous les pas gris de tous les jours. Et nous ne sommes toujours pas délivrés de nos maux.

La terre ne sait plus très bien « où elle en est ».

Sophocle regarde l'Olympe Divin, mais c'est peut-être l'autre bout des choses qu'il faut regarder, ces imperturbables racines qui frayent leur chemin à travers la nuit de la Terre et les Âges, et des petits bonshommes qui éclosent aujourd'hui dans la vieille jungle.



Un homme en marche

L'oracle de Delphes avait prédit le destin d'Œdipe : il tuera son père, il épousera sa mère. Il sera « la souillure ». Arrogant et fier, Œdipe n'accepte pas, il veut démasquer ces oracles et ces devins qu'il méprise ; il quitte Corinthe et se met en marche…

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« Je veux savoir le Vrai. »

pour retomber sur le même Destin qu'il fuyait.

D'autres aussi, de notre Âge sombre, se sont mis en marche : Villon échappe à la potence, pour se jeter sur d'autres pistes de brigandage, qui disparaissent dans les sables. Rimbaud sort de ses Enfers pour courir mille pistes jusqu'aux îles de la Sonde et en Abyssinie, et retomber en France pour se faire amputer d'une jambe, et mourir à l'Hôpital de la Conception.

Il a couru jusqu'à ce qu'il ne puisse plus marcher. Mais le Destin l'a rattrapé dans un autre enfer.

L'important, n'était-ce pas de marcher ?

L'important, n'était-ce pas de défier ?

Les oracles ne se trompent peut-être pas, et qu'importe !

Nos prêtres « modernes » ont remplacé le Destin par le confessionnal : si vous ne faites pas trop de péchés mortels, vous irez au ciel près du bon Dieu, notre Père, au bout de votre sage petite piste et de vos soixante-dix ans bien tassés — tassés de quoi ? Et on regarde la ribambelle de grands-pères qui continuent la piste absurde, et mortelle, avec ou sans péchés.

Et le Destin sourit derrière son masque.

Mais quelque évadé rebelle finit par dire, comme Villon :

« Je connais tout, fors que moi-même ! »

Ah ! ce moi-même… cette personne qui se dit moi.

N'est-il pas étrange que la racine même du mot signifie « masque », comme dans le théâtre grec ?

Non, l'Énigme ne se dénoue pas dans la pensée ni dans l'Olympe, mais dans la Matière, dans les faits, sous nos pas. Et si les voix ou les murmures qui courent avec nos pas nous trompent, qu'importe ! pourvu qu'on marche, et ces murmures s'obstinent à travers mille morts et mille défaites — mais d'autres écouteront encore.

Cette vieille terre qui pousse ses racines dans la nuit cherche éperdument son soleil, c'est la simplicité même, c'est tout naturel, et pourquoi toutes ces pousses et ces broussailles ne chercheraient-elles pas, elles aussi, leur soleil ! toi et moi et tout être au monde ?

Il y avait un grand mathématicien, parmi tous ces toi et moi de la vieille jungle, qui disait :

« La nature est la réalisation de ce qu'on peut imaginer de plus simple mathématiquement. »

C’était Einstein.

Cette étonnante nature a produit toutes sortes d'herbes folles, ou moins folles, et des volubilis innombrables qui s'enroulent autour de quelque piquet mort, ou, parfois autour d'un grand tronc qui émerge dans la forêt… comme Einstein, comme Sophocle et d'autres avant lui. Tous cherchent et meurent seulement pour renaître plus forts, plus hauts. Ces grands arbres, ces hêtres blancs au tronc lisse ne sont pas nés subitement, et il y a d'autres petits qui poussent — il y a de la matière jeunette et de la matière plus ancienne.

Personne n'ira dire que c'est un coup du sort qui a fait ce grand arbre et ces petits péchés

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mortels autour. Mais parfois un « coup du sort » peut faire éclater un vieux murmure, et le Destin est un très vieil enfant de nous qui n'est pas tombé subitement d'un coup de foudre de Zeus, comme Œdipe et sa souillure mortelle sur les rivages de Corinthe.



Karma

Il y avait un autre grand arbre parmi nous, au milieu de tous ces siècles obscurs, il avait couru beaucoup de pistes, au Cambodge, au Laos, il avait livré bien des batailles, en Espagne, en Lorraine, c'était un résistant, comme Antigone, comme Villon, comme Rimbaud, ou comme Giordano Bruno sur son bûcher — et chacun fait sa bataille à sa manière, cette vieille « bataille aux cent chemins » —, et ce grand Évadé, nommé Malraux, regardait ces pistes et ces pistes, ces batailles gagnées, perdues bientôt… disait au bout du compte :

« Transformer en conscience une expérience aussi large que possible. »

Lui aussi voyait ce masque sur la petite personne d'aujourd'hui et il écoutait de longs siècles murmurer derrière lui. Il avait beaucoup marché et il savait que sa marche ne s'arrêtait pas avec cette petite mort, pas plus que le grand arbre ne meurt avec cette ramille qui tombe. Non, ce n'était pas un coup du Destin qui avait fait surgir soudain ce cri et cet appel — les arbres grands regardent autour et il voyait ces pousses entremêlées qui ne connaissaient pas leur sens, cette Forteresse autour qui voulait tout étouffer dans son petit sens et son étroit credo.

Deux mille ans, qu'est-ce que c'est ?

Et des petits hommes pas très nés qui n'avaient que quelques ans pour trouver un bout de soleil, vite emprisonné, et quelquefois (ou souvent) jamais trouvé ? Les enfers ou les cieux au bout de ces maigres vies, ce n'était guère d'« expérience » à transformer, c'était « trois p'tits tours et puis s'en vont », comme dans la chanson. C'était si absurde et révoltant que ça devait craquer un jour sous la poussée de quelque racine tenace. Qu'était le « Destin » pour ces mille pousses, qui entendaient parfois un vieux murmure dans la Nuit et se demandaient… quoi ?

Du temps d'avant Sophocle, quand la vieille piste remontait vers la Vallée des Rois, et plus loin encore vers un très vieux Murmure qui chantait dans les ravines de l'Himalaya et courait par tant de fleuves et de foules souriantes et colorées, on ne disait pas « Destin », et pourtant tout semblait destiné, sensé, aller vers… mais cette coulée venait d'avant et elle coulerait encore, et encore, il n'y avait pas de races, pas de religions là-dedans, nul mur, et c'était la coulée de tous les hommes vers leur Soleil de toujours : ce petit bout de temps qui leur était donné était le fruit d'une vieille racine qui ferait d'autres fruits plus beaux, et les vieux échecs feraient des pousses plus fortes, plus

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conscientes. On ne disait pas « destin », on disait Karma : les œuvres et le fruit des œuvres, les conséquences heureuses ou malheureuses des actes passés ; et un Grand Œuvre qui se bâtissait lentement, patiemment, par la lumière et par la nuit, par la bataille gagnée ou perdue — mais rien n'était perdu, tout allait vers une expérience plus profonde, une conscience plus large, une découverte plus vivante : un arbre plus haut, plus riche de fleurs sous un Soleil jamais éteint.

Plus tard, les penseurs ont recouvert d'un mot abstrait ce vieux chant vivant qui courait sous nos pas, cet appel du passé qui faisait une musique silencieuse et nous tirait devant, plus loin, encore et encore, pour éclore dans une grande mélodie jamais achevée — ces penseurs ont traduit l'ancienne voyance profonde et ils ont mis un mot (ou était-ce une ombre) sur une Note qui vibrait sans langage de ce pays-ci ou là, sur un souvenir vivant qui était comme du Pays de toujours.

Ils ont dit : réincarnation.

En fait, nous naissons complètement dépaysés, et il y a quelque chose en nous qui essaye perpétuellement de retrouver ses traces et son pays. Nous tâtonnons et nous mettons les traces d'une famille, d'une pensée, d'une nation, mais il y a toujours quelque chose qui manque — qui manque terriblement.



La révolution humaine

Il y a une immense aberration.

Avons-nous couru tous ces siècles et ces peines pour faire « trois p'tits tours et puis s'en vont »… au paradis, et plus souvent dans les enfers.

Nous avons fait tant de révolutions qui ne révolutionnent rien. Allons-nous faire la vraie, pour une fois ? La révolution de l'Homme.

Encore une fois, nous entendons le frère Villon qui laissait ses pistes pour faire quelque brigand et disparaître sans laisser de trace : « Je connais tout, fors que moi-même ! »

Mais sa trace nous hante quand même.

« Salut et fraternité ! » s'écriaient les frères d'une jeune révolution, et c'est peut-être le seul cri qui reste vivant de notre sainte trinité nationale — liberté, égalité, fraternité —, car, de « liberté », il ne reste guère, sauf la liberté de « penser » ce que pensent nos diverses radios et d'attraper une mort médicale et toute prévue, et des nouvelles hypnotiques qui n'apportent aucune Nouvelle, sauf de notre chaos grandissant et de nos sempiternelles bêtises, avec quelques distractions guerrières et des découvertes qui découvrent seulement notre esclavage perfectionné. Quant à l'« égalité », mon Dieu ! elle ne se fait guère que par le bas, qui égalise tout dans une même crasse. Mais ces jeunes pousses, tout de même, elles poussent tout de même et elles voudraient bien un air plus vaste, plus libre, et une ronde qui ne se refermerait pas sur une Forteresse toute faite et un Paradis des morts — elles n'ont pas fait encore leur arbre. Où est la perspective,

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l'espace, l'horizon qui ne se bouche nulle part ? Soixante-dix ans d'une unique vie, c'est peu et c'est si idiot que l'on ne voudrait jamais recommencer mais plutôt faire des feux qui ne sont pas de joie pour mettre fin à cette ineptie. Ou semer des bombes ici et là — c'est d'ailleurs ce qui se passe au bout de nos deux mille ans de baptême occidental.

Où est la piste ?

Où sont les traces de notre passé, individuel et collectif, disparu dans les sables d'Abyssinie ou d'Égypte et qui nous hante quand même avec quelque cri d'Antigone reconnu en nous, et qui réveillerait ou rouvrirait en nous la piste de l'avenir ? Cet évadé, qui regardait avec stupéfaction le grand Serpent de Thèbes et ces petits bonshommes à la queue leu leu, chacun sous un anneau du Karma qui s'en allait dans l'infini de l'avenir, béait soudain sur une énigme vivante qui était lui-même et plus que lui-même, et ce « plus que » était comme chargé d'un formidable dynamisme… Cinquante ans après, ou trois mille, ce dynamisme nous porte encore et nous béons sur un Mystère qui n'a jamais fini de se découvrir.

Il y avait un grand Révolutionnaire, un Voyant et un Amant de la terre, nommé Sri Aurobindo, qui disait :

« La nature même de notre humanité suppose que les âmes ont été constituées par un passé différent et que, de même, elles auront un avenir en conséquence. »

Et il ajoutait :

« Platon et les Hottentots, le fils privilégié des saints ou des rishis védiques, et le criminel endurci qui est né et a vécu d'un bout à l'autre dans la corruption fétide d'une grande cité moderne, auraient pareillement, par les actes et les croyances de cette seule et unique vie inégale, à créer tout leur avenir éternel ?

« C'est là un paradoxe qui offense tout à la fois l'âme et la raison, le sens moral et l'intuition spirituelle. »

On se demande vraiment comment l'Occident a pu vivre dans cette aberration — et il en meurt. Restent quelques grands solitaires qui jettent leur cri dans la jungle. Et la fraternité humaine veut que nous criions encore avec Philoctète :

« Notre père, alors, nous aurait engendrés pour être des esclaves et non des hommes libres ? »

Il nous reste à faire la plus grande de toutes nos révolutions : la révolution humaine.



La Matière

Notre première trace, c'est évidemment dans la Matière.

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Mais pour la trouver, il faut s'être dépouillé de bien des masques car, ce qui semble le plus proche de nous et le plus sensible s'est littéralement englouti sous des marées et des marées et des Âges. Mais si l'on arrive à un point nul et vide dans la vie, qui ressemble à la mort de tout ce qui avait fait notre vie, étrangement il y a un chant qui surgit, comme si, toujours, ce chant avait porté toutes nos vies et toutes nos peines, et ce Vide s'emplit d'un Plein jamais connu, comme un océan qui se précipite dans un trou. C'était la mort, et subitement c'est la Vie toujours, mais une vie si neuve qu'elle est comme une première vie au monde jaillie des siècles qui furent seulement de la mort vivante.

Le jeune évadé de cette vie avait une mère bien maritime qui avait longtemps regardé muettement la Mer, écouté l'écho de ce ressac et elle disait à ce rebelle d'alors : « L'atavisme, c'est tout », comme les marées et les marées qui passent avec des teintes et des grondements différents selon les temps, les lieux et les petites criques qui engouffrent la vague. Et celui-là qui grondait maintenant ressemblait à cet autre… Elle ne connaissait qu'un pays, et c'était le pays de la Mer. Puis elle est « morte », comme l'on dit, à l'âge de quatre-vingt-dix ans d'une vie bien remplie, et elle est venue voir son enfant rebelle pour lui dire ce qui s'était passé après son départ. Mais alors, c'était une stupéfaction. Elle nous montrait une Immensité, mais comme rien n'est immense dans ce monde, au milieu de laquelle il y avait une petite forme blanche, et de sa voix cristalline et simple comme un enfant, elle nous disait : « C'était un coup ! Large-large-large… » Elle n'en revenait pas de ce Large-là, elle qui connaissait si bien le grand large au vent. « Et… un enthousiasme de joie. » Elle était stupéfaite.

Longtemps, l'enfant de cette grande Évadée est resté à écouter l'écho cristallin de cette petite voix, et il reconnaissait ce qui lui avait semblé toujours connu.

Quelques années plus tard, elle est revenue voir son enfant, mais c'était tout autre chose : elle enfourchait sa vieille bicyclette, mais une bicyclette toute enguirlandée de fleurs de grenadier et d'hibiscus rouge, et elle allait vers le Nord…

Elle reprenait le vieux chemin des hommes, avec son oubli, ses peines et ce vieux chant qui court sous les pas, et la longue route vers notre But humain. Même bien remplie et riche d'obstacles avec ses quatre-vingt-dix ans et sa ribambelle d'enfants, cette vie-là n'avait fait qu'un type d'expérience, et en quoi représentait-elle un arbre complet et fleuri, un accomplissement humain assez puissant et assez vaste pour avancer vers notre révolution humaine et la transformation de la Matière dans un corps ?

Quand donc vivrons-nous cette Évasion sans avoir besoin de s'évader ? et ce Large-là dans un corps conscient et sans oubli ? Dans une Matière sans masque et sans murs et dans une vie sans mort.

Sans doute faut-il que l'expérience humaine soit assez vaste et vieille, et assez puissante, pour trouer ces murs irréels et transformer cette carcasse préhistorique.

Nous arrivons peut-être à l'Heure où c'est possible, justement parce que cette unique vie devient si folle dans sa Forteresse insensée.

Cette Matière première d'où nous sortons, qu'est-ce que c'est ? cette évolution d'où nous émergeons péniblement comme quelque chimpanzé savant ? Pour un chimpanzé moins savant mais

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évadé de sa future progéniture, c'est quelque chose qui vibre, qui se hume et trouve son Nord sans boussole.

« La Matière, ce milieu de toute notre évolution, est apparemment inconsciente et inanimée, dit Sri Aurobindo, mais elle nous apparaît ainsi seulement parce que nous sommes incapables de percevoir la conscience au-delà d'un champ limité, d'une échelle déterminée ou d'une gamme à laquelle nous avons accès. En dessous de nous, il y a des vibrations plus basses auxquelles nous sommes insensibles et que nous appelons subconscience ou inconscience. Au-dessus de nous, il y a des vibrations plus hautes qui, pour notre nature inférieure, sont une insaisissable supra-conscience… Cette inconscience de la Matière est une conscience voilée, une conscience enfouie ou somnambule qui contient tous les pouvoirs latents de l'Esprit. »

Alors s'ouvre un formidable horizon. Comme cette émotion sans nom qui saisissait le jeune évadé dans un hypogée de Thèbes regardant le déroulement du grand Serpent et tous ces petits bonshommes figés dans l'infini, comme cette harcelante poussée qui jetait un petit bonhomme d'aujourd'hui sur les pistes d'Afghanistan, sur mille pistes insensées mais qui étaient quand même sensées par un petit bonhomme d'avant… et de plus avant encore, et peut-être préméditées par quelque Esprit de plus loin encore, du fond de ces ans et de ces murailles…

« Le vrai fondement de la réincarnation est l'évolution de l'âme, ou plutôt son efflorescence et sa trouée du voile de la Matière, et sa graduelle découverte d'elle-même. »

C'est Paul Valéry qui remarquait :

« Ainsi le grain de blé, retrouvé dans un hypogée, germe, dit-on, après trois mille ans d'un sec sommeil. »

Et Sri Aurobindo ajoute dans La Vie Divine :

« Chaque degré de la manifestation cosmique, chaque type de forme capable d'abriter l'esprit immanent, devient, grâce à la réincarnation, un instrument de l'âme individuelle pour manifester de plus en plus la conscience masquée qui est en elle — chaque vie, par la progression croissante de la conscience qui est en elle, devient UNE ETAPE DE LA VICTOIRE SUR LA MATIERE, jusqu'à ce que, finalement, la Matière elle-même devienne l'instrument d'une manifestation totale de l'Esprit. »

La victoire sur la Matière…

Nous sommes loin de ce « total »-là, mais notre étape présente, si matérialiste, menace de détruire la Matière même qui la porte. Nous sommes des somnambules barbares. Mais notre matérialisme est faux, aussi faux que nos religions qui nous destinent au paradis de la mort.

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Cet Éden

Quand la vie tourne en rond, que ce soit celle d'un homme, d'une nation, d'un Âge ou d'une espèce, elle appelle la mort, nous l'avons dit, ou quelque invasion qui mettra fin à sa ronde et fera un trou dans ses murs. Il n'y a pas de mort ! c'est notre dernière et tenace illusion, la mort est par notre propre choix.

Celui-qui-sait, le Poète, s'écriait :

« Que je vive ou que je meure,
je suis toujours ! »

Et pourtant, notre vieille Misère appelle aussi quelque chose qui serait toujours sur cette terre et dans un corps — il y a ce vieux Chant sous nos pas qui le sait et qui le dit, il y a toujours eu cette quête de l'immortalité parmi nous.

« Il y a des moyens de parvenir à l'immortalité physique et la mort est par notre choix et non par quelque contrainte de la Nature, dit Sri Aurobindo. Mais qui se soucierait de porter un même manteau pendant des siècles ou d'être confiné dans un étroit et invariable logis pendant une longue éternité ? »

C'est cette structure même qui doit changer, cet héritage périmé de la vieille évolution des fossiles. Notre « manteau » provisoire. C'est la Matière même qui doit se transformer, comme elle s'est transformée de la méduse aux vertébrés. Et ce n'est pas fini. L'Immortel appelle le mortel.

Et pourtant, aussi, il y a des secondes qui sont toute une éternité rafraîchissante, une immortalité toute là — une immense fente dans nos murs et un rayon qui sourit avec tendresse, comme une Mère qui regarde son enfant.

On dirait qu'il y a un perpétuel oui-non dans nos vies, et jamais le Oui total qui crie pour toujours, sauf une seconde ensoleillée qui nous porte encore et encore à travers nos nuits et nos enfers. Et l'Énigme, la sublime contradiction reste enfouie sous le long chemin qui chemine obstinément.

« Les cieux au-delà sont grands et merveilleux, mais plus grands encore et plus merveilleux les cieux qui sont en toi. C'est cet Éden qui attend l'ouvrier divin. »

Ainsi parlait ce Grand parmi nos poètes divins, Sri Aurobindo.

Nous sommes les ouvriers de plus d'une vie, et nos vieilles ruines préparaient un Grand Œuvre, nos vieilles erreurs, nos vieux péchés aussi. Et si quelque « péché » il y a, il faut, mon Dieu, aller en demander raison à notre premier créateur !

Et tout de même, nous sommes en quête de cet « Éden », en dépit de tout, ou à cause de cette vieille Misère.

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Cette impuissance

Faute d'Éden, nous nous jetons dans mille plaisirs et distractions qui finissent par s'user — mais ce n'est pas mal, tant que ça dure ! Ça dure si peu, et le « manteau » s'use aussi, le « logis » se rétrécit. Et l'énigme s'enfouit de plus en plus. Ce n'est pas l'Éden qui est tout de suite évident, non, c'est plutôt cette longue marche, et finalement la grande Fraternité de notre misère.

Les grands Évadés de nos longs siècles ne peuvent pas arrêter leur regard au petit individu et à sa maigre histoire, ils voudraient « savoir le vrai », comme Œdipe condamné par le Destin ; c'est plutôt l'autre bout des choses qu'ils contemplent avec une poignante question. Et nous entendons encore le chœur d'Antigone :

« Ils remontent loin les maux que je vois
sous le toit des Labdacides,
toujours après les morts s'abattre
sur les vivants,
sans qu'aucun père
jamais
délivre les enfants… »

C'était la grande Impuissance proclamée et reconnue, quatre siècles avant que les portes de fer de notre Forteresse ne se referment sur nous. Mais deux siècles plus tôt, avant Sophocle, lorsque s'éveillait à peine la Grèce ensoleillée, le Bouddha aussi voyait ces vieux maux qui frappent les hommes, et dans son immense pitié, sa silencieuse contemplation, il n'avait vu qu'une porte de sortie, la suprême Évasion dans le Nirvâna, l'abolition d'en haut — qui laissait la terre à sa vieille Misère… inconsolable.

Le mérite de notre Forteresse sans soleil, c'est peut-être qu'elle allait créer un monde si hideux, si étranglant, qu'il allait bien falloir, par nécessité, trouver la clef de l'énigme ou périr pour de bon.

Nous ne sommes peut-être pas encore allés assez profond dans ces « cieux qui sont en nous ». Nous n'avons pas trouvé l'Éden d'ici-bas.

Sept mille ans avant notre ère malade, d'étranges chantres védiques faisaient résonner leurs conques par les vallées de l'Himalaya, et leurs hymnes vibrent encore souterrainement dans notre cœur d'aujourd'hui comme une mémoire perdue, comme une énigme toute vivante qui jetterait des rayons et un son de vérité, incompréhensible et pourtant compris par quelque devin au fond de nous qui court sur des pistes hasardeuses en quête de ce qu'il contient déjà dans sa peau d'homme.

Et vraiment, c'est comme un coup de gong qui résonne là, comme la réponse même à la question d'Antigone (et de nous tous) :

« Délivre ton père, ton père qui devient ton fils et qui te porte. »

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Notre incurable barbarie

Délivre ton père…

Il y a quelque chose qui nous manque, une Connaissance centrale, et ce trou-là — ce trou de mémoire, pourrait-on dire — a ruiné toutes nos vies depuis cet an zéro, bien nommé. Alors nous avons inventé des Sauveurs et des machines pour combler notre vide.

Mais pour une plante dans la nuit de la terre, il n'y a pas de vide ! il y a une intensité qui pousse irrésistiblement vers son soleil… qu'elle ne connaît même pas, mais elle sait que c'est là par un million de pores de sa poussée, elle sait que c'est son Éden fleuri, et où est le « père » qui délivre ?! elle est le père même qui se délivre peu à peu dans le ventre de sa mère terrestre.

Et le père devient son propre fils au grand soleil du jour :

« Un formidable Enfant dans les entrailles,
il s'appelle le fils du corps… »

ainsi chantaient ces étonnants Rishis védiques longtemps avant notre naissance occidentale, mais notre soleil semble s'être enterré avec nous.

Mais ça pousse et ça pousse en dépit de nous et en dépit de tout — croit-on que cette poussée-là va s'arrêter avec nos petits deux mille ans de forteresse ignorante ?

« Tu nous portes en avant comme un océan
qui porte une vague en avant. »

C'est ce formidable dynamisme qui soudain béait sous les yeux — ou sous les pas — de ce jeune évadé qui contemplait, sidéré, le grand Serpent de Thèbes.

Allons-nous rester ligotés par notre propre volonté ou marcher avec la grande Poussée de ce formidable Enfant dans nos propres entrailles ?

Cet Enfant a longtemps marché, pendant des vies et des vies, fructueuses ou infructueuses, et ce n'est pas pour disparaître dans les Paradis posthumes qu'il a tant peiné, mais pour trouver son Fruit ici-même.

Nous sommes « matérialistes », et tant mieux, mais nous ne le sommes pas assez ! car nous n'avons examiné cette Matière qu'avec les instruments de notre pensée, comme le poisson examinait son monde avec ses instruments de poisson et voyait exactement son monde tel qu'il est pour lui — son exactitude n'est pas différente de la nôtre, sauf qu'elle ne l'emprisonnait pas.

À mesure que cet Enfant marche en nous, souterrainement tout d'abord et se cognant de mille côtés, il palpe bien des choses autour sans avoir de mots pour les dire, il sent bien des êtres autour comme si c'était fait de la même substance et directement perceptible par les mêmes moyens que lui, comme une langue sans paroles, ou un son qui toucherait les mêmes notes — un jour, cet Enfant a balbutié sa surprise, sa rencontre avec tant d'autres rencontres pareilles ; et ce lieu de rencontre, ce langage muet de toute la terre, et peut-être de tout l'univers, il l'a appelé « conscience », ou il l'a appelé « âme », ou « esprit ». Ou il a chanté, tout simplement. C'était per-

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méable et fluide comme l'océan, c'était partout et comme lui-même. C'était comme son propre souffle — un formidable Souffle, aussi formidable que ce Dynamisme qu'un Enfant surpris, évadé, découvrait sous ses propres pas.

Décidément, il y avait de formidables « entrailles » là.

Mais dans ce même « moi-partout », il y avait de très vieux arbres, comme dans notre forêt, et des broussailles sauvages. Et il y avait de vieux Rishis et ce grand banian solitaire nommé Sri Aurobindo.

Il disait :

« À mesure que nous progressons et que nous nous éveillons à l'âme en nous et dans les choses, nous réalisons qu'il y a une conscience aussi dans la plante, dans le métal, dans l'atome, dans l'électricité, dans tout ce qui appartient à la Nature physique ; nous découvrons même que ce n'est pas, à tous égards, un mode de conscience inférieur ou plus limité que le mental ; au contraire, dans beaucoup de formes dites « inanimées », la conscience est plus intense, plus rapide, plus aiguë, bien que moins développée à la surface. »

C'est dans cette surface que nous vivons et nous croyons tout savoir avec notre instrument mental, nous avons même fait des géographies impeccables et posé le doigt sur les atomes d'une Matière terrifiante.

Mais…

« Cette inconscience de la Matière, dit Sri Aurobindo, est une conscience voilée, enfouie, une conscience somnambule qui contient tous les pouvoirs latents de l'Esprit… »

Et cet autre coup de gong résonne ici :

« Dans chaque particule, CHAQUE ATOME, chaque molécule, chaque cellule de la Matière vivent et œuvrent, inconnues, toute l'omniscience de l'Éternel et toute l'omnipotence de l'Infini. »

Alors on comprend !

Cette omniscience de nos cellules, de nos atomes, c'est celle qui « prémédite » sous nos pas et nous jette sur ces pistes harcelantes, comme à la recherche de ce qui est là. Et on comprend aussi : cette omnipotence de nos cellules, de nos atomes, c'est celle qui peut remodeler ici-même notre matière vivante et cette carcasse préhistorique, et CHANGER notre implacable Destin humain.

Alors, où est l'Impuissance ?

Nous sommes tous sur la piste harcelante, et de plus en plus impérieuse, périlleuse, de notre Avenir d'homme libre, ce « fils du corps », ce « formidable Enfant dans les entrailles » : cette révolution humaine. Cette éclosion solaire de notre Semence première.

Et encore une fois, nous répétons cette prodigieuse « préméditation » de Sri Aurobindo :

« Chaque degré de la manifestation cosmique, chaque type de forme capable d'abriter l'esprit immanent, devient, grâce à la réincarnation, un instrument de l'âme individuelle pour manifester de plus en plus sa conscience masquée ; chaque vie, par la progression croissante de la conscience qui est en elle, devient UNE ETAPE DE LA VICTOIRE SUR LA MATIERE, jusqu'à ce que, finalement, la Matière elle-même devienne l'instrument d'une manifestation totale de l'Esprit. »

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En 1913, lorsque ce grand banian solitaire regardait les enfants d'un avenir plus humain, il disait :

« Les machines sont nécessaires à l'humanité moderne en raison de notre incurable barbarie. »



Notre prochain miracle

Est-ce incurable ?

Ce vieux monde a trouvé le moyen de se guérir de bien des maux et bien des formes périmées. Cette vieille Terre a toujours trouvé le moyen.

Cette Matière « terrifiante » qu'il faut marteler encore et encore pour extraire la conscience somnambule qui est là et qui pourrait tout changer… N'avons-nous pas été assez martelés pour comprendre, enfin, notre propre secret. Ou faudra-t-il, encore, quelque accident « naturel » pour nous délivrer ?

Nous vivons dans l'illusion terrible d'une fausse conscience qui nous dévore — et ce n'est pas une illusion bouddhique, c'est une illusion physique, comme celle d'une plante qui ne trouverait pas son soleil. La plante, ça veut du large, de l'air, de l'eau qui coule. Et qu'est-ce qui coule dans nos veines ? qu'est-ce que cette fausse hérédité que l'on voudrait nous coller sur le dos, pour marcher de plus en plus courbé et lourd sous le poids d'un vieux pot dans lequel on voudrait nous empoter pour toujours. Ce ne sont plus du tout nos cellules qui sentent et deviennent ! c'est l'hypnotisme collectif du vieux château fort dans lequel nous vivons, et qui nous étouffe.

« Nous sommes drogués par la domination de la Matière. »

Mais cette Matière n'est même plus ce qu'elle était jadis, brute et poreuse ! nous l'avons dogmatisée, durcie, couverte de péchés mortels et médicaux — et tout est mortel là-dedans. Mais où était le « mortel » dans la première plante des Âges ? Ça poussait, tout simplement et indiscutablement, et si ça ne poussait pas là, ça poussait autrement et contournait l'obstacle. Mais maintenant, l'« obstacle » est devenu incontournable, c'est du béton pensant et qui devient ce qu'il pense, ou ce que pensent les dogmes et les slogans à la mode.

« Nos corps ont été fatalement endoctrinés par le mental et convertis à de fausses habitudes. »

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Ce sont des « lois », disent-ils, mais la vieille terre se moquait fort bien des lois ! qu'elle ignorait ou arrangeait à sa façon par la vieille poussée puissante qui la poussait ; elle faisait même des « miracles » à sa façon, que nul homme ne serait capable d'inventer ou rares de supporter — c'est très insupportable, les miracles, c'est comme d'entrer subitement dans une autre peau.

Peut-être nous faut-il changer de peau, et respirer un autre air… ou une autre conscience.

Nous, les « conquérants » de toutes les limites, les « conquistadores » de toutes les découvertes, nous ne nous sommes pas aperçus d'une simple chose : notre Limite, c'est l'instrument même dont nous nous servons pour examiner la Matière et pour calculer exactement la géographie de nos propres yeux : c'est le Mental. Comme les nageoires et les branchies du poisson étaient l'instrument pour mesurer leur monde, et en même temps leur limite pour devenir terrien. Ce Mental périmé, hypnotique, « drogué » par sa propre science, devenu tout à fait dément et barbare, c'est notre Limite immédiate à conquérir pour débarquer sur la prochaine Terre et dans notre prochain corps : un corps conscient et libre de son vieil esclavage aux prétendues « lois » de la Matière.

« Une loi quelconque est simplement un équilibre établi par la Nature, c'est une stabilisation de forces. Mais ce n'est qu'un sillon dans lequel la Nature a pris l'habitude de travailler pour obtenir certains résultats. Si vous changez de conscience, le sillon change aussi, nécessairement. »

C'est le prochain miracle qui nous attend.

Mais il faut le vouloir.

Après tout, cette Matière n'est peut-être pas « terrifiante » ni fracassante ni mortelle, elle est miraculeuse.

Mais il faut le vouloir et changer de peau à temps.

« Je veux savoir le vrai » disait Œdipe.

Avec une pointe d'humour, Mère disait :

« La mort est la plus enracinée de toutes les habitudes. »

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Le Paradoxe

Paradoxalement, quand un pan de cette Forteresse s'écroule, on devient de moins en moins humain et de plus en plus humain : on est précipité dans un immense Humain qui est comme toute la peine des hommes dans un seul cœur, toute la soif des hommes dans un seul cri, tout un monde dans une même peau. Alors on comprend physiquement et totalement la grande Pitié du Bouddha, on comprend la grande Révolte qui couve au fond de ce Malheur et qui a fait couler tant de sang, et le nôtre même, sur tant d'autels et de bûchers vains — et rien n'est vain et tout est inacceptable. Alors, on est comme un vieil arbre dans le grand vent qui ne sait pas s'il veut tomber ou tenir quand même — et « tomber », c'est recommencer le même Malheur dans tant de petites pousses qui sont soi-même et qui poussent quand même. Et en même temps, sous ce grand vent de Malheur et au fond de ces milliers de cœurs de peine, on sent une Tendresse si douce, et si puissante, qui pourrait fendre le cœur d'un rocher et faire fondre toutes nos peines et nos révoltes dans un Sourire. On est à la fois dans un grand Large comme rien n'est large, et un tout petit présent étranglant qui s'enfonce dans une préhistoire interminable et qui pousse quand même dans un avenir porté par cette immense Tendresse, comme si l'on avait envie de se blottir là et pour toujours. On est dans une petite prison qui croule, et il y a tout cet infini qui bée devant soi comme notre ciel de toujours qui perle dans cette seconde et l'on pourrait disparaître là comme si rien n'avait jamais été, que cet Amour.

C'est le paradoxe de toutes nos vies, c'est la sublime Contradiction, le oui-non enlacés dans les mêmes bras et dans un corps. La Vie et la mort dans un même corps.

Comme une Illusion et une Réalité nouées ensemble.

C'est la bataille des mondes, d'hier et de tant de temps, le ciel et l'enfer dans un même corps, la petite prison qui croule et… quoi encore ? La mort, c'est un petit bout de temps qui passe dans un infini souriant, un interlude, puis les portes se rouvrent sur… quoi encore ? Elles se rouvriront toujours jusqu'à ce que la Bataille de Dieu soit gagnée sur la terre et dans un corps.

Ni la révolte ni le sommeil de Dieu ni l'évasion ne nous guériront jusqu'à ce que toute la Forteresse soit démantelée et l'esclavage des hommes, délivré dans le grand Large et dans un corps divin.

« Debout et lutte »

dit la Bhagavat-Guîtâ.

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L'anti-miracle

Nous pouvons.

« Éveille-toi et veux ! »

disait Mère en 1963, au moment même de l'assassinat de Kennedy.

« Conquérons ici-même
courons cette course
et cette bataille aux cent chemins… »

disait le Rig-Véda.

En fait, nous sommes arrivés à l'anti-miracle.

Nous sommes arrivés aux portes de fer de notre Forteresse.

Notre Science voudrait nous faire croire que nous sommes le produit triomphant d'une longue évolution des squelettes, l'ultime produit « intelligent », enfin, de toutes ces vieilles bêtes et ces millions d'années ; et si nous sommes plus malins encore, nous irons sur d'autres lunes et régirons la terre par le pouvoir de notre mécanique et de nos bombes.

Le résultat n'est pas trop fameux : le pays des hommes est devenu le pays des assassins et les « grands » leaders du monde, pomponnés et photogéniques, démocratiques et humanitaires, sont les premiers terroristes, fournisseurs de bombes et autres ingéniosités téléguidées qui nous sautent à la figure ici et là — les affaires sont les affaires.

Si Mère disait à ces mêmes gnomes ingénieux : Éveille-toi et veux ! ils feraient volontiers des Titans et des super-financiers dans la grande Bourse du commerce de la mort. Et si la mort tourne un peu trop mal, ils pourront aller sur d'autres lunes recommencer leurs exploits et engendrer des petits barbares améliorés.

Le cœur des hommes est très malade.

Mais de l'autre côté, l'aberration de nos Églises n'est pas moindre.

Du temps de ces heureux « païens », 442 ans avant notre sombre maladie, l'Attique vibrait encore du grand chant d'Antigone :

« Il est bien des merveilles en ce monde,
il n'en est pas de plus grande que l'homme. »

Puis l'an zéro : un malheureux homme crucifié.

Crucifié par qui ?

Trois cents vingt-cinq ans après la mort de leur nouveau dieu, nous voyons « 317 évêques infaillibles », en grands atours, se rendre à Nicée pour proclamer les dogmes et volontés de ce malheureux parmi les hommes : « Il est Dieu de Dieu, lumière de lumière… » — les fabricants d'Église étaient à leur affaire. Et il est mort pour racheter nos péchés.

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Les péchés de qui ?

Et il n'y a qu'un chemin et un seul pour aller à Dieu, par les portes de l'Église, et pour sauver notre âme de la mort.

Mais la Mort règne partout et le vieux « Péché » des millions d'années a produit des hommes suffoqués dans une Forteresse, et condamnés à mort à perpétuité.

C'est l'anti-miracle définitif et fatidique, comme ne l'aurait même pas rêvé Œdipe.

En l'an 325, notre Église a scellé la Mort et le destin des hommes.

Ils ont dogmatisé Dieu et découpé son infini en petits bouts d'hommes incohérents, comme les autres ont dogmatisé la Matière en petits bouts d'atomes fatidiques et inconscients.

Nous sommes nés de millions d'années de matière pécheresse et inconsciente et nous laissons nos vieux os mortels et inconscients pour filer au Paradis des prêtres après soixante-dix ans d'une seule et courte vie incohérente mais parfaitement héréditaire.

Les chemins sont bouchés de tous les côtés, nous naissons dans un monde monstrueux.

Au cinquième siècle après Jésus-Christ, le sanctuaire d'Éleusis a été transformé en cimetière chrétien.

Le cœur des hommes est lourd et déchiré.



Le besoin de joie

Comment est-il possible de déboucher dans un désespoir ou non-espoir pareil après tant de siècles de luttes et de peines ?

Ou bien l'Homme est-il totalement incohérent et impuissant ?

Nous sommes comme une plante privée du soleil qui la tire et de ses fleurs et de sa joie de vivre — ce vers quoi elle tend. Et que dirait cette jeune pousse qui émerge si on lui présentait comme symbole et idéal de sa soif un arbre crucifié, fendu et déchiqueté par la rapacité des hommes ? ou un diagramme irréfutable des molécules, particules et cellules qui la font pousser et la destinent… à quoi ? Un autre arbre mort ? Et si on lui dit : d'autres pousseront après lui et après toi, ad vitam æternam, cette jeune pousse sera-t-elle consolée ?

Nous n'avons pas besoin de consolation ! nous avons besoin de vivre et de fleurir ! nous avons besoin de joie.

Alors, tous les gardiens de la Mort, prêtres de la Science ou prêtres de la sacro-sainte Forteresse, lui diront avec le coryphée d'Électre : « Ne gémis donc pas trop, nous sommes tous voués au même sort. »

L'Homme est-il donc irrémédiablement imbécile ou irrémédiablement voué à une « intelligence » qui sait seulement améliorer son vieux désastre et emplir sa Forteresse de quelques gadgets et colifichets ? Et puis attention ! si vous voulez vous évader de là, il y a eu des Titans cruels et nietzschéens avant vous, et des épaves.

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Nous sommes parfaitement ligotés par nous-mêmes dans notre petite forteresse pensante.

Non, nous n'avons pas besoin de super-hommes ni de super-dieux, mais d'autre chose, radicalement :

« Ce n'est pas un corps crucifié
mais un corps glorifié
qui sauvera le monde. »

disait Mère en 1957 — « glorifié », cela veut dire transformé : cet enfant de notre propre corps, non pas tombé du Ciel mais mué ou transmué dans notre propre peau comme une chenille emmaillotée dans son cocon de fer.

On est en train de tirer la Terre entière de son cocon de Mensonge. Nous ne sommes pas en train de mourir ni de nous anéantir odieusement : nous sommes en train de muer. La Forteresse s'écroule, et c'est tant mieux ! mais tristement et sordidement tant mieux.

« La fin d'un stade de l'évolution, disait Sri Aurobindo, est marquée par une puissante recrudescence des éléments qui doivent sortir de l'Évolution. »

Allons-nous « sortir de l'Évolution » ? ou marcher avec.

Allons-nous trouver notre propre Secret, dénouer l'Énigme dans notre propre corps, ou faire des épaves comme les fossiles d'avant nous ?

Nous pouvons être les collaborateurs conscients de notre propre Évolution et non ses sujets hébétés, et désemparés.

Nous avons besoin de joie et de soleil et d'espace, ce-vers-quoi ces millions de racines ont tendu à travers tant de siècles et d'obstacles.

« Lorsqu'un homme doit renoncer à ce qui faisait sa joie, je tiens qu'il ne vit plus ; ce n'est plus, à mes yeux, qu'un cadavre qui marche. »

Ainsi parlait le Messager dans Antigone.



La fracture

Quelque chose a singulièrement déraillé dans la conscience occidentale — c'était un an zéro comme si rien n'avait été des hommes avant cette triste naissance-là, comme une grande fracture historique dans notre Continent. Socrate a peut-être bu la première ciguë de notre aberration. Il y avait encore un sourire sur les lèvres des hommes, il y avait encore des nymphes à la fontaine, des danses sacrées, et Dionysos, le fils du Ciel et de la Terre, de Zeus et de Dèmèter, régnait, les

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hommes conversaient encore avec les dieux. Même nos Tragédies chantaient — il y avait toujours un Chant. Quelque chose s'est singulièrement éteint, comme un trou de mémoire subit. Mais ce Chant nous poursuit toujours, comme une blessure mal guérie au fond des hommes. Et cette « fracture » d'un Âge semble se rejouer avec chacun de nous, un jour par hasard quand nous béons sur un « Rien » mortel, et ce rien semble s'emplir de quelque chose enfin au milieu de nos ruines, quelque chose qui était là toujours et nous souriait depuis toujours, comme notre Chant perdu et retrouvé, comme notre Pays de toujours et une seconde de ciel sous nos pas qui vont et viennent.

Mais nous, les hommes déchirés et fracturés, nous voudrions bien vivre enfin ce qu'une seconde éblouie avait senti. Nous voudrions bien que ce ciel devienne vrai, devienne toute la vie. Et la joie de vivre. Pas ce « cadavre qui marche ».

Non, ce n'est pas une question de « philosophie », c'est une question de vie ou de mort. Ce n'est pas une question de « religion » — les religions sont une invention moderne. Autrefois on cherchait, tout simplement, et on aimait ce qu'on avait trouvé. Maintenant, il n'y a plus rien à chercher, c'est tout trouvé pour nous, par nos Églises infaillibles qui ont endoctriné notre mental de leurs dogmes et nous ont baptisés à mort, et par notre Science (mais au moins ils cherchaient quelque chose) qui a endoctriné nos cellules de ses lois infaillibles et nous a baptisés aux rayons X. Nous naissons dans un monde tout fait. Il n'y a plus d'énigme ! Nous sommes un « cadavre qui marche ».

Qu'est-ce qui peut changer dans ce monde bouché, sauf les gouvernements de la même histoire et les slogans de la même bêtise ? Mais le plus cruel de tout ce Mensonge est celui de nos Églises qui ont obnubilé et faussé notre propre recherche — la Science n'a fait que suivre par la négative, en se révoltant contre cette absurdité religieuse, sans chercher à voir ce qu'il y avait de plus profond sous cette croûte de Mensonge ecclésiastique et sans davantage nous délivrer ni répondre à notre question humaine : qu'est-ce que peut un homme, quels sont nos propres moyens humains, sauf de mourir avec dignité et courage.



Terre et Ciel

Un jour, ou plutôt une nuit, le jeune évadé de notre Forteresse, précipité dans ce Large qui semblait tout contenir, a rencontré Sri Aurobindo en ce lieu où tout se rencontre et se reconnaît, et il lui a dit soudain avec un cri qui était comme le cri de tous les hommes, ce cri même qui fend le Mur :

« Il y a des siècles de chagrin
dans le cœur des hommes ! »

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C'était une émotion profonde-profonde, comme une prière muette pour tous les hommes.

Sri Aurobindo n'a rien dit. Il a regardé ce petit d'homme dans cette Paix immense et si puissante qu'elle aurait pu fendre tous les murs et nous précipiter à tout jamais dans son éternité d'Amour. Mais ce n'était pas l'Éternité qu'il voulait pour un individu, pas un évadé de plus, mais la Victoire sur tout ce Malheur.

Plus tard, après bien des pistes harcelantes et révoltées, notre évadé, prisonnier de la peine des hommes et de cette Fraternité de Misère, a lentement compris-touché la vieille racine, la vieille fracture de notre Continent aberrant et erratique comme les blocs de roches abandonnés par d'anciens glaciers. C'est Sri Aurobindo qui disait simplement, dans la simplicité de la Vérité tranquille :

« La vie humaine est déchirée de n'avoir pas su marier la Terre et les Cieux. »

Alors chacun va de son côté, malheureux et marri — marri de n'avoir pas pu embrasser la Terre et marri de n'avoir pas pu se blottir dans les bras de l'Infini. C'est une absurde division. Les Églises ont fait bien du mal (ou le bien qu'elles pouvaient !) en sanctifiant ce terrible Divorce, auquel elles avaient tout intérêt, hélas (et que feraient-elles s'il n'y avait plus de mort !) Alors elles ont divinisé la Mort au lieu de diviniser la Vie et d'en faire la vie large et souriante et sans mort.

« Notre humanité, disait Sri Aurobindo, est le point de rencontre conscient du fini et de l'Infini, devenir cet Infini de plus en plus dans cette naissance physique elle-même, tel est notre privilège. »

Il y avait une vieille piste chez ces « païens », et nous sommes bien marris de ne l'avoir pas suivie.

Il y avait une impétueuse Mme de Staël, l'« irréductible », que Napoléon fit exiler, qui disait avec une clairvoyance inattendue :

« Les païens ont divinisé la vie,
et les chrétiens ont divinisé la mort. »

C’était en 1805.

Il y a sept ou neuf mille ans maintenant, les Rishis védiques refusaient cette cruelle fracture :

« Il est entré dans la Terre et dans les Cieux comme s'ils étaient un. »

Et encore :

« Il est là au milieu de la demeure,
Il est comme la vie et comme le souffle
de notre existence,
Il est comme notre enfant éternel… »

Et plus profondément encore, comme à la source de notre misère, qui est en même temps la source de notre propre pouvoir :

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« Ils trouvèrent cette Vérité :
le Soleil même qui demeure
dans les Ténèbres. »

Il est évident que toute cette création ne pouvait être que le simplement UN. L'intuition spirituelle l'a toujours dit. Le Vrai est le Simple, toujours. Einstein le comprenait mieux que nos Pontifes souverainement ignorants et nos religions mortelles. Même les dernières paroles de Goethe sur son lit de mort à Weimar le disent : alles ist licht, « tout est lumière ». Comme Œdipe à Colone, maudit par le Destin, qui s'en allait debout vers « l'assise ténébreuse de la terre des morts » :

« Ô lumière, invisible à mes yeux,
depuis longtemps pourtant tu étais mienne. »

Et le Messager regarde au loin Œdipe disparaître sur le « seuil d'airain » :

« Peu après…
nous l'apercevons qui adore À LA FOIS
dans la même prière la Terre
et l'Olympe divin. »

Et le Chœur de même regarde ces « plaines des ténèbres » :

« Ces portes franchies par des passants sans nombre… »

et son chant s'achève par un cri qui est comme le cri de tous nos siècles :

« Ô divinités des enfers !
ô monstre invaincu. »

Au bout de ce long chemin des Âges, il nous manquait la seule chose qui changerait tout, l'ultime découverte, la clef de notre Énigme : ce « Soleil même qui demeure dans les Ténèbres ». Le pouvoir de changer. Car, si tout est UN, la mort aussi est Lui et notre œuvre humaine est non seulement de grimper sur les sommets nus de la Vérité, mais de trouver l'autre moitié des choses, sous nos pas, ce que Sri Aurobindo appelait « la moitié obscure de la Vérité », et d'arracher ce masque de Lui pour conquérir La Vie Divine sur la terre.

Nos savants, avec les moyens techniques et diaboliques de leur petit mental, ont fracassé la Matière pour trouver seulement un terrifiant soleil nucléaire. Ils n'ont pas suivi la Piste éternelle de l'UN qui cheminait lentement avec nous pour nous apprendre à vivre — et comme il faut longtemps pour nous apercevoir de ce qui est là, sous nos pas, et combien de coups et de désastres pour fendre nos propres murs dans un cri vrai.

Le Weimar du noble Goethe se trouvait à vingt kilomètres du crématoire de Buchenwald.

Toujours, les hommes se sont trouvés devant cette terrible et sublime Contradiction, ce Oui-Non qui, à la fois, dynamise notre vie et la défie, ou la dévore.

Il nous manquait de suivre la Piste de l'UN, sans fracture, et de comprendre ceci enfin :

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« Tout ce devenir infini est une naissance de l'Esprit dans les formes…

L'Esprit est la force-substance originelle ; tous les autres pouvoirs (Vie, Mental et au-delà) sont des variantes et des dérivés de la force de l'Esprit, des degrés et des modifications de la substance de l'Esprit. La Matière aussi n'est rien d'autre qu'un pouvoir et un degré de l'Esprit, la Matière aussi est une substance de l'Éternel. »

C'est le Roc premier de notre Mystère. Ce point de départ de notre Énigme.

« Ce puits de miel
couvert par le Roc »

disait le Véda.

« Ce Délice de Toi qui est
totalement large
totalement plein
et sans brisures. »

Et ils priaient :

« Inonde ici le Nectar
déverse-le et emplis-nous
de sa lumière
jusqu'à la peau même. »

C'est ce Nectar caché dans notre matière qui « annule la mort dans les mortels », cette Joie enfin dé-couverte, puissante et vivante dans un corps. Et combien de naissances interminables il nous a fallu pour réveiller cette conscience somnambule et individualiser pas à pas et péniblement, ou terriblement, un peu de substance consciente dans une matière humaine — dans une vieille tragédie qui finit par pousser son cri puissant…

Alors le « sillon » change.

« La loi la plus obligatoire de la Nature est seulement un processus fixe conçu par le Seigneur de la Nature et dont il se sert constamment ; l'Esprit l'a faite et l'Esprit peut la dépasser, mais d'abord il nous faut ouvrir les portes de notre prison domiciliaire et apprendre à vivre dans l'Esprit plus que dans la Nature. »

C'est le Défi qui s'offre à notre humanité moderne, ou bien le vieux désastre encore.

Il faut faire un trou dans notre Forteresse d'Ignorance — « une Ignorance colossale », disait Sri Aurobindo — au lieu de faire un trou dans notre cimetière.

Il faut briser une fois pour toutes…

« Cette muraille de mort
qui nous sépare d'un moi plus vaste »

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Ainsi chante Savitri, fille du Soleil, dans l'épopée de Sri Aurobindo.

Alors nous retrouverons le « chemin joli » qui courait partout avec nous, sous nos pas, et nous comblerons la prière des anciens Rishis il y a quelque neuf mille ans :

« Le chemin humain et le chemin divin
se rencontrent en un
et tous deux sont conquis. »

Alors nous entendrons peut-être enfin

« la musique qui naît dans les silences de la Matière et qui fait jaillir des abîmes nus de l'Ineffable le sens qu'ils avaient gardé mais ne pouvaient pas dire ».

Nous retrouverons ce Chant et ce Sens et ce Pouvoir qui cheminaient depuis toujours avec nous. Car il y a une Musique qui a composé les univers comme nos corps, une Musique dans les abîmes de la Matière, notre matière, et qui peut faire vibrer autrement nos atomes, nos particules, nos cellules, et recomposer notre corps selon une mélodie plus vaste et dans une vie qui n'est plus de la mort debout.

Ô Toi que j'aime, que tout devienne Ton chant !

Alors nos arbres auront fleuri dans la forêt sauvage, et cette Semence de toujours aura finalement touché son Soleil qui était au commencement

« Quand la terre couchait seule
avec son grand amant les cieux ».

Telle est la dernière révolution humaine.

Si nous voulons survivre.

Le corps tient la clef de notre énigme et c'est dans un corps, par un corps, transmué, glorifié, que le monde sera délivré, s'il peut l'être.

Ainsi sera exaucée la dernière prière de Rimbaud dans sa Saison en Enfer :

« Il me sera loisible de posséder
la vérité dans une âme et un corps. »

Et le Monstre sera vaincu.

20 février 1998

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La Légende de l'Avenir

J'avais un Secret formidable.

Ou un Trésor.

C'était comme à la fin d'une ère.

Je savais ce qui délivrerait la Terre de ses millénaires de plomb ou de fer : la Victoire sur la Mort, car c'est la Mort qui règne, nous sommes des morts debout ou en suspens, et c'est la Mort qui fait toutes nos lois et tous nos catéchismes, scientifiques ou religieux, en fonction de ce qu'elle est — et que nous ne sommes pas. Ou pas encore. Nous sommes le produit des fossiles avec quelque chose dedans que nous ne connaissons pas. Ou pas encore. Nous sommes à la dernière étape d'une Évolution des morts, qui renaissent sans fin pour trouver ce qu'ils sont. La vie n'a jamais été encore — elle est quelque part dedans ou dessous, et c'est elle qui pousse et pousse sans trêve, et sans pitié, pour nous obliger à trouver, dé-couvrir ce qui est là, dedans ou dessous, sans catéchisme, sans paradis célestes ni supermachines qui trouveront pour nous ce que nous n'avons pas trouvé, qui recouvriront d'une nouvelle couche préhistorique et animale ce qui est là, dedans ou dessous. L'Histoire n'a pas commencé, ou pas encore. L'Homme n'a pas commencé : nous sommes des hominiens scientifiques ou religieux en transition — interminable transition vers ce que nous devons être : une autre espèce, nouvelle et inconnue, humaine vraiment, qui ne sera plus le produit des fossiles améliorés et des cimetières grandissants, comme s'il n'y avait plus que cela qui grandissait sur notre planète mortelle qui s'ingénie à améliorer la Mort au lieu de trouver ce qui est là, dedans ou dessous — le Pouvoir qui changerait tout, homme compris.

« L'homme est un être de transition »

disait Sri Aurobindo au début de ce siècle.

« Le salut est physique »

disait Mère au milieu de ce siècle.

Et nous allons de catastrophe en catastrophe, et de ruines en ruines à travers les millénaires, pour nous obliger à ouvrir la seule Porte que nous n'avons pas ouverte, dedans ou dessous. Comme si cette espèce-là, ou cette civilisation-là, n'avait pas trouvé la clef qui ouvrirait tout et changerait tout, et encore une autre espèce et encore une autre « civilisation », et encore des ruines… à perpétuité ? Mais il y a quelque chose qui pousse et pousse, dessous et dedans — implacablement. Il n'y a rien de plus implacable que l'Évolution ou qu'une jeune pousse sous la forêt, qui veut produire son Arbre, et qui mourra autant de fois qu'il faut et se servira de tous les détritus, toutes les décompositions des vieilles souches mortes pour jaillir enfin au grand jour et à l'espace libre, et produire son unique fleur.

Faudra-t-il encore des morts et des cimetières grandissants pour trouver ce que nous sommes et

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notre propre Pouvoir ? Mais notre planète menace de n'être plus qu'un grand Cimetière, avec des gnomes ou super-gnomes produits de leurs tripotages chimiques et génétiques. Mais où est le « gène » là-dedans, ou là-dessous, le ce-qui-engendre — c'est la Mort qui s'engendre elle-même pour pouvoir vivre et faire des petits morts-vivants… à perpétuité ?

Avons-nous encore le temps de produire une autre espèce — et quelle espèce qui ne sera plus issue des vieux fossiles ? par quels moyens ? La catastrophe encore ?

Mais celle-ci menace d'être planétaire.

Nous sommes à la fin d'une ère. Et justement.



Le Fil du Destin

Il y a une Légende dans la catastrophe même et dans le ventre même du diable de la vieille Mort — mais il faut aller là et toucher le ressort puissant.

L'Avenir est loin derrière nous, si loin qu'il est comme perdu et englouti par tant d'espèces derrière qui ont laissé indélébilement sur nous leur triste empreinte mortelle.

Alors un choc radical qui défonce tout — ou qui ouvre tout.

J'avais vingt ans tout juste lorsque je suis entré dans les camps de la mort — j'en suis sorti comme un mort, vivant quand même. L'« homme », c'était NON, c'était détruit à jamais. C'était un néant de Mensonge prétentieux. Et pourtant, un jour, sur une place d'appel sinistre, j'ai basculé dans un trou de Tendresse inimaginable et envahi par une Joie jamais connue — ça sortait d'un abîme noir sidérant et impérieux, sous mes pieds. Si je n'avais pas craint d'être fou et passé à la schlague, j'aurais chanté.

Comme si le premier mot de la joie, c'était le chant.

Par un de ces « hasards » miraculeux — et alors là on touche le fil du Destin, mais un fil si loin et si profond qu'il est comme un autre abîme —, onze mois exactement après la sortie de cet Enfer, j'ai été conduit devant Sri Aurobindo et Mère à Pondichéry. C'était un 24 avril 1946. Et toute ma vie a basculé dans un « Autre Chose » incompréhensible, et insupportable, comme un autre genre de catastrophe à l'envers. Et ce regard de Mère comme une Tendresse béante qui s'en allait si loin, si loin dans je ne sais quel abîme déchiré et déchirant. Et ce regard de Sri Aurobindo, si vaste, si loin, ou de si loin, et si doux comme mon infini de vieux marin qui s'en va dans le Bleu et pour toujours, ou qui voudrait s'engloutir là et pour toujours. J'étais devant Celui qui disait : « L'homme est un être de transition. » Alors OUI ! Oh ! ce oui-là qui sortait de mes abîmes déchirés et de tous mes Enfers à vif qui semblaient remonter de si loin aussi.

La Transition, comment ?

Par un autre « hasard », peu de temps après, je tombe sur un disciple qui me dit : « Vous savez, les "rêves", ça a un sens. » Un sens ?… Tout était si insensé que je me fichais de tout, ou que

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j'étais prêt à tout. Tout, mais pas ça que je vivais ou survivais. J'étais le restant d'un anthropoïde occidental complètement matérialiste, et surtout anti-religieux — je détestais les religions et les dogmes de toutes sortes, ce Dieu de la mort, quoi ? Alors, ce soir-là, je me suis dit : « Bon, voyons ce que c'est. » Je voulais toujours voir les choses à nu et sans masque — les masques étaient tombés une fois pour toutes devant certaines piles de cadavres torturés. Et voici ce que j'ai vu cette nuit-là :

J'étais dans une citadelle moyenâgeuse assez sombre — une citadelle occidentale, c'était en Occident — et je descendais une ruelle étroite pavée d'énormes dalles. Je les vois encore, solides, polies, inégales, et de hauts murs qui avaient l'air de pencher sur moi avec des petits balcons en fer forgé. Je marchais là, tout petit, au milieu d'une foule obscure et étrangère. C'était cette foule qui avait une odeur. Une foule étrangement silencieuse : chaque être était tapi dans le silence. Et une odeur de souterrain. Je me voyais au milieu d'eux, très petit, presque sombre, comme vu par-dessus mes épaules. J'allais vers une porte, je savais qu'il y avait une porte en bas. Mais à mesure que j'avançais, j'avais le sentiment que je n'étais pas habillé comme il fallait, que je ne faisais pas ce qu'il fallait, que je n'étais pas comme eux, que j'étais d'un autre lieu ou d'un autre temps, peut-être, une sorte d'intrus, et que l'on me regardait. Et ces regards-là devenaient de plus en plus menaçants, agressifs. Et plus je sentais mon étrangeté, plus leur hostilité montait. Elle montait de partout, même des murs, des pierres — un monde de pierre. Et je ne savais pas ce qu'il fallait faire ; je cherchais désespérément le geste, la parole : je me courbais, je rasais les murs, je m'emplissais de gris — rien ne servait. J'étais repéré par cette foule muette. Et mon malaise grandissait, grandissait, devenait presque intolérable, étouffant, comme si mes vêtements étaient faux, odieusement faux, mon visage aussi, ma couleur — j'étais pris dans une espèce de gnome-moi, qui était moi quand même, et je n'arrivais pas à trouver quelque chose qui m'aille, je n'arrivais pas à faire comme eux, je ne savais pas le mot, je ne savais pas les gestes, tout pesait. Et puis les policiers allaient venir, c'est sûr, et je n'avais pas de passeport non plus, je n'avais rien, j'étais enfermé, prisonnier dans cette horrible forteresse de pierre… Et soudain, jailli je ne sais d'où, au milieu de la ruelle, un énorme cheval blanc est apparu — blanc, lumineux, oh ! un animal merveilleux, et haut, si haut qu'il touchait presque les murs et dominait la foule. Un poitrail gigantesque, formidable. Et avant même que j'aie pu comprendre ce qui se passait, je me suis retrouvé sur son dos, galopant : un galop fantastique. Un galop de dieu, tout s'ouvrait devant moi : la foule, les portes, les gardes, rien ne résistait. Et puis le large tout d'un coup, la liberté, l'air pur — tous les rhododendrons de l'Himalaya dans un souffle. J'en avais plein les poumons, je me dilatais, m'élargissais, m'allumais presque — je reprenais ma taille et ma couleur. Une libération.

Je sens encore cette crinière blanche dans mes mains, les flancs chauds contre mes cuisses, et puis le vent qui cingle ma figure, l'allégresse dans mes veines. Emporté par une puissance triomphante, irrésistible… Nous entrions dans une forêt.

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C'était en 1946. C'était l'annonce de tout le chemin qui allait suivre. Ma première vision. Mais ce que je ne comprenais pas alors, c'est que cette citadelle moyenâgeuse représentait non seulement le Moyen Âge (religieux) du XIe siècle, mais le Moyen Âge (scientifique) du XXe siècle. C'est-à-dire tout l'Occident. Et je galopais comme un fou ivre de joie sur le dos de ce formidable cheval blanc… Ce que je ne savais pas non plus à l'époque, c'est que ce cheval blanc, dans la tradition indienne, est la monture de Kalki, le dernier « avatar », celui qui vient à la fin du cycle humain pour « changer la loi ».

Alors OUI ! cette loi de la Mort et du Mensonge régnant, pour instaurer le règne de la Vie Divine et de l'Homme Vrai. Oui et oui ! c'était à tout jamais inscrit et vibrant dans cet abîme cellulaire qui avait béé sous mes pieds au milieu même des Enfers.

Une autre Loi, ou la mort, et de ma propre main cette fois-ci.



Anubis

Mais la Légende continue… toujours plus loin, plus en arrière. Plus intense.

Après bien des péripéties sur bien des chemins dangereux où j'étais une perpétuelle question de la vie qui regarde la mort et qui malgré tout se sentait tirée par une Énigme impérieuse, ce « là-bas » en Inde où il y avait Celui-là au grand regard et cette Mère de Tendresse qui me regardait comme du fond d'un Inconnu — comme un défi au fond de « tout ça »… Mais toujours ma vieille horreur de ces Ashrams, ces collectivités au milieu desquelles je me sentais un étranger, comme un vieil ours d'aucun pôle — au fond, comme un animal de nulle part. Ce « nulle part », c'était peut-être bien mon énigme.

Et puis j'ai sauté le pas.

Je suis revenu en Inde, j'avais trente ans tout juste.

Pas à pas, méfiants et tiraillants — mais j'adore les défis —, je suis revenu à Pondichéry… Elle était là, toute blanche, avec je ne sais quel rayon qui perçait au fond et soulevait d'étranges remous, comme une envie d'aimer et de fuir et de plonger là quand même, et aussi une vieille forteresse de « moi » qui se défendait. Je voulais SAVOIR, c'était comme une soif après des siècles de désert. Et puis j'ai fondu.

Pendant vingt ans presque je suis devenu son confident jusqu'à ce 1973 fatidique où j'allais culbuter dans l'ultime Défi et triturer, empoigner l'Énigme à pleines mains et à plein corps, tout seul une fois de plus au milieu de la foule hostile, au cœur de la Légende éternelle et du Secret qui changerait tout. Pendant presque vingt ans j'ai suivi et noté le fabuleux cheminement de Mère — toute seule, Elle aussi, après le départ de Sri Aurobindo —, son expérience physique, corporelle, dans l'Avenir de la Terre, dans la fabrication de cette prochaine espèce, qui ne sera pas super-humaine mais Autre Chose radicalement — peut-être l'Homme vrai, enfin et au bout de tout : ce

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que Sri Aurobindo appelait « la transformation ». Ce fabuleux document vécu à tâtons dans la Nuit du monde — une Nuit grandissante et étranglante, comme à la fin d'une ère —, Mère l'appelait son Agenda. Le processus de la prochaine Évolution, qui ne sera plus l'évolution des fossiles ni des gnomes électroniques qui n'ont rien découvert, que de la mort et la mécanique de la Mort.

La dé-couverte de Mère était dangereuse pour tout ce monde de Mensonge : ils allaient être démasqués et mis à nu et nuls dans leur débâcle. Elle l'a payé de sa vie, poussée dans la tombe par ses propres disciples.

Mais entre-temps le fil de la grande Légende se renouait. Un jour de 1960, le jour de mes trente-sept ans exactement, lors d'une de nos rencontres, Mère est entrée en méditation, et Elle a vu :

« Dès que la méditation a commencé, j'ai vu des scènes de l'Égypte ancienne, tout à fait familières. Et toi, tu étais un peu différent, mais tout de même très semblable… La première chose que j'ai vue, c'est leur dieu qui a une tête comme ça (geste comme un museau), avec un soleil au-dessus de la tête. Une tête d'animal, une tête foncée avec… Je connais TRES BIEN, mais je ne sais pas quel animal exactement. Il y en a une, c'est l'épervier, n'est-ce pas, et l'autre c'est une tête… (Mère refait le même geste).
— Comme un chacal ?
— Comme un chacal, oui, comme ça. Oui, c'était ça. Avec une espèce de lyre au-dessus de la tête, et puis un soleil. »

Anubis ! le dieu de la nécropole, celui qui aida Isis, la Grande-Mère — devenue Dèmèter chez les Grecs — à reconstituer le corps de son époux, Osiris, qui avait été tué et dépecé par son frère Seth. Isis, aidée d'Anubis, réussit à le ressusciter grâce à certains rites spéciaux.

Nous ne sommes pas loin de la grande légende de Sri Aurobindo : Savitri et Satyavane. Savitri qui veut tirer de la tombe Satyavane (ou disons Sri Aurobindo lui-même) mort dans la forêt.

Et Mère, de reprendre la description de sa vision :

« Et ce dieu (Anubis) était très étroitement en relation avec toi, presque comme si vous étiez fondus : à la fois tu étais comme un prêtre du sacrifice, et en même temps, il rentrait en toi.

« Et ça a duré. Mais il y avait beaucoup-beaucoup de choses — des vieilles choses que je connais —, et certainement une relation TRES ETROITE que nous avons eue ensemble dans les temps d'Égypte, à Thèbes. »

Et tout à coup je me suis souvenu de cette émouvante visite à Thèbes, avant de venir en Inde : je touchais tout avec une émotion indicible, les murs, les sables, comme si je voulais gratter-gratter là-dessous et savoir ce qui vibrait si étrangement. C'était du temps de la reine Néfertiti et d'Akhenaton. Moi, l'anthropoïde, j'étais ébloui par quelque chose d'inconnu qui était quand même connu d'une certaine façon, une incompréhensible compréhension.

Et Mère continue son expérience :

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« Mais c'était intéressant, alors j'ai commencé à regarder, et j'ai VECU la scène, toutes sortes de scènes : des scènes d'initiation, de culte, etc… pendant longtemps. Et alors cette image d'Anubis s'est levée et il est descendu une lumière beaucoup plus forte, dans un silence admirable… Et c'est descendu d'une façon tout à fait hiératique et (comment dire ?) égyptienne de caractère — très occulte, et très-très défini, très précis. Comme un bloc de silence qui descendait. Et ça descendait, ça descendait, en flots. Et c'est venu avec une joie dedans ! oh !… »

Tout de même, ce dieu des morts… Et cette extraordinaire joie chantante qui sortait d'un abîme sous mes pieds sur une place d'appel sinistre, au milieu des camps de la mort.

Il y a d'étranges choses dans la vie — peut-être est-ce la vraie vie qui passe son museau sous notre croûte fossile ?

On ne sait RIEN. Mais on voudrait tellement savoir.



1973

Dans cette étrange vie pas-encore, on se heurte perpétuellement à la Victoire que l'on doit remporter, comme si tous les contraires se liguaient pour vous aider à une victoire plus profonde, plus totale, et l'anti-légende pour vous obliger à incarner et matérialiser la Légende même. Et finalement, il n'y a qu'une Légende, celle de cette Terre meurtrie et asservie qui doit arracher sa joie et sa liberté à la Nuit même qui l'engloutit.

Donc, la mort est venue frapper une fois de plus à ma porte, mais d'une façon plus cruelle et plus profonde que les camps de la mort de mes vingt ans : c'était en 1973, j'avais cinquante ans tout juste. Mère, la grande Mère, était partie — il faudrait dire plutôt bâillonnée et condamnée par ces « hommes » mêmes qu'elle voulait délivrer : des assassins en blanc et impeccables. Six mois avant, on m'avait fermé la porte de Mère, moi son témoin et sa dernière communication avec le monde. Partie, celle qui avait fait ce prodigieux cheminement dans l'Avenir de la Terre, ouvert ce Passage de la prochaine espèce, et à quel prix ! C'était effrayant. La porte se refermait sur tant de secrets — sur le Secret même. Le Moyen, la façon de procéder à ce Changement de la terre : la Transformation. J'étais tout seul au milieu de cette foule, qui déjà me regardait d'un œil soupçonneux, comme si j'étais l'Ennemi de leur tranquillité « yoguique ». J'étais à peine assis, stupéfié, devant ce corps aimé, et si blanc, amenuisé par la grande douleur et l'ultime effort, à peine assis dans ce grand hall en bas, que l'un des dirigeants de la tribu me fit appeler pour traduire en français son « message » mortuaire :

« Son corps n'étais pas destiné à être le Nouveau Corps. »

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J'étais horrifié. J'ai dit NON ! J'avais envie de crier. Que savaient-ils de la « destinée » de ce corps ? Que savaient-ils du combat qu'Elle livrait dans son corps ? Elle n'était pas morte !

Et soudain, j'avais une écrasante responsabilité sur les épaules : il y avait ce prodigieux Document, l'Agenda de Mère, cette expérience vécue pas à pas dans la Nuit de la Terre et l'incompréhension des hommes — il fallait sauver ce Document ! Il fallait dire, il fallait faire comprendre.

Ils avaient tous peur de ce que je savais.

Je me suis réfugié avec Sujata et les papiers de Mère dans un jardin voisin de Pondichéry. Et d'abord, frénétiquement comme si je m'attendais à mourir à n'importe quel moment, j'ai écrit cette Trilogie où j'essayais désespérément de dire le chemin de Mère : le Matérialisme Divin, l'Espèce Nouvelle, la Mutation de la Mort.

Et tout de suite, la bataille de l'Agenda s'est déclarée.

Ils étaient les « propriétaires » de Mère et de Sri Aurobindo, ils voulaient les papiers de Mère, j'avais « volé » les papiers de Mère, ils voulaient supprimer, censurer tout ce qui pouvait nuire au renom de leur saint Ashram, et surtout ils voulaient faire une nouvelle Religion de Sri Aurobindo, une grande Affaire monétaire et profitable avec des millions de disciples et des touristes — je dérangeais la belle affaire. Il y avait des Financiers tout prêts. Ils ont voulu même faire un faux Agenda dûment imprimé avec tous les moyens voulus, tandis que j'étais là à me débattre sans un sou pour faire publier purement et simplement ce qu'Elle voulait pour la terre et pour les hommes.

Ils ont même essayé de m'assassiner : trois tueurs dans des canyons près de Pondichéry — comment ai-je échappé et désarmé ces tueurs sans dire un mot, sauf cette prière dans mon âme et un regard tranquille, soudain, qui les a mis en fuite. Il y a décidément des miracles et un Destin plus grand que toutes les combinaisons humaines, et une Légende plus puissante que toutes les tueries millénaires, ici et là, sous toutes les Inquisitions et les dominations papales ou dynastiques, et peut-être même sous tous les masques démocratiques et hypocrites des « droits de l'homme » qui sont seulement les droits de prendre et de régner sur la terre, comme l'aurait rêvé Hitler mais avec une bonne mine et des slogans télévisés.

Et d'ailleurs, ce fatidique mois de novembre 1973 commençait avec la « guerre du pétrole ». Voici ce que je notais dans mes Carnets jamais publiés — ces Carnets d'une Apocalypse, que j'avais ainsi appelés parce que je sentais que c'était le temps de la « mise à nu » — de tout, et de moi-même et de la terre :

« L'avion de la Lufthansa piraté, huit otages occidentaux tués dans l'avion qui atterrit à Koweït. "Les commandos se sont mis à battre l'une des femmes otages devant le microphone ouvert (rapporte l'Indian Express du 19 décembre) et annoncèrent à la tour de contrôle d'Athènes : 'Vous pouvez entendre — cette femme va mourir.' Soudain ils ont traîné une femme devant le microphone et elle s'est mise à hurler, dit le porte-parole de la Lufthansa." »

Et dans mes Carnets du 20 décembre j'ajoute :

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« Satprem à Sujata : Nous sommes entrés dans une accélération sinistre. Nous allons vers le trou… ou le commencement d'Autre Chose. L'Occident laisse battre ses femmes aux oreilles du monde entier pour avoir le pétrole des Arabes et leur vendre des armes. »

Et en date du 23 décembre 73, je note dans mes Carnets :

« Nous voyons seulement une petite carte du Grand Château de cartes s'écrouler, puis une autre, parce que nous voyons les choses jour par jour — mais tout le château s'est écroulé. C'est la fin de la Mécanique. Le monde est ruiné.

« Dans ma "note de l'éditeur" annonçant la prochaine parution de l'Agenda de Mère, je disais : et peut-être n'y aura-t-il pas besoin de dire "nous verrons". Peut-être même cet Agenda sera-t-il périmé — et on verra que le chemin EST FAIT. D'ailleurs je me demande si nous aurons encore des machines à imprimer ! Et en Occident… essaieront-ils, dans un dernier sursaut de leur ruine, d'abattre leur poigne sur les quelques cheiks arabes qui détiennent les clefs de leur mécanique ? Alors, qui affrontera qui ?

« Lu dans Le Monde hebdomadaire du 10 décembre à propos de la "guerre du pétrole" : "En novembre 73 s'est ouverte une nouvelle ère dans l'histoire du monde."

« Ils ne savent peut-être pas qu'ils disent si bien ni à quel point. »



Orphée

Cette tombe inacceptable.

Ce premier soir-là, tandis que le ciment du couvercle n'était pas encore sec ni posée la dalle de marbre gris, debout devant ces deux corps, Mère et Sri Aurobindo côte à côte et réunis dans la mort, quelque chose de si profond a jailli de mon être, comme une détermination farouche :

ON VA LA TIRER DE LA.

Le « gardien » de Mère (ou son geôlier plutôt) faisait les cent pas derrière moi.

Non, je n'étais pas Anubis, hélas, et je n'avais pas le pouvoir de ressusciter mon Isis, mais quelquefois j'aurais souhaité être Orphée, avec sa lyre aussi, comme Anubis, qui pouvait enchanter même les bêtes sauvages et qui sut enchanter même Hadès, le dieu des Enfers, et reçut la permission d'aller chercher son Eurydice au fond de la mort… à condition qu'il sorte des enfers devant elle, sans se retourner pour la voir encore. Mais il oublia la condition, et il s'est retourné pour la voir, et il perdit son Eurydice à jamais.

Souvent je me suis demandé pourquoi cette condition.

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Orphée, c'était au VIe siècle avant notre ère barbare.

Ce premier soir-là, seul avec Sujata, j'étais devant le terrible POURQUOI.

C'est étrange comme devant ce moment Nul, ce terrible Rien qui se déchire comme du fond des temps, comme du fond de mille morts jamais consolées, quelque chose de si puissant jaillit, comme le Pouvoir même du monde, comme la Semence dorée de cette terre — ça n'a pas de mots et tout est dit et SU. Peut-être que cela aurait un chant et une Musique comme celle d'Orphée ? mais ces notes, sublimes et immenses comme le roulement de la mer, n'ont pas de langage, ou pas encore. C'est peut-être le premier langage du monde avant qu'il ne naisse à sa peine et à ses morts.

J'avais tous ces assassins à mes trousses.

Et je savais qu'Elle n'était pas morte.

La tirer de là, comment ?

Dans mon cœur déchiré et du fond de mon corps mis à nu, c'était comme si j'allais à la poursuite de Mère, sans pouvoirs occultes et sans rites, même sacrés et égyptiens — sans connaissance ni rien, sans musique non plus, sauf le cri de mon cœur et cette volonté farouche jaillie de la Mort même. J'allais la retrouver pas à pas et dans la Nuit, qui était la Nuit même du monde, j'allais suivre ses traces et retrouver son chemin, qui était celui même de Sri Aurobindo, tous deux cueillis par la mort ou poussés dans la mort par leurs propres disciples — mais cette fois-ci, on vaincra et ce sera la Victoire de la Terre, la délivrance de cet horrible règne du Mensonge, ce sera la Vie enfin.

C'est dans mon propre corps que je la tirerai de là, en allant au fond du Trou des hommes, et, forcée par ma prière et mon amour, Elle reviendra triomphante sur une Terre vraie et neuve.



Les Vieux Dieux

Mais en attendant, le dehors de la terre était aussi nocturne et menaçant… qu'il l'a toujours été depuis des siècles. Sri Aurobindo, le Voyant, celui qui avait tout vu et su dans le fond de son corps mis à nu, celui qui aimait la Terre comme la Grande Mère elle-même, disait en mai 1916, au milieu de la Première Guerre mondiale :

« Les vieux dieux ne sont pas morts, le vieil idéal de la Force dominante qui conquiert, qui règne et "perfectionne" le monde est encore une réalité vitale et n'a pas lâché sa poigne sur la psychologie de la race humaine. Et non plus, il n'est pas du tout certain que la Guerre actuelle ait détruit ces forces ni cet idéal, car la Guerre a été décidée par la force qui affronte la force, par l'organisation qui triomphe de l'organisation, par

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l'utilisation supérieure, ou en tout cas plus efficace, des armes mêmes qui faisaient le vrai dynamisme de la grande Puissance Teutonique agressive. La défaite de l'Allemagne par ses propres armes ne suffirait pas à détruire l'esprit qui, alors, s'incarnait en Allemagne ; elle aboutirait probablement à une nouvelle incarnation du même esprit, ailleurs, dans une autre race ou un autre empire, et il faudra, alors, recommencer une fois de plus toute la bataille. Tant que les vieux dieux sont vivants, il ne sert pas à grand-chose de briser ou d'abattre le corps qu'ils animent, car ils savent fort bien transmigrer. L'Allemagne a abattu l'esprit napoléonien en France, en 1813, et brisé les restes de l'hégémonie française en Europe en 1870 ; cette même Allemagne est devenue l'incarnation de ce qu'elle avait abattu. Le phénomène peut aisément se renouveler à une échelle plus formidable. »

Et dans l'un de mes écrits, je notais : « 1940 a passé aussi, et cinquante ans après, ou bientôt un siècle après, les vieux dieux sont toujours là, plus formidables que jamais — plus hypocrites que jamais et plus innombrablement incarnés sous une peau blanche ou noire ou jaune, sous de respectables chapeaux et barbes diverses et de respectables slogans dans toutes les langues du monde, mitraillette à la main. »

Tranquillement, en 1919, Sri Aurobindo disait :

« C'est la halte temporaire d'une inondation en marche. »



L'Inondation

Mais ce que nous ne savons pas, c'est que l'inondation est double.

Il y a cette crasse mondiale et cette corruption dont le pire n'est pas celle des politiciens et des financiers véreux qui jonglent avec les richesses du monde — un monde ruiné et véreux —, mais la corruption des consciences : plus personne ne voit clair, ou ceux qui voient se taisent, c'est le vrai-faux ou le faux-vrai partout. Les économistes de ma jeunesse estudiantine disaient : « La mauvaise monnaie chasse la bonne. » Elle est partout chassée, et les faux gourous et charlatans divers ont fermé la bouche à ceux qui pourraient dire encore un peu de vérité.

MAIS — il y a encore un mais sauveur —, sous cette inondation de crasse nauséeuse, il y a une imperturbable inondation dorée qui monte et monte, il y a les formidables Portes ouvertes par Sri Aurobindo et par Mère dans la nuit même de la Matière, dans cet Inconscient de la première matière de nos milliards d'années, ce sommeil de roche qui s'est éveillé enfin et qui pousse dehors, régurgite, pourrait-on dire, toutes ces couches et ces couches géologiques et animales, tout ce monde fossilisé dans sa nuit inconsciente, et qui a produit toutes sortes de pattes et

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d'antennes, dont la dernière, de notre homme mental, croit tout savoir et tout dominer par sa mécanique « intelligente », mais qui est en train de se détruire elle-même et de s'engloutir sous ses « découvertes » mortelles et suicidaires. Mais l'autre marée monte, et monte inéluctablement, invinciblement comme la poussée même de cette Évolution, jusqu'à ce que la dernière goutte de toute cette décomposition et ces détritus millénaires et le dernier décibel de notre vacarme soient sortis et fassent place libre et nette pour la Terre Nouvelle et la Vie enfin qui était enfouie dans ce Roc de fond, dans cette Semence première de tous nos Âges.

L'inondation divine est en marche.



Sur la Piste de Mère

Très vite, nous avons compris qu'il fallait se cacher. Une espèce nouvelle, un être nouveau est un intrus dangereux pour la vieille espèce. Nous sommes même allés, Sujata et moi, chercher une île dans le Pacifique, et nous en avons trouvé une — minuscule et hors des cartes, Alofi à quelque 20° de longitude sud. Très vite aussi nous nous sommes aperçus que c'était bon pour les habitants de la vase et les touristes, et comme nous marchions et marchions de long en large, une habitante des lieux m'a dit : « Vous allez fatiguer vos jambes » (!)

Moi, je voulais marcher.

Nous avons enfin trouvé un lieu mythique que nous avons appelé « l'Île de Mère », hors de tous les Pacifiques qui ne sont plus pacifiques du tout.

Et j'ai marché dans l'Avenir de la Terre. J'ai suivi la piste de Mère à travers la tombe — des tombes et des tombes sans fin comme si tous les morts étaient là. « Les morts tuent le vivant », disait déjà Eschyle quatre siècles avant notre ère. Et en effet, dès le premier pas, ils vous sautent dessus et ils veulent vous faire croire que… Dès qu'un premier souffle de la Vie nouvelle veut entrer là-dedans, c'est comme une émeute générale : mais c'est la Mort qui entre ! Tu vas mourir. Et dans tous les organes un à un, et avec une minutie savante, et un pouvoir hypnotique presque terrifiant, il faut faire face et traverser un millier de petites fausses morts — comme si tout le Souffle de la Vie, la vraie Vie, devait entrer de force et innombrablement dans toutes les cavernes du corps et jusqu'au dernier souterrain : « jusqu'au dernier atome », disait Sri Aurobindo. Et cette Puissance écrasante, nouvelle, inconnue, qui pilonne et pilonne cet abominable magma corporel, comme si l'on allait être démoli de fond en comble — mais c'est la Forteresse du moi mental, humain, qui est démolie, brique par brique et dalle par dalle, et peut-être même toute la Forteresse de la vieille espèce retranchée dans sa fausse Science et son Ignorance abyssale, avec tous ses prêtres et ses dogmes scientifiques ou religieux, car où s'arrête la Matière ? Y a-t-il un coin de matière que l'on puisse isoler du reste ? Les virus passent partout très bien, mais il y a peut-être un

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implacable Virus Divin qui est en train de traverser nos murs et qui veut nous obliger à être… ce que nous sommes.

Alors, on démonte pièce par pièce et rouage par rouage toute la mécanique de la Mort, le fameux « mais je pense donc je suis », qui est seulement « je pense la mort donc je vis la mort, et je la fabrique ». Une formidable Forteresse. Pour s'apercevoir au bout (mais où est le « bout » ? ça semble sans fin) et peu à peu, mais si peu que c'est comme rien, comme un atome jour par jour, et si long que c'est comme un siècle tous les jours, jusqu'à ce que, finalement, une sorte d'évidence cellulaire s'établisse au fond de « tout ça », quelque chose d'indéracinable comme un premier « quelque chose » au monde qui ne sait rien et qui sait quand même et qui vit comme depuis toujours et pour toujours — c'est évident, c'est tout, et c'est partout, et c'est merveilleusement Divin, enfin c'est ça qu'on aime et qu'on respire. Tout le reste… mais ce « reste »-là, il occupe encore la vieille carcasse et il vous entoure ou vous cerne de tous les côtés avec la vieille espèce « comme d'habitude ». Cela fait, étrangement, comme deux corps l'un dans l'autre, deux vies l'une dans l'autre, la vie et la mort côte à côte, l'invulnérable et le suprêmement fragile côte à côte, l'éternel et le temps qui passe côte à côte, le présent et l'avenir dans une même peau, l'ici et le là-bas — la Victoire, impérieuse, inéluctable, et en même temps un terrible point d'interrogation qui est comme l'interrogation du monde, sa question de vie ou de mort.

C'est une difficile coexistence — ou cohabitation.

Mais alors on comprend, on vit cellulairement et aveuglément avec d'autres yeux qui n'ont pas encore de vocabulaire ni tous les dictionnaires des hommes : l'Évidence est sans mot, elle pourrait chanter peut-être comme ce vieux condamné sur une place d'appel dans les camps de la mort tandis que cet abîme de Tendresse s'ouvrait sous ses pieds. Incompréhensible abîme. Mais maintenant mes abîmes sont ouverts et je « comprends » par un million et un milliard de cellules ce que Sri Aurobindo disait, dé-couvrait il y a tant de décades :

« Dans chaque particule, CHAQUE ATOME, chaque molécule, chaque cellule de la Matière vivent et œuvrent, inconnues, toute l'omniscience de l'Éternel et toute l'omnipotence de l'Infini. »



Deux Corps

Deux corps l'un dans l'autre…

Et cela n'a pas cessé de grandir, de s'intensifier et de brûler, oh ! ce Feu, dans cette vieille peau de singe. C'est une masse vibratoire plus dense que tout ce que l'on connaît aux frontières de la Matière, comme de l'Énergie qui va tourner en matière ou de la matière qui va se volatiliser en

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énergie. Qu'est-ce qui va se passer ? Comment contenir tout ça ? On est perpétuellement comme au bord de… de quoi ? Comme un abîme qui voudrait déboucher de l'autre côté de son abîme — mais c'est un abîme terrestre, et ils dansent là-dessus, ils pérorent, ils électronisent, comme des petits pantins d'une ancienne création, comme de vieux hippocampes sous les eaux qui n'ont encore jamais respiré le soleil. Et de l'autre côté… c'est quoi ? personne ne le sait, on le sait seulement quand c'est FAIT, quand le dernier rocher du fond de l'abîme a fait éclater son grand air et son soleil et sa Vie neuve, quand quelques vieux ichtyoïdes ont suffisamment étouffé sous les eaux noires et laissé pousser, lentement pousser, quelques cellules brûlantes, appelantes, criantes, alors… Alors c'est là, c'est tout-là, il n'y a pas de « formule » de l'espèce nouvelle ; la formule, elle est toute dedans et depuis toujours ; c'est la première Semence de toute cette histoire mortelle et embrouillée qui poussait-poussait, pressait pour trouver son grand Soleil et sa Vie enfin et sa fleur d'Amour et de Tendresse. Et combien de morts il fallait, combien de catastrophes fructueuses pour frapper à la dernière Porte.

Et ils vont chercher ça au ciel !

Deux corps l'un dans l'autre… Voilà vingt-cinq ans que je suis sur la piste de Mère (ou était-ce deux mille cinq cents ans), et ça pousse, ça grandit, c'est une espèce d'impossibilité de chaque jour ou chaque seconde et c'est quand même Possible, c'est une espèce de Miracle mine de rien, et on ne sait RIEN, et pourtant ça SAIT imperturbablement, obstinément au fond de ces millions de cellules — ça VEUT. C'est comme un amoureux qui cherche sa Bien-Aimée et qui n'aura de cesse qu'il l'ait trouvée. Il y a un Orphée en nous qui cherche son Eurydice à travers toutes les morts et les défaites. Mais il ne doit pas se retourner… Elle est devant ou tout au fond, de l'autre côté des tombes, dans la Légende de l'Avenir, et c'est Elle qui nous fait devenir ce que nous devons être pour l'embrasser dans un corps et nous désaltérer à ses lèvres.

Je sais, ô Dieu

écrivait Sri Aurobindo en 1913

qu'un jour poindra enfin
où l'homme se réveillera et,
laissant ses jouets de boue,
prendra dans ses mains
le soleil et les étoiles
et remodèlera les apparences,
les lois et les formules d'antan.

Et les cieux en pâliront.

Et pourquoi donc cette Terre aurait-elle été faite ?

Il y a un poète bengali (Tagore pour ne pas le nommer) qui disait dans sa langue chantante ce que l'Inde a toujours su depuis des millénaires d'avant Isis (nous traduisons à peu près dans notre langue grammaticale) :

« Sans nous,
qu'est-ce que le Seigneur aurait à aimer,

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seul dans son paradis !
C'est ainsi qu'Il fit ces millions de créatures
pour avoir la joie d'aimer…
innombrablement. »

Mais qui s'aperçoit de sa joie et de son amour ? qui s'aperçoit de ce qui est là ? — C'est Lui qui aime Lui ! C'est Lui qui tâtonne vers Lui… à travers combien d'âges ?

Même dans la pierre Il est là, disait le Véda.

Même la Matière est de la substance de l'Éternel, disait Sri Aurobindo.

Ils aiment mieux les dieux crucifiés et les paradis de la Mort.

Mais quand on commence à s'apercevoir de ce Toi qui est là, dans un million et un milliard de petites cellules, et dans tout ce qui est autour, c'est un émerveillement et un Sourire au fond, une émotion si profonde, et un Plein, et une Musique qui commence, comme une mer qui se roule dans son propre délice. Et tout se refait à chaque seconde, les âges et les petites libellules qui passent.

« L'ère des religions est passée »

disait Mère.

C'est le temps des chercheurs.

L'aventure de la deuxième vie.

7 décembre 1998

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